Part 3
Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pères, coupables, furent chassés du jardin, abandonnés aux souffrances et condamnés à la mort. Il suit de là que nous devons au Diable et à son humeur envieuse le déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son égard une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir tenter le premier homme et la première femme, eux et leurs descendans à perpétuité, quand bon lui semblerait; il peut même, en cas de besoin, détacher à la piste des humains autant de démons qu'il le juge convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois qu'il cède aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer, en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles furent, selon les casuistes, les conséquences de la faute que commirent nos premiers parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme _le péché originel_.
Depuis cette mémorable époque, les démons arrivèrent de toutes parts sur notre pauvre terre. Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent en six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille six cent soixante-six anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur donne soixante-douze princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce calcul, en démontrant que, sans compter les démons qui n'ont point d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls ont ce privilége, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de faces humaines... et le nombre des démons est effroyable.
C'est pourquoi nous ne devons plus nous étonner de voir les fourberies, les guerres, le désordre, les abominations répandus sous les pas des mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspiré par les démons; et leur histoire s'est tellement liée à l'histoire de tous les peuples, qu'il serait impossible de l'écrire ici toute entière. Ils ont inspiré le meurtre d'Abel; ils ont soufflé tous les forfaits qui causèrent le déluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent élever des autels chez toutes les nations, à l'exception du petit peuple juif; et quelquefois même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils trompèrent les hommes par les oracles, et par mille prestiges imposteurs, jusqu'à l'avénement du Messie. Alors leur puissance devait s'anéantir tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, plus puissans que jamais; on voit des choses auparavant inouïes. Les légions infernales se montrent à de pieux anachorètes; les tentations deviennent épouvantables; les supercheries du Diable sont multipliées; il excite les tempêtes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il prédit l'avenir, par la bouche des sorcières et des devineresses; il triomphe au milieu des bûchers... et dans ces siècles de lumière, il envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule d'escamoteurs, pour nous séduire encore par les charmes de l'enfer... C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce que prétendent avec lui dix mille graves théologiens: que penser de tout cela?...
Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes se contredisent à chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les démons ont conservé toute leur puissance; qu'ils peuvent être partout en un instant, parce qu'ils volent d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite que nous faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prédisent la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils peuvent _examiner les nuages_. La sainte inquisition n'a donc pas tort de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec le Diable... Mais ailleurs le même Tertullien décide que le Diable a perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc.
[34] _Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22._
En rapportant les innombrables contradictions des autres théologiens, on ne ferait que répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît assez pour le triste ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le même Bodin, qui, dans sa _Démonomanie_, dépeint Satan et ses anges sous les couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette même _Démonomanie_, liv. 1er, ch. 1er: «Que les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent faillir; que le démon de Socrate le détournait toujours de mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent à la gloire du Tout-Puissant, comme exécuteurs de sa haute-justice;... et qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu...»
Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les démons, bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont les démons du feu qui en habitent les régions éloignées; les seconds sont les démons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir d'exciter les orages; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se mêlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrièmes sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y élever des tempêtes et causer des naufrages; les cinquièmes sont les démons souterrains, qui préparent les tremblemens de terre, soufflent les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs; les sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, parce qu'ils vivent loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin comprenait toute la masse des démons dans cette dernière catégorie.
[35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent quelquefois pour leur appui, dit formellement: _Tous ces contes de démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour des hommes, et qui dévoilent les choses futures, sont des absurdités que la saine raison n'admettra jamais._ De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap. 8.
On ne sait pas précisément où Michel Psellus a trouvé tant de belles choses. Mais c'est peut-être dans ce système, que les cabalistes ont imaginé les salamandres, qu'ils placent dans les régions du feu, les sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans l'eau, et les gnomes, qui sont logés dans l'intérieur de la terre.
CHAPITRE II.
FORMES ET MÉTAMORPHOSES.
_Et mutat faciem, varios sumitque colores._
ALCIAT.
Comme les courtisans, et suivant les humeurs, Le Diable sait changer de forme et de couleurs.
L'Écriture a conservé aux démons le nom d'_anges_; seulement elle les appelle _anges de ténèbres_. On en peut conclure que, malgré les cornes, la queue et les griffes que nous leur avons données, les démons conservent encore, un peu altérée sans doute, la forme angélique. Quant à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle _le grand dragon_, et le représente sous la figure d'un serpent ailé[36]. On l'appelle aussi l'_ancien serpent_, à cause de sa première métamorphose[37]. Milton donne aux démons une beauté sévère et majestueuse, quoique flétrie depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien quarante mille pieds de haut, à sa mesure.
[36] Apocalypse, chap. 12 et 20.
[37] Genèse, chap. 3.
Selon le poëte Palingène, les démons sont noirs, depuis la pointe des ailes jusqu'à la plante des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux défenses de sanglier leur sortent de la bouche. Leur figure est passablement laide; leurs ailes ressemblent à celles des chauves-souris, leurs pieds à ceux des canards. Ils ont une queue de lion, et sont couverts de poils d'ours. Le grand roi des démons est assis sur un trône superbe. Il a sept crêtes et sept cornes sur la tête; les sept cornes portent chacune une tour. Le feu lui sort par le nez, les oreilles, les yeux et la bouche; et sa garde est innombrable[38].
[38] _Palingenii Zodiacus vitæ, lib. IX. sagittarius._
Le Diable, qui préside au sabbat, et qui se nomme ordinairement _Léonard_, s'y présente sous la figure d'un bouc, _pâle, triste et noir_, avec deux visages, l'un sur les épaules, l'autre sous la queue, comme on le sait de bonne part. Quelquefois il ressemble à un lévrier, ou à un boeuf, ou à un grand oiseau noir, ou à un tronc d'arbre, surmonté d'un visage ténébreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat, sont toujours des pates d'oie[39]. Dans ces rassemblemens de sorciers et de démons, qu'il ne nous est plus donné de voir, les diables subalternes se déguisent en crapauds ou en chats noirs, pour danser le branle avec les sorcières[40]. Au reste, les théologiens permettent aux démons de prendre toutes sortes de formes.
[39] Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent qu'il n'a pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc d'arbre, et dans d'autres circonstances extraordinaires.
[40] _Leloyer_, _Delancre_, _Bodin_, _Boguet_, etc.
--Un choriste de Cîteaux (le frère Herman, d'heureuse mémoire), s'étant légèrement endormi, en chantant les matines, s'éveilla en sursaut, et aperçut deux fesses d'ours qui sortaient du choeur. Cette vision commençait à l'effrayer, quand il vit l'ours tout entier reparaître, et considérer attentivement tous les novices, comme un officier de police qui fait sa ronde... Enfin l'ours sortit de nouveau, en disant:--Ils sont bien éveillés; je reviendrai tout à l'heure voir s'ils dorment... C'était le Diable, qu'on avait envoyé pour contenir les frères dans leur devoir[41].
[41] Cæsarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. V. cap. 49.
--Un autre moine de Cîteaux dormait aussi de temps en temps, au lieu de psalmodier. Plusieurs démons venaient alors autour de lui, sous des figures de pourceaux, et les frères les entendaient grogner, pendant que le moine ronflait[42].--Un frère convers du même couvent avait pareillement la mauvaise habitude de dormir au choeur. Un jour donc, pendant les matines, ses voisins virent le Diable assis sur sa tête, sous la forme d'un chat noir... Ayant appris cette terrible circonstance, le dormeur se posta désormais sur un tabouret qui n'avait qu'un pied; de manière que, quand le Diable cherchait à l'endormir, il tombait assez lourdement pour se réveiller[43].
[42] _Idem._ Lib. 4, cap. 35.
[43] Cæsarii ejusdem. lib. IV, cap. 33.
--Une sainte fille du douzième siècle se fit recluse à Aix-la-Chapelle, pour avoir vu une troupe de Diables assis sur les épaules d'une troupe de moines, avec des visages de singes et des figures de chats; et, ce qui est encore plus horrible, elle remarqua que cette procession était précédée d'une bande de démons, déguisés en dogues hideux, qui conduisaient les moines comme des aveugles, ayant, moines et dogues, des colliers de fer et des chaînes au cou[44].
[44] Cæsarii suprà citati, miracul. lib. V, cap. 50.
--Quand les jésuites portèrent la foi dans l'Asie, un pauvre homme de l'île d'Ormus (à l'entrée du golfe Persique), s'étant décidé à embrasser le christianisme, vit une troupe de démons, sous des figures de chats et de rats en colère. C'était la nuit; il pensa qu'on venait peut-être lui tordre le cou. Il appela du secours à grands cris, en faisant le signe de la croix, et tous ces démons s'évanouirent[45].
[45] Epistolæ indicæ; epist. Gaspari Belgæ ad fratres Ormutii 1549.
--Un jurisconsulte, dont on n'a conservé ni le nom ni le pays, ayant envie de voir le Diable, se fit conduire par un magicien dans un carrefour peu fréquenté, où les démons avaient coutume de se réunir. Il aperçut bientôt un grand nègre assis sur un trône élevé, entouré de plusieurs soldats noirs armés de lances et de bâtons. Le grand nègre, qui était le Diable, demanda au magicien qui il lui amenait?--Seigneur, répondit le magicien, c'est un serviteur fidèle.--Si tu veux sincèrement me servir et m'adorer, dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai asseoir à ma droite... Mais le prosélyte, trouvant la cour infernale plus triste qu'il ne l'avait espéré, fit un grand signe de croix; et les démons _s'évanouirent_[46].
[46] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64.
--Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre sainte Marguerite en prison, parce qu'elle était chrétienne. Marguerite, s'y trouvant seule, pria le ciel de lui faire voir le Diable. Tout à coup parut devant elle un énorme dragon, qui ouvrit la gueule pour la dévorer. Cette gueule était si grande, que la jeune fille ne sut d'abord à qui recourir; de façon que le dragon, allongeant sa mâchoire supérieure sur la tête de Marguerite, et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul trait, et probablement debout. Mais, avant qu'il eût pu la digérer, Marguerite fit le signe de la croix; aussitôt le dragon se creva par le milieu du ventre, la laissa bien portante dans sa prison, et disparut on ne sait comment[47]. Mais bientôt il se remontra sous la figure d'un homme; Marguerite le reconnut, le saisit au collet, le jeta à terre, lui mit le pied sur le front, et ne le lâcha qu'après lui avoir rendu malices pour malices[48].
[47] _Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum porrigens, eam protinùs deglutivit. Sed dùm eam absorbere vellet, signo crucis se munivit, et ideò draco, virtute crucis, crepuit; et virgo illæsa exivit._ Après cela, l'auteur de la légende fait cette réflexion, extrêmement rare dans son livre, que ce passage peut bien être un conte frivole: _Illud autem quod dicitur de draconis devoratione apocriphum et frivolum reputatur._ (_Legenda opus aureum, etc. Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ. Leg. 88._)
[48] Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement, quand on représente Ste Marguerite montée sur un dragon.
--Du temps de Philippe-le-Bel, un frère convers, s'étant mis en campagne de grand matin, aperçut le Diable qui venait à lui en courant, sous la figure d'un arbre couvert de gelée. Il fit le signe de la croix, et le Diable disparut, non sans laisser après lui une odeur de soufre et de fumée puante. Le frère continua sa route; mais il était dit qu'il ne la ferait pas sans peine; car, pendant tout son voyage, qui dura une journée, le diable se remontra à lui sous la figure d'un cheval échappé; puis sous les traits d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme d'un petit moine tout rond; un peu après sous celle d'un pourceau; puis sous celle d'un âne; et, après avoir causé plusieurs frayeurs à son homme, l'esprit malin se changea en tonneau, passa sur le ventre du frère, s'enfuit en riant aux éclats[49], et ne reparut plus[50].
[49] Un tonneau qui rit aux éclats doit être une chose bien étonnante!
[50] Gaguin, _règne de Philippe-le-Bel_. M. Garinet, _Histoire de la magie en France_. Monstrelet, Shellen, etc.
--Un autre frère convers, dans le douzième siècle, vit le Diable sous les traits d'un cochon; et, un instant après, il l'aperçut encore sous la figure du prieur de son couvent[51].
[51] _Cæsarii miracul. lib. V, cap. 48._
--Une jeune femme de la ville de Laon vit le diable sous la forme de son grand-père, puis sous celles d'une bête velue, d'un chat, d'un escarbot, d'une guêpe et d'une jeune fille[52].
[52] _Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. II, cap. 2._
--Saint Benoît vit le Diable sous la figure d'un merle noir, qui s'envola au signe de la croix[53]. Le démon qui accompagnait Agrippa, se montrait sous l'apparence d'un chien noir[54]. Le pape Sylvestre II et l'enchanteur Faustus avaient pareillement des barbets, qui n'étaient que des démons[55]. Le Diable qui gardait la porte de Simon le magicien, ressemblait à un dogue danois[56].
[53] _Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48._
[54] Voyez les niaiseries que débite là-dessus Paul Jove. Wierius, qui fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme avait beaucoup d'affections pour les chiens; qu'on en voyait toujours deux dans son étude, dont l'un se nommait _monsieur_, et l'autre _mademoiselle_, etc.; et l'on a prétendu que ces deux chiens étaient deux diables déguisés. Si Crébillon eût vécu dans le quinzième siècle, on en eût dit autant de ses chiens. S. Roch est bienheureux d'être dans la légende, car le sien serait aussi un démon.
[55] Platine, et l'histoire du docteur Faustus.
[56] Cedrenus et St. Clément d'Alexandrie.
--Dans un monastère de l'ordre de Cîteaux, le Diable apparut un jour à un novice, sous la figure d'une queue de veau, qui semblait marcher comme une couleuvre. Cette queue, après avoir tiraillé le novice par son scapulaire, sans trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'évanouit brusquement... Un autre jour, le même moine vit un autre diable sous la figure d'un oeil, gros comme le poing[57].
[57] Miracul. Cæsarii Heisterb. lib. VI.
--Saint Grégoire-le-Grand rapporte que le Diable se transforma un jour en laitue, et qu'une jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut de graves suites. La religieuse n'avait pas dit son _benedicite_: elle se trouva possédée du démon. Le saint homme Equitius la délivra. La légende dorée observe que, dans les exorcismes, on demanda au Diable pourquoi il était entré dans le corps de la jeune vierge, et que le Diable répondit:--Je n'y suis point entré; j'étais assis sur une laitue; elle m'a mordu et avalé[58]. Cette circonstance dément un peu saint Grégoire.
[58] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct. à Claud. à Rotâ. Leg. 130.
--Un capucin entra dans un cabaret sans la permission du prieur, et se mit à boire sans avoir fait préalablement le signe de la croix. Le Diable, qui le guettait, se jeta dans son corps, sous la forme d'un demi-setier de vin, et rendit le capucin si pesant, qu'il fallut dix hommes pour l'emporter[59]. Il fut délivré par saint Dominique.
[59] _Qui vix à fratribus decem fuit deportatus._ (_Legenda aurea, 108, de sancto Dominico._)
--Le commentateur de Thomas Valsingham rapporte que le Diable sortit du corps d'un diacre schismatique, sous la figure d'un âne; et qu'un ivrogne du comté de Warwick fut long-temps poursuivi par un esprit malin, déguisé en grenouille. Leloyer cite quelque part un démon qui se montra, à Laon, sous la figure d'une mouche ordinaire.
--De tous les diables qui tentèrent saint Antoine, les plus apparens s'approchaient de lui, avec toutes les grâces des plus belles femmes, ou sous les formes les plus riches et les plus séduisantes. Il en vit un se transformer plusieurs fois en lingot[60].
[60] St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de St. Grégoire-le-Grand.
--Un démon se présenta un jour devant saint François, sous la figure d'une bourse pleine, laquelle bourse se métamorphosa en couleuvre, quand on voulut la ramasser[61].
[61] Legenda aurea, 144.
--Un religieux assez simple, étant à l'article de la mort, ne cessait de regarder le ciel de son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il répondit qu'il voyait au-dessus de sa tête le Saint-Esprit sous la forme d'un pigeon blanc, et le Diable sous l'habit d'un chat noir, qui guettait la sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc s'alla poser sur un crucifix, et mit le chat noir en défaut[62].
[62] Cæsarii Heisterbach. miracul., lib. VI.
--Pierre le Vénérable raconte que le Diable entra un jour dans un monastère de l'ordre de Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, qui dormait pour digérer son dîner, frappa les yeux du démon. Il s'en approcha doucement, saisit une grande hache qui se trouvait là, et se disposa à couper le pied droit du religieux, qui dépassait le bois de son lit. Le moine eut le bonheur de s'éveiller sur l'entrefaite, et vit en l'air, au-dessus de son pied, un vautour armé d'une hache... Quoiqu'un pareil phénomène soit assez curieux, le dormeur éveillé n'y trouva rien de plaisant, et se hâta de faire le signe de la croix. Là-dessus le vautour mit bas les armes, et _s'en alla comme il était venu_[63].
[63] _Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14._ Histoire de la magie en France.
--Une dame mondaine, et qui prenait plus de soin de parer son corps que d'orner son âme, fut vue par un saint prêtre, escortée de démons déguisés en blaireaux et en marmottes, lesquels démons étaient en outre montés par d'autres esprits malins transformés en singes qui _riaient de la bouche_[64].
[64] Pia hilaria Angelini Gazæi, in supplem. post Cæsarium lib. V. cap. 7.
--Saint Dominique, voulant convertir des dames hérétiques, leur fit voir le Diable, pour les détourner du service d'un si vilain maître. C'était dans une église; aussitôt qu'il eut commandé à l'ange apostat de paraître, on vit tomber de la voûte un horrible chat noir, qui ressemblait à _un chien_. Il avait de grands yeux enflammés, une langue longue, large, rouge et pendante, un postérieur extrêmement laid, qu'il montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Après avoir sauté quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et remonta dans le grenier de l'église avec la légèreté d'un singe. Comme il laissait après lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se convertirent, en se serrant le nez[65].
[65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico.
--Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours, et lui faire un petit sacrifice. Alors il paraît, sous la figure qu'on l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres précieuses, accompagné d'une belle cour, entouré d'un grand nombre de jeunes filles séduisantes, escorté de plusieurs régimens de cavalerie, et d'une troupe innombrable d'éléphans richement ornés. Il offre aux malheureux tout ce qu'ils désirent, recommande l'aumône, et ordonne aux Indiens opulens de donner des festins aux misérables[66].
[66] _Epistolæ indicæ Francisci Xavier, Ignatii à Loyola et aliorum de societate Jesu. P. Ém. Teiscera ad fratres. Goæ 1560._
--Ces figures diverses, que prennent les démons pour se faire voir aux hommes, sont multipliées à l'infini, comme on le verra dans la suite. En attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnaît aisément à leurs pieds de bouc ou de canard, à leurs griffes et à leurs cornes, qu'ils peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne déposent jamais entièrement. Cæsarius d'Heisterbach ajoute à ce signalement, qu'en prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrière, ni fesses: de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (_Miracul._ lib. III.)
CHAPITRE III.
LE BON DIABLE.--PETIT ROMAN[67].
_Conscia mens recti famæ mendacia ridet._
OVIDE.
Le vulgaire insensé te prête sa malice: Fais le bien, en dépit de l'humaine injustice.
[67] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et Shellen, de mirandis à Diabolo._
Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver à son gré, lorsqu'un démon se présenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme extrêmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce démon commença à servir son nouveau maître avec tant de soin, tant de complaisance, tant de fidélité et tant d'enjouement, qu'on en était tout étonné. Jamais Charles ne montait à cheval, ou ne mettait pied à terre, sans trouver son serviteur à son poste, ayant un genou en terre, et lui tenant l'étrier. En général, l'aimable démon montrait toujours une grande gaieté, beaucoup de discrétion, et une prévoyance plus qu'humaine.
Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutôt son ami, voyageaient ensemble à cheval, comme ils côtoyaient les rives d'un grand fleuve, Charles tournant la tête aperçut plusieurs de ses ennemis mortels, qui venaient à lui.--Nous sommes perdus, dit-il au démon; voici mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empêche de les éviter. Ou je périrai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier.