Part 14
La beauté de Justine l'enflamma, comme bien d'autres, du plus ardent amour. Il eut recours à la magie, qui lui promettait une jouissance sûre et prompte. Un démon fut évoqué.--Que me veux-tu, dit l'habitant du sombre royaume, en paraissant aussitôt? Me voici prêt à te servir.--J'aime une jeune vierge d'Antioche, répondit Cyprien; ne peux-tu pas me l'amener, et faire en sorte qu'elle s'abandonne à mon amour?
--On prétend que j'ai perdu les hommes, répliqua le démon, et que rien ne m'est impossible quand il s'agit de nuire: néanmoins je n'ai pas assez de pouvoir, pour obliger une jeune fille à te donner des marques d'amour, si tu n'en es pas aimé[253]. Prends toutefois cette liqueur, répands-la autour de la maison de Justine; j'y pénétrerai pendant la nuit, et je ferai tous mes efforts pour la rendre amoureuse.
[253] Ces propres paroles du Diable démentent un peu ce qu'on dit de certains philtres, qui font aimer à l'extravagance un objet naturellement haï.
La nuit suivante, le démon entra dans la chambre de Justine, et s'efforça d'allumer dans son coeur l'amour libidineux. La jeune fille, sentant dans son intérieur des mouvemens impurs, soupçonna la présence de l'ennemi, et signa tout son corps du signe de la croix. Le démon terrassé prit la fuite; et Cyprien lui dit:--Pourquoi reviens-tu sans la jeune fille que je veux posséder?--Elle a fait un signe, répondit le démon; et ce signe redoutable m'a ôté toutes mes forces.--Va-t'en, répliqua le magicien, et envoie-moi un démon plus puissant que toi.
Le second démon parut aussitôt, et dit:--Je sais ce que tu demandes; c'est presque une chose impossible. J'essaierai cependant de te satisfaire. Je cours trouver Justine, et la remplir de désirs impurs... Le démon entra en même temps auprès du lit de Justine, et employa toute son adresse pour corrompre son coeur. Mais elle fit bien vite le signe de la croix, et souffla sur le démon, qui s'enfuit tout honteux.
--Eh bien! lui dit l'amoureux Cyprien, qu'as-tu fait de Justine?--Je suis vaincu, répondit le démon. Un signe terrible, que je crains de nommer, ma forcé à battre en retraite.--Va-t'en donc aussi, dit Cyprien; tu n'es qu'un bélitre... En achevant ces mots, il évoqua le prince des démons lui-même.--Que me veux-tu, dit-il en paraissant? Me voici prêt à t'obéir.--Il faut convenir que votre pouvoir est bien mince, répliqua Cyprien, puisqu'une jeune fille peut vous vaincre si facilement!...--Attends quelques instans, interrompit le roi de l'enfer; je vais moi-même attaquer celle que tu veux séduire. Je troublerai ses esprits par la fièvre et par toutes les ardeurs d'un amour frénétique; je la séduirai par des illusions et des songes; j'allumerai dans tous ses sens une flamme impudique, et je te l'amènerai au milieu de la nuit.
Le Diable prit alors la figure et le corps d'une jeune fille. Il alla trouver Justine, et lui dit:--Je viens à vous, ma soeur, attirée par votre bonne réputation; je veux, pendant quelques jours, profiter de vos saints avis, et garder comme vous ma virginité... Cependant (ajouta un instant après la fausse vierge), dites-moi, je vous prie, ma soeur, quelle sera notre récompense, pour avoir constamment résisté aux tentations de la chair?--Je ne puis pas vous le dire précisément, répondit Justine; tout ce que je sais, c'est que la récompense sera bien au-dessus des peines que nous aurons.--Mais, reprit le Diable, que pensez-vous de ce commandement de Dieu: _Croissez et multipliez, afin de peupler la terre_[254]?... Je crains bien, ma bonne amie, qu'en gardant notre virginité, nous ne devenions rebelles au commandement de Dieu, et qu'il ne nous punisse un jour de notre désobéissance, au lieu de nous récompenser d'une conduite qu'il n'a point approuvée...
[254] _Crescite et multiplicamini, et replete terram. Genes._, chap. 1.
Tout en parlant de la sorte, le Diable agissait invisiblement. Justine réfléchissait, et sentait naître dans son âme les plus violentes ardeurs de la concupiscence; elle en était si fort tourmentée, qu'elle se leva pour sortir. Mais, revenant bientôt en elle-même, elle pensa qu'elle pouvait bien être encore en face du Diable. Elle s'arma en conséquence du signe de la croix, et souffla sur l'ange de ténèbres, qu'elle avait pris d'abord pour une jeune fille. La fausse vierge s'évanouit à l'instant, et la tentation se dissipa.
Mais le prince des démons ne se tint pas pour vaincu. Tandis que Justine était couchée sur son lit, il rentra sous la figure d'un beau jeune homme, se jeta effrontément sur le lit de la courageuse vierge, et s'efforça de l'embrasser. Un nouveau signe de croix le força à disparaître. Il ne se retira pourtant pas encore; et, avec la permission de Dieu, il accabla Justine de maladies, et répandit la mortalité dans toute la ville d'Antioche. Il fit prédire en même temps, par les possédés, que cette mortalité ne cesserait que quand Justine consentirait au mariage. C'est pourquoi on voyait tous les jours une multitude de malades expirans se traîner à la porte de Justine, en la suppliant de prendre un époux et de sauver le peuple d'Antioche. Mais Justine ne voulut jamais y consentir, et la mortalité continua ses ravages pendant sept ans. Alors, comme la ville était sur le point d'être entièrement dépeuplée, et que le reste des habitans d'Antioche menaçait de tuer la vierge opiniâtre, Justine pria pour le peuple (à la fin de la septième année) et la peste cessa[255].
[255] _Sed cùm Justina nullatenùs consentiret; et ex hoc mortem eidem omnes minarentur, septimo anno mortalitatis, ipsa pro eis oravit, et omnem pestilentiam propulsavit_, etc.
Le Diable, voyant qu'il ne gagnait rien, et qu'il ne pouvait séduire Justine, résolut de ternir au moins sa réputation. Il prit donc la figure de cette fille, et se présenta à Cyprien, avec des regards amoureux. Le magicien, persuadé qu'il voyait celle qu'il aimait, s'écria:--Soyez la bien venue, charmante Justine... Mais à ce nom, le Diable, comme s'il eût été frappé de la foudre, s'évanouit en fumée.
Cyprien stupéfait ne perdit pas pour cela son amour. Il se déguisa tantôt en jeune fille, tantôt en petit oiseau, et alla faire sa cour lui-même pendant plusieurs jours; mais il ne fut pas plus heureux que le Diable. Cette faiblesse de la puissance infernale contre les chrétiens l'étonna; il renonça à la magie et au commerce de l'enfer. Il embrassa le christianisme, et mena une conduite si exemplaire, qu'il devint par la suite évêque d'Antioche. L'amour qu'il avait eu pour Justine se changea en estime et en amitié pures. Il établit un couvent de filles, dont Justine fut abbesse; et il put dès lors la voir sans crime[256].
[256] _Legenda, opus aureum, Jacobi de Voragine, editio Claudii à Rotâ. Rothomagi, 1544, legenda 137._
CHAPITRE XXIV.
CONTRE CEUX QUI NE VEULENT PAS CROIRE AUX DIABLES.--HISTOIRE ÉDIFIANTE[257].
_Non laudandus est qui plus credit... Qui audiunt, audita dicunt..._
PLAUTE.
Le Diable existe.--Soit.--Il a daigné paraître. --Qui l'a pu voir?--Un moine, une vieille, un bon prêtre, Un vieux gars, un pécheur, dont j'ai perdu le nom. --A ces autorités faut-il nous rendre?... Non.
[257] _Ex Cæsarii Heisterb. de Dæmonib._, cap. 2.
Un soldat allemand, nommé Henri, ne voulait pas croire qu'il y eût des démons, et traitait de contes frivoles toutes les aventures infernales qu'on lui donnait pour de véritables histoires. Mais on le prêcha tant là-dessus, qu'il s'éleva des doutes dans son esprit; il alla trouver un grand clerc, nommé Philippe, qui passait pour un habile nécromancien, et le pria de lui faire voir le Diable.
Philippe lui répondit que les démons étaient horribles à voir, qu'on ne les approchait pas sans danger, et qu'il était rare et difficile de se tirer d'avec eux les bragues nettes. Le soldat ne se rebuta point, et fit de nouvelles instances; c'est pourquoi le nécromancien prit jour avec lui, pour obliger le Diable à paraître.
Un jour donc, vers l'heure de midi, Philippe conduisit le soldat à un carrefour éloigné. Là, il traça un cercle sur la terre, y fit entrer son homme, et lui dit:--Si vous mettez le pied hors de ce cercle, avant mon retour, vous mourrez, parce que le Diable aura le droit de vous emporter. Ayez soin aussi de ne lui rien donner de ce qu'il vous demandera, de ne lui rien promettre, et de ne prendre aucun engagement. Au reste, ne vous effrayez point de tout ce que vous allez voir; car le Diable n'a aucun pouvoir sur vous, si vous suivez mes ordonnances.
En disant ces mots, le nécromancien Philippe s'éloigna; et le soldat Henri resta dans le cercle, seul, et assis par terre, pour ne pas tomber, quand la frayeur viendrait. Un moment après, il se vit entouré de torrens et de fleuves débordés, qui inondèrent la campagne, mais qui s'arrêtèrent au bord du cercle magique, et se retirèrent immédiatement. Ensuite, Henri entendit les grognemens d'une multitude de pourceaux, les sifflemens de tous les vents déchaînés, les éclats de la foudre, et plusieurs autres bruits prodigieux, entremêlés d'apparitions de fantômes et de spectres, que l'enfer envoyait au soldat curieux pour l'épouvanter. Mais un bon averti en vaut deux; Henri ne s'effraya point, et considéra avidement tout ce qui se passait sous ses yeux.
A la suite des phénomènes préliminaires, il aperçut, dans un bois voisin, un horrible fantôme, beaucoup plus haut que les plus grands arbres, qui venait au carrefour à pas de géant. Comme il était nègre, et vêtu d'un habit noir, le soldat reconnut aisément le Diable en personne, et se prépara à soutenir son aspect. Dès qu'il fut devant le cercle, le Diable demanda à Henri ce qu'il voulait.
HENRI.
Je souhaitais de te voir, et tu fais bien de te montrer.
LE DIABLE.
Eh! pourquoi voulais-tu me voir?
HENRI.
Parce que j'ai souvent entendu parler de toi.
LE DIABLE.
Que t'en a-t-on dit?
HENRI.
Un peu de bien et beaucoup de mal.
LE DIABLE.
Les hommes me jugent et me condamnent sans me connaître; je n'ai jamais fait le moindre tort; et même je me suis rarement vengé du mal que me font la plupart des hommes. Philippe, qui t'a amené ici, me connaît assez bien; demande-lui s'il a à se plaindre de moi; je fais tout ce qui peut lui plaire: il est vrai qu'il n'en est point ingrat; mais enfin, c'est encore à sa prière que je suis venu ici.
HENRI.
Où étais-tu quand il t'a appelé?
LE DIABLE.
J'étais à quelques journées d'ici; et je me suis hâté de faire la course, dans l'espoir d'une petite récompense; car toute peine mérite salaire.
HENRI.
Que veux-tu que je te donne?
LE DIABLE.
Donne-moi ton manteau, et je serai content.
HENRI.
Mon manteau? j'en ai besoin.
LE DIABLE.
Alors, donne-moi ta ceinture?
HENRI.
Je suis trop habitué à la porter, pour m'en dessaisir.
LE DIABLE.
Eh bien! donne-moi une brebis?
HENRI.
Le troupeau est complet: je ne veux pas y faire un vide.
LE DIABLE.
Enfin, tu ne me refuseras pas le coq de ton poulailler?
HENRI.
Eh! que feras-tu de mon coq?
LE DIABLE.
Je m'amuserai à entendre ses chants.
HENRI.
Mais, si je te le donnais, comment saurais-tu le prendre?
LE DIABLE.
Sois tranquille, donne-le-moi seulement.
--Je ne te donnerai rien, répondit Henri; et après cette incivile réponse, il eut l'impudence de faire au Diable de nouvelles questions, auxquelles celui-ci eut l'inconcevable bonté de répondre, avec sa douceur ordinaire.--Dis-moi, lui demanda le soldat, d'où te vient la science universelle que tu possèdes?
LE DIABLE.
Je n'ai point la science universelle; je sais un peu le passé, et particulièrement le mal qui s'est fait dans le monde. Pour t'en convaincre, je te vais dire la ville, l'année et le jour où tu as perdu ta virginité; je te rappellerai pareillement toutes les fautes que tu as commises.
Le Diable tint si bien parole, que Henri en fut tout honteux. Mais ensuite, voulant encore demander sa récompense, le fantôme étendit une grande main noire. Henri s'imagina qu'il allait avoir le cou tordu, tomba de peur à la renverse, et appela Philippe à son secours. Le nécromancien accourut, et pria le Diable de se retirer. Le soldat rentra donc chez lui sans mésaventure; mais, depuis ce qu'il avait vu, il vécut saintement dans un monastère, et n'osa plus dire qu'_il n'y a point de démons_.
CHAPITRE XXV.
CONTRE CEUX QUI VOIENT LE DIABLE PARTOUT.
PIEUSE FACÉTIE[258].
_Sed malus interpres rerum, metus..._
CLAUDIEN.
D'un démon qui nous hait les contes effrayans Troublent bien des cerveaux, parmi les bonnes gens: Un buisson, dans la nuit, est un spectre effroyable; Un homme est un fantôme; une femme est un Diable...
[258] _Ex R. P. Angelino Gazæo, inter pia hilaria; et Petri Rausani hist._, lib. III.
Un prédicateur, faisant en chaire l'éloge de sainte Marguerite, racontait aux assistans comment le Diable prit un jour la figure épouvantable d'un horrible dragon, comment il se présenta sous ce déguisement hideux à sainte Marguerite, comment il ouvrit une gueule énorme pour l'avaler, comment la sainte brava la colère de la bête tortue, comment elle lui sauta sur le ventre, et comment elle vainquit Satan, avec le signe de la croix[259].
[259] _Ope sacro-sanctæ Tesseræ et fidei manu._ En lisant d'abord _ope Tesseræ_, je pensais que la sainte avait gagné le Diable, en jouant aux dés ou aux dominos. Mais le reste de la phrase me l'a fait mieux comprendre, et je l'ai traduite comme j'ai pu. Le texte que je rapporte suppléera à mon inexactitude.
Un Lombard écoutait avidement cette partie du sermon, la bouche et les oreilles toutes grandes ouvertes. C'était un jeune homme plein de piété pour les petites choses, et grand amateur de miracles. Malheureusement, avec d'aussi bonnes dispositions, il n'avait pas le plus petit grain d'esprit, pas la plus petite miette de bon sens[260].
[260] _Salis una mica deerat ac prudentiæ._
Si pourtant (disait-il en lui-même), si ce gibier de potence[261], qui est le chef aux enfers, se montrait là, devant moi, comme il s'est fait voir, il y a long-temps, à sainte Marguerite!... comme je l'étrillerais de bon coeur!... comme j'aurais du plaisir à l'éreinter..., à lui rogner la queue!... comme je lui frotterais les oreilles!...
[261] _Furcifer_; les dictionnaires traduisent _pendard_, _vaurien_, _gibier de potence_. L'auteur a peut-être voulu dire _celui qui porte la fourche_.
En causant de la sorte à part lui, et en dressant son plan d'attaque à tout besoin, il s'achemina vers un grand pré, où il se mit à genoux derrière une haie, et fit une ardente prière à Dieu, aux anges et à tous les saints du paradis, les conjurant de lui octroyer la satisfaction de se battre un peu avec le Diable, et de prouver, à bons coups de poing, qu'il ne le craignait pas.
Il y avait plus d'une heure qu'il était en oraison, lorsqu'une vieille femme arriva à l'autre bout du pré, tenant d'une main une faucille, de l'autre un lien de paille, et venant scier une botte de foin pour ses vaches. Elle était extrêmement décrépite, et branlait la tête sans relâche. La couleur de son visage tenait le milieu entre l'olivâtre et le jaune. Ses yeux étaient éraillés. Ses joues ressemblaient à des mosaïques, tant elles étaient ridées. Il ne lui restait plus qu'une dent, mais longue d'un bon pouce, et sortant du milieu de sa bouche, comme une défense de sanglier[262]. Elle était sourde de naissance, et de plus, muette comme une carpe, ce qui est encore plus triste; de façon qu'elle ne pouvait se faire entendre que par des gestes et des grimaces.
[262] Ici, la métaphore du texte est un peu trop hardie: _ceu probosis_, comme une trompe d'éléphant...!
Elle avait encore l'habitude de ne se point peigner et de laisser flotter ses crins au vent. Enfin, la dureté de sa peau ne pouvant s'amollir que sous des griffes, elle laissait croître ses ongles à volonté, pour pouvoir se gratter en temps et lieu, comme font les docteurs chinois.
Cette espèce de monstre femelle avançait, à pas irréguliers, vers le jeune homme en prières, ne s'annonçant que par une vieille toux bien enracinée (car elle avait toujours dans le corps bonne provision de catarrhes, et toussait d'autant mieux qu'elle ne s'entendait pas).
L'entendre, la considérer, se lever brusquement, croire qu'il est exaucé, qu'on lui envoie le Diable pour le combattre, tous ces sentimens se confondirent dans la tête du Lombard. Il s'avança intrépidement contre la vieille.--Approche, lui cria-t-il, je t'attends de pied ferme... Ange renégat, tes finesses sont cousues de fil blanc... Va..., malgré ta vieille peau, je te reconnais sous le masque; et je vois bien à tes griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies qu'une queue de paille et une faucille en place de fourche.
En disant ces mots, il crache dans la main qui lui démange, ferme les poings, agite les bras, abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner un air plus brave, et marche tête baissée contre la vieille qu'il prend pour le Diable. La pauvre muette recule en poussant des sons inarticulés... Mais effrayée de la mine guerrière du champion, elle glapit[263] bientôt de toutes ses forces, et agite sa faucille pour lui faire peur à son tour... L'intrépide jouvenceau désarme l'ennemi qu'il vient de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur le sol, et pousse des clameurs de triomphe.
[263] _Gannire, more vulpium..._
Il n'en assomme pas moins la vieille de coups qu'elle reçoit en hurlant, et l'accable d'injures qu'heureusement elle n'entend point.--Vieux coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand nous n'y songeons pas, fripon ténébreux, nous nous connaissons à présent, et tu te souviendras de moi...
La vieille cependant se défend avec ses ongles, et donne au Lombard de vigoureux coups de dent, tout en criant pour appeler du secours. Enfin, des paysans surviennent; ils arrachent la pauvre femme, à demi-morte, au jouvenceau toujours frappant, le garrottent de liens solides, et le conduisent au juge du lieu. Il allait se voir condamné à mourir, quand un faiseur de miracles parut. Il prit pitié de l'imbécile Lombard, et obtint sa grâce en guérissant la vieille. On se contenta donc de renvoyer le coupable après une bonne correction; et on l'engagea à y regarder à deux fois, quand désormais il se croirait en face du Diable.
CHAPITRE XXVI.
LA FAUSSE PRINCESSE.--MÉLODRAME A METTRE EN SCÈNE[264].
[264] C'est le Diable qui joue le rôle du traître. La scène se passe dans la maison de l'évêque, où le Diable s'introduit.
ACTE PREMIER.
Un pieux évêque avait une grande dévotion au bienheureux saint André, et menait une vie exemplaire dans son diocèse. Le Diable eut envie de l'éprouver, et il le fit assez adroitement.
Il prit la figure d'une femme extrêmement belle, se rendit au palais de l'évêque, et demanda à lui faire la confession de ses fautes. Le prélat fit répondre à la dame qu'elle pouvait s'adresser à son vicaire, entre les mains de qui il avait remis toute sa puissance de lier et de délier les péchés. Mais la dame replique qu'elle ne veut absolument révéler les secrets de sa conscience qu'à l'évêque en personne, et qu'elle a ses raisons pour cela.
Le prélat fut obligé de se rendre, et la belle dame fut introduite dans l'oratoire épiscopal.--«Seigneur, dit-elle, en s'avançant avec une modestie séduisante, daignez me recevoir en commisération. Je suis fille d'un roi; et, malgré la délicatesse de mon tempérament, je suis venue à pied jusqu'ici, sous un habit de pélerine. Mon père est un souverain puissant qui m'a promise en mariage à un grand prince. Mais, comme je ne puis plus consentir à des unions charnelles[265] depuis que j'ai consacré ma virginité à Jésus-Christ, j'ai répondu à mon père que le lit conjugal ne m'inspirait que de l'horreur. On ne fit point attention à mes refus; il fallait bientôt me rendre à la cruelle volonté de mon père, et prendre un époux, ou me préparer à subir divers supplices inouïs. C'est pourquoi je pris secrètement la fuite, aimant mieux plaire à Jésus-Christ que de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis bientôt parler de votre sainteté, et je me réfugie sous votre protection, dans l'espoir d'y trouver le repos, d'y vivre dans la dévotion, et d'attendre en paix les douceurs du ciel, loin des orages de ce monde.»
[265] _Nunquàm possem in carnalem copulam consentire._
Le prélat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, tant de noblesse et de beauté, avec une piété si fervente et une éloquence si persuasive, lui répondit d'une voix bénigne:--Vivez ici, ma fille, dans la sécurité et l'espérance. Celui pour l'amour de qui vous avez méprisé si courageusement votre famille, vos biens et les vanités mondaines, vous donnera ses grâces en ce monde et vous fera partager sa gloire dans l'autre. Pour moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre tout ce que je puis, et tout ce que je possède. Choisissez ici le logement qui vous plaira, et venez dîner avec moi.
La dame répliqua:--Seigneur, si l'on sait cet arrangement, on pourra en médire; et je ne voudrais point gâter votre sainte réputation.--Nous ne serons point seuls à table, répondit l'évêque, car j'ai aujourd'hui plusieurs convives; et je ne pense pas que nous ayons à craindre les soupçons.
ACTE SECOND.
En disant ces mots, l'évêque conduisit sa protégée dans la salle du festin, et il la plaça en face de lui. Pendant tout le repas, il ne cessa d'attacher ses regards sur elle, et de contempler sa beauté ravissante, de façon que les yeux charmés n'eurent pas de peine à séduire le coeur. Le démon déguisé s'en aperçut; il lança, avec une feinte modestie, des oeillades perfides; il employa intérieurement tout son art à relever encore les charmes de la figure qu'il avait prise; et il enflamma son hôte d'un amour si violent, que le prélat ne souhaitait plus qu'une occasion favorable pour s'abandonner à ses désirs impurs et illicites.
ACTE TROISIÈME.
Peu de temps après, au moment où la vertu chancelante de l'évêque était sur le bord du précipice, un étranger vint frapper à sa porte, en demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne lui répondit point d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda à la dame qui était enfermée avec lui, s'il fallait recevoir cet étranger?--Proposons-lui une énigme, répondit la fausse princesse; s'il la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paraître en votre présence.
L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger quel était _le plus admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses_? L'étranger répondit que c'était _la diversité et la beauté des figures humaines_; puisque, de tant d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les visages soient parfaitement les mêmes en tout point; et que, dans un si petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que l'on n'en peut compter.
La réponse était juste, et fut admirée. Mais avant d'ouvrir, on proposa une seconde question plus difficile:--_Quel est le lieu où la terre est plus haute que le ciel?_--C'est, répondit l'étranger, _le ciel empyrée_, où réside le corps de Jésus-Christ. Car ce corps divin est composé de chair et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de la création du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu de terre détrempée.
Cette seconde réponse fut trouvée bonne, comme la première. Néanmoins, on voulut encore proposer une troisième énigme, et on demanda, toujours par le conseil de la belle dame, _quelle distance il y a entre la terre et le ciel_?--L'évêque que je venais voir le sait mieux que moi, répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de tomber du ciel dans l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme, ni une princesse, qu'il a reçue dans son palais, mais un démon déguisé.