Part 15
L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, qui disparut à l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et voulut voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à sa porte; mais on ne le trouva plus. Alors il fit jeûner son peuple, et ordonna des prières publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du précipice. En effet, il apprit la nuit suivante, par une révélation d'en-haut, que l'étranger mystérieux était saint André, en qui il avait tant de dévotion[267]. On pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en l'honneur de son protecteur.
[266] _Populum convocavit... præcepit que ut omnes jejuniis et orationibus insisterent_, etc.
[267] Légende Dorée de _Jacobus de Voragine_. Vie de S. André, Lég. 2.
C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et que le démon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit et de finesse.
CHAPITRE XXVII.
QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES.
Iº LES PRESTIGES.
Un hérétique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frère prêcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de Jésus-Christ. Cette proposition était trop séduisante pour que le frère prêcheur eût seulement la pensée de la refuser: les deux compagnons prennent jour, et se préparent au voyage. Mais comme le frère prêcheur savait qu'il avait à faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans une petite boîte.
Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver son conducteur, qui le fit grimper au sommet d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans un palais éblouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de pierreries. Les deux compagnons entrèrent dans une grande salle, et y trouvèrent, assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, à côté de lui, une belle princesse, et autour du trône un foule d'officiers majestueux et pleins de grâces.
L'hérétique s'inclina profondément, se mit à genoux et adora. Mais le frère commença par bien examiner les visages qui étaient devant lui, car il se piquait de connaître les gens à la physionomie. Son conducteur, impatienté de le voir si long-temps debout, se retourna vers lui:--Mettez-vous donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, et adorez comme il faut Jésus-Christ, sa mère, et tous ces saints-là, qui sont nos supérieurs.--Un instant, répondit le frère... Alors il fouilla dans sa poche, tira sa boîte, prit son hostie, et dit à la belle princesse, qui était auprès du beau prince:--Si vous êtes la mère de Dieu, voici votre fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous adorerai?...
A peine eut-il prononcé ces paroles, que le palais, la salle, le trône, le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux compagnons se trouvèrent perdus dans une caverne obscure... Ils en sortirent après bien des peines, et l'hérétique rentra dans le sein de l'église orthodoxe[268].
[268] _Libri apum, annus 1231.--Mathæi Tympii premia virtut._, pag. 123.--Pic de la Mirandole raconte une histoire à peu près semblable à celle-là; mais au lieu d'être un moine, son héros est un prêtre séculier.
Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans cette représentation (car on sent que cette mascarade était leur ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! Mais les frères prêcheurs étaient d'habiles gens.--Quant à la précaution de celui-là, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que la méfiance est mère de la sûreté, comme dit La Fontaine.
IIº MORT DE GUILLAUME LE ROUX.
Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, et roi d'Angleterre dans le onzième siècle, était un prince abominable. Figurez-vous un tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, et tout-à-fait démoralisé. Il fit autant de mal à l'église d'Angleterre que son père lui avait fait de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, et ne voulut point que ce siége fût rempli de son vivant, afin de profiter des grands revenus qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres dans la misère, et condamna les moines à la dernière pauvreté. Enfin, il entreprit des guerres injustes et se fit généralement détester. Or de pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin.
Un jour que Guillaume-le-Roux était à la chasse (en l'année 1100, dans la 44e de son âge et la 13e de son règne), il fut tué d'une flèche lancée par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier soupir, le comte de Cornouailles, qui s'était un peu écarté de la chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu, défiguré et percé d'un trait de part en part... Le comte ne s'épouvanta point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et lui demanda qui il était, qui il portait, où il allait? Le bouc répondit:--«Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais le présenter au tribunal de Dieu, où il sera condamné, pour sa tyrannie, à venir avec nous[269]...»
[269] _Mathæi Tympii præmia virtutum.--Mathieu Pâris, Historia major_, tom. II. Cette aventure, et _la mort du comte de Foulques_, qui se trouvera plus loin, auraient dû faire partie du chapitre _de ceux qui ont eu le cou tordu par le Diable_, etc.; mais puisqu'elles sont ici, on voudra bien les y laisser.
Voilà ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que, selon d'autres, le prince Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son successeur, aurait convoité le trône; et que conséquemment il aurait fait tuer son frère par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publié ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait reçue dans le temps, à cause de la crédulité qui était grande, et de la haine qu'on portait généralement au défunt.--On en croira ce qu'on voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous en occuperons pas davantage.
IIIº L'INTERROGATOIRE.
Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Léon IX, canonisé depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'église avec la foule. Aussitôt le Diable, qui s'était posté dans son corps, se mit à crier, par la bouche de cette femme:--O saint Léon! pourquoi voulez-vous me resserrer si étroitement? Je ne vous ai jamais fait de tort...
On conduisit aussitôt la possédée auprès du corps saint; et les évêques qui se trouvaient là dirent au démon:--Réponds, maudit; comment t'es-tu logé dans le corps de cette femme? et qui t'a donné le pouvoir de tourmenter les chrétiens?...
Le démon répondit:--Les miens et moi, nous sommes chargés de tenter les chrétiens, de perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce qu'ils se soumettent à nos lois. Quand ils se rendent à nos avis, nous les possédons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gîte préparé pour nous; mais vous concevez que cela se fait à petit bruit, de peur d'effrayer les personnes timorées.
--C'est très-bien, répartit un prêtre; mais après cela, pourquoi faites-vous connaître votre présence? Réponds, scélérat... Le démon répondit:--D'abord, quand nous sommes maîtres du poste, nous y amenons l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous loge passe son temps à dormir et à manger, les choses vont bien, et nous sommes bien payés de nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous mène à l'église parmi les bons catholiques, nous sommes forcés de nous en éloigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger à sortir.
--Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure maintenant de nous dire si le pape Léon est parmi les saints?--Ah! vieux sorcier, s'écria le Diable; tu parles-là de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au ciel que nous n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous côtés, nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il va me faire détaler d'ici. C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel...
Comme le Diable disait ces mots, une méchante femme qui se trouvait là eut l'impiété de dire:--Quand le pape Léon chassera les démons, je serai reine... Mais elle avait à peine achevé son horrible phrase, que le Diable sortit de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps perdu, dans la blasphématrice, qu'il commença de tourmenter vertement. Il est probable que saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer. Toutefois l'histoire ne le dit pas [270].
[270] _Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX._
IVº ENCORE UN TOUR AUX ENFERS.
Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé DIEU SEUL, ait dit, page 136, que _Dieu est le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis_; comme l'auteur du très-admirable livre, intitulé PENSEZ-Y MIEUX, a soutenu, page 4, que _c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des commençans en dévotion_, nous allons donner encore une description de l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les tièdes qui s'approchent trop inconsidérément du précipice.
Un homme qui s'appelait _Réparé_, et un soldat qui se nommait _Étienne_, firent, avant de mourir, et par une grâce toute spéciale, le voyage de l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques démons qui élevaient un bûcher, pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, qui avait commis de grandes impudicités.
Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison enflammée, où l'on jetait un grand nombre d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme du bois sec. Il y avait auprès de cette maison une grande place, fermée de hautes murailles, où l'on était continuellement exposé au froid, au vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient une faim et une soif perpétuelles sans pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se nommait _Réparé_, et au soldat qui s'appelait _Étienne_, que ce triste gîte était le purgatoire.
A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un grand feu, qui s'élevait jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un cercueil sur ses épaules. _Réparé_, qui aimait probablement à s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu. Mais le démon qui portait le cercueil, déposa sa charge, et la jeta dans les flammes, sans dire un mot. La bière se consuma, et on aperçut le corps d'un moine. Alors le Diable dit à _Réparé_:--«Vous voyez cet homme là? Eh bien! il avait fait voeu de chasteté; et il a violé une jeune fille, qui était venue lui demander le baptême. Aussi nous l'allons bien corriger.»
Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir parcouru divers autres lieux, où ils remarquèrent plusieurs scènes infernales, plus terribles les unes que les autres, ils arrivèrent devant un pont, qu'il fallut traverser. Ce pont était bâti sur un fleuve noir et bourbeux, dans lequel on voyait barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. On l'appelait _le pont des épreuves_, parce que celui qui le passait sans broncher était juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pécheur tombait dans le fleuve, avec les gens de son espèce.
Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, on dit que _Réparé_ le traversa heureusement. Mais le pied d'_Étienne_ glissa au milieu du chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des hommes noirs qui l'attirèrent à eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges arrivèrent à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les bras, et le disputèrent aux hommes noirs. Après de longs débats, les anges furent les plus forts, et emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils ensuite, parce que vous êtes trop lubrique; et nous sommes venus à votre secours, parce que vous faites l'aumône.»
Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons étaient d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce qu'ils avaient vu[271].
[271] _Historia tripart. post Gregorii_, dialog. 4.--_G. Bloock, post Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio_, art. 20.
CHAPITRE XXVIII.
QUATRE PETITS ROMANS.
Iº THÉODORA.
Du temps de l'empereur Zénon, il y avait à Alexandrie une jeune dame nommée Théodora, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par la noblesse de sa famille. Elle avait épousé un homme riche et craignant Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles.
Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans le coeur d'un personnage opulent de la même ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour le plus violent pour Théodora. Le riche amoureux lui envoya bientôt des messagères secrètes, chargées de lui offrir des présens magnifiques, si elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions. Elles devenaient cependant si fréquentes, que cette pauvre femme ne pouvait plus y tenir.
Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier le soin de ses affaires à une vieille sorcière, qui passait pour une personne très-entendue en fait de commissions amoureuses. La sorcière alla trouver Théodora; et, après qu'elle se fut insinuée dans sa confiance, elle la supplia d'avoir pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.--Je n'oserais jamais commettre un aussi grand péché, répondit Théodora, puisque je suis sous les yeux de Dieu qui voit tout.--Vous êtes dans l'erreur, repliqua la magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit; mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.--Dites-vous bien la vérité?--Certainement; et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à moi.--Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, allez dire à celui qui vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce qu'il désire.
L'amoureux enchanté se rendit, au commencement de la nuit, dans l'appartement de Théodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant l'aurore.
Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, rentrant en elle-même, se mit à pleurer amèrement, dans cette pensée qu'elle venait peut-être de perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la cause de son chagrin... Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un monastère de filles, et demanda à l'abbesse si les crimes commis de nuit échappaient aux regards du créateur.--Dieu sait tout et voit tout, répondit l'abbesse; à toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la création.--Ah! malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse... Donnez-moi le livre des évangiles, afin que je consulte le sort[272].
[272] _Ut sortiar memetipsam_... Cette manière de consulter le sort était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des évangiles, et on regardait le premier mot qui se présentait, à l'ouverture du livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a écrit contre cette superstition, dans ses épîtres _ad Januarium_.
En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: _Quod scripsi scripsi_[273]... Elle comprit par là que ce qui était fait était fait, et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est pourquoi elle rentra dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se rendit dans un couvent de moines, où elle passa le reste de sa vie, connue seulement sous le nom de frère Théodore. Le Diable la tenta encore de plusieurs manières[274]; mais il ne l'empêcha pas de mourir en odeur de sainteté[275].
[273] Ce que j'ai écrit est écrit. _S. Jean, chap. XIX vers. 22_.
[274] Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure de son mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des costumes militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop insipides, pour qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur.
[275] _Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ_, lég. 87.
IIº L'ANNEAU.
Un mari, partant pour un long voyage, dit à sa femme:--Je ne sais pas combien de temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut que vous veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance qui vous présentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommandé à saint Côme et à saint Damien... Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs, et s'éloigna au plus vite.
Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva présent à cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il résolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de quelques jours, il se présenta, sous une figure humaine, à la dame en question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable à celui du mari:--Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre époux, qui m'a chargé de venir ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il a un besoin pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance...
La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait amené; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, à une heure où ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval. On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effrayée appela à son secours saint Côme et saint Damien, qui accoururent bien vite, chassèrent le démon et reconduisirent la dame à son logis[276].
[276] _Legenda aurea Jac. de Voragine_, lég. 138.
IIIº LE DANGER DES ENGAGEMENS.
Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la dépensait en libéralités, devint bientôt si pauvre qu'il manquait presque du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir à ses amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposés à se souvenir de ses bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore à l'approche de son jour natal, où il avait coutume de faire quelques dépenses magnifiques.
En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans une vaste solitude, où il put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout à coup il vit paraître devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante, monté sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point, lui adressa la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda la cause de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, il ajouta:--Si vous voulez me rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous n'en avez perdu...
Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps où la féodalité était en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit à l'étranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa fortune.--Eh bien! reprit le Diable (car c'était lui), retournez à votre maison; vous trouverez, _dans tel endroit_, de grandes sommes d'or et d'argent, et une énorme quantité de pierres précieuses. Quant à l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici, dans trois mois, afin que je puisse la voir...
Le militaire s'engagea à cet hommage, sans chercher à connaître celui qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trésors indiqués, acheta des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse habitude de se distinguer par des largesses; ce qui lui ramena nécessairement les bons amis que le malheur avait éloignés.
A la fin du troisième mois, il songea à tenir sa promesse. Il appela sa femme, et lui dit:--Vous allez monter à cheval, et venir avec moi, car nous avons un petit voyage à faire. C'était une dame vertueuse, honnête, et qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle n'entreprenait rien sans se recommander à sa protectrice, elle fit une petite prière, et suivit son mari, sans lui demander où il la conduisait. Après avoir marché près de trois heures, les deux époux rencontrèrent une église. La dame, voulant y entrer, descendit de cheval, et son mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux.
A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, qu'elle s'endormit en commençant sa prière. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en même temps la sainte Vierge descendit auprès d'elle, se revêtit de ses habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au rendez-vous du Diable.
Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince des démons y parut avec fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point. Mais, dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui amenait, il commença à trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces pour s'avancer au-devant d'elle.--Homme perfide, s'écria-t-il, pourquoi me tromper si méchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes bienfaits? Je t'avais prié de m'amener ta femme, à qui je voulais reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mère de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!...
Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles, ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au Diable:--Méchant esprit, oserais-tu bien faire du mal à une femme que je protége? Rentre dans l'abîme infernal, et souviens-toi de la défense que je te fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent en moi leur confiance...
Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui, après lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit à l'église, où sa femme dormait encore. Les deux époux rentrèrent chez eux, et se dépouillèrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en donna d'autres abondamment[277].
[277] _Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent_, etc., _multas postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. Legenda aurea Jacobi de Voragine_, lég. 114.
IVº LE VOYAGE A ROME.
--Saint Antide, évêque de Besançon[278], allant un jour prêcher à la campagne, accompagné de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville épiscopale, le prince des démons qui tenait son assemblée en plein air, et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint évêque remarqua particulièrement un grand démon noir et maigre, qui dit à Satan qu'il revenait de Rome, où il avait entraîné le pape dans un péché d'impudicité.
[278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas même si saint Antide a existé. On le fait vivre vers l'an 400. Les Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire, le font évêque de Besançon, selon l'avis de plusieurs légendaires. Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes, le font évêque de Tours.
Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta à l'assemblée la sandale, autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le saint père le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, trois jours auparavant.
Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait d'entendre, résolut d'aller de suite à Rome, et d'engager le pape à réparer sa faute par la pénitence. Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de toute cette assemblée, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante l'obligeait de faire un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour que la veille de Pâques. En même temps, s'adressant au démon noir et maigre, il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter à Rome aussi vite qu'il se vantait d'en être venu.