Le diable peint par lui-même

Part 2

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[13] _Pluton_ vient du Grec _Plutos_ qui signifie _la richesse_. On donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait son royaume au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le maître des trésors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs mines.

[14] _Arimane_, le _génie_ ou le principe _du mal_, suivant Zoroastre.

[15] _Teutatès_, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, _père du peuple_. Les Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le traitaient assez respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se plaindre d'eux.

[16] Lucifer, _lumineux, qui porte la lumière_. C'est l'étoile du matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît avant l'aube du jour. Lucifer, selon les païens, était fils de Jupiter et d'Aurore. Chez eux, cette divinité devait naissance au sabéisme, ou culte des astres. Chez les chrétiens, c'est une suite du paganisme; et on ne conçoit pas pourquoi ils ont appelé le Diable _Lucifer_.

--Les sorciers, qui vous nomment _Léonard_, vous nomment aussi _le grand Nègre_; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un bouc hideux?...

--Hélas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai jamais paru au sabbat. Quant à la peau de bouc, je ne l'ai point encore revêtue. Dieu permettrait-il que des créatures immortelles prissent des formes d'animaux?...

--Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux?

--Il n'y en a jamais eu, mon enfant.

--Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?...

--Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups.

--Ces choses-là sont singulières dans votre bouche. Vous vous êtes montré sûrement, sous des formes animales?...

--Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi une bête parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant disait à un malade qu'il venait de voir le Diable.--Quelle figure avait-il?--La figure d'un âne.--Il y a toute apparence, répondit le malade, que vous avez eu peur de votre ombre... On en pourrait dire autant à mille autres, qui m'ont rencontré en cheval, en mulet, en oison, etc.

--Mais vous avez tant de difformité!... Vos cornes sentent un peu le bouc?...

--Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer.

--Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées?

--Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme naturelle, qui est celle d'un champignon.

--Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute depuis le commencement du monde?

--Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné les ailes.

--Et votre nez? qui l'a si fort allongé?

--S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des _Pieuses Gaietés_ du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied.

--Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque pouvoir sur vous?

--Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures, témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout.

--On dit encore que vous aimez à _singer Dieu_[17], que vous faites des prodiges?...

[17] Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans son _Discours des exécrables sorciers_.

--Moi faire des prodiges, et chercher à imiter l'Éternel!... C'est comme si tu disais que l'âne veut singer le rossignol!... Mais le temps s'avance; si ta curiosité est satisfaite, si tu as de moi meilleure opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le sujet qui m'amène.

--Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir.

--Eh bien! écoute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en suis pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique la terre où vivent les hommes soit bien éloignée de la mienne, je suis las de m'y voir maltraité. Je viens donc te prier de me prêter ta plume, et de défendre ma cause... Elle te paraît mauvaise... Mais fais bien attention que toutes les charges qui pèsent sur moi sont le plus souvent appuyées sur des contes, et qu'il te sera aisé de les réfuter... Parle donc hardiment. Considère-moi sous mon véritable point de vue, et me dépeins tel que que je suis.

--Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles...

--Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que les méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conservé, que tu auras bien de la peine à en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux.

--Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre?

--Le premier libraire qui ne sera pas un sot.

--Le public le lira-t-il?

--Les gens d'esprit, oui sûrement.

--Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas là m'assurer un succès; et c'est un succès que je demande.

--Ah! je ne puis rien te dire là-dessus.

--Comment! ne savez-vous pas l'avenir?

--Pas le moins du monde.

--Et qui a dicté les oracles, s'il vous plaît?

--La crédulité humaine.

--Qui a fait parler les sibylles?

--L'imagination.

--Qui inspire les devins?

--L'intérêt.

--Mais toutes les prophéties qu'on vous attribue?

--Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes ne connaissent le passé. Pour celui-là, je puis me vanter d'en avoir quelque teinture; et c'est ma longue expérience qui prête une certaine sagesse à quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette expérience, je puis te prédire que si tu fais le livre que je te demande, il en arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon royaume, tu y recevras des égards.

--Grand merci; mais à propos où est logé votre royaume? car enfin les uns disent que vous régnez au centre de la terre; les autres, dans le vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la lune...

--Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est situé sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne.

--Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vétin, et mille autres nous en ont conté, en nous disant qu'ils avaient fait le voyage aux enfers?

--Certainement. Nul être mortel ne peut y mettre le pied.

--J'entends par là que vous êtes immortel?

--Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël nous ait condamnés à mourir à la fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques lecteurs...

--Et si vous pouviez me dicter un peu?

--Cela m'est défendu.

--Quoi! vous n'avez pas dicté des livres de magie?

--Non sûrement.

--Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, fils de Noé?... Et ceux de Zoroastre?... Et celui de Médée?...

--On n'écrivait pas, quand ces gens-là ont vécu.

--Mais les livres magiques de Démocrite, d'Orphée, de Numa, d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien?

--Ces fatras sont supposés. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part.

--Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abbé Fiard dit, par parenthèse, que vous êtes grand physicien[18]?

[18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un crible, sans en perdre une seule goutte. (_Apologet. cap. 22_.) Nous n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses!

--L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé qu'il ne l'était pas.

--Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon travail.

--Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres; et que je n'en ai pas besoin.

--Et tous les gens que vous avez enrichis?

--La niaiserie que tu dis là (sauf le respect que je te dois), ne fait pas honneur à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits magiciens étaient plus gueux que Job dans sa misère.

--Jésus! vous savez la Bible!...

--Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de me réciter leurs ouvrages, de me raconter leur histoire...

--Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir, vous m'instruirez au moins par de bonnes leçons.

--Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire alliance avec des êtres d'une nature autre que la mienne, avec un homme que je ne suis pas sûr de revoir...

--Quoi donc! n'en avez-vous pas contracté autrefois avec des milliers de mortels?...

--Jamais; autrefois on était plus sot qu'à présent, et les âmes simples du temps passé croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait à croire. Enfin, je te l'ai déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux années de suite dans le même pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es pas mort; à moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des Talapoins, où j'irai l'année prochaine.

--En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma faveur.

--Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles.

--Mais les hommes en font bien!

--Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase d'un philosophe qui, pour avoir déraisonné quelquefois en parlant de Dieu et de l'âme, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles choses:--_Je ne crois pas aux témoins oculaires, quand ils prétendent avoir vu des choses absurdes._ C'est de pareils sentimens qu'il faut te pénétrer, pour défendre ma cause.

--Ah! vous citez Voltaire... Cet homme-là vous aurait-il perverti?... Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, que si l'on prenait cet apophthegme de Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait directement à nier toute espèce de prodige...

--C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abbé Fiard. Le créateur de tous les mondes a donné à la nature un cours constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa puissance infinie aux ordres d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou... Mais voici bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je puis compter sur tes bons offices...

--La tâche est difficile...

--Elle est neuve...

--Je le sais... et le public aura peut-être quelque indulgence...

--Assurément. En ce cas, je compte sur toi.

--Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera?

--Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.

--Si je tombe entre les mains des dévots?...

--Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état. Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les calomnies...

--Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je voudrais savoir ce que me rapportera mon travail... Si vous n'avez pas le sou...

--Ah! tu as aussi l'âme vénale!... Je t'avoue que je ne le pensais pas... Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent...

Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:--Ne me croyez point vil, lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins.

--A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon coeur abattu; compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation, et...

En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'oeuvre, et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet.

LE DIABLE

PEINT

PAR LUI-MÊME.

CHAPITRE PREMIER.

HISTOIRE DES DÉMONS.

_Inquinat egregios adjuncta superbia mores._

CLAUDIEN.

L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine: Demandez à Satan dans quels maux il entraîne.

L'existence des démons n'est constatée que dans les livres de théologie. Chez les anciens, on parlait des pygmées, des sphinx, du phénix, etc., et personne ne les avait vus. Parmi nous, on entend sans cesse raconter les faits et gestes du Diable, décrire ses formes variées, vanter son adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures qu'aux rêves si souvent insipides de quelques imaginations égarées. Nos connaissances sont trop bornées pour conclure de là qu'il n'existe point de démons. Mais, puis qu'il n'a été donné à aucun oeil humain de les voir, tout ce qui va suivre doit être considéré comme une série de paradoxes, de suppositions et de contes.

Les anciens admettaient trois sortes de démons, les bons, les mauvais et les neutres[19]; les premiers chrétiens n'en reconnaissaient que deux classes, les bons et les mauvais. Les démonomanes ont tout confondu, et devant eux tout démon est un esprit malin. Les théologiens de l'antiquité jugeaient différemment: les dieux et Jupiter même sont appelés _Démons_ dans Homère.

[19] _Eudæmon_, _Dæmon_, _Cacodæmon_.

L'origine des démons est des plus anciennes, puisque tous les peuples la font remonter plus loin que le monde. Aben-Esra prétend qu'on la doit fixer au second jour de la création. Menassé-ben-Israël, qui a suivi la même opinion, ajoute qu'après avoir créé l'enfer et les démons, Dieu les plaça dans les nuages, et leur donna le soin de tourmenter les méchans[20]. Cependant l'homme n'était pas créé le second jour; il n'y avait point de méchans à punir; et les démons ne sont pas sortis tout noirs de la main du créateur, puisqu'ils ne sont que des anges de lumière, devenus anges de ténèbres par leur chute.

[20] _De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6._

Origène et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais esprits sont plus vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas probable que Dieu se soit avisé tout d'un coup, il y a seulement sept ou huit mille ans[21], de tout créer pour la première fois. La Bible ne parle point de la création des anges et des démons, parce, dit Origène, qu'ils étaient restés immortels après la ruine des mondes qui ont précédé le nôtre. Apulée pense que les démons sont éternels comme les dieux[22]. Manès, ceux qu'il a copiés, et ceux qui ont adopté son système, font aussi le diable éternel, et le regardent comme le principe du mal, ainsi que Dieu est le principe du bien. Saint Jean dit que _le Diable est menteur, aussi-bien que son père_[23]. Il n'y a que deux moyens d'être père, ajoutait Manès, la voie de la génération, et la voie de la création. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la génération, le Diable sera consubstantiel à Dieu; cette conséquence est impie. Si Dieu est le père du Diable par la voie de la création, Dieu est un menteur; ce qui est un autre blasphème. Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de Dieu; et, dans ce cas-là, personne ne l'a fait: il est éternel, etc. Les découvertes des autres théologiens et des plus habiles philosophes sont aussi peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en tenir là-dessus au sentiment le plus général.

[21] La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul; et le P. Pezron l'a un peu réveillé parmi nous, dans _l'Antiquité rétablie_.

[22] _Lib. de Deo Socratis._

[23] _Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44._

Dieu avait créé neuf choeurs d'anges: les séraphins, les chérubins, les trônes, les dominations, les principautés, les vertus des cieux, les puissances, les archanges, et les anges proprement dits. Du moins c'est ainsi que l'ont décidé les saints pères, il y a bien douze cents ans.

Toute cette milice céleste était pure, et non portée au mal. Cependant quelques-uns se laissèrent tenter par l'esprit d'orgueil[24]; ils osèrent se croire aussi grands que leur créateur, et entraînèrent dans leur crime les deux tiers de l'armée des anges[25]. Satan, le premier des séraphins, et le plus grand de tous les êtres créés[26], s'était mis à la tête des rebelles. Depuis long-temps[27] il jouissait dans le ciel d'une gloire inaltérable, et ne reconnaissait d'autre maître que l'Éternel. Une folle ambition causa sa perte: il voulut régner sur la moitié du ciel, et siéger sur un trône aussi élevé que celui du créateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, avec les anges restés dans le devoir. Alors il se donna une grande bataille dans le ciel. Satan fut vaincu et précipité dans l'abîme, avec tous ceux de son parti[28].

[24] Voilà ce qui embarrassait encore les manichéens, et ce qui arrête les chrétiens de bonne foi; _Quel était cet esprit d'orgueil? et qui l'avait créé?..._ On doit croire que Dieu donna à toutes les créatures, douées d'une âme raisonnable, la liberté de bien ou mal faire. Autrement la vertu serait sans mérite. Mais puisque Dieu est juste, et que le libre arbitre existe, on doit rejeter le dogme des tentations.

[25] Cæsarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, parmi les anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que leur nombre était néanmoins si grand, qu'ils remplirent dans leur chute tout le vide de l'air. (_De Dæmonibus, cap. 1._) On a suivi le calcul de Milton et des démonomanes, qui doivent s'y connaître.

[26] _Quique creaturæ præfulsit in ordine primus..._

ALC. AVITI, _poem. lib. II_.

[27] _Angelus hic dudùm fuerat..._ Idem.

[28] _Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9._ Il est bon de remarquer que l'Écriture ne fait point connaître la faute des démons, et que les casuistes ont eu l'adresse de la deviner.

De ce moment, la beauté des séditieux s'évanouit; leurs traits s'obscurcirent et se ridèrent; leurs fronts se chargèrent de cornes; une queue sortit de leur croupe; leurs doigts s'armèrent de griffes[29]. La difformité et la tristesse remplacèrent sur leurs visages les grâces et l'empreinte du bonheur. Enfin, comme disent les théologiens de bon sens, leurs ailes d'azur devinrent des ailes de chauve-souris. Car tout esprit, bon ou mauvais, est nécessairement ailé[30].

[29] Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a vu dans _l'Introduction_.

[30] _Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22._

Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans un monde que nous ne connaissons point, et que nous nommons l'_enfer_, ou l'_abîme_, ou _le sombre royaume_. L'opinion commune place ce pays au centre de notre petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pères, et avec les plus fameux rabbins, que les démons habitent l'air qu'ils remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer. Swinden a voulu démontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne d'Irlande. Jérémie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend que c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholomé Tortoletti dit qu'il y a, _vers le milieu du globe terrestre_, un antre profond, horrible, où le soleil ne pénètre jamais, et que c'est la bouche de l'abîme infernal[31]. Milton, à qui il faudrait peut-être s'en rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous.

[31] Quest' è la bocca de l'infernal' arca.

GIUDITTA VITTORIOSA. Canto III.

Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidèles, et repeupler les cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme, créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et connaître son créateur. Il suivrait de là que nous devons au Diable le plaisir de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain de reconnaissance, si la conduite postérieure des démons ne nous forçait à les haïr. Satan et les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses oeuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et Ève, nos premiers parens commençaient à jouir de la vie, dans un jardin de délices, où tout leur était permis, hors le plaisir de toucher au fruit défendu. Les saintes écritures disent que ce fruit poussait sur un arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé de Villars, soutiennent que le fruit défendu était la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du séjour où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu que le châtiment des anges superbes n'était pas effroyable, comme le disent des théologiens exagérés, et que Satan n'était pas continuellement sur le gril. Il prit la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de finesse[33]. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant démon, se présenta devant la femme, et l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en un instant; elle succomba, et fit succomber son mari.

[32] _Le comte de Gabalis_, ou _Entretiens sur les sciences secrètes_. IVe _Entretien._

[33] _Cunctis animantibus altior astu._ ALC. AVITI, _poem. lib. II_.