Le diable peint par lui-même

Part 16

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Le démon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos, s'élève dans les airs, et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent le jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique coupable d'impureté, était près de monter à l'autel pour célébrer la sainte messe. Après qu'Antide eut fait sa prière, il demanda avec instance à parler au souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On l'introduit; il raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre la sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et l'exhorte à se purger de son crime. Le pape écoute le saint avec le plus profond respect, lui fait sa confession, et le confesse à son tour. Les deux pieux personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se séparent réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, qu'il avait laissé attaché à la porte, et rentre à Besançon le samedi saint, sans avoir éprouvé le moindre péril[279].

[279] _Bollandi, 25 junii mensis_, pag. 43. _Usuar. Martyrolog., junii 22. Mathæi Tympii præmia virtut._, pag. 53, etc.

CHAPITRE XXIX.

QUATRE PETITS CONTES.

Iº LE SOUPER.

--Saint Germain, évêque d'Auxerre, faisant une tournée dans son diocèse, fut forcé, par la nuit et le mauvais temps, de coucher dans un petit village. Après qu'il eut fait un souper très-modeste, il remarqua que l'on préparait un second repas plus abondant et servi avec plus de soin. Germain, agréablement surpris du bon ordre de ce second service, demanda à qui on le destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. On lui dit qu'on attendait _ces bonnes femmes qui vont la nuit_[280]. Le saint n'en demanda pas davantage, et résolut de veiller pour voir la suite de cette aventure.

[280] _Cui cùm dicerent quod bonis illis mulieribus quæ de nocte incedunt prepararent_, etc. _Jac. de Voragine, ubi infrà._

Quelque temps après, il vit arriver une multitude de démons, en forme d'hommes et de femmes, qui se mirent à table devant lui, en témoignant leur bonne humeur par de grands éclats de rire et des propos pleins de jovialité. Ces démons avaient l'air tout-à-fait benins, et ne montraient pas le moindre penchant à nuire; mais ils se festoyaient aux dépens des bonnes gens du village, et saint Germain n'approuvait pas cette liberté _grande_.

C'est pourquoi il leur fit connaître qui il était, et leur défendit de déloger jusqu'à nouvel ordre. En même temps, il appela les gens de la maison, et leur demanda s'ils connaissaient leurs convives?--Certainement, répond le patron; ce sont _tels_ et _telles_ de nos pays voisins. Les relations qu'ils ont avec les esprits apportent la bénédiction dans toutes les maisons où ils sont reçus...

Saint Germain, étonné de cette bonhomie, envoie aussitôt dans les maisons des prétendus voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit. Il commande alors aux démons de dire la vérité. Le chef de la troupe infernale déclare, en conséquence, que lui et ses gens n'ont pris la figure des paysans du voisinage, que pour attraper un bon souper; que la crainte qu'ils inspirent aux hommes, dans leur forme naturelle, les force à de pareils stratagèmes; et que, pour donner de la vraisemblance à leurs courses nocturnes, ils font croire aux bonnes âmes qu'il y a des sorciers et des sorcières qui vont au sabbat, et autres balivernes semblables qui ne sont que des gausseries...

Après cette confession, les démons s'évanouirent, laissant leur souper à moitié mangé[281]... Sans doute il est mal de tromper les gens; mais quand on le fait avec tant de ménagemens, on mérite un peu d'indulgence...

[281] Bollandus, 25 juillet. _Legenda aurea Jac. de Voragine_, leg. 102; et les anciens bréviaires d'Auxerre, fête de St. Germain.

IIº LE CHATEAU MAGIQUE.

Le très-sérieux et très-excellent historien Théophanes raconte cette véridique et miraculeuse histoire.--L'an 408 de Jésus-Christ, Cabadès, roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontières de ses états, un vieux château, nommé le château de Zoubdadeyer, qui était plein d'or, d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille découverte n'est pas à négliger: aussi Cabadès résolut-il de se rendre maître au plus vite d'un trésor si précieux. Mais tous les biens d'ici-bas sont accompagnés de maux: le château de Zoubdadeyer était gardé par des troupes de démons, que l'on disait terribles, et qui ne laissaient avancer aucun mortel auprès des trésors confiés à leur garde.

Cabadès mit en usage, pour chasser ces démons, toute l'industrie et tous les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient à sa cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succès. Le roi, désolé de se trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint alors du Dieu des chrétiens. Il lui adressa des prières, et fit venir l'évêque qui dirigeait l'église chrétienne de Perse. Il le pria de se donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession de ces trésors si bien gardés par les démons. Le prélat offrit le saint sacrifice, et se rendit au château de Zoubdadeyer, après avoir pris la communion. Il exorcisa lui-même les Diables qui défendaient l'entrée de ce lieu de richesses, les força à déloger, et mit le roi Cabadès en paisible possession du château magique[282].

[282] _Théophanis chronographia, anno 408._

IIIº LE PAUVRE PRÊTRE--CONTE NOIR.

Il y avait, dans le diocèse de Cologne, un saint prêtre respectable par sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa piété, et n'osant le tenter ouvertement, prit la figure d'un ange de lumière, et se présentant au bon prêtre:--Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut t'avertir de te préparer à la mort; car tu mourras cette année.

Le prêtre reçut dévotement le conseil et la prophétie; il se disposa à bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps d'abstinences, de jeûnes et d'austérités, ne négligea aucune de ses prières, et donna tout ce qu'il possédait aux pauvres de sa paroisse. Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrètement à un de ses amis la révélation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange qui lui annonçaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua à un autre, qui en fit part à son voisin; et, de cette façon, toute la paroisse, bientôt instruite, attendit le jour où son pasteur devait mourir, pour l'accomplissement de la prophétie. Mais l'année étant écoulée, le prêtre ne mourut pas, à la grande surprise de toutes les bonnes gens.

Le saint homme, plus stupéfait que tous les autres de se voir trompé par un ange, et de s'être débarrassé si légèrement de tout son bien, s'aperçut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait s'attendre aux railleries de ses amis... C'est pourquoi il abandonna sa paroisse, et se retira dans un monastère de l'ordre de Cîteaux.

Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et chercha, par ces mots, à regagner sa confiance:--Homme juste, lui dit-il, ne vous étonnez point de vivre encore, quoique je vous aie prédit le contraire; Dieu a différé votre dernière heure, parce que vous devez servir à l'édification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie près de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous garder contre vos ennemis.

Le novice flatté crut tout cela; et dès lors il reçut de fréquentes visites du Diable, qui lui donna bientôt de mauvais conseils, sous une belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son _ange_ avait l'impiété de lui dire:--La discrétion est la mère de toutes les vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre long-temps encore; ménagez-vous pour le service de Dieu...

Quand le prêtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se hâtait de lui dire:--Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus léger...

Enfin, une certaine nuit, le Diable, espérant tirer parti de ses longues complaisances, entra vers minuit dans la cellule du prêtre devenu moine, et lui dit en l'éveillant:--Lève-toi, saint homme; Dieu veut récompenser tes pieux travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la palme du martyre...

Le moine, effrayé de ce blasphème, reconnut alors qu'il était en commerce avec le Diable, et s'écria:--Retire-toi, méchant; tu ne me tromperas plus... En même temps, il fit un signe de croix qui força l'ange imposteur à détaler. Après cela, il s'habilla à la hâte, courut au lit du prieur, l'éveilla bien vite, et le pria d'entendre sa confession. Le prieur, à moitié endormi, répondit qu'on pouvait bien remettre cela au lendemain matin; mais, ayant appris le motif d'un empressement si naturel, il se leva bientôt, et entra dans son confessionnal, où il entendit le pauvre moine, et lui donna une pénitence; après quoi il s'alla recoucher.

Avant d'en faire autant, le prêtre, que le Diable avait si long-temps abusé, monta aux lieux d'aisance pour satisfaire à des besoins pressans. Tandis qu'il était assis sur l'une des lunettes[283], le Diable, courroucé de la confession qui venait de se faire, eut l'audace de se montrer encore, pour effrayer son homme et lui faire commettre quelque imprudence; il parut tout subitement sous sa propre forme, tenant à la main un arc bandé, sur lequel était une flèche dirigée contre le religieux:--Misérable, lui dit-il, tu m'as confondu; mais je te tiens ici, et tu ne mourras que de ma main.--Retire-toi, maudit, répondit le prêtre, je ne te crains plus... Il accompagna ces mots d'un signe de croix; et l'absolution du prieur obligea bien le Diable à ne plus se montrer[284].

[283] _Monachus verò, ob necessitatem naturæ, privatam ascendens, dùm in unâ sedium sederet_, etc.

[284] _Cæsarii Heisterbachensis miraculorum_, lib. III, _de confess._ cap. 14.

IVº CE QUE L'ON VOUDRA--CONTE BLEU.

L'abbé Macaire, résolu de fuir le monde, s'était enfoncé dans un grand désert. Il arriva dans un lieu jadis habité, où il ne trouva plus que quelques tombeaux de païens. Comme il avait besoin de repos, il ouvrit un sépulchre, tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tête pour lui servir d'oreiller[285].

[285] _Sub caput suum tanquam plumacium_... c'était un coussin fort agréable!

Les démons, qui hantaient ces tombeaux, voyant le sang-froid de l'abbé Macaire, résolurent de le tourmenter un peu. Ils se mirent donc à crier:--Madame, levez-vous, nous allons au bain... Le Diable, qui se trouvait dans le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, répondit aussitôt:--J'ai sur le ventre un étranger qui m'empêche de vous suivre...

Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque étonnement, mais pas la moindre frayeur. Il fut même assez intrépide pour donner des coups de poing à son oreiller, en lui disant:--Lève-toi, et va-t'en, si tu peux... Et les démons stupéfaits prirent la fuite, en criant:--Seigneur étranger, vous êtes plus fort que nous...

Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer ouvertement l'abbé Macaire; mais ils lui envoyèrent, sans se montrer, des tentations charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et de pierres, le chargea sur ses épaules, et marcha plusieurs jours dans le désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là tourmenter son corps regimbant.

Satan se présenta à lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux, vêtu d'un habit de lin, et chargé de bouteilles.--Où vas-tu, lui dit Macaire?--Mon voyage et mon fardeau sont utiles à quelque chose, répondit le Diable. Je porte à boire à mes compagnons.--Et pourquoi as-tu pris tant de bouteilles?--Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu que chacun a ses goûts, j'ai eu soin de prendre aussi différentes espèces de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à l'autre: moi, je veux que tout le monde soit content.

Après ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il rencontra bientôt une tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle avait figuré dans le monde?--Sur le corps d'un païen, répondit la tête.--Où est maintenant ton âme?--Dans l'enfer.--Les païens sont-ils bien bas dans les pays enflammés?--Ils sont enfoncés _dans le coeur de la terre_, aussi bas que le ciel est haut.--Y a-t-il quelqu'un au-dessous des païens?--Oui, les Juifs.--Et au-dessous des Juifs?--Les chrétiens qui ne sont pas dévots. Ceux-là sont au fin fond de l'enfer[286]...

[286] _Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ_, Leg. 18.

CHAPITRE XXX.

LE DIABLE A CONFESSE.

Un prêtre, occupé à entendre, dans son église, les confessions de ceux de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi les pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se confesser aussi.

Après que tous les paroissiens furent expédiés[287], l'étranger s'approcha du confessionnal, se mit à genoux devant le prêtre, et commença sa confession; mais il raconta des péchés si énormes, il avoua tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures, tant de blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosités qu'il disait avoir faites ou inspirées, que le prêtre, saisi d'horreur à l'idée d'une conscience si pleine, accablé d'ennui par une confession si longue, dit au pénitent inconnu:--Quand tu aurais vécu mille ans, tu aurais à peine eu le temps de commettre toutes ces abominations.

[287] _Omnibus expeditis._

--J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.--Qui es-tu donc, s'écria le prêtre épouvanté?--Hélas! répliqua le pénitent, je suis un de ces démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous ai dit là qu'une petite partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez m'entendre jusqu'au bout.--Et quel fruit espères-tu en tirer, demanda le prêtre?--J'ai vu plusieurs personnes venir à vous chargées de péchés, et s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai remarqué que, malgré les plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie éternelle: l'espoir de participer à leur bonheur m'a séduit, et j'ai voulu faire comme eux.

--Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir sincèrement la pénitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront remises.--Si cette pénitence est supportable, dit le démon, je m'y soumettrai.--Elle sera très-douce, répondit le prêtre. Va, prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces seules paroles:

Dieu bon! Dieu créateur, qu'on bénit en tout lieu, J'ai péché contre vous... Pardonnez-moi, grand Dieu!

--Je ne puis me résoudre à mettre la face en terre, répondit le Diable; c'est trop humiliant.--Monstre! s'écria le prêtre indigné, si ton orgueil te défend de t'abaisser devant ton maître, retire-toi donc... Et le Diable s'en alla[288]...

[288] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, _de confess._, cap. 26.

Mais le dénoûment de cette belle histoire s'accorde trop mal avec la bonne intention du Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre foi. Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent dans les démons plus d'humilité; et voici une anecdote où l'ange déchu se montre moins endurci; elle est du même auteur que la précédente.

Cæsarius d'Heisterbach lui-même se vante d'avoir assisté aux exorcismes d'une possédée, lesquels exorcismes furent assez remarquables par la circonstance suivante. Après qu'on eut interrogé le Diable sur divers sujets hétéroclites, on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien état de gloire; et le Diable répondit:--«Qu'on élève, de la terre au ciel, une colonne de fer et de feu, armée de rasoirs et de lames tranchantes; qu'on me donne un corps de chair; qu'on me tire ensuite du haut en bas de cette colonne... je consens à endurer ce supplice jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner le ciel que j'ai perdu[289]...»

[289] _Ejusdem, Cæsarii Heisterbach. illustrium miracul._, lib. V, cap. 10.

A coup sûr, ce n'est pas là le langage d'un être qui refuse de se prosterner trois fois devant Dieu pour sortir de l'enfer...

VARIÉTÉS,

OU

MOSAÏQUE INFERNALE.

--Plusieurs écrivains accordent à l'enfer quelques agrémens, entre autres celui d'avoir de bons voisinages; et c'est assurément quelque chose. On sait que les Juifs regardent les méchans voisins comme un mal très-fâcheux, et qu'ils le mettent au rang des malédictions qu'ils donnent à leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un voisinage plus paisible et plus doux que celui des enfers. Ces pays pacifiques sont les _limbes_, habités par les enfans morts sans baptême, et le _purgatoire_, où les justes se purifient de leurs fautes vénielles.

Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contrées, assurent que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers siècles du monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une tranquillité parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour, pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissèrent pas d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs anciens voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire du mauvais riche, à qui Abraham donne le doux nom de _fils_[290].

[290] «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer. Lorsqu'il était dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, _mon père_, ayez pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse d'une goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: _Mon fils_, vous avez eu vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant dans la peine. D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abîme qui nous sépare, etc.» (_Saint Luc, chap. XVI, versets 21-26._)

Quant au purgatoire, plusieurs théologiens orthodoxes nous apprennent qu'il n'est séparé de l'enfer que par une grande toile d'araignée; d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la voûte. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut en conclure que les deux peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une parfaite sécurité dans son pays[291].

[291] Éloge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24.

--Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le royaume de Naples, fut surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gîte qu'un temple d'idoles, où il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. Il s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans son manteau, et se disposa à dormir.

Mais au moment où il allait fermer l'oeil, il vit plusieurs démons tomber de la voûte dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un grand autel. En même temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaça sur un trône élevé, et ordonna à tous les Diables subalternes de lui rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services qu'il avait rendus à la chose publique; chacun fit l'apologie de ses talens et l'exposé de ses bonnes actions.

Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des démons, et qui trouvait leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire les prières et de faire les cérémonies que la synagogue met en usage pour chasser les esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue étaient passés de mode, et les démons ne s'aperçurent seulement pas qu'ils étaient vus par un homme.

Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de la croix. On lui avait dit que ce signe était d'une efficacité incontestable; et il en fut bientôt convaincu; car les démons cessèrent de parler, aussitôt que le Juif commença de se signer; et, après avoir bien regardé autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux enfant d'Israël.--«Allez voir qui est là, dit-il à un de ses gens...» Le démon obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il retourna vers son maître.--«C'est un vase de réprobation[292], lui dit-il; mais malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix...--En ce cas, reprit le grand diable en gémissant, sortons d'ici. Nous ne pourrons bientôt plus être tranquilles dans nos temples. Si les choses continuent, on n'aura plus la liberté de quitter l'enfer...» En disant ces paroles, le prince des démons s'envola; tous ses gens disparurent; et le Juif se fit chrétien[293].

[292] Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de grâce;» _vas vacuum_, etc.

[293] _Historia tripartita_, lib. VI, cap. I.--_Gregorius, in dialog._--_Baronii_, tom. III, _anno Christi 327._

--Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant à l'article de la mort, se recommandait particulièrement à la sainte Vierge, à saint Jérôme et à saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses patrons.

Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un moine décédé depuis peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de mettre sa confiance en son créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints... En entendant ces paroles hérétiques, Lubert reconnut le tentateur, et se mit à chanter des psaumes.

--Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit le Diable: c'est le coeur plus que la bouche qui doit parler à Dieu.--Tu en as menti, s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et... Là-dessus, il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos de les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, et laissa au cénobite le plaisir de mourir comme il l'entendrait.

Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer de tous ses poumons la sainte Vierge, saint Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut en bonne odeur devant ses frères[294].

[294] _Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi Tympii præmia virtut. christian._, pag. 303.

--Voici encore une honnête action du Diable. Le trait est peut-être peu décent; mais les personnes pudiques étant prévenues peuvent passer outre.

Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de sa femme, puisqu'elle était jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un oeil de convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari, puisqu'il était bien portant et plein de complaisance, fut assez pécheresse, de son côté, pour accueillir favorablement les oeillades du voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une tache au contrat conjugal...

Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet adultère impuni. Il se ressouvint de la manière dont Mars et Vénus avaient été vilipendés par Vulcain; il composa bien vite un charme, et lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de se séparer... Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent à demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout scandalisé de la conduite des pécheurs, et tout stupéfait de leur embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prières publiques et de longues cérémonies pour rompre le charme.

On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays où cela se passa n'est pas nommé, par égard pour les habitans[295].

[295] _Cornelii Gemmæ cosmocrit._, chap. 8, liv. I.--_Post plures annalium scriptores._