Le diable peint par lui-même

Part 11

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Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans une autre vallée, plus misérable encore, où se trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons dévoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait autrefois le vautour de Prométhée. D'autres avaient des serpens autour du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer le coeur. Plusieurs étaient couchés sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un crapaud se disposait à avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en même temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car ce supplice est souvent rapporté dans les relations infernales des bons moines.

Au partir de là, on conduisit Agneïus ou Egneïus dans un troisième département. Là il vit une multitude de personnes de tout âge et de tout sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient à la fois les rigueurs de la gelée et les horreurs du feu. Ceux-là étaient si bien garnis de clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement trouvé à placer une tête d'épingle sur tout leur corps.

Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième vallée, qui était celle des pendus. Les uns l'étaient par les pieds, les autres par les mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les oreilles, d'autres par le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les parties que la pudeur empêche de nommer; et tous avec des chaînes de fer, au milieu des tourbillons enflammés.

On en voyait aussi quelques-uns qui étaient au croc, au-dessus d'un bon brasier bien ardent. D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin buvaient continuellement du plomb et des métaux fondus. Tous ces malheureux poussaient des cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva sur les bords d'un fleuve enflammé. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir. Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et à mesure qu'il avança, il trouva le pont plus large. En arrivant à l'autre bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le séjour des élus.

La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous ces exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte du Dieu de clémence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus _se purgea, dans le purgatoire_, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206].

[205] Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable jeu de mots est la propriété de Denis le chartreux.

[206] _Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 48.

--Un moine du neuvième siècle, nommé Vétin ou Guétin, fut conduit par un ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait admirables. Il vit, à sa grande surprise, des prélats et des prêtres fornicateurs, attachés à de grandes potences et brûlés à petit feu, avec les femmes qui avaient été leurs complices dans le péché. Il reconnut, dans des boîtes de plomb, des moines qui avaient été assez impies pour s'approprier l'argent de leur communauté. Il aperçut en purgatoire le grand empereur Charlemagne. Après avoir tout bien examiné, il demanda à l'ange quel était le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui répondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie. Vétin le répéta à ses confrères les moines, quand il les revit, et mourut en racontant les aventures de son voyage[207].

[207] _Sæcul. IV. Benedict._ part. I. _Visio Vetini seu Guetini._ Voyez _le Dictionnaire infernal_ aux mots _Enfer_, _Miracles_, _Visions_, etc.

--Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait après lui deux fils à peu près du même âge, Louis et Herman. Louis, qui était l'aîné et le plus religieux (puisqu'il mourut dans la première croisade), publia cet édit, après les funérailles de son père:--Si quelqu'un peut m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où se trouve maintenant l'âme de mon père, je lui donnerai une bonne ferme...

Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver son frère qui passait pour un clerc distingué, et qui avait exercé pendant quelque temps la nécromancie. Il chercha à le séduire par l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.--J'ai quelquefois évoqué le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que j'ai voulu; mais le métier de nécromancien devient trop dangereux, et il y a long-temps que j'y ai renoncé.

Cependant l'idée de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il appela le Diable, qui parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui voulait.--Je suis tout honteux de t'avoir abandonné depuis tant de temps, répondit le nécromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est l'âme du landgrave mon ancien maître?--Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la montrerai.--J'irais bien, répondit le clerc, mais je crains trop de n'en pas revenir.--Je te jure par le Très-Haut, et par ses décrets formidables, dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai sans méchef auprès du landgrave, et que je te ramènerai ici sans égratignure[208]...

[208] _Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, quià si fidei meæ te commiseris_, etc.

Le nécromancien, rassuré par un serment aussi solennel, monta sur les épaules du démon, qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer à la porte ce qui s'y passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. Il remarqua surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture d'un puits, qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle le fit trembler. Cependant le grand Diable cria au démon qui portait le clerc:--Que portes-tu là sur tes épaules; viens ici que je te décharge!--Non, répondit le démon; celui que je porte est un de nos amis; je lui ai juré par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal; et je lui ai promis que vous auriez la bonté de lui faire voir l'âme du landgrave son ancien maître, afin qu'à son retour dans le monde, il publie partout votre grande puissance.

Le grand Diable, plein de respect pour les sermens, ouvrit alors son puits, et sonna du cornet à bouquin[209], avec tant de vigueur et de force, que la foudre et les tremblemens de terre ne seraient qu'une musique fort douce en comparaison. En même temps, le puits vomit des torrens de soufre enflammé, et au bout d'une longue heure l'âme du landgrave, qui remontait du gouffre au milieu des tourbillons étincelans, montra sa tête au-dessus du trou, et dit au clerc:--Tu vois devant toi ce malheureux prince, qui fut autrefois ton maître, et qui voudrait maintenant n'être jamais né...

[209] _Buccinavit tam validè..._

Le clerc répondit:--Votre fils est curieux de savoir ce que vous faites ici, et s'il peut vous aider en quelque chose?--Tu sais où j'en suis, reprit l'âme du landgrave, je n'ai plus guère d'espérance; cependant, si mes fils veulent rendre aux églises certaines possessions que je te vais nommer, et qui m'appartenaient injustement, ils me soulageront bien. Le clerc répondit:--Seigneur, vos fils ne me croiront pas.--Je vais te dire un secret, répliqua le landgrave, qui n'est connu que de moi et de mes fils.

En même temps, il nomma les possessions qu'il fallait rendre, les églises à qui il fallait les restituer, et il donna le secret qui devait prouver la véracité du clerc.

Après cela, l'âme du landgrave rentra dans le gouffre, le puits se referma, et le nécromancien revint dans la Thuringe, monté sur son démon. Mais, à son retour de l'enfer, il était si défait et si pâle, qu'on avait peine à le reconnaître. Il raconta aux princes de Thuringe ce qu'il avait vu et entendu; et cependant il ne voulurent point consentir à restituer les possessions que leur père les priait de rendre aux églises. Seulement le landgrave Louis dit au clerc:--Je reconnais que tu as vu mon père et que tu ne me trompes point, aussi te vais-je donner la récompense que j'ai promise.--Gardez votre ferme pour vous, répondit le clerc; moi je vais songer à mon salut. En effet, il se fit moine de Cîteaux[210].

[210] Césarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cîteaux. _Miracles illustres_, liv. 1er, chap. 34.

--Voici encore une histoire bien véritable, dit le P. Angelin de Gaza; elle est rapportée par le savant Maillard. Un saint homme, étant allé aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres malades, il remarqua un prince infernal des mieux encornés[211]. Il était couché sur un matelas d'airain chauffé par le feu; son oreiller, qui était de fer rouge, se trouvait rempli de charbons enflammés en guise de plumes; sa couverture était _un tissu de soufre bouillant_. Il était entouré de démons à longues queues, qui lui apportaient des bouillons de poix fondue et bien chaude, et des clystères de même liqueur. On lui donnait aussi des fricassées de hiboux et de crapauds, dont il ne voulait point; et les médecins disaient que la maladie serait longue, quand on chassa le saint homme de l'infirmerie[212]...

[211] _Deque cornutissimis..._

[212] _Angelini Gazæi pia hilaria, post conciones quadr. Maillardi._

--Un soldat, nommé Tondal, fut conduit par un ange dans les enfers. Il vit et sentit les tourmens qu'on y éprouve; et son récit est d'autant plus digne de foi, qu'il parle d'après sa propre expérience: _experto crede Roberto_.

L'ange le conduisit dans un grand pays ténébreux, couvert de charbons ardens. Le ciel de ce pays était une immense plaque de fer brûlant, qui avait neuf pieds d'épaisseur. Il vit d'abord le supplice de plusieurs âmes, qu'on mettait dans des pots bien fermés, et qu'on faisait fondre comme du beurre.

Après cela, il arriva au pied d'une haute montagne, chargée de neige et de glaçons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s'y trouvaient passaient alternativement des bains chauds aux bains glacés, et sortaient de la neige pour entrer dans la chaudière enflammée. Les démons de cette montagne avaient des fourches de fer et des tridens rougis au feu, avec lesquels ils emportaient les âmes d'un lieu à l'autre.

Tondal vit ensuite une grande multitude de pécheurs et de pécheresses, plongés jusqu'au cou dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu plus loin, il se trouva devant une bête terrible, d'une grandeur extraordinaire. Cette bête se nommait _l'Acheron_[213]. Elle vomissait des flammes et puait considérablement. On entendait dans son ventre des cris et des hurlemens d'hommes et de femmes. L'ange, qui avait sans doute ordre de donner à Tondal une petite leçon, se retira à l'écart, sans que ce soldat s'en aperçût, et le laissa seul devant la bête. Aussitôt une meute de démons se précipita avidement sur Tondal, le saisit, et le jeta dans la gueule de la grosse bête, qui l'avala comme une lentille.

[213] _Quæ Achæron appellabatur..._

Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit dans le ventre de ce monstre. Il s'y trouva dans une compagnie extrêmement triste, composée d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, de lions, de serpens, et d'une foule d'autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement les âmes, et n'épargnèrent point le malheureux voyageur. Il y reçut encore le fouet, de la main des démons. Il y éprouva assez long-temps les horreurs d'un grand froid, la puanteur du soufre brûlé, ainsi que d'autres désagrémens, _dont le détail serait trop long_.

L'ange vint enfin le tirer de là, et lui dit:--Tu viens d'expier tes petites fautes d'habitude. Mais tu as autrefois volé une vache à un bon paysan, ton compère: la voilà cette vache. Tu vas la conduire de l'autre côté du lac qui est devant nous... Tondal vit en même-temps une vache indomptée à quelque pas de lui, et il se trouva sur le bord d'un étang bourbeux, qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser que sur un pont si étroit, qu'un homme en occupait toute la largeur avec ses deux pieds.

--Hélas! dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser, avec une vache, ce pont où je n'oserais me hasarder seul?--Il le faut, répliqua l'ange... Alors Tondal, après bien des peines, saisit la vache par les cornes, et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut obligé de la traîner; car lorsque la vache était debout, en disposition de faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se relevait, la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut donc qu'en tombant et se relevant tour à tour, en se traînant l'un l'autre, en suant à grosses gouttes, et en divertissant les démons, que l'homme et la vache arrivèrent au milieu du pont.

Alors Tondal se trouva nez à nez avec un autre homme qui passait le pont comme lui. Il était chargé de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise foi de ne pas payer à son curé, et qu'il était condamné de porter à l'autre bord du lac. Il pria le soldat de lui livrer passage; et Tondal le conjura de ne pas l'empêcher de finir une pénitence qui lui avait déjà tant donné de peines. Mais personne ne voulut reculer; et après qu'ils se furent disputés assez long-temps, ils s'aperçurent tous deux, à leur grande surprise, qu'ils avaient traversé le pont tout entier, sans faire un pas... L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux plus intéressans, mais non moins horribles, et le ramena ensuite dans son lit. Il se leva, et se conduisit depuis en bon et benoît chrétien[214].

[214] _Dyonisii carthusiani_, art. 49.--_Hæc prolixiùs describuntur in libello qui VISIO TONDALI nuncupatur_.

--Ce chapitre serait immense, si l'on avait analysé ici tous les _voyages aux enfers_ que les dévots admettent comme authentiques. Mais on y trouve partout de si horribles détails, que l'on craint déjà d'en avoir fatigué le lecteur. Celui qui a les nerfs à toute épreuve, et qui désire connaître des choses mille fois plus affreuses que les supplices de l'inquisition, peut chercher des sentimens d'horreur dans le quatrième livre des _révélations_ de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise le latin.

Quelques personnes se félicitent sans doute de vivre dans un siècle où l'on ne donne plus pour la vérité des monstruosités comme celles qu'on vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); que ces personnes lisent, si elles en ont le courage, _les révélations de soeur Nativité_, qui viennent de paraître, avec le plus grand succès, chez les dévots, en trois forts volumes. On y trouvera des absurdités dignes du treizième siècle, et des impudences incompréhensibles dans le nôtre.

CHAPITRE XVIII.

AVENTURES D'UN ÉCOLIER.--CONTE NOIR.

_Omnes una manet nox Et calcanda semel via lethi..._

HORACE.

Oui, les lois de la mort sont de terribles lois! Nous devons tous mourir,... et mourir une fois... Morimond, plus heureux, et si digne d'envie, Naquit, vécut, mourut, et revint à la vie.

A la fin du douzième siècle, un certain abbé Morimond fit parler de lui, en quelque sorte, parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de mourir deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses études à Paris; un esprit obtus, une mémoire à peu près nulle, la niaiserie et l'incapacité la plus complète le rendaient le jouet de ses camarades, qui ne l'appelaient pas autrement que _l'idiot_.

Comme on n'aime pas à passer pour une bête, quand on apprend à faire de l'esprit, Morimond se désolait, non de sa niaiserie, mais du surnom qu'elle lui attirait.

Un jour qu'il était malade de chagrin, Satan se présenta devant lui, et lui dit:--Si tu veux me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma face, je te donnerai plus de science à toi seul, que n'en possèdent tes camarades et tes maîtres tous ensemble... Morimond fut étonné d'une proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgré son peu d'esprit, que le Diable seul pouvait lui offrir toutes les sciences sans étude, il répondit:--Tu n'as rien à faire ici, Satan, car je ne serai jamais ton homme; et je ne veux point de toi pour maître; ainsi, va-t'en.

Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre jeune homme en amitié, ne se retira point d'abord; mais, sans plus mettre de conditions à son bienfait, il ouvrit la main de l'écolier, et lui donna une petite pierre, en lui disant:--Tant que tu tiendras cette pierre dans ta main, tu sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Après cela, il disparut.

Morimond serra la pierre entre ses doigts, et tout surpris de se sentir un autre homme, il entra dans la classe, soutint des discussions importantes sur divers sujets, et terrassa tous ses compagnons. Pendant plusieurs semaines, il déploya, de la même manière, une éloquence, un jugement, une finesse d'esprit qui jetèrent tous les auditeurs dans l'admiration. Morimond n'avait confié à personne le secret de la merveilleuse pierre; et nul ne pouvait concevoir par quel miracle il était devenu le plus savant de l'école, après en avoir été le plus idiot.

Mais son trop grand esprit lui donna bientôt une grave maladie, que les médecins jugèrent mortelle. L'approche du jugement suprême fit trembler Morimond. Il appela un confesseur, à qui il avoua comment il avait reçu du Diable une pierre scientifique.--Ah! malheureux, s'écria le prêtre, si vous ne renoncez à la connaissance du Diable, vous n'aurez jamais la connaissance de Dieu... Morimond effrayé jeta aussitôt la pierre, qu'il tenait constamment dans sa main; et en se séparant du talisman infernal, il redevint aussi idiot que jamais; ce qui ne l'empêcha pas de mourir.

Son corps fut mis dans un cercueil, et le cercueil placé au milieu de l'église, où tous les écoliers vinrent chanter des psaumes. Il est hors de doute que le défunt n'avait pas reçu l'absolution; car, pendant qu'on psalmodiait, les démons enlevèrent son âme, et l'emportèrent dans une vallée profonde, noire, épouvantable, remplie de soufre, de fumée et de flammes.

Là, ils se divisèrent en deux bandes, et se mirent à jouer à la balle avec cette pauvre âme, la faisant voler à plusieurs pieds de terre, et la recevant dans leurs griffes, dont les ongles étaient incomparablement plus pointus que des aiguilles. Morimond assura depuis qu'il ne connaissait aucun tourment égal aux douleurs qu'il souffrit, quand les Diables le jetaient en l'air, à perte de vue, et le recevaient sur la pointe de leurs griffes.

Mais enfin le Seigneur eut pitié de lui, et envoya je ne sais trop quelle personne du ciel (c'était cependant quelqu'un de considérable), qui dit aux démons:--Écoutez ce que vous ordonne le Très-Haut: laissez aller cette âme, qui n'est en vos mains que parce que vous l'avez trompée[215]...

[215] _Miserius illius Dominus misit nescio quam celestem personam, virum magnæ reverentiæ, qui dæmonibus tale nuncium deferebat_, etc.

A ces mots, les Diables, inclinant la tête, laissèrent partir l'âme de Morimond, qui rentra dans son corps. Le défunt s'agita aussitôt et sortit du cercueil. Les assistans épouvantés prirent la fuite; mais quand ils entendirent le récit de tout ce qui venait de se passer, ils rendirent grâces à Dieu. L'écolier idiot, sachant ce que c'est que l'enfer[216], se fit moine de Cîteaux, et devint _abbé de Morimond_.

[216] Césarius pense que les tourmens qu'il éprouva étaient bien les tourmens de l'enfer; parce qu'il n'y a point de démons, mais bien des anges dans le purgatoire. On a vu cependant que Denis le chartreux, St. Patrice, etc., mettent le Diable en purgatoire comme en enfer.

Ce qu'il y a de plus admirable dans tout ceci, c'est que, pendant qu'on le jouait à la balle, Morimond vit la figure de son âme, qui ressemblait, dit-il, à un globe de verre poli, luisant et tout couvert d'yeux. C'est sans doute cette forme qui donna aux démons l'idée d'en faire un ballon. Mais voici une autre merveille: en même temps qu'il était aux enfers, et qu'il voyait son âme, Morimond examinait ce qui se passait autour de son cercueil.--Vous, dit-il à quelques écoliers de ses compagnons, vous avez joué aux dés autour de mon corps mort; vous autres, vous vous êtes pris aux cheveux; et vous, vous avez psalmodié comme il fallait... Au reste, on ne dit pas si l'abbé de Morimond fut plus spirituel après qu'avant sa mort[217].

[217] _Cæsarii Heisterbach. de conversione_, cap. 32, lib. I. _miraculorum_.

CHAPITRE XIX.

DE L'ESTIME QU'ON A EUE POUR LES DÉMONS; DES HOMMES QUI LEUR ONT DU LEUR MÉRITE, etc.

_Facta ducis vivent, operosaque gloria rerum, Hæc manet, hæc avidos effugit una rogos._

OVIDE.

La gloire qui s'attache à des faits honorables, Un éloge, appuyé de titres véritables, Vivra, malgré l'envie et la flamme et le temps; Car les faits bien prouvés sont des vrais monumens.

--Dans le douzième siècle, on portait en France des vêtemens assez bizarres, mais qui prouvaient, en quelque sorte, un esprit plus riant, une haine moins brutale contre les démons, que dans les siècles précédens et postérieurs. On se plaisait à se vêtir d'étoffes plissées, sur lesquelles on voyait des figures grotesques et de petits Diables de toutes formes, de toutes couleurs, avec des visages enjoués. Les femmes avaient des robes fort longues, qui se terminaient _en queue de serpent_. Le concile qui se tint à Montpellier, en 1195, trouvant que ces modes _insolentes_ tournaient en ridicule des objets redoutables, défendit sévèrement ces sortes de parures... On pensera sans doute que ces défenses étaient maladroites, puisque la légèreté française suffisait pour changer la mode, et que le décret du concile ne fit qu'en prolonger la durée.

--On a vu peu de vrais grands hommes regarder le Diable comme un sot. L'immortel Érasme fit connaissance avec Thomas Morus d'une façon assez singulière, et qui prouve le bon esprit du chancelier anglais. Morus rencontra un homme qui parlait agréablement, et qui raisonnait très-bien. Après l'avoir entendu quelque temps, il le considéra avec attention, et s'écria:--_Ou vous êtes le Diable, ou vous êtes Érasme?_... Il se trouva effectivement que c'était Érasme, dont la réputation commençait à s'étendre dans l'Europe.

--Jacques Goyon de Matignon, qui servit Henri III et Henri IV avec tant de fidélité, était un homme du plus rare mérite. Ses envieux, apparemment pour le décrier, disaient que l'esprit, l'habileté, la prudence, le courage n'étaient point naturellement en lui, mais qu'ils lui venaient d'un pacte qu'il avait fait avec le Diable. Il fallait que ce Diable fût une bonne créature, dit Saint-Foix, puisque Matignon donna, dans toutes les occasions, des marques d'un caractère plein de douceur et d'humanité[218].

[218] Histoire de l'ordre du Saint-Esprit. _Promotion de 1579_, pag. 190.

--On a beaucoup vanté la belle morale de Socrate, la sagesse de sa conduite, l'expérience qu'il avait des choses, cette philosophie qui épura son âme de toutes les passions honteuses, son penchant à la vertu, et cette prudence qui lui faisait prévoir le résultat nécessaire des événemens incertains, qui guidait son choix dans les occasions douteuses, et lui montrait de loin tous les périls. Les anciens, qui trouvaient tant de grandes qualités surhumaines, ne les croyaient pas étrangères à l'essence des démons. Aussi disaient-ils que Socrate avait un démon familier, et Proclus soutient qu'il lui dut toute sa sagesse[219]. Peut-être les hommes trouvaient-ils leur compte à cet arrangement. Ils se consolaient d'être moins vertueux que Socrate, en songeant qu'ils n'avaient pas un appui comme le sien.

[219] _Proclus, de animâ et dæmone._