Le diable boiteux, tome II

Part 5

Chapter 53,988 wordsPublic domain

«Tel est le renégat à qui je veux m'adresser, continua Francisque: un homme de cette sorte ne vous doit pas être suspect. Je vais sortir sous prétexte d'aller au bagne[3]: je me rendrai chez lui; je lui représenterai qu'au lieu de se laisser consumer de regret de s'être éloigné du sein de l'Église, il doit songer aux moyens d'y rentrer: qu'il n'a pour cet effet qu'à équiper un vaisseau, comme si, ennuyé de sa vie oisive, il voulait retourner en course, et qu'avec ce bâtiment nous gagnerons la côte de Valence, où dona Théodora lui donnera de quoi passer agréablement le reste de ses jours à Barcelone.

[3] Lieu où s'assemblent les esclaves.

«--Oui, mon cher Francisque, s'écria don Juan, transporté de l'espérance que l'esclave Navarrais lui donnait, vous pouvez tout promettre à ce renégat: vous et lui, soyez sûrs d'être bien récompensés. Mais croyez-vous que ce projet s'exécute de la manière que vous le concevez?--Il peut y avoir des difficultés qui ne s'offrent point à mon esprit, répartit Francisque; mais nous les lèverons, le renégat et moi, Alvaro, ajouta-t-il en le quittant, j'augure bien de notre entreprise, et j'espère qu'à mon retour j'aurai de bonnes nouvelles à vous annoncer.»

«Ce ne fut pas sans inquiétude que le Tolédan attendit Francisque, qui revint trois ou quatre heures après, et qui lui dit: «J'ai parlé au renégat: je lui ai proposé notre dessein, et, après une longue délibération, nous sommes convenus qu'il achètera un petit vaisseau tout équipé; que, comme il est permis de prendre pour matelots des esclaves, il se servira de tous les siens; que, de peur de se rendre suspect, il engagera douze soldats Turcs, de même que s'il avait effectivement envie d'aller en course; mais que, deux jours avant celui qu'il leur assignera pour le départ, il s'embarquera la nuit avec ses esclaves, lèvera l'ancre sans bruit, et viendra nous prendre, avec son esquif, à une petite porte de ce jardin, qui n'est pas éloignée de la mer. Voilà le plan de notre entreprise: vous pouvez en instruire la dame esclave, et l'assurer que dans quinze jours, au plus tard, elle sera hors de captivité.»

«Quelle joie pour Zarate d'avoir une si agréable assurance à donner à dona Théodora! Pour obtenir la permission de la voir, il chercha le jour suivant Mezomorto, et l'ayant rencontré: «Pardonnez-moi, seigneur, lui dit-il, si j'ose vous demander comment vous avez trouvé la belle esclave: êtes-vous plus satisfait?...--J'en suis charmé, interrompit le dey: ses yeux n'ont point évité hier mes plus tendres regards; ses discours, qui n'étaient auparavant que des réflexions éternelles sur son état, n'ont été mêlés d'aucune plainte, et même elle a paru prêter aux miens une attention obligeante.

«C'est à tes soins, Alvaro, que je dois ce changement: je vois que tu connais bien les femmes de ton pays. Je veux que tu l'entretiennes encore, pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Épuise ton esprit et ton adresse pour hâter mon bonheur; je romprai aussitôt tes chaînes, et je jure par l'âme de notre grand prophète que je te renverrai dans ta patrie chargé de tant de bienfaits, que les chrétiens, en te revoyant, ne pourront croire que tu reviennes de l'esclavage.»

«Le Tolédan ne manqua pas de flatter l'erreur de Mezomorto: il feignit d'être très-sensible à ses promesses, et, sous prétexte d'en vouloir avancer l'accomplissement, il s'empressa d'aller voir la belle esclave. Il la trouva seule dans son appartement; les vieilles qui la servaient étaient occupées ailleurs. Il lui apprit ce que le Navarrais et le renégat avaient comploté ensemble, sur la foi des promesses qui leur avaient été faites.

«Ce fut une grande consolation pour la dame d'entendre qu'on avait pris de si bonnes mesures pour sa délivrance. «Est-il possible, s'écria-t-elle dans l'excès de la joie, qu'il me soit permis d'espérer de revoir encore Valence, ma chère patrie? Quel bonheur, après tant de périls et d'alarmes, d'y vivre en repos avec vous! Ah! don Juan, que cette pensée m'est agréable! En partagez-vous le plaisir avec moi? Songez-vous qu'en m'arrachant au dey, c'est votre femme que vous lui enlevez?

«--Hélas! répondit Zarate en poussant un profond soupir, que ces paroles flatteuses auraient de charmes pour moi, si le souvenir d'un amant malheureux n'y venait point mêler une amertume qui en corrompt toute la douceur! Pardonnez-moi, Madame, cette délicatesse; avouez même que Mendoce est digne de votre pitié. C'est pour vous qu'il est sorti de Valence, qu'il a perdu la liberté, et je ne doute point qu'à Tunis il ne soit moins accablé du poids de ses chaînes que du désespoir de ne vous avoir pas vengée.

«--Il méritait sans doute un meilleur sort, dit dona Théodora: je prends le ciel à témoin que je suis pénétrée de tout ce qu'il a fait pour moi; je ressens vivement les peines que je lui cause; mais, par un cruel effet de la malignité des astres, mon coeur ne saurait être le prix de ses services.»

«Cette conversation fut interrompue par l'arrivée des deux vieilles qui servaient la veuve de Cifuentes. Don Juan changea de discours, et, faisant le personnage du confident du dey: «Oui, charmante esclave, dit-il à Théodora, vous avez enchaîné celui qui vous retient dans les fers. Mezomorto, votre maître et le mien, le plus amoureux et le plus aimable de tous les Turcs, est très-content de vous: continuez à le traiter favorablement, et vous verrez bientôt la fin de vos déplaisirs.» Il sortit en prononçant ces derniers mots, dont le vrai sens ne fut compris que par cette dame.

«Les choses demeurèrent huit jours dans cette disposition au palais du dey. Cependant le renégat catalan avait acheté un petit vaisseau presque tout équipé, et il faisait les préparatifs du départ; mais six jours avant qu'il fût en état de se mettre en mer, don Juan eut de nouvelles alarmes.

«Mezomorto l'envoya chercher, et l'ayant fait entrer dans son cabinet: «Alvaro, lui dit-il, tu es libre; tu partiras quand tu voudras pour t'en retourner en Espagne: les présents que je t'ai promis sont prêts. J'ai vu la belle esclave aujourd'hui: qu'elle m'a paru différente de cette personne dont la tristesse me faisait tant de peine! Chaque jour le sentiment de sa captivité s'affaiblit: je l'ai trouvée si charmante, que je viens de prendre la résolution de l'épouser: elle sera ma femme dans deux jours.»

«Don Juan changea de couleur à ces paroles, et quelque effort qu'il fît pour se contraindre, il ne put cacher son trouble et sa surprise au dey, qui lui en demanda la cause.

«Seigneur, lui répondit le Tolédan dans son embarras, je suis sans doute fort étonné qu'un des plus considérables personnages de l'empire ottoman veuille s'abaisser jusqu'à épouser une esclave: je sais bien que cela n'est pas sans exemple parmi vous; mais, enfin, l'illustre Mezomorto, qui peut prétendre aux filles des premiers officiers de la Porte...--J'en demeure d'accord, interrompit le dey; je pourrais même aspirer à la fille du grand-visir, et me flatter de succéder à l'emploi de mon beau-père; mais j'ai des richesses immenses et peu d'ambition. Je préfère le repos et les plaisirs dont je jouis ici au vizirat, à ce dangereux honneur où nous ne sommes pas plus tôt montés, que la crainte des sultans, ou la jalousie des envieux qui les approchent, nous en précipite. D'ailleurs, j'aime mon esclave, et sa beauté la rend assez digne du rang où ma tendresse l'appelle.

«Mais il faut, ajouta-t-il, qu'elle change aujourd'hui de religion, pour mériter l'honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des préjugés ridicules le lui fassent mépriser?--Non, seigneur, répartit don Juan; je suis persuadé qu'elle sacrifiera tout à un rang si beau. Permettez-moi pourtant de vous dire que vous ne devez point l'épouser brusquement: ne précipitez rien. Il ne faut pas douter que l'idée de quitter une religion qu'elle a sucée avec le lait ne la révolte d'abord: donnez-lui le temps de faire des réflexions. Quand elle se représentera qu'au lieu de la déshonorer et de la laisser tristement vieillir parmi le reste de vos captives, vous l'attachez à vous par un mariage qui la comble de gloire, sa reconnaissance et sa vanité vaincront peu à peu ses scrupules. Différez de huit jours seulement l'exécution de votre dessein.»

«Le dey demeura quelque temps rêveur: le délai que son confident lui proposait n'était guère de son goût; néanmoins le conseil lui parut fort judicieux. «Je cède à tes raisons, Alvaro, lui dit-il, quelque impatience que j'aie de posséder l'esclave; j'attendrai donc encore huit jours: va la voir tout à l'heure, et la dispose à remplir mes désirs après ce temps-là. Je veux que ce même Alvaro qui m'a si bien servi auprès d'elle ait l'honneur de lui offrir ma main.»

«Don Juan courut à l'appartement de Théodora, et l'instruisit de ce qui venait de se passer entre Mezomorto et lui, afin qu'elle se réglât là-dessus. Il lui apprit aussi que dans six jours le vaisseau du renégat serait prêt; et comme elle témoignait être fort en peine de savoir de quelle manière elle pourrait sortir de son appartement, attendu que toutes les portes des chambres qu'il fallait traverser pour gagner l'escalier étaient bien fermées: «C'est ce qui doit peu vous embarrasser, Madame, lui dit-il; une fenêtre de votre cabinet donne sur le jardin; c'est par là que vous descendrez, avec une échelle que j'aurai soin de vous fournir.»

«En effet, les six jours s'étant écoulés, Francisque avertit le Tolédan que le renégat se préparait à partir la nuit prochaine. Vous jugez bien qu'elle fut attendue avec beaucoup d'impatience. Elle arriva enfin, et, pour comble de bonheur, elle devint très-obscure. Dès que le moment d'exécuter l'entreprise fut venu, don Juan alla poser l'échelle sous la fenêtre du cabinet de la belle esclave, qui l'observait, et qui descendit aussitôt avec beaucoup d'empressement et d'agitation: ensuite elle s'appuya sur le Tolédan, qui la conduisit vers la petite porte du jardin qui ouvrait sur la mer.

«Ils marchaient tous deux à pas précipités, et goûtaient déjà par avance le plaisir de se voir hors d'esclavage: mais la Fortune, avec qui ces amants n'étaient pas encore bien réconciliés, leur suscita un malheur plus cruel que tous ceux qu'ils avaient éprouvés jusqu'alors, et celui qu'ils auraient le moins prévu.

«Ils étaient déjà hors du jardin, et ils s'avançaient sur le rivage pour s'approcher de l'esquif qui les attendait, lorsqu'un homme qu'ils prirent pour un compagnon de leur fuite, et dont ils n'avaient aucune défiance, vint tout droit à don Juan l'épée nue, et la lui enfonçant dans le sein: «Perfide Alvaro Ponce, s'écria-t-il, c'est ainsi que don Fadrique de Mendoce doit punir un lâche ravisseur: tu ne mérites point que je t'attaque en brave homme.»

«Le Tolédan ne put résister à la force du coup, qui le porta par terre: et en même temps, dona Théodora, qu'il soutenait, saisie à la fois d'étonnement, de douleur et d'effroi, tomba évanouie d'un autre côté. «Ah! Mendoce, dit don Juan, qu'avez-vous fait? C'est votre ami que vous venez de percer.--Juste ciel, reprit don Fadrique, serait-il bien possible que j'eusse assassiné!...--Je vous pardonne ma mort, interrompit Zarate; le destin seul en est coupable, ou plutôt il a voulu par là finir nos malheurs. Oui, mon cher Mendoce, je meurs content, puisque je remets entre vos mains dona Théodora, qui peut vous assurer que mon amitié pour vous ne s'est jamais démentie.

«--Trop généreux ami, dit don Fadrique emporté par un mouvement de désespoir, vous ne mourrez point seul; le même fer qui vous a frappé va punir votre assassin: si mon erreur peut faire excuser mon crime, elle ne saurait m'en consoler.» A ces mots, il tourna la pointe de son épée contre son estomac, la plongea jusqu'à la garde, et tomba sur le corps de don Juan, qui s'évanouit, moins affaibli par le sang qu'il perdait que surpris de la fureur de son ami.

«Francisque et le renégat, qui étaient à dix pas de là, et qui avaient eu leurs raisons pour n'aller pas secourir l'esclave Alvaro, furent fort étonnés d'entendre les dernières paroles de don Fadrique, et de voir sa dernière action. Ils connurent qu'il s'était mépris, et que les blessés étaient deux amis, et non de mortels ennemis, comme ils l'avaient cru; alors ils s'empressèrent à les secourir; mais, les trouvant sans sentiment, aussi bien que Théodora, qui était toujours évanouie, ils ne savaient quel parti prendre. Francisque était d'avis que l'on se contentât d'emporter la dame, et qu'on laissât les cavaliers sur le rivage, où, selon toutes les apparences, ils mourraient bientôt, s'ils n'étaient déjà morts. Le renégat ne fut pas de cette opinion: il dit qu'il ne fallait point abandonner les blessés, dont les blessures n'étaient peut-être pas mortelles, et qu'il les panserait dans son vaisseau, où il avait tous les instruments de son premier métier, qu'il n'avait point oublié. Francisque se rendit à ce sentiment.

«Comme ils n'ignoraient pas de quelle importance il était de se hâter, le renégat et le Navarrais, à l'aide de quelques esclaves, portèrent dans l'esquif la malheureuse veuve de Cifuentes avec ses deux amants, encore plus infortunés qu'elle. Ils joignirent en peu de moments leur vaisseau, où, d'abord qu'ils furent tous entrés, les uns tendirent les voiles, pendant que les autres, à genoux sur le tillac, imploraient la faveur du ciel par les plus ferventes prières que leur pouvait suggérer la crainte d'être poursuivis par les navires de Mezomorto.

«Pour le renégat, après avoir chargé du soin de la manoeuvre un esclave français, qui l'entendait parfaitement, il donna sa première attention à dona Théodora: il lui rendit l'usage de ses sens, et fit si bien par ses remèdes que don Fadrique et le Tolédan reprirent aussi leurs esprits. La veuve de Cifuentes, qui s'était évanouie lorsqu'elle avait vu frapper don Juan, fut fort étonnée de trouver là Mendoce; et quoiqu'à le voir elle jugeât bien qu'il s'était blessé lui-même de douleur d'avoir percé son ami, elle ne pouvait le regarder que comme l'assassin d'un homme qu'elle aimait.

«C'était la chose du monde la plus touchante, que de voir ces trois personnes revenues à elles-mêmes: l'état d'où l'on venait de les tirer, quoique semblable à la mort, n'était pas si digne de pitié. Dona Théodora envisageait don Juan avec des yeux où étaient peints tous les mouvements d'une âme que possèdent la douleur et le désespoir, et les deux amis attachaient sur elle leurs regards mourants, en poussant de profonds soupirs.

«Après avoir gardé quelque temps un silence aussi tendre que funeste, don Fadrique le rompit; il adressa la parole à la veuve de Cifuentes: «Madame, lui dit-il, avant que de mourir, j'ai la satisfaction de vous voir hors d'esclavage: plût au ciel que vous me dussiez la liberté; mais il a voulu que vous eussiez cette obligation à l'amant que vous chérissez. J'aime trop ce rival pour en murmurer, et je souhaite que le coup que j'ai eu le malheur de lui porter ne l'empêche pas de jouir de votre reconnaissance.» La dame ne répondit rien à ce discours. Loin d'être sensible en ce moment au triste sort de don Fadrique, elle sentait pour lui des mouvements d'aversion que lui inspirait l'état où était le Tolédan.

«Cependant le chirurgien se préparait à visiter et à sonder les plaies. Il commença par celle de Zarate; il ne la trouva pas dangereuse, parce que le coup n'avait fait que glisser au-dessous de la mamelle gauche, et n'offensait aucune des parties nobles. Le rapport du chirurgien diminua l'affliction de Théodora, et causa beaucoup de joie à don Fadrique, qui tourna la tête vers cette dame: «Je suis content, lui dit-il; j'abandonne sans regret la vie, puisque mon ami est hors de péril: je ne mourrai point chargé de votre haine.»

«Il prononça ces paroles d'un air si touchant, que la veuve de Cifuentes en fut pénétrée. Comme elle cessa de craindre pour don Juan, elle cessa de haïr don Fadrique; et ne voyant plus en lui qu'un homme qui méritait toute sa pitié: «Ah! Mendoce, lui répondit-elle emportée par un transport généreux, souffrez que l'on panse votre blessure; elle n'est peut-être pas plus considérable que celle de votre ami. Prêtez-vous au soin que l'on veut avoir de vos jours: vivez; si je ne puis vous rendre heureux, du moins je ne ferai pas le bonheur d'un autre. Par compassion et par amitié pour vous, je retiendrai la main que je voulais donner à don Juan; je vous fais le même sacrifice qu'il vous a fait.»

«Don Fadrique allait répliquer; mais le chirurgien, qui craignait qu'en parlant il n'irritât son mal, l'obligea de se taire, et visita sa plaie: elle lui parut mortelle, attendu que l'épée avait pénétré dans la partie supérieure du poumon, ce qu'il jugeait par une hémorragie ou perte de sang dont la suite était à craindre. D'abord qu'il eût mis le premier appareil, il laissa reposer les cavaliers dans la chambre de poupe, sur deux petits lits l'un auprès de l'autre, et emmena ailleurs dona Théodora, dont il jugea que la présence leur pouvait être nuisible.

«Malgré toutes ces précautions, la fièvre prit à Mendoce, et sur la fin de la journée l'hémorragie augmenta. Le chirurgien lui déclara alors que le mal était sans remède, et l'avertit que s'il avait quelque chose à dire à son ami ou à dona Théodora, il n'avait point de temps à perdre. Cette nouvelle causa une étrange émotion au Tolédan: pour don Fadrique, il la reçut avec indifférence. Il fit appeler la veuve de Cifuentes, qui se rendit auprès de lui dans un état plus aisé à concevoir qu'à représenter.

«Elle avait le visage couvert de pleurs, et elle sanglotait avec tant de violence, que Mendoce en fut fort agité: «Madame, lui dit-il, je ne vaux pas ces précieuses larmes que vous répandez: arrêtez-les, de grâce, pour m'écouter un moment. Je vous fais la même prière, mon cher Zarate, ajouta-t-il en remarquant la vive douleur que son ami faisait éclater; je sais bien que cette séparation vous doit être rude; votre amitié m'est trop connue pour en douter: mais attendez l'un et l'autre que ma mort soit arrivée, pour l'honorer de tant de marques de tendresse et de pitié.

«Suspendez jusque-là votre affliction: je la sens plus que la perte de ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon ami et du mien. Vous devez être en peine de savoir comment j'ai pu prendre don Juan pour don Alvar: je vais vous en instruire, si le peu de temps qui me reste encore à vivre me permet de vous donner ce triste éclaircissement.

«Quelques heures après que le vaisseau où j'étais eût quitté celui où j'avais laissé don Juan, nous rencontrâmes un corsaire français qui nous attaqua: il se rendit maître du vaisseau de Tunis, et nous mit à terre auprès d'Alicante. Je ne fus pas sitôt libre, que je songeai à racheter mon ami. Pour cet effet, je me rendis à Valence, où je fis de l'argent comptant; et sur l'avis qu'on me donna qu'à Barcelone il y avait des Pères de la Rédemption qui se préparaient à faire voile vers Alger, je m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur don Francisco de Mendoce, mon oncle, d'employer tout le crédit qu'il peut avoir à la cour d'Espagne pour obtenir la grâce de Zarate, que j'avais dessein de ramener avec moi et de faire rentrer dans ses biens, qui ont été confisqués depuis la mort du duc de Naxera.

«Sitôt que nous fûmes arrivés à Alger, j'allai dans les lieux que fréquentent les esclaves; mais j'avais beau les parcourir tous, je n'y trouvais point ce que je cherchais. Je rencontrai le renégat catalan à qui ce navire appartient: je le reconnus pour un homme qui avait autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon voyage, et le priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. «Je suis fâché, me répondit-il, de ne pouvoir vous être utile: je dois partir d'Alger cette nuit avec une dame de Valence qui est l'esclave du dey.--Et comment appelez-vous cette dame, lui dis-je?» Il répartit qu'elle se nommait Théodora.

«La surprise que je fis paraître à cette nouvelle apprit par avance au renégat que je m'intéressais pour cette dame. Il me découvrit le dessein qu'il avait formé pour la tirer d'esclavage; et comme en son récit il fit mention de l'esclave Alvaro, je ne doutai point que ce ne fût Alvaro Ponce lui-même. «Servez mon ressentiment, dis-je avec transport au renégat: donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi.--Vous serez bientôt satisfait, me répondit-il; mais contez-moi auparavant le sujet que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro.» Je lui appris toute notre histoire, et lorsqu'il l'eût entendue; «C'est assez, reprit-il; vous n'aurez cette nuit qu'à m'accompagner: on vous montrera votre rival, et après que vous l'aurez puni, vous prendrez sa place, et viendrez avec nous à Valence conduire dona Théodora.»

«Néanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan: je laissai de l'argent pour sa rançon entre les mains d'un marchand italien, nommé Francisco Capati, qui réside à Alger, et qui me promit de le racheter s'il venait à le découvrir. Enfin la nuit arriva; je me rendis chez le renégat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrêtâmes devant une petite porte, d'où il sortit un homme qui vint droit à nous, et qui nous dit, en nous montrant du doigt un homme et une femme qui marchaient sur ses pas: «Voilà Alvaro et dona Théodora qui me suivent.»

«A cette vue je deviens furieux; je mets l'épée à la main, je cours au malheureux Alvaro, et, persuadé que c'est un rival odieux que je vais frapper, je perce cet ami fidèle que j'étais venu chercher. Mais, grâces au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur ne lui coûtera point la vie, ni d'éternelles larmes à dona Théodora.

«--Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure à mon affliction; je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu; quand même j'épouserais votre ami, ce ne serait que pour unir nos douleurs; votre amour, votre amitié, vos infortunes, feraient tout notre entretien.--C'en est trop, Madame, répliqua don Fadrique; je ne mérite pas que vous me regrettiez si longtemps: souffrez, je vous en conjure, que Zarate vous épouse, après qu'il vous aura vengée d'Alvaro Ponce.--Don Alvar n'est plus, dit la veuve de Cifuentes; le même jour qu'il m'enleva, il fut tué par le corsaire qui me prit.

«--Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir; mon ami en sera plus tôt heureux: suivez sans contrainte votre penchant l'un et l'autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle que votre compassion et sa générosité mettent à votre commun bonheur. Puissent tous vos jours couler dans un repos, dans une union que la jalousie de la Fortune n'ose troubler! Adieu, Madame, adieu, don Juan; souvenez-vous quelquefois tous deux d'un homme qui n'a rien tant aimé que vous.»

«Comme la dame et le Tolédan, au lieu de lui répondre, redoublaient leurs pleurs, don Fadrique, qui s'en aperçut et qui se sentait très-mal, poursuivit ainsi: «Je me laisse trop attendrir: déjà la mort m'environne, et je ne songe pas à supplier la bonté divine de me pardonner d'avoir moi-même borné le cours d'une vie dont elle seule devait disposer.» Après avoir achevé ces paroles, il leva les yeux au ciel avec toutes les apparences d'un véritable repentir, et bientôt l'hémorragie causa une suffocation qui l'emporta.

«Alors don Juan, possédé de son désespoir, porte la main sur sa plaie: il arrache l'appareil; il veut la rendre incurable; mais Francisque et le renégat se jettent sur lui et s'opposent à sa rage. Théodora est effrayée de ce transport: elle se joint au renégat et au Navarrais pour détourner don Juan de son dessein. Elle lui parle d'un air si touchant, qu'il rentre en lui-même; il souffre que l'on rebande sa plaie, et enfin l'intérêt de l'amant calme peu à peu la fureur de l'ami. Mais s'il reprit sa raison, il ne s'en servit que pour prévenir les effets insensés de sa douleur, et non pour en affaiblir le sentiment.