Le diable peint par lui-même

Part 5

Chapter 53,816 wordsPublic domain

Un autre jour, M. Santois mettait pour la première fois un habit neuf de taffetas plein. L'esprit le lui moucheta à vue d'oeil, mieux qu'un brocheur n'aurait pu faire. Que répondre à tout cela?... que l'esprit était en humeur de jouer quand M. Santois voulut lire ses heures, et qu'il aimait mieux les habits mouchetés que les pourpoints unis[87].

[87] La fausse Clélie, tome 2, livre 2.

--Un jésuite, dans la description des moeurs japonaises, dit que, dans ce pays, les pèlerins portent à leur cou de petites planches, sur lesquelles leur nom est écrit, afin qu'ils puissent se reconnaître. Or, voici le motif de cette précaution. Quand les Japonais entreprennent un pèlerinage, ils le font toujours en très-grand nombre, parce qu'aussitôt qu'ils arrivent dans quelque désert, ils rencontrent une troupe de démons, de lemures, de spectres, etc. Cette bande monstrueuse est égale en nombre à la caravane des pèlerins; et chaque pèlerin peut y reconnaître son démon particulier, s'il l'a déjà vu.

Après que ces fantômes ont fait quelque pas avec les pieux Japonais, et qu'ils les ont bien examinés, ils changent tout à coup de forme, et prennent la figure humaine; mais tellement conformée, que chaque diable ressemble trait pour trait au pèlerin qu'il veut accompagner, et que chaque pèlerin voit son image bien exacte dans son diable. Cette métamorphose subite produit d'abord tant de confusion, que l'homme ne pourrait plus se reconnaître, ni se distinguer de son démon, s'il n'avait son nom au cou. On souffre pendant une heure l'espièglerie des diables; mais bientôt, comme les méprises occasionnent des disputes, et comme on n'aime pas long-temps à se voir double, les pèlerins se mettent à genoux, prient le chef des démons de rappeler ses gens: toutes les doublures s'évanouissent aussitôt, et la caravane continue paisiblement sa route[88].

[88] _Pauli Sanfidii descriptio rituum et morum quæ in insulâ ad septentrionalem plagam japan servantur, etc._ On donne cette extravagance pour ce qu'elle vaut. Paul Sansfoi la raconte très-sérieusement. Le lecteur en fera le cas qu'il jugera à propos.

--On a donné au Diable le nom d'_esprit malin_; s'il était vraiment _méchant_, il en porterait l'épithète.

CHAPITRE VI.

L'HEUREUX VALET.--CONTE NOIR[89].

_Quæ mihi præstiteris memini, semperque tenebo._

MARTIAL.

Ne soyons point ingrats: fût-il sans bienveillance, Le bienfait a ses droits sur la reconnaissance.

[89] _Ex legendâ aureâ Jacobi de Voragine, auctâ à Claudio à Rotâ. Leg. 26. et ex Mathæi Tympii triumpho virtutum christian._

Un vénérable vieillard, nommé Éradius, de la ville de Césarée, en Cappadoce, avait une fille unique qu'il voulait faire religieuse; mais les choses tournèrent autrement, comme on le verra. Un jeune serviteur d'Éradius devint éperdument amoureux de la fille de son maître. Comme elle était belle, riche, noble, et qu'il n'était pas probable qu'on voulût la lui donner pour épouse, à lui qui n'était qu'un valet, il alla trouver un magicien, et lui promit une belle récompense, s'il pouvait l'aider dans son amour. Le magicien lui répondit: Je ne suis pas assez puissant pour faire ce que vous me demandez; mais je puis vous envoyer à mon maître, qui est le Diable. Si vous voulez vous en rapporter à lui, vous êtes sûr de réussir... Pharès (c'est le nom du jeune valet), ayant répondu qu'il était prêt à tout, le magicien écrivit cette lettre au Diable:

«MONSEIGNEUR,

»Vous m'avez chargé de vous débaucher autant de chrétiens que j'en trouverais de tièdes, et de les soumettre à votre obéissance, afin d'augmenter de jour en jour votre empire. C'est pourquoi je vous envoie le jeune homme, porteur de la présente. Il vous dira, sans doute, qu'il brûle d'un amour violent pour la fille d'Éradius. Je vous prie de vous intéresser à sa passion, et de songer que par là vous travaillerez à notre gloire commune, en agrandissant la bonne réputation de vos serviteurs.

»_Signé_, etc.[90]»

[90] La signature n'est point rapportée dans le livre de Jacques _de Voragine_, parce que le signataire est damné, selon toutes les apparences. Cependant on voit, dans le procès de Denyse de Lacaille, les signatures et griffes des cinq démons _Lissi_, _Belzébuth_, _Satan_, _Motelu_ et _Briffaut_. (Voyez _l'histoire de la Magie en France de M. Garinet_. 9e pièce justificative.)

Le magicien, ayant apposé son cachet sur cette épître, la donna au valet d'Éradius, et lui dit d'aller, au milieu de la nuit, sur le tombeau de quelque payen, d'invoquer les démons, de tenir sa lettre à la main, et d'élever le bras au-dessus de sa tête. Pharès exécuta ponctuellement toutes ces choses. Aussitôt le roi de l'enfer parut, entouré d'une multitude de démons. Il prit la lettre, la lut avec attention, et dit au jeune homme:--Il faut que tu croies en moi, pour que je te rende le service que tu me demandes.--J'y crois, seigneur, répondit le valet.--C'est fort bien, reprit le diable; mais on ne peut pas se fier à vous autres chrétiens: quand vous avez besoin de moi, vous venez me trouver; et dès que vos désirs sont satisfaits, vous retournez à votre Christ. Si tu veux que je serve ton amour, signe-moi ce pacte, par lequel tu renonces à la religion chrétienne, et tu te fais mon serviteur.

Pharès signa tout ce qu'on voulut; et aussitôt le Diable appela les démons qui président à la fornication. Il leur ordonna d'aller trouver la fille d'Éradius, et d'enflammer son coeur d'un amour violent pour le jeune valet. Ces démons remplirent habilement leur mission. La jeune fille, devenue amoureuse, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'alla jeter aux genoux de son père, et d'une voix mouillée de larmes, entrecoupée de sanglots, elle lui avoua qu'elle mourait d'amour pour Pharès.

--Ayez pitié de votre fille, lui dit-elle, consultez votre coeur, et montrez-moi que vous êtes mon père, en me donnant pour époux ce jeune homme qui m'est si cher, et qui me cause de si cruels tourmens. Si vous êtes insensible à mes prières, vous allez me voir expirer; et Dieu vous demandera compte de ma mort!...

--Malheureux que je suis! s'écria le père; ma fille est ensorcelée! qui a pu m'enlever mon trésor? qui a éteint la douce lumière de mes yeux? qui a étouffé toutes mes espérances?... Ma fille, je voulais que tu fusses religieuse; je comptais que, par ta pénitence, tu gagnerais le ciel pour toi et pour moi... et tu te livres à un amour charnel... Laisse-toi guider par ton père; abjure une démence pernicieuse; ne conduis pas mes cheveux blancs dans les enfers, où je n'entrerais _qu'avec douleur_... Mais la jeune fille ne répondait que ces mots:--Je vous en conjure, mon père, hâtez-vous de satisfaire mes désirs, si vous voulez que je vive!...

Comme elle ne cessait de pleurer, en grande amertume de coeur, le vénérable Éradius se laissa attendrir. Il accorda à sa fille l'époux qu'elle idolâtrait, et lui donna en dot la plus grande partie de ses biens. Ainsi l'heureux valet d'Éradius devint son gendre, contre toute espérance humaine.

Les deux jeunes époux, au comble de leurs voeux, ne songèrent d'abord qu'à leur bonheur mutuel, et ne cherchèrent qu'à se donner des preuves d'un amour inaltérable. Mais bientôt on remarqua que Pharès n'entrait plus à l'église, et ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta à sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari qui n'était pas chrétien. La jeune dame, épouvantée, demanda à son époux si le rapport qu'on lui avait fait était véritable? Comme il cherchait à éluder la question, elle lui dit qu'en ce cas il fallait qu'il vînt le lendemain à la messe avec elle, pour fermer la bouche à la médisance. Pharès, voyant qu'il ne pouvait pas cacher plus long-temps sa position, ouvrit son coeur à sa femme, lui conta tout ce qui avait précédé leur mariage, et lui avoua, en gémissant, qu'il s'était donné au Diable.

L'épouse de Pharès, consternée, court sur-le-champ trouver l'évêque Basile, qui gouvernait avec gloire l'église de Césarée, et lui expose son cruel embarras. Basile ne s'amusa point à redoubler des frayeurs déjà trop grandes; il fit venir Pharès, et dès qu'il eut appris son histoire, il lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?--Hélas! oui, répondit Pharès; mais ce retour n'est plus en mon pouvoir, puisque je me suis formellement donné au Diable.--Ne vous en inquiétez point, reprit Basile, nous vous tirerons de ses griffes; et le Seigneur, qui est miséricordieux, vous pardonnera votre imprudence, si vous la déplorez sincèrement.

Il fit alors le signe de la croix sur Pharès, et l'enferma pendant trois jours dans une petite chambre. Après cela, il lui demanda comment il se trouvait?--Je suis extrêmement faible, répondit le jeune homme. Pendant les trois jours que vous m'avez laissé seul, j'ai été accablé des clameurs et des reproches des démons. Ils m'ont continuellement entouré, tenant dans leurs mains le pacte que j'ai donné à leur prince, et me disant: _Regarde, parjure, cet écrit que tu as signé de ton nom... Nous ne sommes point allés te chercher, c'est toi qui es venu nous trouver dans ta détresse_[91]. Basile lui recommanda de ne rien craindre, lui donna un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur lui, le renferma dans la petite chambre, et se mit en prières pour sa délivrance.

[91] _Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc._ (_Legenda aurea_).

Au bout de quelques jours, il le visita de nouveau, et lui demanda pareillement comment il se trouvait?--Je n'ai plus vu les démons, répondit Pharès; mais j'ai entendu leurs cris et leurs menaces dans l'éloignement.--Voilà qui va bien, répliqua Basile; encore un peu de patience... En même temps, il lui donna à manger, le signa, l'enferma pour la troisième fois, et fit pour lui de nouvelles prières.

A la troisième visite, Pharès déclara que ses veilles avaient été paisibles; et que, pendant son sommeil, il avait vu l'évêque Basile combattant et terrassant le Diable. Basile satisfait rassembla le clergé, les moines et le peuple; on fit des prières publiques pour le jeune époux, et on le conduisit à l'église.

Le roi de l'enfer y arriva presque aussitôt, avec plusieurs troupes de démons; et le Diable s'écria:--Vous me faites une injustice, Basile, cet homme est mon serviteur. Je ne l'ai point séduit; il est venu me trouver, et voilà le pacte qu'il a signé de sa main... Les fidèles chantèrent alors le _Kyrie Eleyson_; et Basile dit au Diable qu'il fallait rendre le pacte. En même temps, il priait, et tendait la main pour recevoir le papier en question. Le Diable, forcé de céder, s'envola en gémissant, et lâcha le pacte, qui tomba dans la main de Basile. Le saint évêque le déchira aussitôt, et rendit à la fille d'Éradius son époux bien-aimé, maintenant libre de la puissance du Diable, et bon chrétien... Cependant il dut conserver quelque reconnaissance à celui qui avait fait son bonheur.

CHAPITRE VII.

HONNÊTES ACTIONS DU DIABLE.

_Inimici famam, non ità ut nata est, ferunt._

PLAUTE.

Soyez bon, juste, franc, à vos devoirs soumis: Vous n'êtes qu'un vaurien, selon vos ennemis.

--Un riche Allemand donnait un festin à une troupe de mendians, dans le dessein de remplir les devoirs de la charité chrétienne. Parmi les convives, qui mangeaient de bon appétit, se trouvait un pauvre manant, qui était, comme on dit, possédé du Diable. Il découpait ses morceaux, aussi bien que ses confrères, et les portait jusqu'à sa bouche; mais ils s'évanouissaient, dès qu'ils touchaient à ses dents, ce qui allongeait de minute en minute la figure de ce pauvre homme.

Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa détresse, s'avisa d'apostropher le Diable, et de lui demander pourquoi il empêchait son homme de manger.--Je ne l'en empêcherais pas, répondit le Diable, s'il pouvait le faire sans péché. Mais ce repas qu'on lui donne, comme une aumône, est le fruit de la rapine.--Tu mens, s'écrièrent à la fois tous les convives; celui qui nous donne à dîner est un honnête homme!--Je ne mens point, répliqua le Diable; ce veau que vous mangez est le cinquième petit-fils d'une vache qui a été volée...

Les dîneurs furent si surpris d'entendre le Diable reprocher le vol d'une vache, jusqu'à la cinquième génération, qu'ils n'osèrent plus rien ajouter[92].--Mais voici l'histoire de cette vache: elle vivait au commencement du douzième siècle, dans le village de Hurst, en Allemagne. Il est probable qu'elle fut grand'mère, au cinquième degré, du veau susdit. Pareillement, celui qui vola ladite vache était sans doute le père ou l'aïeul du riche Allemand qui donne ici le festin.

[92] _Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38._

Or, cette vache appartenait à une bonne veuve, qui se nourrissait de son lait. Elle eut le malheur de plaire à un vieux soldat allemand qui, sans se laisser toucher par les larmes de la veuve, enleva la vache, et l'emmena chez lui. Peu de temps après, la mort vint à son tour prendre le ravisseur; il expira dans l'impénitence, et alla tout droit en enfer. La bête qu'il avait volée le suivit dans l'autre monde. Là, ce soldat allemand (qui se nommait Hélie) fut condamné, pour son supplice, à présenter éternellement le dos à la vache; et la vache reçut ordre de lui enfoncer éternellement l'échine à coups de cornes[93].

[93] _Cæsarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7._

--Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta la maison de son père, et abandonna ses parens, pour aller vivre avec quelques saintes femmes, dans le jeûne, la prière et la continence. Comme le travail de leurs mains suffisait à peine pour les nourrir, bien qu'elles vécussent pauvrement, le Diable, prenant pitié du sort de la fille de Nivelle, alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour de son père, et l'apportant dans la chambre des recluses, il leur dit:--Pourquoi faites-vous si maigre chère, et vous laissez-vous mourir de faim, tandis que d'autres vivent dans l'abondance? Prenez cet oison et mangez.--Nous ne le pouvons pas, répondit la fille de Nivelle, parce que c'est une oie volée.--Comment! s'écria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai pris ce gibier dans la basse-cour de votre père.--N'importe, ajouta la pieuse fille, il ne nous appartient pas; reporte-le où tu l'as pris... Le Diable obéit en silence,... et les parens, à qui appartenait l'oison, affirmèrent qu'on l'avait remis fidèlement à sa place[94].

[94] Ejusdem Cæsarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84.

--Un enfant qui avait soif demandait à boire, sans que personne lui en donnât. Le Diable en eut pitié; il prit une forme humaine, pour ne pas effrayer le petit bonhomme, et lui apporta un verre d'eau. Comme l'enfant était pressé, il but ce qu'on lui présentait, sans songer à faire le signe de la croix, et sans dire son _benedicite_. Le Diable, stupéfait de cette négligence, se rapetissa aussitôt et entra dans le corps du marmot, pour lui apprendre à être plus circonspect à l'avenir, et à ne pas négliger ses dévotions. Les parens, voyant leur fils possédé, l'interrogèrent, et connurent bientôt la cause de son accident. Ils le conduisirent donc à saint Euchaire, qui se hâta de bénir un second verre d'eau, et le fit boire au petit démoniaque. Incontinent le Diable se retira[95].

[95] _Surius, historiæ invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII._

--Ce trait est assez connu: Un moine, qu'une trop longue abstinence impatientait, s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire un oeuf, à la lumière de sa lampe. L'abbé, qui faisait sa ronde, ayant vu, par le trou de la serrure, le moine occupé de sa petite cuisine, entra brusquement, et l'en reprit avec aigreur; de quoi le bon religieux s'excusant, dit que c'était le Diable qui l'avait tenté, et lui avait inspiré cette ruse. Tout aussitôt parut le Diable lui-même, qui était caché sous la table, et qui s'écria, en s'adressant au moine:--Tu en as menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon invention; et c'est toi qui viens de me l'apprendre.

--Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse abstinence de son ordre, et s'affligeait intérieurement de ne plus manger ni chair ni poisson. Un jour qu'il pensait aux bons ragoûts que l'on mange dans le monde, et qu'il aurait donné tout ce qu'il possédait pour un petit repas composé d'autres mets que les navets et les épinards à l'huile, il vit entrer dans sa cellule un inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat de beau poisson. Le moine reçut ce présent avec reconnaissance; mais, lorsqu'il voulut accommoder son poisson et le faire cuire, il ne trouva plus sous sa main qu'un plat de fiente de cheval... Il comprit qu'il venait de recevoir une petite leçon du Diable; et il fut plus sobre à l'avenir[96].

[96] _Cæsarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., cap. 87._

--Si quelquefois les démons mettent des obstacles aux désirs illicites des saints religieux, et leur donnent des corrections peut-être un peu sévères, quelquefois aussi, ils s'intéressent aux vrais besoins des bons moines. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant de faim dans sa cellule, vit entrer une belle femme qui lui fricassa un petit plat de pois, et se retira, après les avoir mis dans l'écuelle. Avant de tâter à la cuisine du Diable, le chartreux alla consulter son supérieur, qui lui permit de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait jamais rien mangé de mieux accommodé[97].

[97] Ce trait est aussi dans le _Dictionnaire infernal_.

--Puisque les plus pieux personnages sont exposés à mille tentations dans l'enceinte du cloître, que n'avons-nous pas à craindre, nous autres faibles chrétiens, au milieu des séductions et des vanités du monde!... Un novice de Clairvaux, nommé Bernard, tourmenté par l'aiguillon de la chair, et ne pouvant se décider à prononcer des voeux qu'il n'aurait pas la force de tenir, alla trouver le prieur du couvent, et le supplia de lui rendre ses habits séculiers, parce qu'il ne pouvait se passer de femmes, et qu'il voulait rentrer dans le monde. Le prieur eut beau sermonner son novice, il ne put changer sa résolution. Seulement, le Jeune Bernard consentit à différer son départ jusqu'au lendemain.

Mais, au milieu de la nuit, le novice, commençant à s'endormir, aperçut tout à coup, auprès de son lit, un géant horrible, qui tenait à la main un grand couteau, et qui avait tout l'air d'un boucher. Il était suivi d'un dogue noir. Ce spectacle épouvanta Bernard. Mais il n'était qu'au commencement de ses peines. Le boucher leva la couverture, mit la main sur les génitoires[98] du jeune novice, les coupa avec son grand couteau, les jeta à son chien qui les avala, et disparut.

[98] Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, quæ mox ille devoravit...

Bernard s'éveilla aussitôt, dans une agitation difficile à peindre, et plein de la désolante idée qu'il était devenu eunuque; heureusement il n'en était rien. Il se trouva seulement délivré de ses tentations, et il resta dans le couvent, où il vécut dans la piété la plus austère, jusqu'à la fin de sa vie. On dit même qu'il mourut vierge[99]. Quoi qu'il en soit, cette histoire était célèbre à Clairvaux; et comme les anges n'ont pas accoutumé de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser à des fonctions indécentes, les casuistes ont toujours laissé au Diable la gloire de ce songe, qui conserva un bon frère aux moines de Clairvaux.

[99] Cæsarii Heisteibach. _miracul._ lib. IV, cap. 97.

--On a dit souvent que le Diable n'agissait que pour ses intérêts particuliers. Voici, entre mille autres, une anecdote qui peut prouver le contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune Vitus, martyr du troisième siècle, que nous allons rapporter toute entière, pour la parfaite intelligence des choses.

Valérien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur Dioclétien, apprit que le jeune Vitus ne voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit venir, et ordonna qu'on lui administrât la bastonnade. Mais dès les premiers coups, les bras des bourreaux et la main du gouverneur se desséchèrent.--Malheureux que je suis! s'écria Valérien; voilà ma main perdue.--Eh bien! va-t'en trouver tes dieux, répliqua Vitus, tu verras s'ils ont le talent de te guérir.--Le pourrais-tu, toi qui parles, dit le gouverneur?--Certainement, répondit Vitus. En même temps il demanda au ciel la grâce d'être guéri de ses coups de bâton, et il fut guéri à l'heure même.

Le gouverneur étonné dit au père de Vitus: emmenez votre fils, et châtiez-le comme vous l'entendrez; pour moi je ne comprends rien à tout ceci. Le père reconduisit son fils à sa maison, et tâcha de le séduire par toutes sortes de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait laissé au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec plusieurs belles filles, il sortit tout à coup, de la chambre de Vitus, une odeur si délicieuse, qu'elle embauma toute la maison et tous les gens qui s'y trouvaient. Le père stupéfait regarda par le trou de la serrure, et vit sept anges autour de son fils.--Voilà qui va bien, s'écria-t-il; les dieux sont entrés dans ma maison... mais sa joie ne fut pas de longue durée, car à peine eut-il achevé sa phrase qu'il devint aveugle. Tous ses amis et le gouverneur de la ville accoururent à cette nouvelle, et lui demandèrent ce qu'il avait:--Voilà qui va mal, répondit-il; j'ai vu des dieux enflammés, et l'éclat de leur figure m'a brûlé les yeux.

On le conduisit alors au temple de Jupiter, où il fit voeu d'immoler un boeuf couronné de lauriers, s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra sourd; il s'adressa donc à Vitus son fils, qui le guérit de la cécité physique, sans lui ouvrir les yeux de la foi. Ce père ingrat songeait même à tuer sa progéniture, si l'on en croit la légende, lorsqu'un ange du seigneur apparut à Modestus, pédagogue de Vitus, et lui conseilla de s'embarquer avec son élève. Ils partirent donc pour l'Italie; et un aigle leur apporta des vivres, pendant tout le voyage.

Tandis qu'ils annonçaient partout leur présence par une foule de prodiges qui décelaient de saints personnages, le fils de l'empereur Dioclétien eut le malheur de tomber au pouvoir du Diable, qui prit possession de sa personne. Dioclétien mit tout en usage pour délivrer son fils; mais le démon, bien et dûment exorcisé par les magiciens de la cour, répondit qu'il ne pouvait être chassé que par le jeune Vitus. On ne conçoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous est peint sous les traits d'un vieux routier, pétri de ruses et de finesses, eut la bonhomie de faire cette réponse. Quoi qu'il en soit, on chercha Vitus: on le trouva; il parut devant l'empereur, étendit les mains sur le jeune prince, et chassa le démon sans difficulté.

Il paraît que décidément ce malheureux Vitus ne devait obliger que des ingrats, puisqu'après le miracle qu'il venait d'opérer, l'empereur Dioclétien, endurci comme tous les autres, lui dit poliment:--Jeune homme, si tu tiens à la vie, tu vas maintenant sacrifier à mes dieux... Vitus répondit qu'il n'en ferait rien; et on le mit en prison avec Modestus son pédagogue. Tout à coup les chaînes qui les attachaient se brisèrent; et la prison s'éclaira d'une lumière éblouissante. On rapporta ce nouveau prodige à Dioclétien, qui l'apprit comme un homme accoutumé aux miracles, et qui ordonna de jeter Vitus dans un four bien chauffé. Mais aussitôt que le jeune homme y entra, le four devint frais comme s'il n'eût jamais vu le feu; et Vitus en sortit bien portant.