Part 12
--L'ingénieux Apulée fut accusé de magie, parce que, pauvre et dénué de tout, il épousa une femme extrêmement riche; et qu'on attribuait cette bonne fortune à des charmes surnaturels. Le vrai de la chose, c'est qu'Apulée était jeune et bien fait, et la femme qu'il épousa vieille et laide. Quelques démonomanes regardèrent aussi les _métamorphoses de l'âne d'or_ comme un ouvrage inspiré par le Diable. On alla même jusqu'à dire que, lorsqu'il travaillait, Apulée obligeait sa femme, ou son démon, à lui tenir la chandelle. Quoi qu'il en soit, il y avait de la complaisance dans cette femme, ou dans ce démon.
--L'immortel Agrippa (Henri-Corneille), que ses plus grands ennemis ont regardé comme un prodige[220], et qui fut appelé avec raison le Trismegiste de son temps, ne pouvait passer pour un homme ordinaire dans le quinzième siècle. Aussi on débita qu'il devait tout son génie à un démon familier, qui l'accompagnait sous la figure d'un chien noir. Bénédiction! comme disait Philippe d'Alcrippe, quel digne et bon Diable, ou quel digne et bon chien!
[220] _Portentosum ingenium_, Paul Jove, dans ses Éloges. _Inter clarissima sui sæculi lumina_, Jacques Gohory, question 16. _Venerandum Dominum Agrippam, litterarum litteratorumque omnium miraculum, et amorem bonorum_, Ludwigius, Démonomagie, page 209; cités par G. Naudé, Apologie, chap. 15.
--Le fameux Cardan, à qui l'on accorde une vaste érudition, un esprit subtil, et même du génie, avait un démon familier; et il avoue lui-même, dans ses ouvrages[221], qu'il devait tous ses talens et ses plus heureuses idées à son démon. Or, si Cardan était quelquefois plus simple qu'un enfant, comme dit l'historien De Thou, souvent aussi il paraissait au-dessus de l'homme[222]. Tous nos anciens ne l'ont jugé qu'avec une admiration semblable; et, en faisant l'éloge de Cardan, ils ont fait la part de son démon familier.
[221] Dans le dialogue intitulé _Tétim_, et dans le traité _de Libris propriis_, Cardan confesse que son démon familier tient de la nature de Vénus, de celle de Saturne et de celle de Mercure, astrologiquement parlant.
[222] _Thuani histor._, lib. II.
--Jules César Scaliger, si célèbre par l'immense étendue de sa science, par l'originalité de son génie, par sa supériorité au-dessus des hommes de son siècle, avait également un démon familier, à qui il devait ses plus belles inspirations. Il lui rend lui-même cette justice, dans son Art poétique, livre III, chapitre 26.
--L'abbé Fiard, qui se déchaîne si vertement contre le Diable, lui fait bien souvent plus d'honneur qu'il ne pense. Ce Mesmer, qui opéra, dans le dernier siècle, tant de guérisons surprenantes par le magnétisme, ou plutôt par l'empire qu'il sut prendre sur les imaginations, ce Mesmer qui ne fit que du bien, est mis, par l'abbé Fiard et par quelques autres théologiens de la même force, au nombre des suppôts de Satan. Quel que soit ce Diable, à qui Mesmer dut le bonheur d'être utile à l'humanité, nous ne lui devons que de la reconnaissance.
--Cagliostro est rangé pareillement dans le nombre des favoris de l'enfer, non pour ses fourberies et ses intrigues, mais pour les cures miraculeuses qu'il opéra à Strasbourg, et pour le peu de bienfaits qu'il eut l'adresse de répandre dans ses voyages; bienfaits et miracles, qui ne pouvaient être que l'ouvrage du Diable, comme le prouve judicieusement l'abbé Fiard[223].
[223] _Voyez_ la France trompée par les magiciens et démonolâtres du 18e siècle.
--Quelques démonomanes ont voulu mettre aussi le philosophe Averroès au nombre des magiciens, et lui donner un démon familier. La complaisance de ces messieurs fait honneur au Diable[224]. Mais malheureusement pour le respect que nous devons à leur autorité, Averroès était un épicurien, qui, quoique mahométan pour la forme, ne tenait dans le coeur à aucune religion révélée, et ne croyait pas à l'existence des démons[225].
[224] Averroès, médecin arabe, et le plus grand philosophe de sa nation, naquit à Cordoue, dans le douzième siècle. Il s'acquit une si grande réputation de justice, de vertu et de sagesse, que le roi de Maroc le fit juge de toute la Mauritanie. Il traduisit Aristote en arabe, et composa plusieurs ouvrages sur la philosophie et sur la médecine.
[225] _Magiam dæmoniacam pleno ore negarunt Averroes et alii epicurei, qui, una cum saducæis, dæmones esse negarunt._ Torreblanca, Délits magiques, liv. II, chap. 5.
--Chicus OEsculanus, qui avança cette hérésie, _que la lune est un globe habitable comme le nôtre_, avait un démon familier, nommé Floron, de l'ordre des chérubins damnés, qui lui souffla la susdite hérésie et l'aida dans ses travaux.
--Le système de Copernic, que tous les peuples instruits ont adopté, fut condamné, quand il parut, par l'inquisition de Rome, comme une impiété et comme une oeuvre du Diable.
--Jean Faust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, fut aussi regardé comme hérétique et magicien, en plein commerce avec les démons. On fit des livres sur les merveilles qu'il opéra par ses prestiges, et quelques bons esprits de son siècle l'accusèrent d'avoir fait écrire par le Diable les premières Bibles qu'il imprima. Nos ancêtres faisaient bien peu d'honneur à l'esprit humain, puisqu'ils le croyaient incapable de rien inventer, sans le secours du Diable. Si quelqu'un s'amusait à en faire la recherche, il trouverait probablement toutes les anciennes découvertes qui ont pu causer quelque surprise, attribuées aux habitans de l'empire infernal[226].
[226] Il y a, par exemple, certaines inventions, dont nous ne pouvons nous attribuer l'honneur. Telles sont les poêles à frire, les broches à embrocher, les grils, les marmites, les chaudières, les fourches, les ponts, les disciplines, et autres objets de même acabit, qui sont en usage dans les enfers, depuis que les enfers sont sur pied.
--Roger Bacon parut dans le treizième siècle. C'était un cordelier anglais. Il fut mis en prison comme magicien damnable, parce qu'il étudiait les mathématiques et les autres sciences naturelles. La beauté de son esprit le fit surnommer _le docteur admirable_. On dit qu'il inventa la poudre. Il était versé dans les beaux-arts, et surpassait tous les moines ses confrères, par l'étendue de ses connaissances et par la subtilité de son esprit. C'est pourquoi on publia qu'il devait sa supériorité aux démons, avec qui il commerçait nuit et jour.
--Pierre d'Apone, l'un des plus célèbres médecins du treizième siècle, se faisait servir par les Diables. Il acquit la connaissance des sept arts libéraux, en quelques leçons que lui donnèrent sept démons familiers. Malheureusement encore pour cette belle histoire, Pierre d'Apone ne croyait pas aux démons.
--Dans des circonstances désespérées, une jeune fille, l'immortelle Jeanne d'Arc, ranima le courage des guerriers français, releva notre gloire ternie, nous sauva de l'esclavage... Elle avait fait des prodiges: on l'accusa d'être sorcière, de commercer avec les démons; et ce fut sous ce prétexte ridicule que la Pucelle fut indignement brûlée, à la honte de Charles VII et des Anglais[227].
[227] Voyez l'_Histoire de Jeanne-d'Arc, par M. Lebrun de Charmettes; et l'Histoire de la Magie en France, par M. Jules Garinet_.
--Les Templiers furent exterminés comme adorateurs du Diable, avec qui ils commerçaient secrètement, parce que, dans les deux cents ans que leur ordre exista, ils s'étaient couverts de lauriers, et surtout parce qu'ils avaient amassé de grandes richesses. Aussi eut-on bien soin de confisquer leurs biens... Combien d'autres furent traités comme les Templiers et la Pucelle d'Orléans!...
--Le Diable n'est point, aux yeux des bons montagnards de la Suisse, un ennemi malfaisant, ingénieux pour le mal, comme nous le représentent certains hommes _éclairés_ de l'Europe. Il est même assez bonne personne; et on lui fait honneur de plusieurs chefs-d'oeuvre qui étonnent l'esprit humain.
Après que l'on a suivi pendant quelque temps la route suspendue qui parcourt la vallée de Schellenen, on arrive à cette oeuvre de Satan, que l'on appelle _le Pont-du-Diable_. Cette construction surprenante est moins merveilleuse encore que le site où elle est placée. Le pont est jeté entre deux montagnes élevées, au-dessus d'un torrent furieux, dont les eaux tombent par cascades sur des rocs brisés, et remplissent l'air de leur fracas et de leur écume[228].--On ne doit pourtant pas s'étonner excessivement de la hardiesse de cet édifice: Denis le chartreux dit que le Diable est grand architecte; Milton ajoute qu'il excelle à bâtir les ponts[229]; et l'abbé Fiard dit qu'il est habile, plein de force et de génie, et grand physicien[230].
[228] Nouveau voyage en Suisse, d'Hélène Maria Williams, tome 1er, chap. 2.
[229] On sait que Satan a bâti un pont, par lequel on communique de l'enfer à la terre. (_Paradis perdu._)
[230] La France trompée par les magiciens et démonolâtres du 18e siècle.
--L'Angleterre et l'Écosse étaient autrefois séparées par une grande et fameuse muraille, dont quelques débris ont été jusqu'à ce jour respectés par le temps. Le ciment en est si fort, et les pierres si bien jointes, que les habitans laissent au Diable l'honneur de cette construction; et on ne l'appelle pas autrement que _la muraille du Diable_.
--Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature des ouvrages des démons. Il nous suffit de prouver qu'on leur a attribué de grandes choses et accordé de grands talens. Quant aux hommes qui ont dû leur mérite au Diable, le nombre en est immense; et on n'a cité que quelques-uns des plus connus. Qu'on lise un très-succulent et très-docte ouvrage de notre temps: _les Précurseurs de l'antéchrist_; qu'on s'endorme encore avec _les Superstitions et Démonolâtrie des philosophes_, etc., imprimés chez Rusand, à Lyon; on apprendra que tous les grands hommes du dernier siècle, tels que Voltaire, Diderot, Holbach, et autres impies, n'étaient purement et simplement que des démons, envoyés par l'enfer pour préparer la venue de l'antéchrist, dont l'heure est proche. Ceux qui ont hanté Voltaire ne se doutaient peut-être pas qu'ils commerçaient avec le Diable. Mais c'est comme cela; et maintenant encore, il y a en France bon nombre de démons, qui y font des choses que la décence et la morale empêchent de nommer.
CHAPITRE XX.
DES AMOURS DES DÉMONS AVEC LES MORTELS.
_Quem non mille feræ, quem non Stheneleius hostis Non potuit Juno vincere vincit amor._
OVIDE.
Un monstre, que l'amour soumet à son empire, Sent amollir son coeur et fait tout pour séduire. Ne nous dites donc pas qu'un démon _l'autre jour_, Étrangla son amante, en lui faisant sa cour.
Dans la mythologie ancienne, les dieux fréquentaient amoureusement les mortelles; et quelques héros furent admis à la couche des déesses. La mythologie moderne, qui considère l'amour, et souvent même les plaisirs conjugaux, comme des péchés damnables, a laissé aux démons les séductions amoureuses et les aventures galantes des anciens dieux.
Wierius et les autres démonomanes, qui voient dans Jupiter, dans Vulcain, dans Mercure, dans Apollon, et dans les autres divinités du paganisme, autant de compagnons de Satan, disent fort sérieusement que Pan est et a toujours été le prince des démons incubes, ou qui couchent avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse des démons succubes, ou qui couchent avec les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens admettra, avec une pieuse soumission, que les démons se sont bien sûrement montrés parmi les hommes. Mais il se figurera difficilement l'accouplement d'un esprit avec un être corporel; car on sait que, quand le Diable prend un corps, ce corps est toujours composé d'air et de fumée, qui s'évanouit _ordinairement_ au premier signe de croix. Nous ne rapporterons point les dégoûtantes idées des démonomanes à ce sujet; nous ne dirons point que le Diable prend d'abord le sexe féminin, pour surprendre dans un homme ce qui peut féconder une femme; et qu'il s'en sert ensuite, pour parvenir à ses fins avec les dames, etc. Nous observerons seulement qu'on ne donne aucun sexe aux démons, et qu'ils peuvent, selon l'occasion, prendre celui qui leur plaît, quoique les sujets de Pan se présentent plus souvent aux femmes, et que les démons soumis à Lilith séduisent plus particulièrement les hommes. Voici donc quelques contes sur les aventures amoureuses des démons, avant d'en venir aux histoires très-véridiques et très-merveilleuses.
--Dans un certain monastère de filles, on remarquait une jeune religieuse, aussi distinguée par la sainteté de sa vie, que par le soin qu'elle prenait de sa virginité. Comme elle était belle, un démon en devint amoureux. Il se travestit donc en jeune homme, pénétra tous les soirs dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta fleurette en galant qui sait son métier. Il lui donna de grands éloges, sur la pieuse constance qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur la sainteté angélique de sa vie, sur ses vertus, et sur sa beauté plus qu'humaine. La jeune religieuse reçut avec un secret plaisir tous ces complimens; elle s'habitua à voir l'amoureux sans en rien dire à ses soeurs; si bien qu'à la fin les actions succédèrent aux paroles: elle céda aux propositions de son amant infernal, et succomba avec lui.
Quelque temps après l'amoureux, ayant obtenu tout ce qu'il désirait, se retira, comme ils font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse, percée d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la perte de ses plaisirs; bientôt elle réfléchit sur son crime, et se mit à pleurer sa virginité perdue... Cependant elle sentait encore fréquemment de violentes tentations charnelles, qui lui ôtaient le repos. C'est pourquoi elle eut recours à la prière, et se décida à la pénitence la plus sévère.
Malheureusement elle était devenue grosse. Sa taille commença à s'arrondir: elle sentit qu'elle portait dans son sein un témoin innocent de son crime. Elle fit alors des prières si ferventes, elle se frappa la poitrine avec tant de repentir, que le ciel eut pitié de sa douleur: le fruit qu'elle portait dans son sein s'évanouit; son ventre diminua peu à peu; et elle n'eut pas la douleur de perdre sa réputation, et de porter jusqu'au bout un fruit _criminel_. Elle avait fait voeu de mener une vie austère, si elle obtenait cette faveur du ciel: elle se mit à jeûner au pain et à l'eau. Elle récita dès lors, trois fois par jour, les cent cinquante psaumes de David, la première fois ventre à terre, la seconde fois à genoux, la troisième debout sur ses pieds. Enfin elle devint une autre Madeleine[231].
[231] _Mathæi Tympii præmia virtut. christian. pænitentiæ, 28. post. Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi._
--On a déjà vu qu'une jeune religieuse fut possédée du Diable, pour avoir mangé une laitue sans dire son _benedicite_. Il est probable que ce mot est terrible aux démons.
Une nonne était si véhémentement tracassée par le Diable, qu'elle excitait la pitié de toutes les soeurs. Ce n'était point de ces espiégleries qui ne font qu'exercer la foi et la patience, c'étaient des tourmens insupportables: l'esprit immonde se jetait impudemment sur le lit de la pauvre nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait toutes sortes de violences. On avait inutilement consulté les experts; tous les remèdes spirituels étaient sans effet; et les prières, les confessions, les signes de croix ne dérangeaient pas le moins du monde le démon obstiné. La religieuse s'adressa enfin à un pieux personnage, qui lui donna ce conseil:--Quand le Diable voudra s'approcher de vous, dites le _benedicite_, vous serez débarrassée, à coup sûr. La soeur suivit cette ordonnance; et véritablement le Diable fut obligé de reculer. On dit même qu'il n'osa plus y revenir[232].
[232] _Cæsarii Heisterbach. miracul._, liv. V. chap. 46.
--Un prêtre de Bonn, nommé Arnold, qui vivait au douzième siècle, avait une fille extrêmement belle. Il veillait sur elle avec le plus grand soin, à cause des chanoines de Bonn qui en étaient amoureux; et toutes les fois qu'il sortait, il l'enfermait seule dans une petite chambre. Un jour qu'elle était enfermée de la sorte, le Diable l'alla trouver sous la figure d'un beau jeune homme, et se mit à lui faire l'amour. La jeune fille, qui était dans l'âge où le coeur parle avec force, se laissa bientôt séduire, et accorda à l'amoureux démon tout ce qu'il désirait. Il fut constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas désormais de venir passer toutes les nuits avec sa belle amie. Enfin elle devint grosse, et d'une manière si visible, que force lui fut de l'avouer à son père; ce qu'elle fit en pleurant à chaudes larmes. Le prêtre, attendri et affligé, n'eut pas de peine à découvrir que sa fille avait été trompée par un démon incube. C'est pourquoi il l'envoya bien vite de l'autre côté du Rhin, pour cacher sa honte, et la soustraire aux recherches de l'amant infernal. Le lendemain du départ de la jeune fille, le démon arriva à la maison du prêtre; et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et se trouver partout en un instant, il fut bien surpris de ne plus revoir sa belle.--Mauvais prêtre, dit-il au père, pourquoi m'as-tu enlevé ma femme?... En disant cela, il donna au prêtre un bon coup de poing dans l'estomac, duquel coup de poing le prêtre mourut au bout de trois jours. On ne sait pas ce que devint le reste de cette histoire édifiante[233].
[233] _Cæsarii Heisterb. Miracul._, lib. III, cap. 8.
--Un pieux personnage, nommé Victorin, qui devint par la suite évêque de Pettaw, dans le duché de Stirie[234], s'étant retiré dans le désert, y fut visité par une belle dame. Malheureusement cette dame était d'une grande lubricité. Elle s'insinua avec tant d'adresse dans le coeur de Victorin, qu'elle s'en fit aimer, et que le solitaire succomba à la tentation. Après que la faute fut commise, Victorin fit un retour sur lui-même, et accabla sa complice des plus amers reproches. Celle-ci se retira dès lors, et alla chercher ailleurs des amans d'une conscience moins timorée.
[234] C'est du moins ce que dit S. Jérôme; Mathieu Tympius prétend qu'il fut évêque d'Amiterne, près d'Aquila.
En réfléchissant aux séductions qui avaient précédé sa chute, Victorin reconnut bien vite qu'il n'avait pas eu affaire avec une femme, et qu'il venait de pécher avec le Diable... C'est pourquoi, désespéré d'avoir commis le péché de fornication avec un démon déguisé, il lia fortement ses deux mains ensemble, se décida à brouter l'herbe, et à ne boire que de l'eau de fontaine. Il vécut pendant trois ans dans ces austérités; après quoi, il fut élevé à l'épiscopat, et souffrit le martyre sous _Nerva le persécuteur_[235].
[235] _Mathæi Tympii præmia virtut. Christian. pænitentiæ, 27 post Eusebii_, lib. III, cap. 22.
--Nicolas Remi raconte l'histoire d'un paysan qui caressa une diablesse, laquelle diablesse tua le fils de son amant. Hector de Boëce fait l'histoire d'une jeune Écossaise, qui accoucha d'un monstre épouvantable, grosse qu'elle était du fait du Diable. Delancre parle de plusieurs démons, qui furent assez impolis pour tuer leurs bien-aimées, en leur contant des fleurettes à coups de poing. Cæsarius d'Heisterbach dit aussi la même chose dans plusieurs endroits, et il assure dans son IIIe livre des Miracles illustres, qu'une jeune fille, engrossée par le Diable, enfanta bon nombre de petits vers, non par la voie naturelle, mais par la bouche, et par la partie destinée aux déjections excrémentales.
On sent bien que tous ces contes ne méritent pas la moindre confiance. Les démons, quoique déchus, sont toujours des anges, qui n'ont point assez de bassesse pour faire de vilaines choses. On doit donc rejeter comme apocryphes toutes ces fables de monstres, dont on attribue à Satan la honteuse paternité. On doit refuser de croire aussi à ces chroniques qui nous disent que le Diable étrangle les femmes dont il abuse, et qu'il les caresse quelquefois sous des figures de chat, de bouc, d'ours, d'âne, d'oie, de chien, de serpent, de lévrier, etc. Quant aux histoires suivantes, c'est autre chose; et on peut les croire, pour peu qu'on ait de foi à occuper.
--Le fameux Zoroastre, prince et législateur des Bactriens, et fondateur d'une des plus anciennes religions, était fils du Diable et de la femme de Noé. Suidas prétend qu'il fut tué par la foudre; et ceux qui le confondent avec Cham, disent qu'il fut emporté par son père, après avoir vécu douze cents ans en grande réputation de sagesse. Il est vrai qu'il avait eu le temps de l'acquérir pendant une si longue vie.
--Celui qui éleva la ville de Rome, le fameux Romulus, était enfant du Diable, selon la plupart des démonomanes. Après qu'il eut bien établi son empire, un jour qu'il faisait la revue de son armée, il fut enlevé dans un tourbillon, à la vue de la multitude[236]; et Bodin observe que le Diable, à qui il devait le jour, l'emportait dans un autre royaume[237].
[236] Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Plutarque, _in Romulo_, etc.
[237] Bodin, Démonomanie, liv. III, chap. 1er, et dans la préface.
--Numa Pompilius, successeur de Romulus, fut également enfant du Diable, selon quelques-uns, et grand magicien selon tous les démonomanes. Comme il est naturel à chacun d'aimer les gens de son pays, Numa entretint toute sa vie un commerce amoureux avec un démon femelle, que les anciens nomment Égérie. Denys d'Halicarnasse, qui s'entendait assez bien à recueillir les découvertes des bonnes femmes, dit que Numa évoquait habilement les Diables. Ce qui est probable, vu qu'il était de la famille.
--Tanaquil, femme de Tarquin-l'Ancien, avait une belle esclave, qui se nommait Ocrisia. Vulcain en devint amoureux, selon les anciens, et l'engrossa. Elle accoucha d'un fils, qui se nomma Servius Tullius, et qui fut roi des Romains. Le Loyer, et d'autres écrivains aussi judicieux, prétendent théologiquement que l'amant d'Ocrisia venait de l'enfer, et que Servius était fils du Diable. Les cabalistes soutiennent, de leur côté, que ce prince fut fils d'un salamandre; et les incrédules de notre malheureux siècle diront sans doute qu'il était fils d'un homme. Quant à moi, je penche pour le Diable, par égard pour la vertu d'Ocrisia.
--L'empereur Auguste était aussi enfant du Diable. Delancre assure même, en homme qui aurait vu la chose, ou qui la tient de bonne part, que le démon, avec qui la mère d'Auguste fabriqua un grand homme, imprima de sa griffe un petit serpent sur le ventre de cette dame, pour sceller son oeuvre, et empêcher tout autre d'y mettre la main, avant la naissance de l'enfant.
--On dit encore que Simon-le-Magicien, le premier des hérétiques, et le plus habile homme à voler sans ailes en plein air, était enfant du Diable. Comme il n'y a là-dessus aucune autorité admissible, nous n'en dirons rien.
--Luther était fils de Satan par la génération, comme dit Georges l'apôtre, et tous ses sectateurs sont enfans du Diable par adoption; ce qu'il faut bien distinguer. En attendant que les réformés veuillent accepter ce père adoptif, à la mort de Luther une troupe de démons en deuil vint chercher le fils du roi de l'enfer, habillés en corbeaux et en oiseaux noirs. Ils assistèrent invisiblement aux funérailles, et Thyræus ajoute qu'ils emportèrent ensuite le défunt loin de ce monde, où il ne devait que passer.
--Le grand prophète Merlin, qui prédit avec tant de sagacité, comme on l'a su depuis, les orageuses destinées de l'Angleterre, et qui eut l'avantage de prophétiser le lendemain de sa naissance, était fils d'une religieuse et d'un démon incube. Merlin fit danser des montagnes, servit les amours d'Uterpen Dragon, et opéra une foule de merveilles. Galfridus et quelques autres disent qu'il fut emporté par le Diable, quand il n'eut plus que faire ici-bas.