Le diable boiteux, tome II

Part 8

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L'écolier fit un éclat de rire à cette répartie, qui lui parut des plus plaisantes. Puis apercevant tout à coup un petit homme qui suivait un courtisan, il s'écria: «Hé, bon Dieu! que ce petit homme qui suit ce seigneur lui fait de révérences! il a sans doute quelque grâce à lui demander.--Ce que vous remarquez là, reprit le diable, vaut bien la peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homme est un honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux minérales qui sont en réputation. Il a prêté sans intérêt cette maison pour trois mois à ce seigneur, qui y a été prendre les eaux. Le bourgeois en ce moment prie très-affectueusement ledit seigneur de le servir dans une occasion qui s'en présente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre service.

«Il ne faut pas que je laisse échapper ce cavalier de race plébéienne, lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est devenu excessivement riche en peu de temps par la science des nombres. Il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôtel d'un grand, et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et l'abondance. Il a un équipage pour lui, un autre pour sa femme et un autre pour ses enfants. On voit dans ses écuries les plus belles mules et les plus beaux chevaux du monde. Il acheta même ces jours passés, et paya argent comptant, un superbe attelage que le prince d'Espagne avait marchandé et trouvé trop cher.--Quelle insolence! dit Léandro; un Turc qui verrait ce drôle-là dans un état si florissant ne manquerait pas de le croire à la veille d'essuyer quelque fâcheux revers de fortune.--J'ignore l'avenir, dit Asmodée, mais je ne puis m'empêcher de penser comme un Turc.

«Ah! qu'est-ce que je vois? continua le démon avec surprise; peu s'en faut que je ne doute du rapport de mes yeux! je démêle dans cette salle un poëte qui n'y devrait pas être. Comment ose-t-il se montrer ici, après avoir fait des vers qui offensent de grands seigneurs espagnols? il faut qu'il compte bien sur le mépris qu'ils ont pour lui.

«Considérez attentivement ce respectable personnage qui entre appuyé sur un écuyer. Remarquez comme, par considération, tout le monde se range pour lui faire place. C'est le seigneur don Joseph de Reynaste et Ayala, grand juge de police: il vient rendre compte au roi de ce qui est arrivé cette nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration.

--Véritablement, dit Zambullo, il a l'air d'être un homme de bien.--Il serait à souhaiter, reprit le boiteux, que tous les corrégidors le prissent pour modèle. Ce n'est pas un de ces esprits violents qui n'agissent que par humeur et par impétuosité; il ne fera point arrêter un homme sur le simple rapport d'un alguazil, d'un secrétaire ou d'un commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens, pour la plupart, ont l'âme vénale, et sont capables de faire un honteux trafic de son autorité. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'enfermer un accusé, il approfondit l'accusation jusqu'à ce qu'il ait démêlé la vérité; aussi n'envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons; il n'y fait mettre que des coupables, encore n'abandonne-t-il pas ceux-ci à la barbarie qui règne dans les cachots. Il va voir lui-même ces misérables, et a soin d'empêcher qu'on n'ajoute l'inhumanité aux justes rigueurs des lois.

--Le beau caractère! s'écria Léandro; l'aimable mortel! je serais curieux de l'entendre parler au roi.--Je suis bien mortifié, répondit le diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de m'introduire auprès des souverains; ce serait empiéter sur les droits de Léviatan, de Belfégor et d'Astarot. Je vous l'ai déjà dit, ces trois esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici: c'est avoir fait, je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre nous, je ne serais pas le plus fort.

--Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce palais: j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos confrères sans pouvoir vous secourir; car si je me mettais de la partie, je crois que vous n'en seriez guère mieux.--Non, sans doute, répondit Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les leurs.

«Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez.» En achevant ces paroles, il prit par la main don Cléofas, et fendit avec lui les airs du côté de la Merci.

CHAPITRE XIX

_Des Captifs._

Ils s'arrêtèrent tous deux sur une maison voisine de ce monastère, à la porte duquel il y avait un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. «Que de monde! dit Léandro Perez; quelle cérémonie assemble ici tout ce peuple?--C'est, répondit le démon, une cérémonie que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse à Madrid de temps en temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver dans un moment; ils reviennent d'Alger, où les Pères de la Rédemption les ont été racheter. Toutes les rues par où ils doivent passer vont se remplir de spectateurs.

--Il est vrai, répliqua Zambullo, que je n'ai pas été jusqu'ici fort curieux de voir un semblable spectacle, et si c'est là celui que votre Seigneurie me réserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas tant m'en faire fête.--Je vous connais trop bien, répartit le diable, pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agréable passe-temps que d'observer des misérables; mais quand vous saurez qu'en vous les faisant considérer j'ai dessein de vous révéler les particularités remarquables qu'il y a dans la captivité des uns, et les embarras où vont se trouver quelques autres à leur retour chez-eux, je suis persuadé que vous ne serez pas fâché que je vous donne ce divertissement.--Oh! pour cela non, reprit l'écolier; ce que vous dites là change la thèse, et vous me ferez un vrai plaisir de tenir votre promesse.»

Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout à coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs, qui marchaient en cet ordre: ils allaient à pied deux à deux, sous leurs habits d'esclaves, et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un assez grand nombre de religieux de la Merci qui avaient été au-devant d'eux les précédaient, montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire, comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons pères portait l'étendard de la Rédemption. Les plus jeunes captifs étaient à la tête; les vieux les suivaient, et derrière ceux-ci paraissait, sur un petit cheval, un religieux du même ordre que les premiers, lequel avait tout l'air d'un prophète: aussi était-ce le chef de la mission. Il s'attirait les yeux des assistants par sa gravité, ainsi que par une longue barbe grise qui le rendait vénérable; et on lisait sur le visage de ce Moïse espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de chrétiens dans leur patrie.

«Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous également ravis d'avoir recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point de revoir leurs parents, il en est d'autres qui craignent d'apprendre que, pendant leur absence, il ne soit arrivé dans leurs familles des événements plus cruels pour eux que l'esclavage.

«Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon, après avoir été dix ans dans la servitude des Turcs sans recevoir aucunes nouvelles de sa femme, va la retrouver mariée en secondes noces, et mère de cinq enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de laine de Ségovie, fut enlevé par un corsaire il y a près de quatre lustres. Il appréhende que depuis tant d'années sa famille n'ait changé de face, et sa crainte n'est pas sans fondement: son père et sa mère sont morts, et ses frères, qui ont partagé tout le bien, l'ont dissipé par leur mauvaise conduite.

--J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, et je juge à son air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade.--Le captif que vous regardez, répondit le diable, a grand sujet d'être joyeux de sa délivrance; il sait qu'une tante dont il est unique héritier vient de mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante: cela l'occupe bien agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui remarquez.

«Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté: une cruelle inquiétude l'agite sans relâche, et en voici la cause. Lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en Italie, il aimait une dame et en était aimé; il a peur que, pendant qu'il était dans les fers, la fidélité de la belle n'ait pas été inébranlable.--Et a-t-il été longtemps esclave? dit Zambullo.--Dix-huit mois, répondit Asmodée.--Oh! parbleu, répliqua Léandro Perez, je crois que ce galant se livre à une vaine terreur; il n'a pas mis la constance de sa dame à une assez forte épreuve pour devoir tant s'alarmer.--C'est ce qui vous trompe, répartit le boiteux; sa princesse n'a pas sitôt su qu'il était captif en Barbarie, qu'elle s'est pourvue d'un autre amant.

«Diriez-vous, continua le démon, que ce personnage qui suit immédiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une épaisse barbe rousse rend effroyable à voir, fut un fort joli homme? Rien pourtant n'est plus véritable, et vous voyez dans cette figure hideuse le héros d'une histoire assez singulière, que je vais vous conter.

«Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avait à peine quinze ans lorsque son père, riche laboureur de Cinquello, gros bourg du royaume de Léon, mourut, et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu'étant fils unique, il demeura maître d'un bien considérable, dont l'administration fut confiée à un de ses oncles qui avait de la probité. Fabricio acheva ses études, déjà commencées à Salamanque: il y apprit ensuite à monter à cheval, à faire des armes; en un mot, il ne négligea rien de tout ce qui pouvait concourir à le rendre digne d'être regardé favorablement de dona Hipolita, soeur d'un petit gentilhomme qui avait sa chaumière à deux portées d'escopette de Cinquello.

«Cette dame était parfaitement belle, et à peu près de l'âge de Fabrice, qui, l'ayant vue dès son enfance, avait sucé pour ainsi dire avec le lait l'amour dont il brûlait pour elle. Hipolite, de son côté, s'était bien aperçue qu'il n'était pas mal fait; mais, le connaissant pour le fils d'un laboureur, elle ne daignait pas le considérer avec beaucoup d'attention: elle était d'une fierté insupportable, aussi bien que son frère don Thomas de Xaral, qui n'avait peut-être pas son pareil en Espagne pour être gueux et entêté de sa noblesse.

«Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitait une maison qu'il appelait son château, et qui n'était, à parler proprement, qu'une masure, tant elle menaçait ruine de toutes parts. Cependant, quoique ses facultés ne lui permissent pas de la faire réparer, quoiqu'il eût de la peine à vivre, il ne laissait pas d'avoir un valet pour le servir, et, de plus, il y avait une femme maure auprès de sa soeur.

«C'était une chose réjouissante que de voir paraître don Thomas dans le bourg les fêtes et les dimanches, avec un habit de velours cramoisi tout pelé, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il conservait chez lui comme des reliques pendant les autres jours de la semaine. Paré de ces guenilles, qui lui semblaient autant de preuves de sa noble origine, il tranchait du seigneur, et croyait assez payer les profondes révérences qu'on lui faisait lorsqu'il voulait bien y répondre par un regard. Sa soeur n'était pas moins folle que lui de l'antiquité de sa race; et elle joignait à ce ridicule celui d'être si vaine de sa beauté, qu'elle vivait dans la glorieuse espérance que quelque grand viendrait la demander en mariage.

«Tels étaient les caractères de don Thomas et d'Hipolite. Fabricio le savait bien; et pour s'insinuer auprès de deux personnes si altières, il prit le parti de flatter leur vanité par de faux respects; ce qu'il fit avec tant d'adresse, que le frère et la soeur enfin trouvèrent bon qu'il eut l'honneur de leur aller souvent rendre ses hommages. Comme il ne connaissait pas moins leur misère que leur orgueil, il avait envie tous les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de révolter contre lui leur fierté l'en empêchait: néanmoins son ingénieuse générosité trouva moyen de les aider sans les exposer à rougir. «Seigneur, dit-il un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats à mettre en dépôt; ayez la bonté de me les garder; que je vous aie cette obligation-là.»

«Il n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit: outre qu'il était mal en argent, il avait la conscience d'un dépositaire. Il se chargea volontiers de cette somme, et il ne l'eut pas sitôt entre les mains qu'il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa chaumière, et à se donner toutes ses petites commodités: un habit neuf d'un très-beau velours bleu fut levé et fait à Salamanque, et une plume verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il était en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La belle Hipolite eut aussi sa paraguante, et fut parfaitement bien nippée. C'est ainsi que Xaral dissipait les ducats qui lui avaient été confiés, sans penser qu'ils ne lui appartenaient point, et que jamais il ne pourrait les restituer. Il ne se fit pas le moindre scrupule d'en user ainsi: il crut même qu'il était juste qu'un roturier payât l'honneur d'être en commerce avec un gentilhomme.

«Fabricio avait bien prévu cela; mais en même temps il s'était flatté qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivrait avec lui familièrement, qu'Hipolite peu à peu s'accoutumerait à souffrir ses soins, et lui pardonnerait enfin l'audace d'avoir élevé sa pensée jusqu'à elle. Véritablement, il en eut auprès d'eux un accès plus libre; ils lui firent plus d'amitiés qu'ils ne lui en avaient fait auparavant. Un homme riche est toujours gracieusé des grands, quand il se rend leur vache à lait. Xaral et sa soeur, qui jusqu'alors n'avaient connu les richesses que de nom, n'eurent pas plus tôt senti leur utilité, qu'ils jugèrent que Fabricio méritait d'être ménagé: ils eurent pour lui des égards et des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur déplaisait pas, et qu'assurément ils avaient fait réflexion que tous les jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étaient obligés d'avoir recours à des alliances roturières. Dans cette opinion qui flattait son amour, il se résolut à demander Hipolite en mariage.

«Dès la première occasion favorable qu'il put trouver de parler à don Thomas, il lui dit qu'il souhaitait passionnément d'être son beau-frère; et que pour avoir cet honneur, non-seulement il lui abandonnerait le dépôt, mais qu'il lui ferait encore présent d'un millier de pistoles. Le superbe Xaral rougit à cette proposition, qui réveilla son orgueil; et dans son premier mouvement, peu s'en fallut qu'il ne fît éclater tout le mépris qu'il avait pour le fils d'un laboureur. Néanmoins, quelque indigné qu'il fût de la témérité de Fabrice, il se contraignit, et, sans témoigner aucun dédain, il lui répondit qu'il ne pouvait sur-le-champ se déterminer dans une pareille affaire; qu'il était à propos de consulter là-dessus Hipolite, et de faire même une assemblée de parents.

«Il renvoya le galant avec cette réponse, et convoqua effectivement une diète composée de quelques _hidalgos_ de son voisinage, lesquels étaient de ses parents, et qui tous avaient, comme lui, la rage de la _Hidalguia_. Il tint conseil avec eux, non pour leur demander s'ils étaient d'avis qu'il accordât sa soeur à Fabricio, mais pour délibérer de quelle façon il fallait punir ce jeune insolent, qui, malgré la bassesse de sa naissance, osait aspirer à la possession d'une fille de la qualité d'Hipolite.

«Dès qu'il eut exposé cette audace à l'assemblée, au seul nom de Fabrice et de fils de laboureur, vous eussiez vu les yeux de tous ces nobles s'allumer de fureur: chacun vomit feu et flammes contre l'audacieux: les uns ainsi que les autres veulent qu'il expire sous le bâton, pour expier l'outrage qu'il a fait à leur famille par la proposition d'un si honteux hyménée. Cependant, après qu'on eût considéré la chose plus mûrement, le résultat de la diète fut qu'on laisserait vivre le coupable; mais que, pour lui apprendre à ne se plus méconnaître, on lui ferait un tour dont il aurait sujet de se souvenir longtemps.

«On proposa diverses fourberies, et celle-ci prévalut. On décida qu'Hipolite feindrait d'être sensible à l'attachement de Fabricio, et que, sous prétexte de vouloir consoler ce malheureux amant du refus que don Thomas ferait de le prendre pour beau-frère, elle lui donnerait une nuit rendez-vous au château, où, dans le temps qu'il serait introduit par la femme maure, des gens apostés le surprendraient avec cette soubrette, qu'on lui ferait épouser par force.

«La soeur de Xaral se prêta d'abord sans répugnance à cette supercherie; il lui sembla qu'il y allait de sa gloire de regarder comme une injure la recherche d'un homme d'une condition si inférieure à la sienne. Mais cette orgueilleuse disposition fit bientôt place à des mouvements de pitié, ou plutôt l'amour se rendit tout à coup maître de la fière Hipolite.

«Dès ce moment elle vit les choses d'un autre oeil; elle trouva l'obscure origine de Fabricio compensée par les belles qualités qu'il avait, et n'aperçut plus en lui qu'un cavalier digne de toute son affection. Admirez, seigneur écolier, admirez le prodigieux changement que cette passion est capable de produire: cette même fille qui s'imaginait qu'un prince à peine méritait de la posséder s'entête en un instant d'un fils de laboureur, et s'applaudit de ses prétentions, après les avoir envisagées comme une ignominie.

«Elle s'abandonna au penchant qui l'entraînait, et, bien loin de servir le ressentiment de son frère, elle entretint avec Fabrice une secrète intelligence, par l'entremise de la femme maure, qui le faisait entrer quelquefois la nuit dans la chaumière. Mais don Thomas eut quelque soupçon de ce qui se passait: sa soeur lui devint suspecte; il observa, et fut convaincu par ses propres yeux qu'au lieu de répondre aux intentions de la famille, elle les trahissait. Il en avertit promptement deux de ses cousins, qui, prenant feu à cette nouvelle, commencèrent à crier: _Vengeance, don Thomas! vengeance!_ Xaral, qui n'avait pas besoin d'être excité à tirer raison d'une offense de cette nature, leur dit, avec une modestie espagnole, qu'ils verraient l'usage qu'il savait faire de son épée, quand il s'agissait de l'employer à venger son honneur; ensuite il les pria de se rendre chez lui à l'entrée d'une nuit qu'il leur marqua.

«Ils furent très-exacts à s'y trouver. Il les introduisit et les cacha dans une petite chambre sans que personne de la maison s'en aperçut; puis il les quitta en leur disant qu'il reviendrait les joindre aussitôt que le galant serait entré dans le château, supposé qu'il s'avisât d'y venir cette nuit-là; ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise étoile de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour s'entretenir.

«Don Fabricio était avec sa chère Hipolite. Ils commençaient à se tenir des discours qu'ils s'étaient déjà tenus cent fois, mais qui, bien que répétés sans cesse, ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour les surprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois courageusement sur Fabrice, qui n'eut que le temps de se mettre en défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se battit en désespéré. Il les blessa tous les trois; et, leur présentant toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et de se sauver.

«Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappait après avoir impunément déshonoré sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolite, et lui plongea son épée dans le coeur; et ses deux parents, très-mortifiés du mauvais succès de leur complot, se retirèrent chez eux avec leurs blessures.

«Demeurons-en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous les captifs, j'achèverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de quelle sorte, après que la justice se fût emparée de tous ses biens à l'occasion de ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait esclave en voyageant sur mer.

--Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait, dit don Cléofas, j'ai remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avait l'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous aie interrompu pour vous en demander la cause.--Vous n'y perdrez rien, répondit le démon: je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de savoir. Ce captif dont l'abattement vous a frappé est un enfant de famille de Valladolid. Il était en esclavage depuis deux ans chez un patron qui a une femme très-jolie: elle aimait violemment cet esclave, qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron, s'en étant douté, s'est hâté de vendre le chrétien, de peur qu'il ne travaillât chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce temps-là, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la liberté ne peut l'en consoler.

--Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Léandro Perez. Qui est cet homme-là?» Le diable répondit: «C'est un barbier natif de Guipuscoa, qui va s'en retourner en Biscaye après quarante ans de captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de Valence à l'île de Sardaigne, il avait une femme, deux garçons et une fille: il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils qui, plus heureux que lui, a été au Pérou, d'où il est revenu avec des biens immenses dans son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres.--Quelle satisfaction! reprit l'écolier. Quel ravissement pour ce fils de revoir son père et d'être en état de rendre ses derniers jours agréables et tranquilles!

--Vous parlez, répartit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de sentiment: le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace. L'arrivée imprévue de son père lui causera plus de chagrin que de joie: au lieu de le retenir dans sa maison à Guipuscoa, et de ne rien épargner pour lui marquer qu'il est ravi de le posséder, il pourra bien le faire concierge d'une de ses terres.

«Derrière ce captif qui vous paraît de si bonne mine, il y en a un autre qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe: c'est un petit médecin aragonais; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les Turcs ont su de quelle profession il était, ils n'ont pas voulu le garder parmi eux: ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté, et qui ne l'ont ramené qu'à regret en Espagne.

«Vous qui êtes si compatissant aux peines d'autrui, ah! que vous plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tête chauve une calotte de drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts à Alger pendant douze ans chez un renégat anglais son patron.--Et qui est ce pauvre captif? dit Zambullo.--C'est un cordelier de Navarre, répondit le démon: je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pâti comme un misérable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empêché plus de cent esclaves chrétiens de prendre le turban.