Le diable peint par lui-même

Part 8

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--Il y a des joueurs qui se ruinent, se désespèrent, et disparaissent un beau jour sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres à qui le Diable veut bien épargner ces dernières peines. Un militaire allemand avait une si grande passion pour le jeu de dés, qu'il n'en reposait ni le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec ses dés et sa bourse, et proposait une partie de jeu à tous ceux qu'il rencontrait. Au reste, son bonheur égalait son adresse, et il était difficile de ne pas perdre avec lui. Un joueur inconnu entra un jour dans sa maison, portant sous son bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques parties.

La table fut bientôt dressée, l'argent en jeu, et les dés en mouvement. L'inconnu gagna tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien à perdre, s'écria avec colère:--Est-ce que tu serais le Diable?...--C'est assez cela, répondit l'étranger, en changeant de forme; mais il est bientôt jour; il faut partir... En même temps, le Diable prit le soldat allemand, et l'emporta par la cheminée. Personne ne fut témoin de toutes ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on ne revit plus l'intrépide joueur, et qu'on ne sut jamais où il avait passé[141].

[141] _Cæsarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34._ Une grande partie de ce chapitre pourrait convenir au chapitre _de ceux qui ont eu le cou tordu par le Diable_, etc.; mais la kirielle en serait alors trop longue.

--Il y a encore de ces fautes conjugales, que le Diable est spécialement chargé de punir. Une jeune dame, nouvellement mariée, fut invitée d'assister à la dédicace de l'église de saint Sébastien, dans une ville d'Italie que la légende ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de se préparer, par des mortifications, à bien célébrer ce grand jour. Mais la veille de la fête, elle fut tellement tourmentée par les aiguillons de la chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son mari, avec qui elle couchait depuis peu de temps; et, le matin, elle sortit de sa maison pour se rendre à l'oratoire, où étaient déposées les reliques de saint Sébastien.

Aussitôt qu'elle y entra, le Diable s'empara d'elle et se mit à la tourmenter devant tout le peuple. Un bon prêtre, dans l'intention de prévenir le scandale, saisit à la hâte le drap qui couvrait l'autel, et voulut en envelopper cette pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait point être gêné dans ses fonctions, entra aussi dans le corps du prêtre; et voilà un second possédé!

Les parens de la jeune dame la conduisirent alors à d'habiles enchanteurs, pour la faire exorciser. Malheureusement ces enchanteurs n'étaient que des magiciens maudits. Ils n'eurent pas plutôt commencé leurs exorcismes, qu'une légion de six mille six cent soixante-six démons entra en masse dans le corps de la dame[142]... Elle était dans une situation véritablement déplorable, quand un pieux personnage, nommé Fortunatus, la délivra par ses prières. Cette leçon dut lui apprendre que l'incontinence n'est pas toujours sans quelque petit péril[143].

[142] _Legio dæmonum sex mille sexingenti sexaginta sex_... il fallait que ces six mille six cent soixante-six démons fussent bien petits...

[143] _Legenda aurea Jacobi de Voragine_, leg. 23, _post Gregorii dialog._, lib. I.

--Un usurier venait de mourir sans confession. Le Diable s'approcha aussitôt du défunt, pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait de bon droit; et, afin de pouvoir emporter le corps plus aisément, il s'y posta tout de son long, parce qu'il n'était point enseveli. Or le défunt n'avait fait toute sa vie que remuer la main et le pouce sur des écus; dès qu'il se sentit ranimé, il reprit son mouvement favori; et les assistans furent tout étonnés de voir son bras et sa main s'agiter, comme s'il eût encore compté de l'argent. On envoya chercher un prêtre pour exorciser le diable qu'on accusait judicieusement de ce prodige. Le prêtre accourut et jeta l'eau bénite à grand flots sur le corps. Mais, comme il avait toujours pris tout ce qu'il avait trouvé à prendre, le défunt ouvrit avidement la bouche et avala toute l'eau bénite qu'on lui lança par le visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que l'eau bénite brûle les diables et les fait fuir, celui qui s'était campé dans le ventre de l'usurier ne bougea nullement, et il fallut étrangler le mort avec une étole pour forcer le Diable à déloger. On doit présumer qu'il ne sortit point par la bouche[144].

[144] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40.

--Un avocat, qui ne se piquait pas d'être incorruptible, vint à mourir. Le Diable le visita dans ses derniers momens, et lui ôta la langue qu'il emporta. Les parens du mort, voyant qu'il avait la bouche vide, crûrent qu'il avait avalé sa langue; mais de plus habiles gens devinèrent bien vite la vérité du fait; et certainement, dit Cæsarius, cet avocat méritait de perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue[145].

[145] Et meritò linguam perdidit moriens, qui illam sæpè vendiderat vivens. _Ejusdem. lib., cap. 46._

--On sait que, dans les campagnes, les propriétés sont ordinairement séparées par des bornes de pierre. Un paysan, qui avait reculé les limites de son champ dans le bien de son voisin, vit en mourant le Diable au-dessus de sa tête, tenant une grande pierre dont il menaçait de l'écraser... Il reconnut dans cette pierre la borne qu'il avait eu la friponnerie de déranger; cette idée lui donna quelque repentir; et il eut l'avantage de mourir dans la pénitence[146].

[146] Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Cæsarium supra citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48.

--Lorsqu'on prêcha la première croisade, dans le diocèse de Maëstricht, une bulle du pape permettant aux vieillards, aux pauvres gens et aux infirmes de s'exempter du voyage en Terre Sainte, moyennant une certaine somme d'argent, tous les chrétiens un peu tièdes aimèrent mieux planter leurs choux dans le sol natal, que d'aller porter leurs os dans un pays de Turcs et de Maures. Un meunier, nommé Godeslas, qui était en même temps riche, vieux et usurier, s'arrangea de manière, qu'il ne donna que cinq marcs d'argent pour avoir la liberté de rester avec ses ânes, et de soigner son moulin. Ses voisins rapportèrent à celui qui levait l'impôt, que le meunier Godeslas pouvait donner quarante marcs, sans se gêner, et sans diminuer l'héritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, et persuada si bien le dispensateur qu'on le laissa tranquille. Son imposture fut bientôt sévèrement punie.

Un jour qu'il était au cabaret, et que, raillant les pèlerins qui faisaient le saint voyage, il leur disait:--Il faut convenir que vous êtes de grands sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, manger votre bien, exposer votre vie, sans savoir pourquoi; tandis que, pour cinq marcs d'argent, je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma femme, et que j'aurai autant de mérite que vous... Le ciel qui est juste voulut montrer combien les peines et les dépenses des croisés lui étaient agréables, et livra ce misérable meunier à Satan, pour lui apprendre à ne pas blasphémer d'avantage[147].

[147] _Sed justus dominus, ut palàm ostenderet quantùm placerent labor et expensæ peregrinantium, hominem miserrimum tradidit Satanæ, ut disceret non blasphemare._ Dans plusieurs autres endroits de cette histoire, il y a un ridicule qui serait révoltant dans notre siècle, si l'on en donnait une traduction littérale. J'ai évité, autant que je l'ai pu, les expressions saintes que Cæsarius a trop souvent employées mal à propos.

La nuit suivante, étant couché auprès de sa femme, il entendit tourner la meule de son moulin, et toute la machine se mettre en mouvement d'elle-même avec le bruit accoutumé. Il appela le garçon qui conduisait ses ânes, et lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. Ce garçon y alla aussitôt; mais il fut si effrayé, en approchant de la porte, qu'il rentra sans savoir ce qu'il avait vu.--Ce qui se passe dans votre moulin m'a tellement épouvanté, répondit-il, que, quand on m'assommerait, je n'y retournerais point.--Fût-ce le Diable en personne, s'écria le meunier, j'irai et je le verrai.

Au même instant, il saute à bas du lit; il met ses chausses, ses braguettes et sa souquenille; il sort de sa chambre; il ouvre la porte de son moulin; il entre... Quel est son effroi à la vue de deux grands chevaux noirs, et d'un monstre à face humaine, de couleur de nègre, qui lui dit:--Monte ce cheval, il est préparé pour toi... Le meunier, tremblant de tout son corps, cherchait à gagner la porte, quand le Diable lui cria une seconde fois, et d'une voix terrible:--Plus de retard! ôte ta robe, et suis-moi... Or, Godeslas portait une petite croix attachée à sa souquenille. Il ne réfléchit point que ce signe le garantissait de la griffe du Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ôta sa robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutôt sur le démon qu'on lui disait de monter. Le monstre à face humaine se jeta sur l'autre cheval; et ces quatre personnages arrivèrent aux enfers après une course de quelques minutes.

Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut son père, sa mère et ses autres parens, pour qui il avait négligé de faire dire des prières. Après cela, on lui fit voir une chaise enflammée, où l'on ne pouvait attendre ni tranquillité ni repos, et on lui dit:--Tu vas retourner dans ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu reviendras ici pour y passer l'éternité toute entière sur cette chaise brûlante.

A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas à son moulin. Sa femme, qui trouvait son absence un peu longue, se leva enfin, et fut tout étonnée de voir son mari étendu sur le carreau, mourant de peur. Comme il parlait de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise ardente, on pensa qu'il battait la campagne, et on envoya chercher un prêtre pour le rassurer.--Je n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au prêtre; mon sort est fixé. Ma chaise est prête, ma mort arrive dans trois jours; ma peine est inévitable... Ainsi ce malheureux mourut sans contrition, sans confession, sans viatique; et il descendit tout droit aux enfers...[148].

[148] Cæsarii Heisterbach, _de contritione, lib. II, miraculorum, cap. 7_.

--Dans un certain temps et dans une certaine église, certains clercs[149], chantant les psaumes à gorge déployée, un homme pieux, qui se contentait de psalmodier, aperçut, dans un coin de l'église, un démon qui tenait un grand sac à la main gauche, et qui, étendant la main droite, empoignait au passage les voix des chanteurs et les fourrait dans son sac. Quand l'office fut achevé, celui qui avait vu tout le manége de l'esprit malin dit aux clercs qui se glorifiaient de leur voix:--Vous avez fort bien chanté, car vous avez rempli le sac du Diable... Là-dessus, il leur raconta sa vision, et ajouta qu'il valait mieux psalmodier dévotement, que de chercher à déployer une belle voix[150].

[149] Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesiâ quâdam...

[150] Cæsarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9.

--Un prêtre du douzième siècle, qui se piquait d'éloquence, et qui se nommait Sugerus, avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et le beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de vanité que d'onction dans ses prônes, le Diable eut ordre de le posséder. Dès lors l'habile Sugerus fit et dit des choses si hérétiques et si horribles, qu'on fut obligé de le lier avec une courroie[151]...

[151] _Ejusdem_, cap., 10. ibid.

--Un moine paresseux avait toutes les peines du monde à sortir du lit, quand la cloche du couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la grasse matinée, en disant qu'il était malade et d'une bien faible santé. Un matin que la cloche l'invitait à se lever, et la paresse à dormir, il entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui disait:--_Garde-toi bien de sortir du lit, à présent que tu as chaud; tu attraperais une sueur froide_... Le moine, tout honteux d'être raillé par le Diable, se leva bravement, et forma la résolution de renoncer à la paresse. On ne dit pas s'il la tint[152].

[152] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. IV, cap. 28.

--Un autre moine, nommé Guillaume, de l'ordre de Cîteaux, s'était endormi dans le choeur, au lieu de psalmodier. Comme c'était en plein jour, ses confrères virent le Diable se promener autour du corps de l'endormi, sous la figure d'un grand serpent; du moins ils le lui dirent, et il promit de se corriger[153].

[153] _Ejusdem_, cap. 32, ibid.

--C'est une chose bien honteuse pour des chrétiens, comme dit le révérend père Angelin de Gaza, que d'entendre si souvent répéter le nom du Diable sans nécessité. Un père en colère dit à ses enfans: _Venez ici, mauvais Diables._ Un grand papa dit à son petit-fils, s'il est un peu égrillard: _Ah! te voilà, bon Diable!_ Un homme qui veut se lever, retourne ses matelats et crie: _Où Diable sont mes culottes?_ Celui-ci, qui a froid, vous l'apprend en disant: _Diable! le temps est rude; je suis gelé._ Celui-là, qui soupire après la table, dit _qu'il a une faim de Diable_. Un autre, qui s'impatiente, souhaite _que le Diable l'emporte_! Un savant de société, quand il a proposé une énigme, s'écrie bravement: _Je me donne au Diable, si vous devinez cela._ Une chose paraît-elle embrouillée, quelqu'un vous avertit que _le Diable s'en mêle_. Une bagatelle est-elle perdue, on dit _qu'elle est à tous les Diables_. Un homme laborieux prend-il quelque sommeil, un plaisant vient vous dire que _le Diable le berce_.

Ce qu'il y a de pis, c'est que des gens mal constitués emploient le nom du Diable en bonne part. Ainsi, on vous dira d'une chose médiocre: _Ce n'est pas le Diable!_ Un homme fait-il plus qu'on ne demande, on dit qu'_il travaille comme le valet du Diable_! Que l'on voie passer un grenadier de cinq pieds dix pouces, on s'écriera: _Quel grand Diable!_ Quelqu'un vous étonne par son esprit, par son adresse, ou par ses talens divers, vous dites aussitôt: _Quel Diable d'homme!_ Dans une joie subite, une tête irréfléchie lâche un _ah! Diable!_ qui sonne mal à de saines oreilles. On dit encore _une force de Diable_, _un esprit de Diable_, _un courage de Diable_. Un homme franc, ouvert, est _un bon Diable_! Un homme qu'on plaint, _un pauvre Diable_! Un homme divertissant, _a de l'esprit en Diable!_ etc. Et une foule de mots semblables, dont les conséquences sont parfois infiniment graves, pour ceux qui craignent les gens du sombre empire.

De grands malheurs sont advenus aux imprudens qui se sont avisés d'invoquer le Diable de cette sorte:

Un bon homme qui s'appelait, dit-on, Étienne, avait la mauvaise habitude de parler à ses gens comme s'il eût parlé au Diable; ce qui était malséant, selon la remarque du docte et sapient Massé, dans son traité des apparitions. Un jour qu'il revenait d'un long voyage, il appela son valet en ces termes:--_Viens çà, bon Diable, tire-moi mes chausses._ A peine eut-il prononcé ces paroles, qu'une griffe invisible délia ses caleçons, fit tomber les jarretières, et tira les chausses jusqu'aux talons. Le bon homme Étienne effrayé reconnut là-dedans un tour du Diable, qui ne se fait pas prier long-temps pour accourir; c'est pourquoi, tremblant pour lui et pour ses chausses, il s'écria: _Retire-toi, gibier de potence, ce n'est pas toi, mais bien mon domestique que j'appelle._ Les injures étaient inutiles; car l'esprit, qui voulait seulement donner une petite leçon au bon homme, était assez benin pour s'en aller au commandement; si bien donc qu'il se retira sans se montrer, et le bon homme Étienne n'invoqua plus le Diable[154].

[154] Gregorii magni Dialog., lib. III, cap. 20.

Si tous ceux qui ont continuellement ce nom à la bouche sentaient tomber leurs braguettes, ou tirer leurs chausses, toutes les fois qu'ils le prononcent, on n'entendrait plus tant d'irrévérences[155].

[155] Angelini Gazæi pia hilaria, pag. 74.

--Un père en colère dit à son fils:--_Va-t'en au Diable!_ Le fils, étant sorti peu après, rencontra le Diable qui l'emmena; et on ne le revit plus[156]. Un autre homme, irrité contre sa fille, qui mangeait trop avidement une écuelle de lait, et qui était excusable puisqu'elle n'avait que dix à douze ans, eut l'imprudence de lui dire:--_Puisses-tu avaler le Diable dans ton ventre!_ La jeune fille sentit aussitôt la présence du démon; et elle en fut possédée jusqu'à son mariage[157]. Un mari de mauvaise humeur donna sa femme au Diable. Au même instant, comme s'il fût sorti de la bouche de l'époux, le démon entra par l'oreille dans le corps de cette pauvre dame, et s'y campa solidement. On dit même qu'il fut malaisé de l'en faire déguerpir[158].

[156] Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12.

[157] _Ejusdem_, cap. 26, ibid.

[158] _Ejusdem_, cap. 11, ibid.

CHAPITRE XII.

LA MORT DE RODRIGUE.--HISTOIRE TRAGIQUE.

_Adsit Regula, peccatis quæ poenas irroget æquas._

HORACE.

Jamais aux châtimens le coupable n'échappe: Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe.

L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths en Espagne, se rendit fameux par ses crimes et ses débauches, au commencement du huitième siècle. Mais il y eut une fin. Il était devenu amoureux de la fille du comte Julien, l'un des plus grands seigneurs de l'Espagne; il la séduisit, la déshonora, et la renvoya de la cour.

Le comte Julien, qui était alors en ambassade chez les Maures d'Afrique, n'eut pas plutôt appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il forma la résolution de s'en venger, d'une manière terrible. Il fit venir sa famille en Afrique, demanda aux Maures leur appui, et promit de leur livrer toute l'Espagne. Cette proposition fut avidement reçue du roi des Maures, qui fit bientôt partir une armée, sous la conduite du prince Mousa et du comte Julien lui-même. Ils débarquèrent en Espagne, et s'emparèrent de quelques villes, avant que Rodrigue fût instruit de leur approche.

Il y avait auprès de Tolède une vieille tour déserte, que l'on appelait _la Tour enchantée_. Personne n'avait osé y pénétrer, parce qu'elle était fermée de plusieurs portes de fer. Mais on disait qu'elle renfermait d'immenses trésors. Rodrigue, ayant besoin d'argent pour lever une armée contre les Maures, se décida à visiter cette tour, malgré les avis de tous ses sujets.

Après en avoir parcouru plusieurs pièces, il fit enfoncer une porte de fer battu, que mille verroux fermaient intérieurement. Il entra dans une grande cave, où il ne trouva qu'un étendard de plusieurs couleurs, sur lequel on lisait ces mots: _Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares s'empareront de l'Espagne..._

Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien arabe, ajoute que, malgré son effroi, Rodrigue entra encore dans une belle salle, au milieu de laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait la terre d'une massue, avec un bruit épouvantable. Auprès de cette statue, on lisait ces paroles, écrites sur la muraille: _Malheureux prince, tu seras détrôné par des nations étrangères._ Rodrigue épouvanté sortit de la tour et en fit refermer toutes les portes.

Mais les barbares s'avançaient à grand pas; il marcha à leur rencontre, avec une armée assez faible et peu nombreuse. La bataille se livra un dimanche, au pied de la Siéra-Moréna[159]; l'armée espagnole fut taillée en pièces, et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans qu'on sût ce qu'il était devenu... On pensa qu'il avait été emporté par le Diable, puisqu'il fut impossible de découvrir son corps après le combat; et qu'on ne trouva que son cheval, ses vêtemens et sa couronne, au bord d'une petite rivière...

[159] On voyait encore, il n'y a pas deux siècles, plusieurs milliers de croix plantées en terre, à l'endroit où s'est livrée cette fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de bien certain. _Lambertinus, ubi infrà._

Ce qui confirme encore cette opinion, dans l'esprit du peuple espagnol, c'est que, le lendemain de la bataille, trois saints anachorètes, qui vivaient dans la pénitence à quelques lieues de Tolède, eurent ensemble la vision suivante:

Une heure avant le retour de l'aurore, ils aperçurent devant eux une grande lumière, et plusieurs démons noirs et cornus, qui emmenaient Rodrigue, en le traînant par les pieds. Malgré l'altération de sa figure, il leur fut aisé de le reconnaître à ses cris et aux reproches que lui faisaient les démons. Les trois ermites gardèrent le silence de l'effroi à ce spectacle; et tout à coup, il virent descendre du ciel la mère de Rodrigue, accompagnée d'un vénérable vieillard, qui cria aux démons de s'arrêter.

--Que demandez-vous, répondit le plus grand Diable de la troupe?--Nous demandons grâce pour ce malheureux, répliqua sa mère.--Il a commis trop de crimes, pour qu'on l'ôte de nos mains, s'écrièrent les démons. Les saints seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. Nous allons le mettre avec ses pareils... La mère de Rodrigue, et le vieillard qui l'accompagnait reprenaient la parole, quand la fille du comte Julien parut, et dit d'une voix haute:--Il ne mérite point de pitié; il m'a ravi l'honneur; il a porté le désespoir dans ma famille, et la désolation dans le royaume. Je viens de mourir, précipitée du haut d'une tour; et ma mère expire, écrasée sous un monceau de pierres. Que ce monstre soit jetté dans l'abîme, et qu'il se souvienne des maux qu'il a faits.--Qu'on le laisse vivre quelque temps encore, reprit la mère de Rodrigue; il fera pénitence... Alors on entendit dans le ciel une voix éclatante, qui prononça ces paroles: _Les jours de Rodrigue sont à leur terme; la mesure est comblée: que la justice éternelle s'accomplisse!_ Et aussitôt ceux qui étaient descendus d'en-haut y remontèrent; la terre s'entrouvrit; les démons s'engloutirent avec Rodrigue, au milieu d'une épaisse fumée; et les trois pieux anachorètes ne trouvèrent plus, dans l'endroit où tout cela venait de se passer, qu'un sol aride et une végétation éteinte.

Toute cette vision n'est rapportée que par un seul historien, aujourd'hui peu connu[160]; et bien des gens ne la regarderont que comme _une vision_. Pour ceux qui en feront un miracle, tout en déplorant le triste ministère du Diable, qui fait souvent l'office de bourreau, ils seront au moins forcés de convenir qu'il n'a rien fait là de son chef; et que même en tuant Rodrigue de sa pleine autorité, il soulageait la terre d'un fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui qu'avec indignation; sa mémoire, entourée de forfaits et d'opprobre, est à jamais en horreur; son nom est plus qu'avili pour la postérité[161].

[160] _Sanctii à Cordubâ historiarum Hispaniæ antiquarum_, lib. III, sect. 12.

[161] _Nomen ejus in æternum putrescet..._ (_Lambertinus de Cruz-Houen, Theatrum regium Hispaniæ ab anno 711, ad annum 717._)

CHAPITRE XIII.

DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DÉMONS ONT EMPORTÉS, ETC.

_Felix criminibus nullus erit diù._

AUSONE.

Fièvres, malheurs, conseils ne touchent point un fou; Et le Diable à la fin vient lui tordre le cou.

Nous pourrions faire là-dessus un volume. Nous ne rapporterons que les traits les plus saillans.

--Il n'est pas besoin de dire ce qu'était Cham, troisième fils de Noé. Tout le monde sait qu'il inventa la magie et les divinations, ou plutôt, qu'il les perfectionna; car ces sciences infernales existaient avant le déluge, selon Alcimus-Avitus, saint Prosper, saint Augustin, et plusieurs autres pères de l'église[162]. On sait encore que Noé s'étant enivré, Cham le vit étendu dans une posture indécente, et alla faire là-dessus de mauvaises plaisanteries auprès de ses frères. Ceux-ci prirent la chose plus gravement, et couvrirent avec respect la nudité paternelle. Aussi furent-ils bénis de Noé quand il se réveilla. Les écrivains, qui parlent de cette aventure, disent que le patriarche donna sa malédiction à Cham pour son irrévérence. S'ils avaient consulté la Bible, ils auraient vu que Noé maudit seulement Chanaan, fils de Cham, suivant les admirables coutumes de nos anciens, qui punissaient les enfans des crimes de leur père[163].