Le diable peint par lui-même

Part 10

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Constance, indigné de ce qui se passait, songeait à en tirer vengeance, lorsque la mort vint lui en ôter les moyens. Julien se rendit aussitôt en Orient, où il fut reconnu empereur, comme il venait de l'être en Occident. Il permit le libre exercice de tous les cultes, et ne persécuta guère que les séditieux. Il est vrai qu'il se fit païen, après avoir été chrétien hérétique; mais on lui doit un peu de ménagement pour sa clémence. Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, près de la fontaine de Castalie, au faubourg de Daphné, à Antioche, comme les prêtres ne pouvaient répondre à ses demandes, le démon qui se trouvait dans la statue d'Apollon, _s'écria qu'il ne pouvait plus parler_, à cause des reliques du saint martyr Babylas qui étaient auprès du temple. Julien fut assez sot, pour ne pas voir là de l'impuissance dans ses dieux, et assez bon pour respecter les reliques. Il fit venir les chrétiens et leur ordonna d'emporter le corps de Babylas dans un autre quartier. Ceux-ci enlevèrent le cercueil du saint martyr, en chantant pendant plus d'une heure, aux oreilles même de Julien, ce septième verset du psaume 96, qu'ils répétaient en manière de refrain: _Que tous ceux-là soient confondus, qui adorent des ouvrages de sculpture, et qui se glorifient dans leurs idoles!_ Julien regarda ces chrétiens comme des fous qu'il fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin de leurs cérémonies, pour reprendre les siennes.

Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, c'est la clémence de l'empereur apostat, l'effronterie séditieuse des chrétiens, et l'impudence de Sozomène, qui rapporte leur conduite comme un modèle de fermeté admirable[186]. On pourrait citer une foule de traits semblables. Mais ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant au lecteur que Julien, faisant la guerre aux Perses, fut conduit dans une embuscade, par un de ses généraux qui le trahissait, et que la mort de l'empereur ôta la victoire aux Romains.

[186] Histoire ecclésiastique de Sozomène, liv. V, chap. 19.

Voici maintenant ce que racontent les légendaires: Julien fut un scélérat. Jacques de Voragine dit qu'il a été moine, et que, quoique chrétien, il vola à une vieille femme trois pots de terre pleins de pièces d'or... Dès qu'il se vit riche[187], il apostasia... Saint-Grégoire, qui le connut à vingt-quatre ans, avait prévu (comme il le dit dans ses oeuvres) qu'il deviendrait un homme dangereux... Pendant qu'il était préfet des Gaules, Julien pilla les vases sacrés dans les églises, et prit le plus grand qui se trouva, pour lui servir de pot de chambre[188]...

[187] Notez qu'il était prince, et neveu du grand Constantin.

[188] _Et super ea mingens ait: Ecce in quibus vasis Mariæ filio ministratur..._ (_Leg. aurea._)

Mais on se forme en grandissant. Lorsqu'il fut empereur, il pilla les églises d'Antioche, et, faisant mettre les vases sacrés entre ses jambes, _super ea sedit, et ignominiam addidit_. Au même instant le ciel indigné livra Julien aux vers, qui se mirent à ronger le corps impérial, et dont il ne fut délivré qu'à la mort[189]... De plus, et toujours en haine des chrétiens (ou plutôt parce qu'il protégeait toutes les religions), Julien voulut rebâtir le temple des Juifs; mais il n'en put venir à bout, vu qu'un feu miraculeux brûla les ouvriers qui y travaillèrent. Enfin, lorsqu'il faisait la guerre aux Perses, il fut tué par une main invisible. Calixte, Pierre Wialbrugt et Jacques de _Voragine_ disent que ce coup fut porté par le Diable, et que Julien périt de la griffe même de celui qu'il avait adoré[190]... Mais cette accusation, odieusement intentée contre le Diable, tombe d'elle-même, parce qu'elle est dénuée de preuves. Et Jacques de Voragine, qui l'admet ici, la rejette ailleurs, par cet esprit de contradiction si ordinaire dans les théologiens.

[189] _Jacobus de Voragine, ibidem_. Leg. 120.

[190] _Calixtus, in historiâ tripartitâ. Petrus Wialbrugt, de morte apostatarum_, cap. 19. _Jacobus de Voragine, eadem, leg. 120._ La citation de Pierre Wialbrugt n'est point garantie; elle a été donnée à l'auteur par un ex-R. P. jésuite.

Voici enfin la véritable et miraculeuse mort de Julien l'apostat. Saint Basile, étant allé de nuit visiter le tombeau de saint Mercure, n'y trouva plus les armes de ce vaillant martyr de Jésus-Christ (car ce Mercure-là avait été soldat). Basile, pensant qu'on les avait volées, se disposait à sortir, lorsqu'il eut une extase, où il vit sainte Marie entourée d'anges et de vierges. Elle était assise sur un trône, et disait:--Appelez-moi sur-le-champ Mercure, et dites-lui qu'il aille tuer l'empereur Julien, pour les blasphèmes qu'il ne cesse de proférer contre moi et contre mon fils[191]. Saint Mercure parut aussitôt, revêtu de ses armes, et prêt à remplir sa commission[192]...

[191] _Vocate mihi citò Mercurium, qui Julianum apostatam occidat, qui me et filium meum superbè blasphemat._ Leg. 30. _Jacobi de Voragine._

[192] Amphiloque et la chronique d'Alexandrie disent encore que saint Mercure, étant parti bien vite, revint au bout d'un peu de temps, et s'écria: «Julien est percé à mort comme vous me l'avez commandé.»

Saint Basile, sortant alors de son extase, alla de nouveau visiter le tombeau de saint Mercure, et l'ouvrit: le corps avait aussi disparu. Le gardien de l'église l'assura que personne n'y était entré, et que les choses étaient encore à leur place au commencement de la nuit... Et ce qui prouve, plus que tout le reste, la vérité de ce miracle, c'est que le lendemain on retrouva les armes où elles avaient habitude d'être, le corps dans le cercueil, et la lance du saint tout ensanglantée. Alors saint Basile publia la mort du tyran... En effet, peu de jours après, un messager arriva, qui apprit la défaite de l'armée et la fin malheureuse de l'empereur, tué par un soldat inconnu[193]...

[193] _Amphiloch. in vitâ S. Basilii. Chronic. Alex. Sozomen. Hist. ecclesiast._, lib. VI, cap. 2. _Fulbertus, in sermone de Deiparâ. Cæsarius Heisterb._, lib. VIII, cap. 52. _Jacobi de Voragine, auctâ à Claudio à Rotâ. Leg. 30. Mathæi Tympii præmia virtut. christian._, etc. On n'a pris que la crème de tous ces bons et braves historiens, si tant est qu'ils aient jamais rien écrit d'historique.

Ne se pourrait-il pas que le général qui trahissait Julien, ou quelques amis de ceux qui désiraient la mort de ce tyran, eussent rempli ici le rôle du diable, ou plutôt de saint Mercure?...

CHAPITRE XV.

LE DÉMON BIENFAISANT.--PETIT ROMAN[194].

_Tu benè si quid facias, non meminisse fas est._

AUSONE.

De ce brave démon respectons la mémoire, Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire.

[194] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, _de Dæm._, cap. 37.

Un honnête soldat, nommé Évrard[195], étant tombé dangereusement malade, on fut obligé de lui ouvrir le crâne, parce qu'on plaçait dans le cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens opérèrent si mal, que le soldat ne guérit point, et que des accès de démence vinrent encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. Il avait une jeune épouse, qu'il chérissait tendrement, avant la malheureuse opération; depuis qu'il était devenu fou, ses sentimens d'amour avaient fait place à une haine si prononcée, qu'il ne pouvait plus ni la voir ni l'entendre.

[195] _Miles quidam honestus, Everhardus nomine..._ La chose se passe dans le onzième siècle; le soldat est Lombard, comme on le verra plus loin.

Pendant que la jeune femme se désolait, le Diable se présenta, sous une forme humaine, au pied du lit où gisait le malade.--Évrard, lui dit-il, veux-tu te séparer de ton épouse?--Rien ne me ferait plus de plaisir, répondit le soldat.--Eh bien! ajouta le Diable, lève-toi; je te vais conduire à Rome; nous parlerons au pape, et tu pourras divorcer en bonnes formes.

Là-dessus, le Diable conduisit Évrard à Rome, le présenta au pape, qui se trouvait alors au milieu de ses cardinaux, et parla si éloquemment pour son protégé, qu'il obtint une bulle pontificale, par laquelle le soldat avait plein pouvoir de divorcer avec sa femme, quand bon lui semblerait. Évrard s'abandonna à des transports de joie, en recevant la pancarte, qu'il regardait comme l'instrument de sa liberté et de son bonheur.

--A présent que tes désirs sont satisfaits, lui dit le Diable, veux-tu que je te transporte à Jérusalem où ton sauveur a été crucifié? Je te ferai voir son sépulcre, et tous les saints lieux que les chrétiens souhaitent si ardemment de visiter... Le soldat, que les grandes complaisances de son protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut alors qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en effraya pourtant point, et accepta cette proposition.

Le Diable enleva donc son compagnon, franchit les airs d'un vol rapide; et, après avoir traversé la mer en peu d'instans, il le déposa dans la basilique du saint sépulcre, le conduisit à tous les saints lieux, où il fit ses oraisons, et lui demanda ensuite s'il voulait voir le sultan Saladin. Évrard répondit que cela lui ferait plaisir; et, aussitôt son conducteur le porta au milieu du camp des Sarrazins. Là, il vit à son aise, et sans être vu, le sultan, les princes de sa famille, ses généraux et ses armées.

--Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le Diable?--Volontiers, répondit Évrard, je ne dois pas vous empêcher de vaquer plus long-temps à vos affaires... Au même instant, les deux voyageurs se trouvèrent en Lombardie.

Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.--Lève les yeux, dit le Diable à son compagnon; tu aperçois, à deux cents pas de nous, un bon homme monté sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. C'est un paysan de ton village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur du taillis, et vont l'assassiner... Veux-tu que je coure à son aide?--Ah! je vous en supplie, s'écria Évrard, et... Le Diable était déjà dans la forêt, tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus sûr...

Après cette généreuse expédition, le soldat fut reporté chez lui, jouissant dès lors d'une parfaite santé, tant dans le corps que dans l'esprit. Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement tiré des griffes des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses adieux, et s'arracha à leur reconnaissance, ne demandant pour prix de ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs.

Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard reprit, avec son bon sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et qu'il ne songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait le divorce.

Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de commentaire.

CHAPITRE XVI.

LE CONSEIL INFERNAL--CONTE NOIR[196].

_Ultima cælestum terras Astræa reliquit._

OVIDE.

La justice a quitté les mortels trop pervers. Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers.

[196] _Ex Cæsarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, cap. 4.

Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne profonde, une école de nécromancie, qui fut fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le douzième siècle, cette école était fréquentée par des jeunes gens de tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter à leur maître des choses prodigieuses sur les apparitions, le prièrent de leur faire voir quelques scènes infernales. Le professeur de nécromancie fit tous ses efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop dangereux; mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour dans un champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur la terre, fit entrer ses écoliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés par le Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des démons, et de ne leur rien donner. Après cela il se retira à l'écart et fit les évocations.

Bientôt, une troupe de diables paraît autour du cercle. Ils étaient vêtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travaillées. Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands; ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrêt et l'épée au poing, pour les épouvanter et les faire sortir du cercle. Les apprentis-nécromanciens s'effrayèrent d'abord; mais leur esprit se rassura, quand ils s'aperçurent que la pointe des armes ennemies ne dépassait pas la ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en sûreté dans le rond magique.

Les démons s'éloignèrent alors; et ils reparurent au bout d'un instant, sous des figures de jeunes filles extrêmement belles. Ils firent dans ce déguisement une espèce d'entrée de ballet; ils formèrent des danses gracieuses, et cherchèrent à attirer les jeunes gens, par des postures séduisantes et lascives.

Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, remarqua parmi les écoliers le plus aimable, et s'avança vers lui, en dansant avec une légèreté merveilleuse. Quand elle fut auprès du cercle, elle lui présenta un anneau de grand prix, et l'engagea, par toutes les séductions imaginables, à prendre de l'amour pour elle. Le jeune homme séduit avança la main hors du cercle, pour prendre l'anneau qu'on lui offrait. La belle fille l'attire aussitôt à elle, lui jette les bras au cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe déguisée s'envole en même temps.

Les disciples du nécromancien poussent alors de grands cris. Leur maître arrive. On lui conte ce qui vient de se passer.--Je n'en suis point la cause, dit-il; vous avez voulu voir les démons; je vous avais prévenu du péril... Votre camarade ne sortira pas de leurs mains.

Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance qu'ils venaient d'avoir de son pouvoir immense, ne rendirent pas ces jeunes gens meilleurs chrétiens; car ils répondirent à leur maître:--Arrangez-vous comme vous voudrez; mais si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous allons vous tuer...

Le nécromancien aurait pu faire étrangler par le Diable ces élèves impudens, qui osaient le menacer de la mort; mais une peur trop subite dérange souvent les idées. Il trembla donc pour sa vie, et considérant que les Normands sont gens de mauvaise tête, il répliqua:--Attendez au moins quelques instans; je vais travailler à ranimer le défunt.

Aussitôt donc, il évoqua le prince des démons, lui représenta qu'il l'avait toujours bien servi, et le pria de rendre aux écoliers irrités le camarade dont ils voulaient venger la perte. Le chef des diables, touché de compassion, répondit:--Demain, j'assemblerai pour cela un concile[197] où tu assisteras, et je tâcherai de te satisfaire.

[197] Le latin porte _concilium_...

Le lendemain, le chef des démons réunit les plus habiles gens de ses états, et demanda pourquoi on avait enlevé l'écolier que réclamait le professeur de nécromancie? Un démon répliqua:--Seigneur, en emportant ce jeune homme, je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a désobéi à son maître, en dépassant le cercle où il était en sûreté...

Après qu'on eut disputé quelque temps sur cette question, le prince de l'enfer dit à un autre démon, qui siégeait près de lui:--Olivier, vous êtes plus versé que nous dans la jurisprudence; et vous rendez la justice, sans avoir égard aux personnes; prononcez donc sur cette cause importante[198].

[198] _Olivere, semper curialis fuisti; contrà justitiam personam non accipis; solve quæstionem hujus litis_, etc.

Le démon Olivier répondit:--Je pense qu'il faut rendre ce jeune homme à son maître; car la situation de ce vieillard est vraiment pénible... Le croira-t-on parmi les mortels? cet avis plein de modération emporta tous les suffrages; on permit à l'écolier de retourner sur la terre; on apaisa le courroux des autres élèves; on sauva de leur fureur le maître de nécromancie; et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de démons. Mais le jeune Normand venait de voir l'enfer, et il n'avait pas envie d'y revenir. C'est pourquoi il entra dans un monastère de Cîteaux.

CHAPITRE XVII.

DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORTÉ DES NOUVELLES DE L'ENFER.

_Fabula nullius veneris, sine pondere et arte Validiùs oblectat populum..._

HORACE.

Un conte absurde, informe, hasardé par des sots, Est toujours sûr de plaire, et trouve ses dévots.

--Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel n'est revenu des enfers[199], nous apprenons cependant, par le témoignage des pieux théologiens, que plusieurs personnes dignes de foi ont fait ce voyage en chair et en os, pour nous en rapporter des nouvelles. De ce nombre est un bon religieux anglais, dont l'histoire a été écrite par un moine dévotieux, par Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluni, et par Denys le chartreux[200].

[199] _Sapientiæ_, cap. 2.

[200] _Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 47.

Ce voyageur privilégié parle, comme dans les romans, à la première personne. «J'avais saint Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit parcourir un chemin plat, jusqu'à un espace immense, horrible, peuplé de défunts qu'on tourmentait de mille manières affreuses. On me dit que ces gens-là n'étaient pas damnés, que leur supplice finirait avec le temps, et que je voyais le purgatoire. Je ne m'attendais pas à le trouver si rude; tous ces malheureux pleuraient à chaudes larmes, et poussaient de grands gémissemens. Les uns brûlaient dans un feu violent; les autres se baignaient dans des chaudières de soufre, de poix, de plomb et d'autres métaux, qui bouillonnaient vigoureusement et ne puaient pas moins. Les démons faisaient frire ceux-ci dans une poêle, et des serpens venimeux mordaient ceux-là avec de longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces choses, je sais bien que si j'avais quelque parent dans le purgatoire, je vendrais ma chemise, et je souffrirais mille morts pour l'en tirer.

»Un peu plus loin, j'aperçus une grande vallée où coulait un épouvantable fleuve de feu, qui s'élevait en tourbillons à une hauteur énorme. Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, qu'il est impossible de s'en faire une idée. Saint-Nicolas m'y conduisit, et me fit remarquer les patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'était encore le purgatoire.

»En pénétrant plus avant, nous arrivâmes en enfer. C'était un champ aride couvert d'épaisses ténèbres, coupé de ruisseaux de soufre bouillant, comme on le présume bien. On ne pouvait y faire un pas sans marcher sur des insectes hideux, difformes, extrêmement gros, et jetant du feu par les narines. Ils étaient là pour le supplice des pécheurs, qu'ils tourmentaient de concert avec les démons. Ceux-ci, avec des crochets de fer ardent, happaient les âmes pénitentes et les jetaient dans des chaudières, où ces pauvres âmes se fondaient avec les matières liquides. Après cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles tortures.

»Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec une variété infinie et une vitesse surprenante. Il est vrai que chacun était tourmenté selon ses crimes; les sodomites, par exemple, étaient obligés de se joindre charnellement, et d'une manière conforme à leurs anciens goûts, avec de grands monstres brûlans, à la mine épouvantable.

»Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolérance, leur hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau. J'aperçus des religieux à qui les démons faisaient avaler des charbons, parce qu'ils avaient mangé des pommes et des prunes avec un sentiment de volupté damnable[201].

[201] On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et trouver mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils étaient en enfer _pour des prunes_.

»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour avoir mal gouverné leurs ouailles et abandonné leur diocèse à des vicaires. Je remarquai plusieurs prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens, temporels à la vérité, en punition de ce qu'ils avaient été trop soigneux de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps précieux à rogner leurs ongles. Les abbés et les abbesses, qui avaient eu des amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. Je remarquai même, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien rapetissé; et à ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des Diables, un saint évêque dont les reliques faisaient des miracles...[203]. Après plusieurs spectacles aussi terribles je revins dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.»

[202] _Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu eorum qui ubique terrarum Castimoniam polluant... Sed penè omnes æternaliter damnantur._ (_Dyonisii carth._) Le clergé était alors bien plus corrompu qu'aujourd'hui.

[203] _Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus... per quem etiam Dominus post mortem ipsius fecit quædam miracula; et tamen in poenis adhuc fuit, etc._ (_Dyonisii carthus._, art. 47, _de purgat. et inferno_).

--Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y trouva quarante et un évêques, qu'on faisait geler et bouillir tour à tour. Les plus tourmentés appelèrent Bertholde:--Recommandez à nos amis, lui dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice... Bertholde le promit; et vit un peu plus loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui était rongée par les vers.--Priez l'archevêque Hincmar de me soulager dans mes maux, dit Charles à Bertholde.--Volontiers, répondit celui-ci. Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre Diables plongeaient alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau glacée.--Ami, priez le clergé de s'intéresser à moi, dit-il à Bertholde.--Le bon homme s'en chargea; et, après avoir vu divers autres pécheurs qui se recommandèrent pareillement aux prières des fidèles, il revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés[204].

[204] _Hincmari archiep. Epist._, tom. II, pag. 806.

--Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à faire à de si mauvais sujets, que les prodiges, les miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les promesses d'un paradis plein de délices ne pouvaient les convertir à la foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait à les prêcher, les Irlandais avaient l'impiété de répondre:--Nous ne vous croirons, que si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de l'enfer.

Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer, particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou Egneïus. A peine y eut-il mis le pied, que les démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger par un signe de croix. Alors les démons le conduisirent dans un grand champ, qu'un docteur extatique appelle _la vallée de Misère_. Cette vallée était pavée d'hommes et de femmes nues, fichées ventre à terre sur le sol, avec de grands clous au derrière. Des bandes de Diables couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en temps la discipline.