Part 13
--Apollonius de Thyane, qui ressuscitait les morts et qui comprenait le chant des oiseaux, était pareillement fils du Diable. Il délivrait les possédés, d'autant plus facilement qu'il était parent des possesseurs, et qu'il n'avait qu'à parler. Il fut enlevé par son père, quand il eut fait son temps en ce monde.
--Les comtes de Clèves descendaient du Diable, en ligne directe, du côté paternel. La maison de Lusignan descend aussi de la fameuse Mélusine[238], que les théologiens reconnaissent pour un démon femelle.--On voit, par cette nomenclature, que les oeuvres amoureuses du Diable ne sont pas si mauvaises.
[238] Voyez son histoire dans le _Dictionnaire infernal_. M. St-Albin a rapporté, dans ses _Contes noirs_, les _Croyances_ des bonnes femmes du Poitou sur cette fée, ou Nymphe, ou Démon femelle, ou Sylphide, etc.
Boguet et d'autres démonomanes, grandement sensés, disent encore que les enfans du Diable sont difficiles à nourrir, et ne vivent que sept ans. Les exemples que nous venons de rapporter démentent assez cette ridicule opinion, pour qu'il ne soit pas besoin de la combattre.
CHAPITRE XXI.
LE DIABLE PRIS PAR LE NEZ.--CONTE BLEU.
_Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est. Quæ venit indignè poena dolenda venit._
OVIDE.
La peine doit toujours se mesurer au crime: La mort de l'assassin doit venger sa victime; Punissez justement; mais trompez le trompeur, Et qu'un tour de laquais vous donne moins d'aigreur.
Saint Dunstan, las de la cour, et dégoûté du métier de courtisan, se fit moine. Il s'enferma dans une petite cellule, pour mortifier son corps par la pénitence, et se décida à passer le reste de ses jours dans la prière, les austérités et les larmes. La sainteté de sa vie attira vers lui plusieurs personnes disposées à se convertir; il leur donna de bons conseils, et les mit dans la voie du salut, en les enfermant dans des monastères, où l'on apprenait à mépriser le monde, avec toutes ses pompes et toutes ses vanités.
Dunstan coulait une vie assez douce dans sa retraite, partageant son temps entre l'oraison et le travail des mains. Ses occupations favorites étaient la peinture, la sculpture et l'orfévrerie. Tantôt il représentait sur la toile les traits angéliques des vierges saintes[239]; tantôt il façonnait en plâtre des figures de fantaisie. Il s'était fait aussi des soufflets, un fourneau; et il s'amusait à forger de petites statues en or ou en argent, qu'il achevait ensuite avec le burin. Tous ces petits travaux tuaient le temps, et empêchaient le saint homme de s'ennuyer.
[239] _Inconcubarum signa bella divarum._
Le Diable, instruit de ces choses, eut envie de jouer un tour à Dunstan. C'est pourquoi, tout en se curant les dents et en rognant ses ongles, il avisa aux moyens qu'il devait mettre en usage pour duper le saint orfévre. Son esprit lui fournit bientôt ce qu'il cherchait.--Bon homme, s'écria-t-il en riant, je te prépare de la besogne et du fil à retordre.
En achevant ces mots, le Diable prit une figure humaine, se présenta à la lucarne de la cellule où travaillait Dunstan, et le pria de lui faire quelque ouvrage de forge, que l'histoire ne désigne pas. Dunstan alluma aussitôt ses fourneaux, et mit ses tenailles au feu.
Pendant qu'il soufflait son charbon, le Diable prit diverses autres formes, et vint lui demander une multitude de choses, qui s'embrouillèrent tellement dans la mémoire du saint, qu'il ne savait plus par où commencer. Cependant tous ces ouvrages qu'on venait de lui commander pressaient extraordinairement; il les fallait dans la journée, et il était impossible de les faire en un mois.
Le Diable, en s'adressant tant de fois à la lucarne de Dunstan, en lui commandant tant de choses, en l'interrompant si souvent, n'avait que le désir de le mettre un peu en colère; après quoi, il se serait retiré content; mais il n'eut pas cette satisfaction, car on dit que Dunstan conserva toujours le plus grand flegme.
Après plusieurs autres métamorphoses, le Diable parut à la lucarne sous les traits d'un vieillard édenté, ridé, encapuchonné, avec de petits yeux rouges, une grande bouche, et une langue infatigable. La couleur de son nez était celle d'une écrevisse qui a passé par le feu. Sa barbe était blanche comme la laine. Il s'appuyait sur un bâton, et portait une bosse sur le dos. Il importuna long-temps le saint, en toussant à ses oreilles, et en lui contant des gaudrioles et de vieilles niaiseries. Enfin, il se retira en lui donnant de l'ouvrage.
Un instant après, nouveau déguisement: le Diable revient sous la forme d'un beau jeune homme; il disait des douceurs, avait une jolie bouche, mais un peu lascive, des yeux brillans, mais un peu fripons, les cheveux bien frisés, les oreilles parées de bijoux; en un mot, c'était un second Pâris. Il apportait encore de la besogne; mais, voyant que Dunstan le regardait de travers[240], qu'il tirait vigoureusement ses soufflets, et qu'il chauffait toujours ses tenailles sans rien répondre, le jeune homme s'éloigna.
[240] _Dunstanus oculo contuetur obliquo._
Dunstan commençait à soupçonner quelque supercherie, et à croire que la même tête pouvait bien s'être coiffée de tous les bonnets qu'il venait de voir. Or, le Diable est seul capable d'opérer toutes ces métamorphoses... Le saint orfévre s'aperçut donc qu'il avait affaire avec le Diable, et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau de contrebande qu'il avait prise.
En ce moment il vit entrer dans sa cellule une jeune fille extrêmement belle. Sa démarche était dégagée. Elle montrait à découvert une gorge blanche comme la neige, dont l'éclat était encore relevé par deux boutons de rose. Un peigne de grand prix retenait ses cheveux galamment disposés. Le Diable avait pris cette belle figure, ces lèvres fraîches, ces yeux séducteurs, pour éveiller au moins dans le coeur de Dunstan une flamme amoureuse.
Mais Dunstan était préparé à bien soutenir l'attaque. Ses tenailles étaient brûlantes et rouges comme le feu; il les saisit d'un tour de main, s'élance sur l'ennemi; et, malgré toute sa beauté, il prend impitoyablement la jeune fille par le nez...
Le Diable, se sentant brûlé et serré d'un poignet vigoureux, pousse un grand cri, cherche à battre en retraite, mais en vain: aucune force humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles de Dunstan. Il reprend sa figure infernale, appelle tous les Diables à son secours, agite ses cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, de ses cris, et se met sur les dents, sans avoir rien fait qui vaille. Cependant Dunstan, qui le tient sous sa main, le fustige impitoyablement, en poussant de pieux éclats de rire[241]... Enfin le malheureux capitule. On lui permet de regagner ses pénates... Il fuit couvert de honte, avec la désolante idée qu'il va se voir en butte aux brocards des autres démons[242].
[241] _Pio risu vinctum flagellans._
[242] _Angelini Gazæi pia hilaria, ex vitâ Sti. Dunstani_, cap. 8.
Le père Angelin de Gaza termine ce conte, par cette apostrophe:
Triomphez, brave Dunstan! Vous avez pris le nez du Diable: Triomphez, brave Dunstan! Honneur durable A votre talent!...
CHAPITRE XXII.
DES DÉMONS QUI ONT CITÉ L'ÉCRITURE SAINTE, ETC.
_Virtutem doctrina paret, natura ne donet._
OVIDE.
La sagesse adoucit un naturel brutal: Celui qui sait le bien ne fait pas toujours mal.
Plusieurs démons ont cité les saintes écritures, et quelques-uns ont récité les prières de l'église. Nous rapporterons peu de ces histoires, pour ne pas tomber dans des détails qui paraîtraient impies aux dévots. On verra du moins que le Diable connaît les bonnes choses, contre l'avis des théologiens, qui l'accusent de ne savoir que le mal...
--Lorsque saint Bernard prêchait la croisade dans le Brabant, une jeune fille de Nivelle fit voeu de virginité, et se rendit aussi remarquable par sa vertu, qu'elle l'était par la beauté de sa figure. Le Diable, la trouvant à son gré, en devint amoureux. Il se présenta devant elle, sous les traits d'un jeune homme bien fait et galamment vêtu; il lui fit avec esprit une déclaration d'amour, lui donna des bijoux précieux, et loua adroitement les plaisirs de la fécondité, en ravalant la triste inutilité des vierges. C'étaient ses expressions.
La jeune fille reçut les présens, écouta les discours, et répondit que, malgré tout, elle ne voulait pas se marier, parce qu'elle préférait un amour divin à un amour charnel[243]...
[243] _Christi amori nuptias carnales postpono et contemno._
Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en oeuvre pour séduire la jeune fille. Celle-ci, pressée de se rendre, voulut avant tout connaître le bel amoureux, et lui dit:--Mon bon seigneur, dites-moi d'abord qui vous êtes, d'où vous venez, et pourquoi vous avez un si grand désir de _copuler_ avec moi[244]? Le démon, forcé de répondre, fut assez franc pour ne pas dissimuler son nom; et, quoiqu'il dût après cela s'attendre à un mauvais accueil, il confessa ingénument qu'il était le Diable...
[244] _Bone Domine, quis vel undè estis, quòd tanto mihi desiderio copulari affectatis?_
La jeune vierge, plus surprise qu'effrayée, répliqua aussitôt:--Mais, si tu es un esprit, pourquoi recherches-tu des plaisirs charnels, que les esprits ne peuvent goûter?--Ne t'occupe point de ces subtilités, reprit le démon; consens seulement à ce que je te demande?--Non pas, répondit la jeune fille de Nivelle, en se ravisant... Et au même instant, elle mit le démon en fuite par un signe de croix; puis elle s'en alla à confesse...
Le démon ne l'abandonna pas pour cela. Il la suivit comme auparavant, mais à une distance plus respectueuse; il ne lui parla plus que de loin; et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, il lui fit quelques tours d'espiègle, pour s'en amuser au moins de quelque manière. Par exemple, il mit souvent des choses indécentes dans son assiette; il répandait des vases de nuit et des pots pleins d'immondices sur les personnes qui venaient la voir; il révélait les péchés les plus cachés des assistans; et tout cela, sans être vu que de son amante, dont il ne cherchait plus à gagner le coeur; de façon qu'il passa bientôt pour un démon redoutable.
Un jour qu'il était avec sa maîtresse dans une certaine maison, quelqu'un lui demanda s'il savait _l'Oraison dominicale_. Il répondit qu'oui. On le pria de la réciter. Il le fit de cette sorte:--«Notre père, qui êtes dans les cieux, que votre nom soit glorifié, que votre volonté soit faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour, et délivrez-nous du mal[245].»
[245] _Pater noster, qui es in coelis, nomen tuum... fiat voluntas tua in terrâ, panem nostrum quotidianum da nobis hodiè, sed libera nos à malo..._
On le pria ensuite de réciter la _Salutation angélique_; il répondit qu'il la savait, aussi-bien que le _Pater_, mais qu'il ne pouvait la dire. On lui demanda alors pourquoi il était enroué? Il répliqua que le feu qui le brûlait intérieurement en était la cause.
La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, toutes les fois qu'il lui apparaissait, son démon ne se montrait que par-devant. Elle voulut savoir pourquoi il se tenait toujours dans les coins, pourquoi il ne sortait qu'à reculons, et pourquoi il semblait si fort redouter de laisser voir son derrière.--Parce que je n'ai point de postérieur, répondit-il, et que tous ceux de mon espèce, lorsqu'ils prennent la forme d'un homme, sont obligés de se contenter d'un corps parfait par-devant, mais sans dos, ni fesses, ni épaules.
Tout cela était surprenant; mais ses révélations n'étaient pas moins singulières. Un homme du voisinage, qui avait commis de grands péchés, et qui n'osait aller voir ce démon, de peur qu'il ne découvrît ses turpitudes, se confessa à un prêtre, dans l'espoir d'imposer silence au Diable par la confession; mais il s'approcha du tribunal de la pénitence, sans avoir renoncé dans son coeur à ses habitudes vicieuses; aussi, dès qu'il parut devant le démon:--Ah! c'est toi, notre ami, lui cria l'esprit malin, viens çà... Tu t'es si bien confessé, que je vais répéter tout ce que tu as dit... Il le fit, comme il le promettait, à la grande confusion de ce pauvre homme, qui fit un vrai retour sur lui-même, se confessa d'un coeur contrit, et revint immédiatement trouver le Diable, pour en obtenir sa justification.--Voici votre ami qui revient, dit quelqu'un à l'esprit.--Où est-il, demanda le démon?--C'est cet homme, à qui vous venez de reprocher des choses si honteuses.--Cet homme? Je ne l'ai jamais connu, et je n'ai point de reproches à lui faire... Ainsi on crut que le démon avait menti d'abord; et la confession sincère de cet homme lui attira une belle réparation d'honneur.
Dans la maison où ceci se passa, il y avait une dame qui, comme on dit, tenait sa fille sous ses ailes, veillant à la garde de sa virginité, et la réservant à un époux déjà choisi.--Ne te donne pas tant de peine à veiller sur ta fille, lui dit le Diable, car elle n'est plus vierge. Demande-le à Pétronille. (Cette Pétronille était une vieille duègne, qui avait favorisé certaines amours secrètes de la jeune fille.) La mère indignée repoussa sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de suite à confesse, et de revenir aussitôt obliger le démon à se rétracter. Effectivement, l'esprit malin, la voyant purifiée, n'osa plus en dire de mal; et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait accusée précédemment, il répondit:--Je n'ai rien à reprocher à cette jeune fille; elle est pudique et chaste, et je n'en puis dire que du bien... C'est ainsi qu'elle dut à la confession l'avantage de ne point passer pour fornicatrice, et de rentrer dans les bonnes grâces de sa mère. C'est aussi tout ce qu'on sait du démon qui fréquenta la jeune vierge de Nivelle[246].
[246] _Cæsarii Heisterbach_, lib. III. _Miracul. de confess._ cap. 6.
--Un pauvre homme parut devant le tribunal de Dieu, chargé d'un grand nombre de péchés qu'il n'avait pas dits à confesse. Satan arriva bientôt et dit:--J'ai des droits sur cet homme; qu'on se hâte de me l'adjuger.--Quels sont ces droits, demanda-t-on?--Il y a trente ans qu'il s'est donné à moi, répondit le Diable; et depuis ce temps il m'a toujours servi avec constance... Dieu permit alors au pécheur d'exposer ses moyens de défense; mais le pécheur n'eut rien à répliquer.
Le Diable dit alors:--Si cet homme a fait quelque bonne oeuvre, il en a tant fait de mauvaises, qu'il est impossible de contester un instant sur mes réclamations... Et le pécheur garda encore le silence. Mais le Seigneur, considérant son trouble, et ne voulant pas le condamner si vite, lui accorda un délai de huit jours pour préparer sa défense, et comparaître alors en jugement définitif[247].
[247] _Dominus, nolens contrà eum citò proferre sententiam, eidem terminum concessit octo dierum, ut octavâ, coram se compareret, et de his omnibus rationem redderet..._
Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra dans son chemin une dame, qui lui dit:--Rassure-toi, je me charge de plaider vertement ta cause à la prochaine séance.--Qui êtes-vous, demanda-t-il?--Je suis _la Vérité_... Un peu plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui promit de seconder la première, et de le bien défendre contre Satan. Cette dame lui apprit qu'elle était _la Justice_.
Le pécheur, qui s'attendait à être condamné par _la Vérité_ et _la Justice_, reprit quelque espérance, quand il se vit sûr de leur protection; et il attendit le huitième jour. Alors il comparut de nouveau devant son juge, et le démon fit l'exposé de ses droits. _La Vérité_ prouva, dans son discours, que la mort du Sauveur avait brisé le pouvoir du Diable, et qu'une âme chrétienne devait entrer au ciel. _La Justice_ ajouta:--Si l'accusé a servi le Diable pendant trente ans, on doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgré lui. L'esprit malin s'était emparé de son corps, et nous savons qu'il n'obéissait qu'en murmurant à ce mauvais maître... C'est donc Satan qui est coupable de s'être posté dans le corps d'un chrétien, et d'en avoir fait son esclave! On n'est responsable que de ce qu'on fait librement.
Le Diable s'écria:--Il avait son ange gardien, qui lui conseillait de bien faire. C'était à lui de suivre les bons conseils, s'il avait de bonnes intentions. Vous savez qu'il est écrit: _Chacun sera jugé selon ses oeuvres_[248]; et, je le répète, cet homme a fait tant de mal, qu'on ne se rappelle pas quel bien il a pu faire... Personne ne se présenta pour réfuter cette objection du Diable. Alors le Seigneur dit:--Qu'on apporte une balance, et qu'on pèse les bonnes et les mauvaises actions de cet homme. L'ordre du souverain juge s'exécuta à l'instant. _La Vérité_ et _la Justice_ dirent au pécheur:--Vous n'avez plus d'espoir que dans la mère de miséricorde, qui est assise auprès de Dieu. Invoquez-la de tout votre coeur; elle viendra à votre secours. Le pauvre homme fit sincèrement ce qu'on lui conseillait; et la sainte Vierge mit sa main sur le bassin de la balance, où étaient en petit nombre les bonnes actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se cramponna au bassin des péchés, et chercha à l'entraîner par tout le poids de son corps. Mais la main de Marie fut plus forte que toute la personne du Diable. Elle sauva ce pauvre pécheur, et Satan fut obligé de se retirer les mains vides[249].
[248] St. Paul, épit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, chap. 22.
[249] _Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum à Claud. à Rotâ._ Leg. 114.
--Le Diable rencontra un jour saint Bernard. Comme ils se connaissaient passablement, ils lièrent conversation et firent un bout de chemin ensemble. Après avoir jasé sur divers sujets, le Diable se vanta de savoir _sept versets des psaumes_, qui avaient une vertu si salutaire, qu'en les récitant tous les jours, on était sûr d'aller en paradis, sans se mettre en peine de le mériter autrement.
Saint Bernard, séduit par les heureux effets que promettait cette recette, fut curieux de connaître les sept versets sanctifians. Le Diable, qu'on accuse de chercher sans relâche à damner les hommes, voulait pourtant bien sauver saint Bernard; mais il exigeait un petit salaire; et, comme l'homme de Dieu prétendait ne rien donner, le Diable s'obstinait à garder sa recette. Malheureusement Bernard en savait plus long que lui.--Je t'attraperai bien, lui dit-il; car je réciterai tous les jours le psautier, et par conséquent tes sept versets... Le Diable, admirant la finesse de saint Bernard, lui révéla alors son secret, pour lui éviter l'ennui de réciter les cent cinquante psaumes tous les jours de sa vie[250].--
[250] _Érasme, Éloge de la folie_ (après quelques légendes apocryphes; comme elles le sont toutes). _Folies des dévots._--Dans une édition hollandaise de la folie d'Érasme, on admire une caricature d'Holben, sur cette entrevue de S. Bernard avec le Diable. Le saint est vêtu en moine; son air est assuré; il tient le livre des psaumes. Le Diable a de longues cornes torses, des yeux ronds, un bec d'aigle, un corps composé de plusieurs parties incohérentes, moitié oiseau, moitié animal, une queue retroussée, des jambes d'autruche, avec le pied fourchu; ses bras sont grêles et armés de longues griffes; il indique avec ses ergots les endroits du psautier, qui mènent en paradis; en général, il a la mine importante d'un maître d'école, et tout l'air d'un bon homme.
On rapportera ces versets, pour ceux qui seraient curieux d'en profiter. Ils sont ici au nombre de huit, parce que saint Bernard a voulu ajouter le sien à ceux du Diable; mais, en ces sortes de choses, un petit supplément ne gâte rien.
OCTO VERSUS SANCTI BERNARDI[251].
[251] _Dicti aliquoties, sed ignarè, versus sancti Bernardini._
_Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte; ne quandò dicat inimicus meus: prævalui adversùs eum._ (Psalm. 12).
_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum: redemisti me, Domine Deus veritatis._ (Psalm. 50).
_Locutus sum in linguâ meâ: notum fac mihi, Domine, finem meum._ (Psalm. 38).
_Et numerum dierum meorum quis est? Ut sciam quid desit mihi._ (Psalm. 38).
_Fac mecum signum in bonum, ut videant qui oderunt me et confundantur; quoniam tu, Domine, adjuvisti me, et consolatus es me._ (Psalm. 85).
_Diripisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis, et nomen Domini invocabo._ (Psalm. 115).
_Periit fuga à me; et non est qui requirat animam meam._ (Psalm. 141).
--_Clamavi ad te, Domine; dixi: Tu es spes mea, portio mea in terra viventium._ (Psalm. 141).
Comme on ne veut point élever ici de cas de conscience, et que bien certainement plusieurs personnes seront tentées de gagner le ciel par la recette du Diable, on ajoutera que, malgré l'autorité des légendaires, ces sortes de prières ont été condamnées, et ceux qui en font usage excommuniés par plusieurs conciles[252]...
[252] Les personnes qui liront cet ouvrage le mettront peut-être dans le nombre des compilations, dont on accable maintenant le public; et bien des gens penseront que, pour faire ce livre, il n'a fallu que chercher, traduire et rassembler un certain nombre d'anecdotes choisies. Outre que les contes, recueillis dans ce volume, sont disséminés rarement dans les auteurs ecclésiastiques, parce que les théologiens ont mis un soin extrême à toujours mal parler du Diable, outre qu'on a été forcé de lire une multitude de livres insipides; plusieurs anecdotes, comme celle qu'on vient de voir, ont coûté plus de peine à l'auteur que la composition de cent pages imaginées. Il a fallu pour celle-ci consulter Érasme, et plusieurs légendes, afin d'avoir le trait entier. Après cela, on a été obligé de chercher ailleurs les versets du Diable, qui sont la partie piquante de l'anecdote, et que les légendaires, ni leurs copistes ne rapportent point. On a trouvé ces huit versets, dans un recueil d'oraisons latines, imprimé par Plantin. Mais les versets étaient enchaînés l'un à l'autre, sans indication. Il a donc fallu encore parcourir le psautier d'un bout à l'autre, pour pouvoir indiquer le psaume de chaque verset, et s'assurer qu'on ne trompait point la confiance du lecteur. L'auteur n'a point fait cette note pour donner du prix à son ouvrage, mais pour se consoler un peu d'un travail extrêmement pénible.
CHAPITRE XXIII.
LE MAGICIEN AMOUREUX.--CONTE NOIR.
_Nihil istac opus est arte ad hanc rem... Fide et taciturnitate..._
TÉRENCE.
Ne cherchez dans ceci ni sens, ni concordance, Lecteur, admirez tout, et croyez en silence.
Il y avait à Antioche, dans le troisième siècle, une jeune vierge, nommée Justine, qui était fille d'un prêtre des faux dieux. Dans la maison voisine demeurait un diacre de l'église, qui forma le pieux dessein de convertir Justine. Tous les soirs donc le diacre et la jeune fille se mettaient à leur fenêtre; et là, à force d'entendre la lecture du saint Évangile, Justine se décida à embrasser le christianisme.
Sa mère, l'ayant appris, courut au lit de son époux, lui annonça le changement qui s'opérait dans leur fille, et se coucha avec lui pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Pendant que le prêtre des idoles dormait paisiblement avec sa femme, un crucifix leur apparut, environné de plusieurs anges, et leur dit:--Venez à moi, je vous donnerai le royaume des cieux... Les époux, s'éveillant alors, reçurent le baptême aussi-bien que leur fille.
Cependant Justine était molestée depuis quelque temps par un certain Cyprien, magicien insigne, qu'il est important de faire connaître. Ce jeune homme avait été consacré au Diable, dans sa septième année, par ses parens qui étaient idolâtres; il avait été élevé dans la connaissance intime des secrets de la magie, et il opérait une foule de prodiges par les forces toutes-puissantes de cet art infernal. On l'avait vu plusieurs fois changer les dames en jumens, et faire une foule de miracles pareils, par ses charmes et ses prestiges.