Part 6
Alors on lâcha un lion terrible, affamé, qui vint en rugissant sur le jeune Vitus, pour le dévorer; Vitus caressa le lion, et le lion lécha la main qu'il avait ordre d'avaler. Dioclétien, ennuyé de tant de lenteurs, fit pendre Vitus, avec Modestus son pédagogue, et Crescentia sa nourrice (car elle se trouvait avec lui, quoique la légende n'en ait rien dit d'abord). Aussitôt que ces trois personnes furent pendues, il se fit un grand vent; la terre trembla; on entendit les éclats du tonnerre; les temples des idoles s'écroulèrent avec fracas, et plusieurs y périrent. L'empereur épouvanté se poignait la figure, désolé de trouver un jeune homme plus fort que lui. Cependant un ange dépendit les corps, et les porta sur le bord d'un fleuve, où ils furent gardés par des aigles, jusqu'à ce qu'une pieuse dame, les ayant trouvés, leur fit rendre les honneurs de la sépulture[100].
[100] _Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._ Leg. 77.
Quoique les trois quarts de cette longue histoire soient étrangers au sujet de cet ouvrage, on s'est cru obligé de la donner toute entière, attendu qu'il est impossible d'en rien détacher.
--Cette autre anecdote peut faire suite à l'histoire du démon, chassé par saint Vitus. Arthémia, fille de l'empereur Dioclétien, fut à son tour possédée d'un Diable, qui, oubliant comme son devancier ses petits intérêts, répondit aux exorcistes païens:--Votre puissance est nulle contre moi; je n'obéirai qu'à Cyriaque, diacre de l'église romaine. (C'était un jeune homme, qu'une sainteté prématurée et quelques miracles avaient déjà rendu célèbre parmi les chrétiens.)
Dioclétien le fit venir; et aussitôt que Cyriaque fut en présence du démon, il lui ordonna de se retirer.--Si vous voulez que je sorte, répondit le démon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse entrer.--Viens dans mon corps, reprit Cyriaque, je t'en octroie la permission.--Je ne puis entrer dans ce pot-là, dit le démon, parce que toutes les issues en sont closes et bien gardées. Mais si vous ne pouvez pas faire autrement, envoyez-moi à Babylone, je trouverai là où me placer; et de plus, pour peu que vous souhaitiez d'en faire le voyage, je vous en procurerai l'agrément.
Cyriaque consentit à ce que proposait le Diable; et aussitôt la princesse Arthémia fut délivrée. L'empereur Dioclétien qui avait fait pendre le jeune Vitus, se montra plus doux envers Cyriaque; il lui permit de baptiser sa fille, lui donna une belle maison, et lui fit un sort avantageux: trois circonstances bien étonnantes dans un persécuteur de l'église.
Quelque temps après, Dioclétien reçut un ambassadeur de la cour de Perse, qui priait l'empereur romain d'envoyer Cyriaque à Babylone, pour délivrer la princesse royale, qui se trouvait possédée du Diable; Dioclétien alla donc prier Cyriaque[101] de faire le voyage, et le jeune diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau magnifique, chargé de tout ce qui pouvait adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut présenté à la fille du roi de Perse, le démon demanda à Cyriaque s'il était fatigué?...--Il ne s'agit pas de cela, répondit Cyriaque; sors d'ici, je te le commande, et rentre avec tes pareils... Le démon sortit... Le roi, la reine, la princesse de Perse se firent baptiser. Leur exemple eut un bon nombre d'imitateurs; et Cyriaque retourna à Rome, après avoir passé quarante-cinq jours à Babylone, dans le jeûne, au pain et à l'eau[102].
[101] Ad preces igitur Diocletiani...
[102] Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 3.
CHAPITRE VIII.
MALICES DE QUELQUES DÉMONS.
_Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo._
PLAUTE.
Ces crimes de Satan, ces méchancetés noires, L'envie en inventa les terribles histoires.
--En l'année 434, un démon tant soit peu malicieux joua un vilain tour aux Juifs de l'île de Crète. Ce démon prit la figure de Moïse, et se présenta aux enfans d'Abraham, en leur disant qu'il était leur ancien libérateur, ressuscité pour les conduire une seconde fois à la terre promise. Les bons Israélites, ne trouvant rien dans ce prodige qui surpassât leurs anciens miracles, donnèrent tête baissée dans le piége que leur tendait le Diable. Ils se rassemblèrent donc de toutes parts, autour de leur libérateur.
Quand tout fut prêt pour le départ de l'île, l'armée du peuple saint se rendit au bord de la mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la passer à pied sec. Le Diable, riant sous cape, conduisit les cohortes juives jusqu'au rivage, sans chercher à les détromper. La foi de ces bonnes gens était si grande, qu'ils n'attendirent pas que leur conducteur eût fait signe à la mer de se fendre. Ils se jetèrent en masse au milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait sous leurs pas; malheureusement la verge de Moïse n'était pas là; plus de vingt mille Juifs se noyèrent en plein jour; et le faux Moïse ne se trouva plus[103]... Il fallait qu'il fît ce jour-là un brouillard bien épais, ou que tous ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter tout un peuple à la mer..., à moins qu'ils n'aient fait le saut tous à la fois.
[103] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. I, cap. 8._
--En vertu du pouvoir qu'il a d'exciter les orages, le Diable fait tonner de temps en temps, et n'y va pas de main morte.
L'an 1565, le vingt-quatrième jour de juillet, la ville de Louvain fut épouvantée par un orage si horrible, que le plus brave n'aurait pas la force d'en soutenir le tableau sans se pâmer. La tempête commença au coucher du soleil, et alla son train jusqu'au milieu de la nuit. D'abord il s'éleva du sud-est une nuée affreuse, bigarrée de plusieurs couleurs, sur un fond noir, et précédée d'un vent violent. L'éclair sillonna le terrible nuage. On eût dit qu'il y avait à l'horison une fournaise ardente, qui lançait des flammes dans l'espace. Quand la nuée fut au-dessus de la ville, grand Dieu! quelles frayeurs!... et quels bruits!... Le tonnerre roulait sans relâche, avec un fracas toujours croissant; le ciel était tout en feu; la terre paraissait embrasée. Alors il tomba une grêle violente, dont les grains étaient aussi gros que des oeufs de canne.
Toutes ces horreurs n'étaient qu'un avant-propos. On entendit bientôt dans les airs de longs hurlemens, d'une espèce inconnue. Tous les auditeurs frissonnèrent et sentirent leurs cheveux se hérisser. Les hurlemens redoublèrent, entremêlés de cris prolongés, semblables aux cris des chats et des chattes lorsqu'ils sont en chaleur. On distinguait aussi un son musical qui venait d'en haut, et qui imitait le bruit que l'on fait en frappant sur un chaudron, ou plutôt le son des cloches que les bonnes gens mettent en branle pour conjurer le tonnerre. Quand le calme revint, on raisonna sur ces prodiges; et les experts découvrirent qu'un pareil orage était l'ouvrage des démons; et que les suppôts de Belzébuth l'avaient excité, en manière de feu d'artifice, pour couronner une fête, ou une noce, ou quelque bacchanale que nous ne connaissons pas, et qu'ils célébraient en famille[104].
[104] _Cornelii gemmæ, de naturæ divinis characterismis., lib. II, cap. 2, pag. 25._
Il y eut, en 1546, un orage aussi effroyable dans la ville de Malines; et, ce qu'il y a de pis dans celui-ci, c'est que le Diable y tua environ cinq cents hommes, sans compter les animaux qu'il étouffa, les bâtimens qu'il renversa, les arbres qu'il arracha, les plantes qu'il déracina, etc.[105] Le Diable fit encore plus méchamment en 1619; car il lança le tonnerre sur la cathédrale de Quimper-Corentin, et brûla le clocher pendant qu'on sonnait les cloches...[106]
[105] _Ejusdem, ibid., pag. 102._
[106] Voyez la _Relation_ qui charge Satan de cet incendie. M. Garinet raconte, dans son histoire de la Magie en France, que l'évêque arrêta le feu, en brûlant des _Agnus Dei_, un pain de seigle de quatre sous, et une hostie consacrée, le tout trempé d'eau bénite et de lait de femme de bonne vie.
--Les choses n'ont pas toujours été comme aujourd'hui; et nos ancêtres avaient des visions que nous n'avons plus. On rencontrait autrefois, dans les mines et dans les cavernes un peu obscures, certaines espèces de démons vêtus comme les mineurs, et dont on raconte beaucoup de malices. On les voyait courir çà et là, chercher les métaux, piocher la terre, remuer les grues, et se donner bien du mouvement pour animer les ouvriers; car ils ne faisaient pas grand'chose, tout en paraissant âpres à la besogne. Ces démons, que quelques écrivains appellent _montagnards_, n'étaient point malfaisans, et entendaient la plaisanterie. Mais une insulte leur était sensible, et ils la souffraient rarement sans se venger. Un mineur eut l'extravagante audace de dire plusieurs injures à un de ces démons, et parmi ces injures, il l'appela plusieurs fois _gibier de potence_. Le démon indigné sauta sur le mineur, et lui tordit le cou. Cependant, comme il n'avait pas intention de le tuer, ni de lui causer de grandes douleurs, il s'y prit si adroitement, que le mineur ne mourut ni ne souffrit point; mais il eut le cou renversé, et le visage tourné vers les fesses pendant le reste de sa vie. Il y a eu des gens qui l'ont vu en cet état tout-à-fait remarquable[107].
[107] Taillepied, apparit. des esprits, page 136.
--On dit que le Diable apparaissait fréquemment à saint Hyppolite, sous la figure d'une femme nue; que cette femme infernale se jetait sur lui corps à corps; et que plus il la repoussait, plus elle le pressait impudemment sur son sein. Hyppolite, las d'une longue résistance contre l'esprit impur, lui passa son étole au cou et l'étrangla. Le Diable s'évanouit aussitôt; et Hyppolite ne trouva dans ses bras qu'un cadavre bien puant. On crut reconnaître le corps d'une femme morte, dont le Diable avait pris la forme pour séduire Hyppolite[108]. Malheureusement tout ce conte n'est qu'un _on dit_, renouvelé plusieurs fois pour décrier le Diable[109]. Nous n'ajouterons que deux mots pour prouver combien ces sortes d'anecdotes sont fausses: il n'y a de corruptible que ce qui a des parties séparées l'une de l'autre; ce qui est spirituel est indivisible; il est donc incorruptible: or les esprits sont _spirituels_; et les démons ne peuvent ni puer ni se pourir[110].
[108] Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 113.
[109] Guillaume de Paris raconte qu'un soldat, croyant embrasser une belle fille, se trouva couché avec une puante carcasse; ce qui était visiblement un trait du diable, si l'on en croit le judicieux Théologien.--En 1613, un gentilhomme parisien trouva sous sa porte une belle demoiselle, qui cherchait un abri contre la pluie. Il la fit entrer dans son appartement, et coucha avec elle. Le lendemain, il trouva dans le lit le corps d'une pendue, depuis long-temps défunte. On reconnut que c'était un diable, qui s'était revêtu de ce corps, pour décevoir ce pauvre gentilhomme, etc. (_Rapporté par Madame Gabrielle de P***, histoire des fantômes et des démons, etc._)
[110] Ce petit trait de logique est tiré du catéchisme de Montpellier, tome Ier, avec cette différence qu'on applique ici au démon ce que le théologien applique à l'âme. Mais l'âme et le démon sont deux essences spirituelles. Il y a même eu des savans qui les ont confondues, dans ce système que les bons démons étaient les âmes des braves gens défunts, et les mauvais démons les âmes des méchans trépassés, etc.
--La jeune Ida de Louvain, s'étant décidée à mener une vie religieuse, fut extrêmement tourmentée par un démon un peu plus que malin. On ne conçoit vraiment pas sa conduite peu délicate envers une jeune fille innocente et belle. Tantôt il troublait son sommeil par des bruits confus et incompréhensibles; tantôt il l'effrayait, pendant ses prières, en offrant à ses yeux des spectres, des fantômes et toutes sortes de figures hideuses. Un autre jour, il frappait invisiblement sur les parois de la chambre où couchait Ida, avec tant de force, que toute la maison en était ébranlée.
Mais le trait qu'on va lire est le tour le plus pendable qu'il se soit avisé de lui jouer. Un soir, que la jeune Ida faisait ses oraisons dans le recueillement et le silence, le Diable entra par la fenêtre, portant sur ses épaules un cercueil d'une longueur démesurée. Il posa la bière au milieu de la chambre, l'ouvrit sans mot dire. Ida y aperçut un grand corps mort. Pendant qu'elle le considérait avec frayeur, le Diable prit le mort entre ses bras, le dressa sur ses pieds, l'anima, en se fourrant dans le corps avec son adresse ordinaire; et le mort se mit à marcher vers la jeune fille... Il lui prit les mains, les serra dans un morne silence... Ida, au comble de l'effroi, implora le secours du ciel, et prononça une prière qui fit évanouir le Diable. Elle en fut quitte pour la peur, et pour sa _discipline_ que le Diable avait emportée. On pense bien qu'elle passa le reste de la nuit à prier. Le lendemain, elle acheta une autre poignée de verges, communia, et fut moins tourmentée[111].
[111] Bollandi acta sanctorum. 13 aprilis. _Ida_ Lovanensis, ex Mss. Hugonis confess.
--Le bienheureux Gilles, de l'ordre des frères prêcheurs, s'étant éveillé au milieu de la nuit, sortit de sa cellule et entra dans une église pour y faire ses oraisons. Pendant qu'il était en prières, le Diable, ayant pris une voix de femme, appela Gilles avec tendresse. Le frère éprouva aussitôt une tentation si violente, qu'il n'en avait jamais connue de pareille. Mais il revint bientôt à lui-même, se fouetta durement pour réprimer les aiguillons de la chair, et reprit un sang plus calme. Un instant après, le Diable s'approcha du frère, et lui grimpa sur le dos. Comme il ne pouvait le secouer à terre, attendu qu'il s'était bien cramponné à son cou, Gilles se traîna comme il put au bénitier, aspergea le Diable par-dessus l'épaule et le fit fuir. Mais le démon eut l'opiniâtreté de revenir encore, sous une forme horrible, épouvanter le frère prêcheur. Gilles prononça ces paroles: _Pater noster_; le Diable s'évanouit; et saint François observa à Gilles que ces deux seules paroles chassaient le démon[112].
[112] Bollandi acta sanct. 23 aprilis.
--Alexandre _ab Alexandro_, qui vivait dans le quinzième siècle, fit un jour la partie d'aller coucher avec quelques amis dans une maison de Rome, que des spectres et des démons hantaient depuis long-temps. Au milieu de la nuit, comme ils étaient rassemblés dans la même chambre, avec plusieurs lumières, ils virent paraître un grand spectre, qui les épouvanta par sa voix terrible et par le bruit qu'il faisait en sautant sur les meubles, et en cassant les vases de nuit. Un des plus intrépides de la compagnie s'avança plusieurs fois, avec de la lumière, au-devant du fantôme; mais à mesure qu'il s'en approchait, le spectre s'éloignait; et il disparut entièrement, après avoir tout dérangé dans la maison.
Quelque temps après, le même spectre rentra par les fentes de la porte. Ceux qui le virent se mirent à crier de toutes leurs forces. Alexandre, qui venait de se jetter sur un lit, ne le vit point d'abord, parce que le fantôme s'était glissé sous la couchette; mais bientôt il aperçut un grand bras noir qui s'allongea sur la table, éteignit les lumières, renversa tout ce qui s'y trouvait, ouvrit la porte, et s'enfuit sans avoir fait le moindre mal à personne[113].
[113] _Alexandri_ etc., _lib. V, cap. 23_. Tiraqueau, le commentateur d'Alexandre _ab Alex._, traite cette aventure de conte à dormir debout.
--Un jour que l'évêque Donat célébrait la messe, le diacre laissa tomber le calice qui se brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant fait sa prière, il eut la satisfaction de les voir se réunir miraculeusement, et le calice reprendre sa première forme. Mais le Diable, que le hasard avait amené là tout exprès, s'était jeté malicieusement entre le diacre et l'évêque, et il avait emporté un petit morceau du vase brisé, de façon que, malgré le miracle, le calice resta percé et imparfait[114].
[114] _Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110._
--Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir six chartreux à Gentilly, et leur donna une belle maison pour y fonder un couvent. Ces bons religieux apercevaient de leurs fenêtres le château de Vauvert, que le roi Robert avait fait bâtir, et que ses successeurs avaient abandonné. On pouvait en faire un monastère commode, et d'autant plus agréable, qu'il était tout près de Paris.
Sur ces entrefaites, des revenans et des diables s'emparèrent du vieux palais et y firent leur sabbat. On y entendait tous les soirs une musique enragée et des hurlemens affreux. On y voyait des spectres chargés de chaînes, des diables de toutes les couleurs, et principalement un grand dragon vert, qui s'élançait toutes les nuits, armé d'une grosse massue, pour assommer les passans. Que faire désormais d'un pareil château, comme dit Saint-Foix? Les chartreux le demandèrent; saint Louis le leur donna avec toutes ses dépendances. Ils s'y logèrent, en chassèrent les diables; et le nom d'_Enfer_ resta à la rue, en mémoire de tout le vacarme qui s'y était fait.
Cette aventure, qui est rapportée comme un conte de bonnes femmes, dans toutes les histoires (excepté les archives des chartreux), a été consignée par quelques dévots théologiens dans la longue nomenclature des méchancetés du Diable. On n'opposera à ce sentiment que deux petites observations: 1º les bons moines, qui eurent la puissance de chasser les diables du palais de Vauvert, pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y faire venir; 2º en admettant que Satan s'y soit campé de son chef, il n'a fait tort à personne, n'a donné que des peurs, et a su gagner aux chartreux une belle maison. De sorte que, dans tous les cas, on doit mettre cette anecdote au nombre des services rendus par le Diable.
--Le Diable s'avisa un jour de posséder une vache, et de la faire courir dans la campagne, pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint Martin, revenant de Trèves, rencontra la vache endiablée, qui accourait à lui en le regardant de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bête, cria à Martin de prendre garde à lui. Mais le saint évêque éleva la main; et, à son commandement, la vache se tint immobile. Le Diable était à califourchon sur la bête, invisible aux yeux profanes, mais non à ceux de Martin. Il gourmanda sèchement l'esprit malin, lui ordonna de laisser la vache en paix, et lui défendit de tourmenter davantage un animal innocent. Il n'est besoin que d'avoir un peu de sainteté pour maîtriser les démons; le Diable, soumis à Martin, se retira sans mot dire, et ne revint plus parmi les bêtes. La vache, reconnaissante de se voir délivrée, se mit à genoux devant son libérateur pour le remercier humblement. Martin lui permit de retourner auprès de ses soeurs; ce qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton[115].
[115] _Sulpicii Severi, dialog._ II.
CHAPITRE IX.
LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE.
CONTE BLEU[116].
_Tantæ ne animis cælestibus iræ?_
VIRGILE.
Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?... Un saint homme a-t-il donc le coeur inexorable?...
[116] Ex vitâ S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter R. P. angelini Gazæi pia hilaria.
Un soir que saint Dominique préparait dans le recueillement un de ces sermons qui ont produit de si heureux effets[117], il entendit tout à coup un léger bruit, et vit tomber de sa cheminée, dans sa chambre, un petit démon noir comme un ramoneur[118]. Mais il ne le vit point dans sa forme naturelle; car l'esprit infernal n'eut pas plutôt aperçu Dominique, qu'il prit la figure d'un singe. Or, il y avait dans la conformation de ce singe une laideur si bizarre, que saint Dominique n'eût pu s'empêcher d'en rire, s'il se fût donné la peine de l'examiner. Il avait les yeux petits, jaunes, louches, enfoncés; et cherchait la Picardie en Champagne, comme dit le proverbe français. Son nez était retroussé jusqu'au front; ses lèvres ressemblaient à des croûtes de pâté; tout son corps était couvert de poils, à l'exception des fesses; et il puait le bouc à une demi-lieue.
[117] _Rem suo bonam Gregi!_ St. Dominique prêcha la Croisade contre les Albigeois, et institua la sainte inquisition.
[118] Un docteur, du dernier siècle, a cherché long-temps _pourquoi les démons descendent par la cheminée?_ Cette savante question est résolue dans le révérend père Angelin de Gaza, qui dit pertinemment que _les démons prennent un chemin ténébreux parce qu'ils sont noirs_. (_Nigros nigra decent ostia._)
Il entra dans la cellule du saint, comme un bouffon de comédie entre en scène, c'est-à-dire, en faisant mille gambades, et en tournant sans raison, tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, il se mit à marcher comme les quadrupèdes, à jouer de la pate comme les jeunes chats, à frapper de la tête contre les murailles, comme font les beliers, à s'asseoir par terre comme les enfans, à s'agenouiller comme les moines, etc. Tous ces tours étaient entremêlés de grands sauts, et variés à l'infini.
Comme saint Dominique écrivait toujours, sans s'occuper de ce qui se passait dans sa chambre, le petit démon s'en approcha par derrière pour lui jouer quelque malice. On pouvait tirer le saint homme par sa robe, le troubler dans son travail, déranger son fauteuil, éteindre sa chandelle, jeter ses livres au feu et ses papiers au vent; c'est bien ce que cherchait le démon: c'est aussi ce qu'il n'osait exécuter. Le saint était saint; et ces gens-là ne sont pas toujours faciles. Deux fois le malin singe avança la pate pour secouer la robe de Dominique: deux fois la pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut tirer le fauteuil et mettre le saint à terre: trois fois la peur le fit reculer.
Cependant Dominique voyait tout, et ne disait mot. Le démon, croyant qu'il l'épiait, se retira au fond de la cellule, en lui lâchant les plus admirables grimaces[119]. Au bout d'un instant, il fait de son ventre un tambour, de son nez un hautbois, et danse en trépignant avec son ombre. Ensuite, remarquant que le saint était immobile, et qu'il pouvait bien avoir peur aussi, le petit démon prit plus de hardiesse, et sauta sur la table où Dominique écrivait.
[119] _Mirus morio figmenta mira factitat miris modis._
Alors enfin le saint prêcheur ouvrit la bouche: «Reste là sans bouger, dit-il au singe infernal, et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne...»
Le pauvre Diable est forcé d'obéir. D'une main il ôte humblement son bonnet; de l'autre il prend la chandelle dans le chandelier, et ne remue pas plus qu'un terme, depuis la plante des pieds jusqu'aux épaules. Mais sa tête ne demeurait pas dans l'inaction. Comme elle était encore libre, le petit démon faisait craquer ses dents, imitait avec ses lèvres le son du cornet à bouquin, tendait au saint une langue _d'un pied et demi_, ouvrait une bouche effroyable, et cherchait en même temps à se débarrasser de la chandelle; mais ses efforts étaient vains; elle semblait désormais inséparable de sa main.
Néanmoins Dominique ne cessait d'écrire en silence; le démon faisait ses grimaces, et la chandelle se consumait. Bientôt elle approche de sa fin; elle touche déjà les doigts qui la tiennent; brûle, pauvre démon, brûle; c'est ta destinée!... Mais la farce devient tragique[120]; le singe déguisé cherche à reprendre sa forme naturelle, et n'y peut réussir; il veut jeter bien loin de lui la mèche enflammée, et s'agite inutilement; il invoque les démons à son aide: ses cris se perdent, et personne ne vient. Son désespoir redouble en voyant le saint rire sous cape[121] de sa souffrance et de ses larmes.
[120] _Comoedus esse desinit; tragædus est Dæmon._
[121] _Sub cucullo ridere._
Enfin Dominique s'attendrit; et, déchargeant un coup de bâton sur les fesses du singe, il lui permet de partir. Le démon pousse un dernier cri, et disparaît plus vite que l'éclair[122].