Le diable boiteux, tome II

Part 7

Chapter 73,895 wordsPublic domain

«Regardez attentivement les trois qui vont ensemble du même côté. Celui qui s'appuie sur des béquilles, qui fait trembler tout son corps, et semble marcher avec tant de peine qu'à chaque pas vous diriez qu'il va tomber sur le nez, quoiqu'il ait une longue barbe blanche et un air décrépit, est un jeune homme si alerte et si léger, qu'il passerait un daim à la course. L'autre, qui fait le teigneux, est un bel adolescent, dont la tête est couverte d'une peau qui cache une chevelure de page de cour. Et l'autre, qui paraît en cul-de-jatte, est un drôle qui a l'art de tirer de sa poitrine des sons si lamentables, qu'à ses tristes accents il n'y a point de vieille qui ne descende d'un quatrième étage pour lui apporter un maravedi.

«Tandis que ces fainéants vont, sous le masque de la pauvreté, attraper l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique Espagnols, qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leur corps. J'aperçois de toutes parts des hommes qui se lèvent et s'habillent pour aller remplir leurs différents emplois. Combien de projets formés cette nuit vont s'exécuter ou s'évanouir en ce jour! Que de démarches l'intérêt, l'amour et l'ambition vont faire faire!

--Que vois-je dans la rue? interrompit don Cléofas. Qui est cette femme chargée de médailles, que conduit un laquais, et qui marche avec précipitation? Elle a sans doute quelque affaire fort pressante.--Oui, certainement, répondit le diable: c'est une vénérable matrone qui court à une maison où l'on a besoin de son ministère. Elle y va trouver une comédienne qui pousse des cris, et auprès d'elle deux cavaliers bien embarrassés. L'un est le mari, et l'autre un homme de condition qui s'intéresse à ce qui va se passer; car les couches des femmes de théâtre ressemblent à celles d'Alcmène: il y a toujours un Jupiter et un Amphitryon qui sont auteurs du parti.

«Ne dirait-on pas, à voir ce cavalier à cheval avec sa carabine, que c'est un chasseur qui va faire la guerre aux lièvres et aux perdreaux des environs de Madrid? Cependant il n'a aucune envie de prendre le divertissement de la chasse: il est occupé d'un autre dessein; il va gagner un village où il se déguisera en paysan, pour s'introduire sous cet habit dans une ferme où est sa maîtresse sous la conduite d'une mère sévère et vigilante.

«Ce jeune bachelier qui passe et marche à pas précipités a coutume d'aller tous les matins faire sa cour à un vieux chanoine qui est son oncle, et dont il couche en joue la prébende. Regardez dans cette maison, vis-à-vis de nous, un homme qui prend son manteau et se dispose à sortir. C'est un honnête et riche bourgeois qu'une affaire assez sérieuse inquiète. Il a une fille unique à marier; il ne sait s'il doit la donner à un jeune procureur qui la recherche, ou bien à un fier _hidalgo_ qui la demande. Il va consulter ses amis là-dessus; et dans le fond, rien n'est plus embarrassant. Il craint, en choisissant le gentilhomme, d'avoir un gendre qui le méprise; et il a peur, s'il s'en tient au procureur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous les meubles.

«Considérez un voisin de ce père embarrassé, et démêlez, dans ce corps de logis où il y a de superbes ameublements, un homme en robe de chambre de brocard rouge à fleurs d'or: c'est un bel esprit qui fait le seigneur en dépit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avait pas vingt maravedis, et il jouit à présent de dix mille ducats de rente. Il a un équipage très-joli; mais il en rabat l'entretien sur sa table, dont la frugalité est telle, qu'il mange ordinairement le petit poulet en son particulier. Il ne laisse pas pourtant de régaler quelquefois, par ostentation, des personnes de qualité. Il donne aujourd'hui à dîner à des conseillers d'État; et pour cet effet, il vient d'envoyer chercher un pâtissier et un rôtisseur; il va marchander avec eux sou à sou; après quoi il écrira sur des cartes les services dont ils seront convenus.--Vous me parlez d'un grand crasseux, dit Zambullo.--Hé mais! répondit Asmodée, tous les gueux que la fortune enrichit brusquement deviennent avares ou prodigues: c'est la règle.

--Apprenez-moi, dit l'écolier, qui est une belle dame que je vois à sa toilette, et qui s'entretient avec un cavalier fort bien fait.--Ah! vraiment, s'écria le boiteux, ce que vous remarquez là mérite bien votre attention. Cette femme est une veuve allemande qui vit à Madrid de son douaire, et voit très-bonne compagnie; et le jeune homme qui est avec elle est un seigneur nommé don Antoine de Monsalve.

«Quoique ce cavalier soit d'une des premières maisons d'Espagne, il a promis à la veuve de l'épouser: il lui a même fait un dédit de trois mille pistoles; mais il est traversé dans ses amours par ses parents, qui menacent de le faire enfermer s'il ne rompt tout commerce avec l'Allemande, qu'ils regardent comme une aventurière. Le galant, mortifié de les voir tous révoltés contre son penchant, vint hier au soir chez sa maîtresse, qui, s'apercevant qu'il avait quelque chagrin, lui en demanda la cause; il la lui apprit, en l'assurant que toutes les contradictions qu'il aurait à essuyer de la part de sa famille ne pourraient jamais ébranler sa constance. La veuve parut charmée de sa fermeté, et ils se séparèrent tous deux à minuit, très-contents l'un de l'autre.

«Monsalve est revenu ce matin: il a trouvé la dame à sa toilette, et il s'est mis sur nouveaux frais à l'entretenir de son amour. Pendant la conversation, l'Allemande a ôté ses papillotes: le cavalier en a pris une sans réflexion, l'a dépliée, et, y voyant de son écriture: «Comment donc, Madame, a-t-il dit en riant, est-ce là l'usage que vous faites des billets doux qu'on vous envoie?--Oui, Monsalve, a-t-elle répondu; vous voyez à quoi me servent les promesses des amants qui veulent m'épouser en dépit de leurs familles; j'en fais des papillotes.» Quand le cavalier a reconnu que c'était effectivement son dédit que la dame avait déchiré, il n'a pu s'empêcher d'admirer le désintéressement de sa veuve, et il lui jure de nouveau une éternelle fidélité.

«Jetez les yeux, poursuivit le diable, sur ce grand homme sec qui passe au-dessous de nous: il a un grand registre sous son bras, une écritoire pendue à sa ceinture, et une guitare sur le dos.--Ce personnage, dit l'écolier, a un air ridicule; je gagerais que c'est un original.--Il est certain, reprit le démon, que c'est un mortel assez singulier. Il y a des philosophes cyniques en Espagne: en voilà un. Il va vers le Buen-Retiro se mettre dans une prairie où il y a une claire fontaine dont l'eau pure forme un ruisseau qui serpente parmi les fleurs. Il demeurera là toute la journée à contempler les richesses de la nature, à jouer de la guitare, et à faire des réflexions qu'il écrira sur son registre. Il a dans ses poches sa nourriture ordinaire, c'est-à-dire quelques oignons avec un morceau de pain: telle est la vie sobre qu'il mène depuis dix ans; et si quelque Aristippe lui disait comme à Diogène: «Si tu savais faire ta cour aux grands, tu ne mangerais pas des oignons,» ce philosophe moderne lui répondrait: «Je ferais ma cour aux grands aussi bien que toi, si je voulais abaisser un homme jusqu'à le faire ramper sous un autre homme.»

«En effet, ce philosophe a autrefois été attaché aux grands seigneurs; ils lui firent même sa fortune: mais ayant senti que leur amitié n'était pour lui qu'une honorable servitude, il rompit tout commerce avec eux. Il avait un carrosse qu'il quitta, parce qu'il fit réflexion qu'il éclaboussait des gens qui valaient mieux que lui: il a même donné presque tous ses biens à ses amis indigents; il s'est seulement réservé de quoi vivre de la manière qu'il vit; car il ne lui paraît pas moins honteux pour un philosophe d'aller mendier son pain parmi le peuple que chez les grands seigneurs.

«Plaignez le cavalier qui suit ce philosophe, et que vous voyez accompagné d'un chien: il peut se vanter d'être d'une des meilleures maisons de Castille. Il a été riche; mais il s'est ruiné, comme le Timon de Lucien, en régalant tous les jours ses amis, et surtout en faisant des fêtes superbes aux naissances, aux mariages des princes et princesses, en un mot, à chaque occasion qu'a eu l'Espagne de faire des réjouissances. Dès que les parasites ont vu sa marmite renversée, ils ont disparu de chez lui; tous ses amis l'ont abandonné; un seul lui est resté fidèle: c'est son chien.

--Dites-moi, seigneur diable, s'écria Léandro Perez, à qui appartient cet équipage que je vois arrêté devant une maison.--C'est, répondit le démon, le carrosse d'un riche contador, qui va tous les matins dans cette maison, où demeure une beauté galicienne dont ce vieux pécheur de race more a soin, et qu'il aime éperdument. Il apprit hier au soir qu'elle lui avait fait une infidélité: dans la fureur que lui causa cette nouvelle, il lui écrivit une lettre pleine de reproches et de menaces. Vous ne devineriez pas quel parti la coquette s'est avisée de prendre: au lieu d'avoir l'impudence de nier le fait, elle a mandé ce matin au trésorier qu'il est justement irrité contre elle; qu'il ne doit plus la regarder qu'avec mépris, puisqu'elle a été capable de trahir un si galant homme; qu'elle reconnaît sa faute, qu'elle la déteste, et que, pour s'en punir, elle a déjà coupé ses beaux cheveux, dont il sait bien qu'elle est idolâtre: enfin, qu'elle est dans la résolution d'aller dans une retraite consacrer le reste de ses jours à la pénitence.

«Le vieux soupirant n'a pu tenir contre les prétendus remords de sa maîtresse; il s'est levé aussitôt pour se rendre chez elle: il l'a trouvée dans les pleurs, et cette bonne comédienne a si bien joué son rôle, qu'il vient de lui pardonner le passé; il fera plus: pour la consoler du sacrifice de sa chevelure, il lui promet, en ce moment, de la faire dame de paroisse, en lui achetant une belle maison de campagne, qui est actuellement à vendre auprès de l'Escurial.

--Toutes les boutiques sont ouvertes, dit l'écolier, et j'aperçois déjà un cavalier qui entre chez un traiteur.--Ce cavalier, reprit Asmodée, est un garçon de famille qui a la rage d'écrire et de vouloir absolument passer pour auteur: il ne manque pas d'esprit; il en a même assez pour critiquer tous les ouvrages qui paraissent sur la scène; mais il n'en a point assez pour en composer un raisonnable. Il entre chez le traiteur pour ordonner un grand repas; il donne à dîner aujourd'hui à quatre comédiens, qu'il veut engager à protéger une mauvaise pièce de sa façon qu'il est sur le point de présenter à leur compagnie.

«A propos d'auteurs, continua-t-il, en voilà deux qui se rencontrent dans la rue. Remarquez qu'ils se saluent avec un ris moqueur; ils se méprisent mutuellement, et ils ont raison. L'un écrit aussi facilement que le poëte Crispinus, qu'Horace compare aux soufflets des forges; et l'autre emploie bien du temps à faire des ouvrages froids et insipides.

--Qui est ce petit homme qui descend de carrosse à la porte de cette église? dit Zambullo.--C'est, répondit le boiteux, un personnage digne d'être remarqué. Il n'y a pas dix ans qu'il abandonna l'étude d'un notaire où il était maître-clerc, pour s'aller jeter dans la chartreuse de Saragosse. Au bout de six mois de noviciat, il sortit de son couvent, reparut à Madrid; mais ceux qui le connaissaient furent étonnés de le voir devenir tout à coup un des principaux membres du conseil des Indes. On parle encore aujourd'hui d'une fortune si subite. Quelques-uns disent qu'il s'est donné au diable; d'autres veulent qu'il ait été aimé d'une riche douairière, et d'autres enfin qu'il ait trouvé un trésor.--Vous savez ce qui en est, interrompit don Cléofas.--Oh! pour cela oui, répartit le démon, et je vais vous révéler le mystère.

«Pendant que notre moine était novice, il arriva qu'un jour, en faisant dans son jardin une profonde fosse pour y planter un arbre, il aperçut une cassette de cuivre qu'il ouvrit: il y avait dedans une boîte d'or qui contenait une trentaine de diamants d'une grande beauté. Quoique le religieux ne se connût pas autrement en pierreries, il ne laissa pas de juger qu'il venait de faire un bon coup de filet; et prenant aussitôt le parti que prend dans une comédie de Plaute ce Gripus qui renonce à la pêche après avoir trouvé un trésor, il quitta le froc et revint à Madrid, où, par l'entremise d'un joaillier de ses amis, il changea ses pierres précieuses en pièces d'or, et ses pièces d'or en une charge qui lui donne un beau rang dans la société civile.

CHAPITRE XVIII

_Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas._

Il faut, poursuivit Asmodée, que je vous fasse rire en vous apprenant un trait de cet homme qui entre chez un marchand de liqueurs. C'est un médecin biscayen; il va prendre une tasse de chocolat, après quoi il passera toute la journée à jouer aux échecs.

«Pendant ce temps-là, ne craignez pas pour ses malades; il n'en a point, et quand il en aurait, les moments qu'il emploie à jouer ne seraient pas les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez une belle et riche veuve qu'il voudrait épouser, et dont il fait semblant d'être fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de valet qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de qualité de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'échecs est sur le point de gagner la partie.

«Arrêtons-nous devant cet hôtel auprès duquel nous sommes; je ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements: qu'y découvrez-vous?--J'y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, répondit l'écolier. J'en vois quelques-unes qui se lèvent, et d'autres qui sont déjà levées. Que de charmes elles offrent à mes regards! je m'imagine voir les nymphes de Diane, telles que les poëtes nous les représentent.

--Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits des nymphes de Diane, elles n'en ont assurément pas la chasteté. Ce sont quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrêtaient par leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs châteaux, elles attirent les jeunes gens chez elles. Malheur à ceux qui s'en laissent charmer! Pour avertir du péril que courent les passants, il faudrait faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.

--Je ne vous demande pas, dit Léandro Perez, où vont ces seigneurs que je vois dans leurs carrosses: ils vont sans doute au lever du roi.--Vous l'avez dit, reprit le diable; et si vous voulez y aller aussi, je vous y conduirai; nous ferons là quelques remarques réjouissantes.--Vous ne pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable, répliqua Zambullo; je m'en fais par avance un grand plaisir.»

Alors le démon, prompt à satisfaire don Cléofas, l'emporta vers le palais du roi; mais avant que d'y arriver, l'écolier, apercevant des manoeuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était un portail d'église qu'ils faisaient. «Non, lui répondit Asmodée, c'est la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez; cependant, quand ils l'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera digne des deux vers latins qu'on doit mettre dessus.

--Que me dites-vous? s'écria Léandro; quelle idée vous me donnez de ces deux vers! Je meurs d'envie de les savoir.--Les voici, reprit le démon; préparez-vous à les admirer.

Quam bene Mercurius nunc merces vendit opimas, Momus ubi fatuos vendidit ante sales!

«Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.--Je n'en sens point encore toute la beauté, dit l'écolier; je ne sais pas bien ce que signifient ces _fatuos sales_.--Vous ignorez donc, répartit le diable, que la place où l'on bâtit ce marché pour y vendre des denrées fut autrefois un collége de moines qui enseignaient à la jeunesse les humanités? Les régents de ce collége y faisaient représenter par leur écoliers des drames, des pièces de théâtre fades, et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser jusqu'aux _prétérits_ et aux _supins_.--Oh! ne m'en dites pas davantage, interrompit Zambullo; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de collége. L'inscription me paraît admirable.»

A peine Asmodée et don Cléofas furent-ils sur l'escalier du palais du roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A mesure que ces seigneurs passaient auprès d'eux, le diable faisait le nomenclateur: «Voilà, disait-il à Léandro Perez, en les lui montrant du doigt l'un après l'autre, voilà le comte de Villalonso, de la maison de la Puebla d'Ellerena; voici le marquis de Castro Fueste; celui-là c'est don Lopez de Los Rios, président du conseil des finances; celui-ci, le comte de Villa Hombrosa.» Il ne se contentait pas de les nommer, il faisait leur éloge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque trait satirique: il leur donnait à chacun son lardon.

«Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous l'accorde généreusement et vous offre son crédit. C'est dommage qu'un homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte, qu'un quart d'heure après que vous lui avez parlé, il oublie ce que vous lui avez dit.

«Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la cour du meilleur caractère: il n'est pas, comme la plupart de ses pareils, différent de lui-même d'un moment à un autre: il n'y a point de caprice, point d'inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu'il ne paye pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne ni les services qu'on lui rend; mais par malheur il est trop lent à les reconnaître. Il laisse désirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir bien acheté lorsqu'on l'a obtenu.»

Après que le démon eût fait connaître à l'écolier les bonnes et les mauvaises qualités d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une salle où il y avait des hommes de toute sorte de conditions, et particulièrement tant de chevaliers, que don Cléofas s'écria: «Que de chevaliers! parbleu! il faut qu'il y en ait bien en Espagne!--Je vous en réponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque pour être chevalier de saint-Jacques ou de Calatrave il n'est pas nécessaire, comme autrefois pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille écus de patrimoine: aussi s'aperçoit-on que c'est une marchandise bien mêlée.

«Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous.--Parlez plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend.--Non, non, répondit le diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là: c'est un Catalan qui revient des îles Philippines, où il était flibustier. Diriez-vous à le voir que c'est un foudre de guerre? Il a pourtant fait des actions prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet par lequel il demande certain poste pour récompense de ses services; mais je doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au premier ministre.

--Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Léandro Perez, un gros et grand homme qui paraît faire l'important: à juger de sa condition par l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche seigneur.--Ce n'est rien moins que cela, répartit Asmodée: c'est un _hidalgo_ des plus pauvres, qui, pour subsister, donne à jouer sous la protection d'un grand.

«Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi: je vais vous en faire le détail.

«Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux auteurs castillans; ils le trouvèrent plein d'expressions trop hardies et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette production singulière: ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils présentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme contraire à la pureté et à la netteté de la langue espagnole.

«Le placet parut digne d'attention à Sa Majesté, qui nomma trois commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en était effectivement répréhensible, et d'autant plus dangereux qu'il était plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a décidé: il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne composeront plus de livres à l'avenir; et que même, pour mieux conserver la pureté de la langue castillane, ces académiciens ne pourront être remplacés, après leur mort, que par des personnes de la première qualité.

--Cette décision est merveilleuse, s'écria Zambullo en riant: les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à craindre.--Pardonnez-moi, répartit le démon: les auteurs ennemis de cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont pas tous de l'académie de Tolède.»

Don Cléofas fut curieux d'apprendre qui était le cavalier habillé de velours gris-blanc qu'il voyait en conversation avec le licencié. «C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, officier de la garde espagnole: je vous assure que c'est un garçon très-spirituel. Je veux, pour vous faire juger de son esprit, vous citer une répartie qu'il fit hier à une dame en fort bonne compagnie; mais pour l'intelligence de ce bon mot, il faut savoir qu'il a un frère, nommé don André de Prada, qui était il y a quelques années officier comme lui dans le même corps.

«Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don André, et lui dit: «Seigneur de Prada, je porte même nom que vous; mais nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d'une des meilleures maisons de Catalogne, et en même temps que vous n'êtes pas riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. N'y aurait-il pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse?» Don André répondit qu'oui. «Cela étant, répliqua le fermier, si vous voulez me les communiquer, je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aïeux. De mon côté, par reconnaissance, je vous ferai présent de trente mille pistoles. Sommes-nous d'accord?» Don André fut ébloui de la somme: il accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de l'argent qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit depuis ce temps-là.

«Or, son cadet, qui n'a rien gagné à ce marché, était hier à une table où l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du roi; et là-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole à ce jeune officier, lui demanda s'il n'était pas parent de ce fermier? «Non, Madame, lui répondit-il, je n'ai pas cet honneur-là: c'est mon frère.»