Le diable peint par lui-même

Part 4

Chapter 43,907 wordsPublic domain

--Ne craignez rien, répondit le fidèle serviteur, je connais les gués de ce fleuve; suivez-moi seulement, nous le traverserons sans danger.--Personne n'a osé jamais se hasarder dans ce torrent, répliquait Charles... Mais déjà le démon y pousse son cheval et le passe heureusement. Le maître suit l'exemple de son valet, et tous deux parviennent sans mésaventure à l'autre bord.

Les ennemis qui étaient à leur poursuite arrivèrent alors sur la rive du fleuve: Il n'y a que le Diable qui puisse traverser une onde si rapide, s'écrièrent-ils, en voyant ce qui venait de se passer; et ils se retirèrent sans imiter l'imprudence de Pharaon.

Quelque temps après, la femme de Charles fut attaquée d'une maladie mortelle. Les médecins l'abandonnèrent, en disant, avec la plus rare bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient la sauver. Le démon entendant ces paroles, et remarquant qu'elles affligeaient sincèrement le jeune époux, lui dit:--Si ma maîtresse buvait du lait de lionne, elle serait bientôt guérie.--Hélas! répondit Charles, où pourrions-nous avoir de ce lait?--Laissez-moi faire, répondit le bon serviteur, je vous en apporterai...

Il sortit en même temps, et rentra au bout d'une heure avec un grand vase plein de lait de lionne. On en lava le corps de la malade, on lui en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, qu'au bout de quelques jours elle fut en état de quitter le lit.

Le jeune militaire, enflammé de la plus vive reconnaissance, ne cessait de remercier son précieux valet, que pour lui demander où il avait pu trouver si vite un lait si rare?--Dans les montagnes de l'Arabie, répondit-il.--Mais nous en sommes éloignés de plusieurs mois de chemin?--N'importe, en vous quittant, j'ai volé en Arabie, j'ai pénétré dans l'antre d'une lionne, j'ai éloigné ses petits, j'ai tiré le lait de ses mamelles, et je suis revenu à la hâte.

--Qui es-tu donc, s'écria Charles stupéfait?--Ne vous embarrassez point de cela; je suis votre serviteur.--Tu me deviens de jour en jour si cher, que je veux te connaître!--Eh bien! je suis un de ces anges qui sont tombés du ciel...--Un démon!... Mais, si cela est vrai, pourquoi sers-tu si fidèlement un mortel?--Je me suis trouvé autrefois parmi les anges rebelles, sans prévoir les conséquences de ma faute; j'ai péché par inexpérience: c'est pourquoi il m'est permis de venir quelquefois chez les enfans des hommes; et le plaisir de leur être utile me console un peu de ma disgrâce...

--Cependant, répliqua Charles, je n'ose plus profiter de tes services...--N'ayez point de vaines frayeurs; et comptez que, si vous me laissez près de vous, il ne vous arrivera jamais le moindre mal, ni de ma part, ni de la part de mes compagnons d'exil.--Je ne puis m'y résoudre; mais exige ce que tu voudras pour ta récompense, fût-ce la moitié de mes biens: je la donnerai de bon coeur à celui qui m'a sauvé de la mort, et qui m'a rendu ma femme.

--Puisque je ne peux plus être avec vous, répondit tristement le démon..., je ne demande pour mes faibles services... que cinq sous...; et il eut à peine reçu cette modique somme, qu'il la rendit à son maître.--Reprenez-les, lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en fais présent à l'église de ce pauvre village: le dimanche, au moins, elle avertira les fidèles de l'heure des saints offices... Adieu!...

En achevant ce mot il disparut.--Qui pourrait citer un pareil trait en l'honneur des hommes?... Ce n'est pourtant pas la millième des bonnes actions du Diable.

CHAPITRE IV.

SERVICES RENDUS PAR LES DÉMONS.

_At tandem melior surgit mortalibus ævi._

BILLIUS.

On en a dit du mal; mais, au siècle où nous sommes, Convenons que le Diable est meilleur que les hommes.

Les bons offices que le peuple infernal rend tous les jours aux habitans de ce globe, sont peut-être plus nombreux que les torts dont nous les accusons. Mais les théologiens ont eu soin de taire les actions estimables des démons, pour ne rapporter que des crimes et des noirceurs. Il y a cependant certains traits que leur authenticité généralement reconnue a conservés jusqu'aujourd'hui. Nous rapporterons les plus saillans, et le lecteur jugera.

--En l'année 1221, vers le temps des vendanges, le cuisinier d'un monastère de Cîteaux chargea deux domestiques de garder les vignes pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, ayant grande envie de dormir, appela le diable à haute voix, et promit de le bien payer, s'il voulait garder la vigne à sa place. Il achevait à peine ces mots, que le diable parut.--Me voici prêt, dit-il à celui qui l'avait demandé; que me donneras-tu, si je remplis bien ta charge?--Je te donnerai un bon panier de raisin, répondit le valet; mais à condition que tu veilleras soigneusement aux vignes jusqu'au matin, et que tu tordras le cou à tous ceux qui viendraient y marauder.

Le diable accepta l'offre, et le domestique rentra à la maison pour s'y reposer. Le cuisinier, qui était encore debout, lui demanda pourquoi il avait quitté la vigne?--Mon compagnon la garde, répondit-il, et il la gardera bien.--Va, va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas davantage, ton compagnon peut avoir besoin de toi.--Le valet n'osa répliquer, et sortit; mais il se garda bien de reparaître dans la vigne. Il appela l'autre valet, lui conta le procédé dont il s'était avisé; et tous deux, se reposant sur la bonne garde du diable, ils entrèrent dans une petite grotte qui était auprès de la vigne, et s'y endormirent.

Les choses se passèrent aussi-bien qu'on pouvait l'espérer; le diable fut fidèle à son poste, jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec délicatesse, et l'emporta avec reconnaissance. La chronique ne dit pas qu'il ait tordu le cou à personne[68].

[68] _Cæsarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V._

--L'empereur Trajan se trouvait à Antioche lors de ce terrible tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, et fit périr tant de gens. Il fut sauvé par un démon qui se présenta subitement devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fenêtre, et l'emporta hors de la ville[69].

[69] Dion Cassius. lib. 68.

--La jeune Agnès du mont Politien, revenant à la maison de son père, fut obligée un certain jour de passer devant une grande maison mal renommée (c'était alors un habitacle de filles de joie[70]; depuis, ce lieu changea de destination, et devint un monastère de vierges). Le diable, dans un moment de pudicité, prit l'alarme pour l'innocence d'Agnès; c'est pourquoi il rassembla bien vite une troupe de démons, les déguisa en corbeaux, et, travesti lui-même de la sorte, il alla se poster avec sa compagnie sur le toit du futur couvent.

[70] _Lupanar... ubi tunc publicæ meritrices sui sceleris habitaculum possidebant; nunc autem monasterium virginum..._ On a aujourd'hui tant d'impiété et de malice, qu'on ferait bien des épigrammes, si l'on voyait une maison de prostitution publique changée en couvent de filles.

Lorsque Agnès passa près du guichet de la maison impudique, une bande de corbeaux fondit sur elle en croassant, et l'obligea à coups d'ongles et de bec à passer sans regarder derrière elle. Les filles de joie et leurs honnêtes amis furent tout stupéfaits de voir des corbeaux poursuivre une jeune innocente. Mais Agnès comprit merveilleusement que ces oiseaux endiablés lui défendaient par là les plaisirs de la chair. C'est pourquoi elle prit l'habit religieux, opéra la conversion de toutes les filles publiques, qui ne s'étaient pas encore endurcies de coeur dans la maison infâme; et, ayant fait l'acquisition de cette maison même, elle la fit purifier, et y fonda un monastère, comme on l'avait prévu[71]. Qu'on dise après cela que le diable est constamment impudique, et qu'il ne cherche qu'à faire choir l'innocence!

[71] _Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de Capuâ, ejusdem monast. confess. Agnes de monte Politiano. cap. I._

--En l'année 1130, un démon vint passer quelques mois dans la ville d'Hildesheim, en Basse-Saxe. L'évêque d'Hildesheim en était aussi le souverain: en raison de ces deux titres, le démon crut devoir s'attacher à lui de préférence. Il se posta donc dans le palais épiscopal, et s'y fit bientôt connaître avantageusement, soit en se montrant avec la plus grande complaisance à ceux qui avaient besoin de lui, soit en disparaissant avec prudence lorsqu'il devenait importun, soit en faisant, sans se montrer, des choses importantes et difficiles.

Outre qu'on l'estimait généralement pour sa conduite sage, humble et régulière, il donnait de bons conseils aux puissances, portait de l'eau à la cuisine, et servait admirablement bien les cuisiniers de l'évêque.

On trouvera peut-être singulier que le conseiller d'un prince soit aussi son marmiton, et qu'il aille tourner la broche, après avoir dit son avis sur les grands intérêts de l'état. Mais la chose s'est passée dans le douzième siècle, et les moeurs étaient alors plus simples qu'aujourd'hui; et puis, les démons n'ont point de préjugés; et celui-là aimait peut-être les contrastes. Quoi qu'il en soit, il fréquentait plus la cuisine que la salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour plus familier, se divertissaient grandement en sa compagnie. Mais, un soir, un garçon de cuisine s'émancipa de la trop grande bonté du démon, et se porta contre lui aux plus graves injures; quelques-uns disent même aux voies de fait. L'histoire ne donne point d'excuse à cette mauvaise conduite du garçon de cuisine; ce qui porte à croire qu'il n'y en avait point à donner. Le démon, quoique fort en colère, sut pourtant se contenir, sachant qu'en bonne police nul ne doit se faire justice soi-même, surtout quand l'offensé est le plus fort; c'est pourquoi il s'alla plaindre au maître d'hôtel; mais il n'en reçut aucune satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, puisqu'on était injuste à son égard. Il étouffa le marmiton coupable, en assomma quelques autres, rossa vigoureusement le maître d'hôtel, et sortit de la maison pour n'y plus reparaître[72].

[72] Trithème: _Chronique d'Hirsauge_.

C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, et l'injustice d'un officier de bouche ôtèrent à l'évêque d'Hildesheim un bon conseiller, et un serviteur infatigable, autant qu'habile et propre à toutes choses!...

--Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: Cassius de Parme qui avait suivi son parti se retira dans Athènes. Là, au milieu de la nuit, tandis que son esprit s'abandonnait aux inquiétudes, il vit paraître devant lui un grand homme noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation. Cassius lui demanda qui il était?--_Je suis ton démon_[73], répondit le fantôme... A cette parole, le timide Cassius s'effraya, et appela ses esclaves. Mais le démon disparut sans se laisser voir à d'autres yeux. Cassius, persuadé qu'il rêvait, se recoucha, et chercha à se r'endormir. Aussitôt qu'il fut seul, le démon reparut avec les mêmes circonstances que la première fois. Le faible Romain n'eut pas plus de force que d'abord; il se fit apporter des lumières, passa le reste de la nuit au milieu de ses esclaves, et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tué peu de jours après, par l'ordre du vainqueur d'Actium[74].

[73] L'original porte _Cacodaimon_; mais chez les Grecs _Daimon_ simplement signifiait _un bon génie_, _un esprit bienfaisant_, _une bonne intelligence_, comme le démon de Socrate, et quelques autres; de sorte qu'ils étaient obligés d'allonger le mot, en parlant d'un démon infernal. Pour nous, qui donnons le nom d'_anges_ aux intelligences célestes, nous devons traduire _Cacodaimon_ comme on l'a fait ici, puisque _Démon_, chez nous, signifie _mauvais ange_. Au reste, si l'on s'obstine à traduire _Cacodaimon_, _mauvais démon_, on nous appuie dans la très-juste idée qu'il y en a de bons; et on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les mauvais démons ne font pas grand mal aux hommes.

[74] Georges Bloock, après _Valère Maxime_ et d'autres anciens.

Un homme plus clairvoyant eût bien vite pris la fuite, comme le conseillait ou semblait au moins le conseiller ce démon; et, en fuyant devant la mort, on eût pu, sans se compromettre, remercier l'esprit d'avoir bien voulu se mettre deux fois en campagne pour une bonne oeuvre.

--Deux seigneurs lombards, nommés Aldon et Granson, ayant déplu à Cunibert, roi de Lombardie, ce prince résolut de les faire mourir. Il s'entretenait de ce projet magnanime avec son favori, lorsqu'une grosse mouche vint se planter sur le front royal, et le piqua vivement. Cunibert chassa l'insecte, qui n'en revint pas moins à la charge, et importuna le monarque, jusqu'à le mettre dans une grande colère. Le favori, voyant son maître irrité, ferma la fenêtre pour empêcher l'ennemi de sortir, et se mit à poursuivre la mouche, pendant que le roi tirait son poignard pour la tuer. Après avoir sué bien long-temps, Cunibert joignit l'insecte fugitif, le frappa..., mais il ne lui coupa qu'une jambe; et la mouche disparut...

Au même instant, Aldon et Granson, qui se trouvaient ensemble, virent paraître devant eux une espèce d'homme, qui paraissait épuisé de fatigue, et qui avait une jambe de bois. Cet homme les avertit du projet que le roi Cunibert formait contre eux, leur conseilla de fuir, et s'évanouit. Aldon et Granson, plus sensés que Cassius de Parme, rendirent grâces à l'esprit de ce qu'il faisait pour eux; après quoi ils s'éloignèrent, comme l'exigeaient les circonstances[75].

[75] _Shellen, de mirand. à Diab. post. Paul. diac. hist. longob._

--Un jeune Espagnol, qui fut depuis médecin de l'empereur Charles-Quint, ayant fini ses études à la Guadaloupé, s'en retournait à pied chez ses parens qui demeuraient dans la ville de Grenade. Il en était encore éloigné de plusieurs journées, lorsqu'il rencontra sur son chemin un démon en habit de moine, monté sur un cheval maigre, et qui paraissait extrêmement harassé. Le hasard voulut que ce jeune écolier rendit au cavalier inconnu un petit service qu'on ne désigne pas; et le démon reconnaissant l'invita de monter en croupe sur son cheval. Celui-ci s'en excusa d'abord sur le mauvais état de la monture; mais, le cavalier insistant, il ne se fit pas presser davantage. «Ne vous endormez point, lui dit l'inconnu, quand il se fut placé sur la croupe; nous devons marcher toute la nuit; et vous serez content de la diligence de mon cheval.»

Ils marchèrent en effet avec une grande vitesse, sans que le jeune homme s'en aperçût, sans qu'il se fatiguât le moins du monde; et le lendemain, au point du jour, ils se trouvèrent sous les murs de Grenade. Comme le démon ne voulut point s'y arrêter, le jeune homme le quitta en le remerciant, et entra dans la ville, aussi content que surpris de s'y trouver si heureusement et sitôt[76].

[76] Torquemada; Hexameron: 3e journée.

On dira peut-être que ce démon savait ce qu'il faisait, en obligeant un médecin futur. Mais il faudrait pour cela supposer que le diable connaisse l'avenir. Et puis, le service n'en fut pas moins rendu.

--Un prêtre du diocèse de Cologne avait fait voeu d'aller en pèlerinage, à un certain lieu que l'histoire ne dit pas. Une dame de sa paroisse, ayant fait par hasard le même voeu, alla trouver le prêtre; et ils convinrent de faire le voyage ensemble. La veille du départ, le prêtre promit à sa compagne de se lever de bonne heure, de dire les matines à la hâte, et de partir de grand matin, pour éviter la chaleur du soleil.

Vers le milieu de la nuit, le diable se montra aux pieds du lit du bon curé, et lui cria: Lève-toi; dis tes matines; et hâte-toi de partir... Le prêtre se leva aussitôt; et, remarquant que l'église était éclairée de plusieurs lumières, il crut que c'était l'ouvrage de la dame qui devait l'accompagner. Il pensait aussi que cette dame était venue l'éveiller, et il était loin de se douter que le diable fût de la partie. C'est pourquoi, comme le coq n'avait pas encore fait entendre ses premiers chants, il chercha sa compagne, pour lui dire de retourner au lit, parce qu'il était trop matin.

Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit venir à lui un grand taureau noir. Ce taureau saisit le prêtre avec sa langue, le plaça sur son dos, prit son vol en plein air, et déposa le pauvre homme sur une tour du château d'Isembourg.--As-tu peur, dit le boeuf?--Non, répondit le curé, je suis sous la garde de Dieu; et il ne peut m'arriver aucun mal.--Rends-moi quelque hommage, reprit le boeuf, je te reconduirai dans ton presbytère, et je te donnerai de grands biens... Le prêtre rejeta cette proposition.--Eh bien! repartit le boeuf, je te laisse sur cette tour; tu y mourras de faim; ou, si tu aimes mieux te désespérer, tu te casseras le cou.--Arrête, s'écria le curé, je t'adjure, au nom de Jésus-Christ, de me reporter sans péril en pleine campagne... Le boeuf n'osa rien répliquer; il prit son homme comme la première fois, le déposa dans un champ, et le laissa seul.

Comme ce pauvre prêtre avait tremblé passablement, des paysans qui allaient à matines le trouvèrent évanoui sur leur chemin. On le ranima comme on put; il raconta alors son aventure, que chacun écouta en frissonnant, et que personne ne put révoquer en doute, à cause du ton de vérité qui caractérise cette admirable histoire[77].

[77] Cæsarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem.

Il n'est pas besoin de dire que ce boeuf était le diable. On observera seulement qu'il fit là une honnête action, en empêchant le pèlerinage nocturne de la dame et du curé, dont la vertu aurait pu faillir, comme cela arrive aux plus chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron.

CHAPITRE V.

ESPIÈGLERIES DE QUELQUES DÉMONS.

_Nihil est, Quin malè narrando possit depravarier._

TÉRENCE.

Une bouche infidèle, en racontant un fait, Dans un tour de malice imagine un forfait.

--Un soldat, nommé Cadulus, avait habitude de faire dévotement ses oraisons dans l'église de son village. Un jour qu'il priait attentivement, le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut se donner le plaisir de le distraire, s'il était possible. Il se déguisa donc en valet; et, courant à la porte de l'église, il se mit à crier: Cadulus, les voleurs sont chez vous; ils emmènent votre cheval et pillent votre maison; accourez vite, si vous voulez sauver quelque chose... Cadulus ne se remua pas pour cela, pensant, en bon chrétien, qu'il valait mieux achever son oraison, que sauver sa fortune[78].

[78] _Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, quam sua perdere_...

Le diable, étonné d'un pareil flegme, prit la forme d'un ours, grimpa sur le toit de l'église, fit un trou à la couverture, et se laissa tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler au moins par une bonne peur. Mais Cadulus resta immobile, et se moqua du diable à sa barbe. Puis, pour lui jouer à son tour une malice, il s'alla cloîtrer dans un bon monastère. Le diable s'efforça alors de le détourner de sa résolution, en lui criant aux oreilles: Cadulus, où vas-tu? que fais-tu, Cadulus? Le supérieur que tu choisis est un hypocrite; tu attends plus de beurre que de pain, tu auras plus de pain que de beurre; tu t'abuses d'une sotte espérance; tu fais là une niaiserie, Cadulus, etc. Mais, peine perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut dans le capuchon[79].

[79] _Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri sanctus Anselmus._

--Le bienheureux Pierre le prêcheur, ayant rassemblé le peuple de Florence sur une place publique, se disposait à faire un long sermon touchant les mystères que la foi nous propose. Le diable, témoin invisible de ces saints préparatifs, eut la fantaisie de jouer un tour au saint homme. Il prit donc la forme d'un cheval échappé, et se mit à courir au grand galop vers la place que la foule remplissait, dans l'espoir de disperser les auditeurs, et de déranger, par un effroi subit, la mémoire du frère prêcheur. Mais Pierre ne se troubla point; et, voyant que la foule prenait la fuite, il s'écria: Ne craignez rien, mes frères, je prends sur moi le danger... En même temps il éleva sa main, et fit signe au cheval qu'il l'avait reconnu, et qu'il lui défendait de nuire à personne.

Le diable eut un pied de nez de se sentir découvert; cependant il avait pris un élan trop rapide pour pouvoir reculer. Il traversa donc la place, en passant sur la tête des hommes, sur le sein des femmes, en foulant aux pieds les épaules, les reins et le reste, mais avec une légèreté si miraculeuse, que personne n'en sentit rien. Après cela il disparut. Le peuple s'écria que Pierre avait donné à ce cheval la légèreté d'un coussin, qu'il avait changé ses fers en plumes de duvet; et le bienheureux frère, content d'avoir déjoué la malice du diable, reprit le fil de son sermon[80].

[80] Bollandi Acta Sanctorum, 29 aprilis. Ambr. Tægii B. Petrus mart. ord. prædic. cap. 3.

--Il y avait, dans une église de Bonn, un prêtre remarquable par sa chasteté, sa dévotion et sa bonhomie. Le diable se plaisait à lui jouer des tours de laquais; tellement que, lorsqu'il lisait son bréviaire, cet esprit malin s'approchait aujourd'hui sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la leçon du bon curé, et l'empêchait de finir; un autre jour, il fermait le livre, ou tournait le feuillet à contre-temps. Si c'était la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable espérait se donner le plaisir d'impatienter son homme; mais le bon prêtre recevait tout cela comme des tribulations, et gardait si bien son flegme, que l'importun esprit fut obligé de chercher une autre dupe[81].

[81] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul. lib. V, cap. 53.

Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe, qui se plaisaient à tromper les passans, à les détourner de leur chemin, et à leur indiquer de fausses routes, plutôt pour s'en divertir, que pour leur faire aucun mal[82].

[82] Cassiani Collat. VII, cap. 32.

--Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui, et se plaisait à lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en tirant les couvertures, quelque froid qu'il fît; et, quand le baladin dormait trop profondément, son démon l'emportait hors du lit, et le déposait bien doucement au milieu de la chambre[83].

[83] Guillelmi parisiensis. Partis 2. Princip., cap. 8.

--Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le Diable. Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur coupaient les cheveux bien proprement, et s'en allaient, après les avoir répandus sur le plancher[84]. Ce trait ne paraît d'abord qu'une malice; peut-être est-il moral. Pour peu que l'on connaisse les moeurs dépravées de ces fameux Romains, on se souviendra que chez eux, certains Adonis attachaient beaucoup de prix à leur chevelure, comme les Thaïs[85], les Ninons, les Duthé en attachent à leur teint.

[84] Pline, lib. 16, epit. 27.

[85] On sait que Thaïs fut une prostituée égyptienne, célèbre par ses talens dans le libertinage, et par une beauté extraordinaire. Elle fut convertie par saint Paphnuce. (_les Bollandistes._)

--Le vieux monsieur Santois avait un lutin, ou, si l'on veut, un démon familier qui lui jouait de temps en temps des tours assez singuliers. Un jour qu'il voulait prier Dieu dans ses heures, son démon s'approcha avec adresse, et déchira trois fois le feuillet sous la main du bonhomme, mais si proprement, qu'on ne l'eût pas mieux coupé avec des ciseaux. M. Santois étonné, mit ses lunettes, pour examiner la chose plus attentivement; et à la vue de toute la famille, les lunettes sortirent du nez du vieillard, firent, en voltigeant le tour de la chambre, et s'allèrent arrêter dans le jardin, où on les retrouva avec les trois feuillets déchirés[86].

[86] Ce trait est plus longuement rapporté dans le Dictionnaire infernal: _Prodiges_.