Le diable peint par lui-même

Part 17

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--Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel. C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient à leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces pauvres gens se trompaient bien, comme dit le révérend père Teiscera, jésuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'église, point de salut. Le Diable était là qui guettait le vieux brachmane; aussitôt qu'il le voyait embarqué, il crevait le coffre, empoignait son homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la boîte vide, s'écriaient que le vieux brachmane était allé en paradis; qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de ses connaissances, etc. Mais _va-t'en voir s'ils viennent_.

[296] _Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Goæ_, 1560.

--Un petit prince d'Allemagne, qui s'était donné au Diable, et qui n'avait pas eu à s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie, sentit enfin les approches de la mort. Il était alors engagé dans une guerre qu'il aurait bien voulu voir terminée. Mais la Mort était au chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait.

Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le Diable de lui procurer encore un an de vie.--C'est un peu difficile, répondit le Diable; car tu n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de vie t'oblige beaucoup, je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je pourrai... Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans rien faire. L'année se passa sans mésaventure; la guerre commencée se termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait[297].

[297] _Shellen_, _de Diabol._, liv. VIII. _Post Cæsarii Heisteirb. Mirac._, liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzième siècle.

--Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe au diocèse de Liége, étant allé à Cologne avec deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une possédée, qui portait dans son sein un démon assez égrillard. L'abbé Guillaume fit à l'esprit malin une foule de questions incohérentes, auxquelles celui-ci répondit comme il lui plut (par la bouche de la possédée, ainsi que cela se pratique).

Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de réponses, l'abbé s'en aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abbé comment se portaient plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques nouvelles, lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, et ceux qui patientaient dans le purgatoire. L'abbé se mit aussitôt à prier pour eux; et en même temps un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le Diable.--Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous à ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à ta ceinture, enveloppés dans un chiffon... Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé à confesse...

L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution à son moine; après quoi, il ordonna au Diable de débarrasser la possédée de sa présence.--Et où veux-tu que j'aille, demanda le démon?--Tiens, je vais ouvrir la bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si tu peux.--Il y fait trop chaud, répliqua le Diable; tu as communié ces jours-ci.--Eh bien! mets-toi à califourchon sur mon pouce.--Tes doigts sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois les ongles.--En ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.--Pas si vite, répliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore; alors, qui vivra verra...

L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit au Diable:--Au moins, montre-toi à nos yeux dans ta forme naturelle.--Vous le voulez?--Oui.--Voyez... En même temps la possédée commença de grandir et de grossir d'une manière effroyable. En deux minutes, elle était déjà haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens comme des fournaises, et ses traits épouvantables. Les deux moines tombèrent l'un en pamoison, l'autre en démence. L'abbé, qui seul avait conservé un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre à la possédée la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obéit et dit à Guillaume:--Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans mourir, me voir tel que je suis[298]...»

[298] _Cæsarii Heisterbach Miracul._, liv. V, chap. 29, _et Shellen_, _de Diabol._, liv. VII.

--Il y a peu de personnes qui ne connaissent cette chanson du chevalier De Lisle, appelée par les dévots _la Prophétie Turgotine_. Cependant, comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons nous dispenser de la rapporter ici[299].

[299] Elle fut imprimée à Paris, pour la première fois, en 1778.

(AIR: _La bonne Aventure, ô gué!_)

Vivent tous nos beaux esprits Encyclopédistes, Du bonheur français épris, Grands Économistes! Par leurs soins, au temps d'Adam Nous reviendrons, c'est leur plan; Momus les assiste, O gué! Momus les assiste.

Ce n'est pas de nos bouquins Que vient leur science; En eux, ces fiers paladins Ont la sapience. Les Colbert et les Sully Nous paraissent grands; mais fi! Ce n'est qu'ignorance, O gué! Ce n'est qu'ignorance!

On verra tous les états Entre eux se confondre; Les pauvres sur leurs grabats Ne plus se morfondre; Des biens on fera des lots, Qui rendront les gens égaux: Le bel oeuf à pondre, O gué! Le bel oeuf à pondre!

Du même pas marcheront Noblesse et roture; Les Français retourneront Au droit de nature; Adieu parlements et lois, Princes, ducs, reines et rois: La bonne aventure, O gué! La bonne aventure!

Et cependant vertueux Par philosophie, Les Français auront des dieux A leur fantaisie. Nous reverrons un ognon, A Jésus damer le pion;[300] Ah! quelle harmonie O gué! Ah! quelle harmonie!

[300] On n'a jamais vu un ognon damer le pion à Jésus.

Alors, amour, sûreté, Entre soeurs et frères, Sacremens et parenté Seront des chimères; Chaque père imitera Noé, quand il s'enivra: Liberté plénière, O gué! Liberté plénière!

Plus de moines langoureux, De plaintives nones: Au lieu d'adresser aux cieux Matines et nones, On verra ces malheureux Danser, abjurant leurs voeux, Galante chaconne, O gué! Galante chaconne!

Puisse des novations La fière sequelle Nous rendre des nations Le parfait modèle! Cet honneur, nous le devrons A Turgot et compagnons: Besogne immortelle, O gué! Besogne immortelle!

A qui devrons-nous le plus? C'est à notre maître, Qui, se croyant un abus, Ne voudra plus l'être. Ah! qu'il faut aimer le bien, Pour, de roi, n'être plus rien! J'enverrais tout paître, O gué! J'enverrais tout paître!

Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, et qui ne sont que la parodie des pamphlets qu'on publia au commencement du règne de Louis XVI, paraissent, depuis la révolution, tellement miraculeux aux esprits qui cherchent partout des prodiges, que le révérend père abbé Fiard s'écrie à ce propos: «Nous dirons, sans craindre de nous tromper, que cette prophétie, malheureusement trop véridique, vient de l'esprit infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou (ce qui est la même chose) d'hommes qui avaient communication avec l'enfer; et nous donnons cette prédiction (que sûrement on ne contestera pas) pour un _fait_ du Diable ou des démonolâtres existans alors dans le royaume.

»A cette époque de 1778 (qu'on veuille bien y remonter), la France était tranquille au-dedans; un roi bienfaisant avait assuré la stabilité de ces corps antiques de magistrats, que sous le règne précédent on avait violemment attaquée. Les rangs étaient subordonnés. Des gradations marquées différenciaient les conditions. Le clergé et la noblesse jouissaient de leurs droits. Le Français aurait frémi, à la seule pensée qu'il verrait dans le sein de sa patrie, et par les mains de ses compatriotes, briser les autels, détruire la religion, annuler des sacremens, dont l'un, depuis Clovis, depuis quatorze siècles, lui imprime le divin caractère de chrétien, le discerne du Turc, du Juif; et l'autre appelle sur son union avec une épouse les bénédictions du ciel.

»Mais les démoniaques prophètes sont autour de Louis XVI; ils habitent ses palais, ils vivent de ses bienfaits. Bien assurés de leurs coups, bien sûrs de l'infernale puissance qu'ils ont sur l'esprit humain, et de la damnable science qu'ils possèdent de l'ensorceler, quand Dieu le permet, ils annoncent, en toutes lettres, que Louis XVI, que _notre maître_ (c'est ainsi qu'ils le nomment) voudra ne plus être roi, etc.

»Nous le répétons, nous soutenons hardiment que cette divination _stupéfiante_, faite contre toute vraisemblance, contre toute probabilité, et antérieure à l'événement de plus de douze ans, est sortie de l'enfer, qu'elle n'a pu sortir que de l'enfer... Elle est d'une engeance d'hommes et de femmes exécrables, en commerce avec les démons, avec des esprits habitans un autre monde, ou des âmes séparées des corps. C'est là cet art détestable de la nécromancie, art connu dès les premiers siècles, et qui a été exercé, mais proscrit chez toutes les nations. C'est par cet art que Charles VI fut ensorcelé par Valentine de Milan; Henri II, par Diane de Poitiers; l'épouse de Louis XIII, par la maréchale d'Ancre; le régent, par le cardinal Dubois; et Louis XVI, par les démonolâtres du dix-huitième siècle. La révolution pareillement a été combinée dans les antres infernaux; et, qui pis est, elle en est sortie..., etc.[301]»

[301] La France trompée par les magiciens du 18e siècle. Lettres sur la Magie, etc.

Grâces soient d'abord rendues à l'abbé Fiard! Quand des sots reprocheront à la nation française les crimes de la dernière révolution, on pourra dire à ces sots, comme abbé le Nôtre: _La révolution a été combinée dans les antres de l'enfer, et elle en est sortie._ Ainsi, ne nous en parlez donc plus.

Quant à _la prophétie Turgotine_, la France n'était pas du tout paisible lorsqu'elle parut. Les systèmes de Turgot avaient occasionné de grandes commotions dans la tranquillité publique. Les économistes (c'est le nom qu'on donnait aux partisans de ces systèmes) formaient de grands projets, dont l'exécution était alarmante pour les dévots, puisqu'elle sapait une foule de principes, respectés en religion et en morale; et, nous le répétons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut que la satire des plans de M. Turgot, qui promettait de ramener _l'âge d'or_ en France.

--En l'année 1543, une dame de noble lignée enfanta, dans la Belgique, un gros garçon qui avait la tête d'un Diable (selon le jugement des experts), une trompe d'éléphant au milieu du visage, des pates d'oie au bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une tête de chien à chaque coude et à chaque genou, deux visages de singe en relief sur l'estomac, une queue de scorpion proprement retroussée, et longue d'une aune et demie; ce qui devait faire un petit enfant bien gentil.

Comme personne ne voulait se charger de cette paternité, les théologiens et les parens de la dame accusèrent charitablement le Diable d'avoir fait ce garçon-là. Mais la mère soutint qu'il était de son mari; et les gens sensés la crurent, puisqu'elle devait le savoir mieux que personne. Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vécut que quatre heures; et, en mourant, il s'écria à haute et intelligible voix, par les deux gueules de chien qu'il avait aux genoux: _Veillez et priez, car le jugement dernier est tout proche!_... Malgré cela, le jugement dernier n'est pas encore venu[302].

[302] _Cornel. Gemmæ cosmocriticæ_, liv. I, chap. 8.--_Ruffius de partu port._ chap. 2.

--Le comte de Foulques, qui était, comme on sait ou comme on ne sait pas, le protecteur obstiné des hérétiques, avait contracté la vicieuse habitude de se livrer à des emportemens et de blasphémer à la journée. Notre saint père le pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du comtat d'Avignon, s'était emparé d'une terre et d'un château qui appartenaient au comte de Foulques. Celui-ci, qui n'aurait pas dû s'opposer aux volontés infaillibles du vicaire de Jésus-Christ, n'eut pas plutôt appris qu'il allait perdre un bien (considérable à la vérité, mais superflu), qu'il monta à cheval, et dit en jurant vilainement:--«Je me moque du pape, de ses moines et de ses prêtres; je jouirai de mes terres et de mon château, ou je brûlerai le comtat d'Avignon...» A peine le comte de Foulques eut-il prononcé cet horrible blasphême, que le Diable le prit par les pieds, le jeta à bas de son cheval et l'assomma.

On pense bien que le Diable avait des ordres pour agir ainsi. Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est que l'hérétique mourut, en proférant de nouveaux blasphêmes... Jérémie Drexélius termine cette histoire édifiante par la citation de ce vers de Virgile, qui vient bien à propos:

_Discite justitiam moniti et non temnere divos._

--On a souvent accusé le Diable d'avoir perdu les gens par de mauvais conseils. Nous allons citer, entre cent mille, un seul exemple qui ferait crier bien haut, si le Diable était le héros de l'histoire.

Achillée et Nérée étaient eunuques et valets de chambre de Flavie, nièce de l'empereur Domitien. Après qu'ils eurent reçu le baptême, ils songèrent qu'il était de leur devoir de convertir leur maîtresse, si la chose était possible; mais pendant qu'ils prenaient cette sage résolution, Domitien maria Flavie au jeune Aurélien.

Comme il n'y avait plus de temps à perdre, tout en l'habillant pour la noce, et en disposant les bijoux dans sa parure, les deux eunuques prêchèrent la foi à leur maîtresse, et lui firent, dans la même séance, un bel éloge de la virginité.

--La virginité, disait le premier eunuque, est celle de toutes les vertus qui nous élève plus particulièrement à Dieu, et qui nous rend semblables aux anges. D'ailleurs nous naissons tous vierges[303]... Et puis une femme mariée est exposée aux coups de poing et aux coups de pied de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mère gronde doucement; on le supporte avec peine. Quand on a un mari, c'est tous les jours nouvelles querelles, nouvelles injures...

[303] _Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, hominibus innatam._ Pour traduire littéralement cette phrase, il aurait fallu dire que _la virginité est parente de Dieu, cousine des anges, et naturelle aux humains_. Mais le bon sens se révolte trop contre ces trois blasphêmes, pour qu'on ne cherche pas à en adoucir le ridicule. Il n'y a jamais eu que les Valésiens qui aient prêché le célibat général et la castration, pour amener la fin du monde, tant de fois prédite sans succès. Dieu a dit dans la Sainte Bible: _Crescite et multiplicamini_, croissez et multipliez. (_Genèse_, chap. 1.) Et Jésus-Christ, dans l'évangile:--Dieu a fait l'homme et la femme pour vivre ensemble; on ne doit point séparer ce qu'il a réuni. (_St. Mathieu_, chap. 19) L'homme quittera ses parens, pour s'attacher à sa femme; et ils ne feront tous deux qu'une seule chair. (_S. Marc_, chap. 10). Enfin, dans l'esprit de la religion chrétienne, que l'on comprend si mal, la virginité n'est une vertu que dans la jeunesse, et le mariage est un grand sacrement. _Sacramentum hoc magnum est._ (_Ephes._ chap. 5.)

--A propos, interrompit Flavie, je me souviens que mon père était un homme jaloux, qui accablait tous les jours ma pauvre mère de reproches, de mots durs, et lui faisait un vacarme épouvantable. Est-ce que mon mari fera de même?--Il fera bien pis, répondit l'autre eunuque. Tant que les hommes ne sont qu'amans, ils vous paraissent benins, doux, maniables; dès qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer avec tyrannie; et quelquefois malheureusement, ils traitent mieux leurs servantes que leurs femmes...

Soit que Flavie n'aimât point son époux, soit qu'elle fût un peu niaise, elle crut tout ce qu'on lui contait, et refusa au jeune Aurélien les caresses conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, qu'elle mourut quelque temps après, en dansant devant son mari, qui voulait la prendre par la fatigue, et qui la vit expirer après avoir sauté pendant deux jours. Les deux eunuques furent décapités[304].

[304] _Legenda aurea._ Ces deux hommes sont martyrs, selon Jac. de Voragine, _leg. 70_.

--Un saint homme, connu dans les légendes sous le nom de Pierre-le-Neuf, venait de mourir, et son tombeau faisait des miracles. Euphémie de Corrionge, grande dame milanaise, se trouvant depuis sept années possédée de plusieurs démons, fut conduite au sépulcre susdit. Là, on commanda aux démons de vider la place; ils plaidèrent leur cause de leur mieux; mais il fallut détaler; et ils le firent, en criant, on ne sait pas pourquoi:--Ah! Mariette! Mariette!... Ah! Pierrot! Pierrot[305]!...

[305] _Mariola, Mariola, Petrine, Petrine..._ (_Legenda aurea, Jacob. de Voragine_, lég. 61.)

--Le révérend père Gaspar, de la compagnie de Jésus, raconte, dans une de ses lettres, que les femmes de l'île d'Ormus, poussées par le démon de la luxure, attentèrent plusieurs fois à sa chasteté, et l'engagèrent, par toutes sortes de moyens, à forniquer avec elles, parce qu'elles comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des enfans d'un jésuite, ces enfans seraient de petits saints tout faits. Était-ce encore le Diable qui leur avait donné cette dernière idée? Le père Gaspar, qui avait été soldat avant d'être missionnaire, ne dit pas s'il fut faible avec les Indiennes; mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les ruses et les finesses du Diable! Ses piéges sont quelquefois si séduisans, qu'il y ferait tomber les anges même[306]...

[306] _Epistola Gaspari Belgæ, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. 1549. in epist. Indicis._

--Saint Bernard, abbé de Clairvaux, s'était un jour enfermé dans sa cellule, pour graisser ses souliers. Le Diable, témoin de cette humilité, prit sur-le-champ la figure d'un voyageur, et entra dans la cellule de Bernard, en demandant à parler à l'abbé.--C'est moi, dit Bernard, en levant les yeux sur le voyageur.--Pouah! quel abbé! s'écria le Diable... Ne vaudrait-il pas mieux recevoir les étrangers, que graisser vos chausses?... Ces paroles d'orgueil décelaient le Diable. Bernard se remit donc humblement à la besogne, et le malin s'en alla[307].

[307] _Cæsarii Heisterbach. illust. miracul._, liv. IV. ch. 7.

--Le célèbre musicien Handel, se trouvant en 1700 à Venise, dans le temps du carnaval, joua de la harpe dans une mascarade. Il n'avait alors que seize ans; mais ses talens dans la musique étaient déjà très-connus. Dominique Scarlati, le plus habile musicien d'alors sur cet instrument, l'entendit et s'écria: _Il n'y a que le saxon Handel, ou le Diable, qui puisse jouer ainsi!_...

--Les Européens représentent ordinairement le Diable, avec un teint noir et brûlé. Les nègres soutiennent, au contraire, que le Diable a la peau blanche. Un officier français se trouvant, au dix-septième siècle, dans le royaume d'Ardra, en Afrique, alla faire une visite au chef des prêtres du pays. Il aperçut, dans la chambre du pontife, une grande poupée blanche, et demanda ce qu'elle représentait? On lui répondit que c'était le Diable.--«Vous vous trompez, dit bonnement le Français; le Diable est noir.--C'est vous qui êtes dans l'erreur, répliqua le vieux prêtre; vous ne pouvez pas savoir aussi-bien que moi quelle est la couleur du Diable. _Je le vois tous les jours_, et je vous assure qu'il est blanc comme vous[308].»

[308] Anecdotes africaines,--de la côte des esclaves, page 37.

--C'est sans doute ici le lieu de rapporter le _portrait du Diable_, attribué à Piron, quoique ce morceau soit généralement connu. Le Diable n'y est pas flatté:

«Il a la peau d'un rot qui brûle, »Le front cornu, »Le nez fait comme une virgule, »Le pied crochu, »Le _fuseau_, dont filait Hercule[309], »Noir et tortu, »Et pour comble de ridicule, »La Queue au cu.»

[309] La plupart des théologiens de l'antiquité disent qu'Hercule, auprès d'Omphale, s'amusait à filer du lin. Mais il y en a qui prétendent qu'il filait autre chose.

--Un soir que saint Augustin était plongé dans ses méditations, il vit passer devant lui un démon qui portait un grand livre sur ses épaules. Il l'arrêta, et lui demanda à voir ce que contenait son livre.--C'est le registre de tous les péchés des hommes, répondit le démon; je les ramasse où je les trouve, et je les écris à leur place, pour savoir plus aisément ce que chacun me doit.--Montre-moi, dit l'évêque d'Hippone, quels péchés j'ai faits depuis ma conversion?...

Le démon ouvrit son livre, et chercha l'article de saint Augustin, où il ne se trouva que cette petite note: _Il a oublié de dire les Complies._ Le saint évêque ordonna au Diable de l'attendre un moment; il se rendit aussitôt à l'église, récita les Complies, avec d'autres prières, et revint trouver le démon, à qui il demanda de lire une seconde fois sa note. Elle se trouva effacée.--Ah! vous m'avez trompé, s'écria le Diable; et voilà le prix de mes complaisances!... Mais on ne m'y reprendra plus... En disant ces mots, il s'en alla, comme on s'en va quand on n'est pas content[310].

[310] _Legenda aurea Jac. de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ._ Leg. 119.

--Un jour que saint Martin (évêque de Tours, comme chacun sait) disait la messe en grande pompe, le Diable entra dans l'église et avisa aux moyens de le distraire. Il s'était placé parmi les enfans de choeur, qui ne le voyaient point; mais il savait bien que Martin le découvrirait dès qu'il jetterait les yeux de son côté, et qu'il faudrait alors déguerpir. C'est pourquoi il se tint bien sur ses gardes; et lorsque le saint évêque se tourna vers le peuple, pour dire le _Dominus vobiscum_, le Diable se heurta le front contre un pilier, regarda Martin, et fit une grimace si singulière, que le saint ne put s'empêcher de rire; et il perdit ainsi le mérite du sacrifice de la messe.--C'était tout ce que voulait l'esprit malin; il disparut, aussitôt après cette escapade, sans attendre que l'évêque prît la peine de le chasser[311].

[311] Cette aventure était représentée dans une église de Brest. Grosnet trouva le trait si joli, qu'il le mit en vers, mais dans un autre sens.--Le Diable était, selon cet ancien poëte, dans un coin de l'église, écrivant, sur un parchemin, les caquets des femmes, et les propos inconvenans qu'on tenait à ses oreilles, pendant les saints offices. Or, quand sa feuille fut remplie, comme il avait encore bien des notes à prendre, il mit le parchemin entre ses dents, et le tira de toutes ses forces, pour l'allonger. Mais la feuille se déchira, et la tête du Diable alla frapper contre un pilier, qui se trouvait derrière lui. Saint Martin, qui se retournait alors pour le _Dominus vobiscum_, se mit à rire de la grimace du Diable, et perdit le mérite de sa messe; ce qui ne lui serait point advenu, s'il eût eu les yeux baissés, comme dit Philippe d'Alcrippe.