Le diable boiteux, tome II

Part 4

Chapter 43,980 wordsPublic domain

«En parlant ainsi, ils répandaient tous deux des larmes si abondamment, et soupiraient avec tant de violence, que les autres esclaves n'en étaient pas moins touchés que de leur propre infortune. Mais les soldats de Tunis, encore plus barbares que leur maître, remarquant que Mendoce tardait à sortir du vaisseau, l'arrachèrent brutalement des bras du Tolédan, et l'entraînèrent avec eux en le chargeant de coups. «Adieu, cher ami, s'écria-t-il, je ne vous reverrai plus: dona Théodora n'est point vengée; les maux que ces cruels m'apprêtent feront les moindres peines de mon esclavage.»

«Don Juan ne put répondre à ces paroles: le traitement qu'il voyait faire à son ami lui causa un saisissement qui lui ôta l'usage de la voix. Comme l'ordre de cette histoire demande que nous suivions le Tolédan, nous laisserons don Fabrique dans le navire de Tunis.

«Le corsaire d'Alger retourna vers son port, où étant arrivé, il mena ses nouveaux esclaves chez le Pacha, et de là au marché où l'on a coutume de les vendre. Un officier du dey Mezomorto acheta don Juan pour son maître, chez qui l'on employa ce nouvel esclave à travailler dans les jardins du harem[2]. Cette occupation, quoique pénible pour un gentilhomme, ne laissa pas de lui être agréable, à cause de la solitude qu'elle demandait. Dans la situation où il se trouvait, rien ne pouvait le flatter davantage que la liberté de s'occuper de ses malheurs. Il y pensait sans cesse, et son esprit, loin de faire quelque effort pour se détacher des images les plus affligeantes, semblait prendre plaisir à se les retracer.

[2] C'est le nom que l'on donne à tous les sérails des particuliers; il n'y a que le sérail du grand seigneur qui soit appelé sérail.

«Un jour que, sans apercevoir le dey qui se promenait dans le jardin, il chantait une chanson triste en travaillant, Mezomorto s'arrêta pour l'écouter: il fut assez content de sa voix, et, s'approchant de lui par curiosité, il lui demanda comme il se nommait: le Tolédan lui répondit qu'il s'appelait Alvaro. En entrant chez le dey, il avait jugé à propos de changer de nom, suivant la coutume des esclaves, et il avait pris celui-là parce qu'ayant continuellement dans l'esprit l'enlèvement de Théodora par Alvaro Ponce, il lui était venu à la bouche plutôt qu'un autre. Mezomorto, qui savait passablement l'espagnol, lui fit plusieurs questions sur les coutumes d'Espagne, et particulièrement sur la conduite que les hommes y tiennent pour se rendre agréables aux femmes, à quoi don Juan répondit d'une manière dont le dey fut très-satisfait.

«Alvaro, lui dit-il, tu me parais avoir de l'esprit, et je ne te crois pas un homme du commun; mais, qui que tu puisses être, tu as le bonheur de me plaire, et je veux t'honorer de ma confiance.» Don Juan, à ces mots, se prosterna aux pieds du dey, et se leva après avoir porté le bas de sa robe à sa bouche, à ses yeux, et ensuite sur sa tête.

«Pour commencer à t'en donner des marques, reprit Mezomorto, je te dirai que j'ai dans mon sérail les plus belles femmes de l'Europe. J'en ai une entr'autres à qui rien n'est comparable; je ne crois pas que le grand seigneur même en possède une si parfaite, quoique ses vaisseaux lui en apportent tous les jours de tous les endroits du monde. Il semble que son visage soit le soleil réfléchi, et sa taille paraît être la tige du rosier planté dans le jardin d'Eram. Tu m'en vois enchanté.

«Mais ce miracle de la nature, avec une beauté si rare, conserve une tristesse mortelle, que le temps et mon amour ne sauraient dissiper. Bien que la fortune l'ait soumise à mes désirs, je ne les ai point encore satisfaits; je les ai toujours domptés, et, contre l'usage ordinaire de mes pareils, qui ne recherchent que le plaisir des sens, je me suis attaché à gagner son coeur par une complaisance et par des respects que le dernier des Musulmans aurait honte d'avoir pour une esclave chrétienne.

«Cependant tous mes soins ne font qu'aigrir sa mélancolie, dont l'opiniâtreté commence enfin à me lasser. L'idée de l'esclavage n'est point gravée dans l'esprit des autres avec des traits si profonds: mes regards favorables l'ont bientôt effacée; cette longue douleur fatigue ma patience. Toutefois, avant que je cède à mes transports, il faut que je fasse un effort encore: je veux me servir de ton entremise. Comme l'esclave est chrétienne, et même de ta nation, elle pourra prendre de la confiance en toi, et tu la persuaderas mieux qu'un autre. Vante-lui mon rang et mes richesses; représente-lui que je la distinguerai de toutes mes esclaves; fais-lui même envisager, s'il le faut, qu'elle peut aspirer à l'honneur d'être un jour la femme de Mezomorto, et dis-lui que j'aurai pour elle plus de considération que je n'en aurais pour une sultane dont Sa Hautesse voudrait m'offrir la main.»

«Don Juan se prosterna une seconde fois devant le dey, et, quoique peu satisfait de cette commission, l'assura qu'il ferait tout son possible pour s'en bien acquitter. «C'est assez, répliqua Mezomorto; abandonne ton ouvrage et me suis: je vais, contre nos usages, te faire parler en particulier à cette belle esclave. Mais crains d'abuser de ma confiance: des supplices inconnus aux Turcs mêmes puniraient ta témérité. Tâche de vaincre sa tristesse, et songe que ta liberté est attachée à la fin de mes souffrances.» Don Juan quitta son travail et suivit le dey, qui avait pris les devants pour aller disposer la captive affligée à recevoir son agent.

«Elle était avec deux vieilles esclaves, qui se retirèrent d'abord qu'elles virent paraître Mezomorto. La belle esclave le salua avec beaucoup de respect; mais elle ne put s'empêcher de frémir, ce qui lui arrivait toutes les fois qu'il s'offrait à sa vue. Il s'en aperçut, et pour la rassurer: «Aimable captive, lui dit-il, je ne viens ici que pour vous avertir qu'il y a parmi mes esclaves un Espagnol que vous serez peut-être bien aise d'entretenir: si vous souhaitez de le voir, je lui accorderai la permission de vous parler, et même sans témoins.»

«La belle esclave témoigna qu'elle le voulait bien. «Je vais vous l'envoyer, reprit le dey: puisse-t-il par ses discours soulager vos ennuis!» En achevant ces paroles, il sortit, et, rencontrant le Tolédan qui arrivait, il lui dit tout bas: «Tu peux entrer; et après que tu auras entretenu la captive, tu viendras dans mon appartement me rendre compte de cet entretien.»

«Zarate entra aussitôt dans la chambre, poussa la porte, salua l'esclave sans attacher ses yeux sur elle, et l'esclave reçut son salut sans le regarder fixement; mais venant tout à coup à s'envisager l'un l'autre avec attention, ils firent un cri de surprise et de joie. «O ciel! dit le Tolédan en s'approchant d'elle, n'est-ce point une image vaine qui me séduit? Est-ce en effet dona Théodora que je vois?--Ah! don Juan, s'écria la belle esclave, est-ce vous qui me parlez?--Oui, Madame, répondit-il en baisant tendrement une de ses mains, c'est don Juan lui-même. Reconnaissez-moi à ces pleurs que mes yeux, charmés de vous revoir, ne sauraient retenir, à ces transports que votre présence seule est capable d'exciter; je ne murmure plus contre la Fortune, puisqu'elle vous rend à mes voeux... Mais où m'emporte une joie immodérée? J'oublie que vous êtes dans les fers. Par quel nouveau caprice du sort y êtes-vous tombée? Comment avez-vous pu vous sauver de la téméraire ardeur de don Alvar? Ah! qu'elle m'a causé d'alarmes, et que je crains d'apprendre que le ciel n'ait pas assez protégé la vertu!

«--Le ciel, dit dona Théodora, m'a vengée d'Alvaro Ponce. Si j'avais le temps de vous raconter...--Vous en avez tout le loisir, interrompit don Juan: le dey me permet d'être avec vous, et, ce qui doit vous surprendre, de vous entretenir sans témoins. Profitons de ces heureux moments: instruisez-moi de tout ce qui vous est arrivé depuis votre enlèvement jusqu'ici.--Eh! qui vous a dit, reprit-elle, que c'est par don Alvar que j'ai été enlevée?--Je ne le sais que trop bien, répartit don Juan.» Alors il lui conta succinctement de quelle manière il l'avait appris, et comme, Mendoce et lui s'étant embarqués pour aller chercher son ravisseur, ils avaient été pris par des corsaires. Dès qu'il eût achevé son récit, Théodora commença le sien dans ces termes:

«Il n'est pas besoin de vous dire que je fus fort étonnée de me voir saisie par une troupe de gens masqués: je m'évanouis entre les bras de celui qui me portait, et quand je revins de mon évanouissement, qui fut sans doute très-long, je me trouvai seule avec Inès, une de mes femmes, en pleine mer, dans la chambre de poupe d'un vaisseau qui avait les voiles au vent.

«La malheureuse Inès se mit à m'exhorter à prendre patience, et j'eus lieu de juger par ses discours qu'elle était d'intelligence avec mon ravisseur. Il osa se montrer devant moi, et, venant se jeter à mes pieds: Madame, me dit-il, pardonnez à don Alvar le moyen dont il se sert pour vous posséder: vous savez quels soins je vous ai rendus, et par quel attachement j'ai disputé votre coeur à don Fadrique jusqu'au jour que vous lui avez donné la préférence. Si je n'avais eu pour vous qu'une passion ordinaire, je l'aurais vaincue, et je me serais consolé de mon malheur; mais mon sort est d'adorer vos charmes: tout méprisé que je suis, je ne saurais m'affranchir de leur pouvoir. Ne craignez rien pourtant de la violence de mon amour: je n'ai point attenté à votre liberté pour effrayer votre vertu par d'indignes efforts, et je prétends que, dans la retraite où je vous conduis, un noeud éternel et sacré unisse nos coeurs.

«Il me tint encore d'autres discours dont je ne puis bien me ressouvenir; mais, à l'entendre, il semblait qu'en me forçant à l'épouser il ne me tyrannisait pas, et que je devais moins le regarder comme un ravisseur insolent que comme un amant passionné. Pendant qu'il parla, je ne fis que pleurer et me désespérer; c'est pourquoi il me quitta sans perdre le temps à me persuader; mais en se retirant il fit un signe à Inès, et je compris que c'était pour qu'elle appuyât adroitement les raisons dont il avait voulu m'éblouir.

«Elle n'y manqua point; elle me représenta même qu'après l'éclat d'un enlèvement je ne pourrais guère me dispenser d'accepter la main d'Alvaro Ponce, quelque aversion que j'eusse pour lui: que ma réputation ordonnait ce sacrifice à mon coeur. Ce n'était pas le moyen d'essuyer mes larmes, que de me faire voir la nécessité de ce mariage affreux: aussi étais-je inconsolable. Inès ne savait plus que me dire, lorsque tout à coup nous entendîmes sur le tillac un grand bruit qui attira toute notre attention.

«Ce bruit que faisaient les gens de don Alvar était causé par la vue d'un gros vaisseau qui venait fondre sur nous à voiles déployées: comme le nôtre n'était pas si bon voilier que celui-là, il nous fut impossible de l'éviter. Il s'approcha de nous, et bientôt nous entendîmes crier: _Arrive, arrive!_ Mais Alvaro Ponce et ses gens, aimant mieux mourir que de se rendre, furent assez hardis pour vouloir combattre. L'action fut très-vive: je ne vous en ferai point le détail; je vous dirai seulement que don Alvar et tous les siens y périrent, après s'être battus comme des désespérés. Pour nous, l'on nous fit passer dans le gros vaisseau, qui appartenait à Mezomorto, et que commandait Aby Aly Osman, un de ses officiers.

«Aby Aly me regarda longtemps avec quelque surprise, et, connaissant à mes habits que j'étais Espagnole, il me dit en langue castillane: Modérez votre affliction; consolez-vous d'être tombée dans l'esclavage; ce malheur était inévitable pour vous; mais, que dis-je, ce malheur! C'est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous êtes trop belle pour vous borner aux hommages des chrétiens. Le ciel ne vous a point fait naître pour ces misérables mortels; vous méritez les voeux des premiers hommes du monde: les seuls Musulmans sont dignes de vous posséder. Je vais, ajouta-t-il, reprendre la route d'Alger: quoique je n'aie point fait d'autre prise, je suis persuadé que le dey, mon maître, sera satisfait de ma course. Je ne crains pas qu'il condamne l'impatience que j'aurai eue de remettre entre ses mains une beauté qui va faire ses délices et tout l'ornement de son sérail.

«A ce discours qui me faisait connaître ce que j'avais à redouter, je redoublai mes pleurs. Aby Aly, qui voyait d'un autre oeil que moi le sujet de ma frayeur, n'en fit que rire, et cingla vers Alger, tandis que je m'affligeais sans modération. Tantôt j'adressais mes soupirs au ciel, et j'implorais son secours; tantôt je souhaitais que quelques vaisseaux chrétiens vinssent nous attaquer, ou que les flots nous engloutissent. Après cela, je souhaitais que mes larmes et ma douleur me rendissent si effroyable, que ma vue pût faire horreur au dey. Vains souhaits que ma pudeur alarmée me faisait former! Nous arrivâmes au port: on me conduisit dans ce palais; je parus devant Mezomorto.

«Je ne sais point ce que dit Aby Aly en me présentant à son maître, ni ce que son maître lui répondit, parce qu'ils se parlèrent en turc; mais je crus m'apercevoir aux gestes et aux regards du dey que j'avais le malheur de lui plaire, et les choses qu'il me dit ensuite en espagnol achevèrent de me mettre au désespoir, en me confirmant dans cette opinion.

«Je me jetai vainement à ses pieds, et lui promis tout ce qu'il voudrait pour ma rançon; j'eus beau tenter son avarice par l'offre de tous mes biens, il me dit qu'il m'estimait plus que toutes les richesses du monde. Il me fit préparer cet appartement, qui est le plus magnifique de son palais, et depuis ce temps-là il n'a rien épargné pour bannir la tristesse dont il me voit accablée. Il m'amène tous les esclaves de l'un et de l'autre sexe qui savent chanter ou jouer de quelque instrument. Il m'a ôté Inès, dans la pensée qu'elle ne faisait que nourrir mes chagrins, et je suis servie par de vieilles esclaves qui m'entretiennent sans cesse de l'amour de leur maître et de tous les différents plaisirs qui me sont réservés.

«Mais tout ce qu'on met en usage pour me divertir produit un effet tout contraire: rien ne peut me consoler. Captive dans ce détestable palais qui retentit tous les jours des cris de l'innocence opprimée, je souffre encore moins de la perte de ma liberté que de la terreur que m'inspire l'odieuse tendresse du dey. Quoique je n'aie trouvé en lui, jusqu'à ce jour, qu'un amant complaisant et respectueux, je n'en ai pas moins d'effroi, et je crains que, lassé d'un respect qui le gêne déjà peut-être, il n'abuse enfin de son pouvoir: je suis agitée sans relâche de cette affreuse crainte, et chaque instant de ma vie m'est un supplice nouveau.»

«Dona Théodora ne put achever ces paroles sans verser des pleurs. Don Juan en fut pénétré. «Ce n'est pas sans raison, Madame, lui dit-il, que vous vous faites de l'avenir une si horrible image; j'en suis autant épouvanté que vous. Le respect du dey est plus prêt à se démentir que vous ne pensez; cet amant soumis dépouillera bientôt sa feinte douceur; je ne le sais que trop, et je vois tout le danger que vous courez.

«Mais, continua-t-il, en changeant de ton, je n'en serai point un témoin tranquille. Tout esclave que je suis, mon désespoir est à craindre: avant que Mezomorto vous outrage, je veux enfoncer dans son sein...--Ah! don Juan, interrompit la veuve de Cifuentes, quel projet osez-vous concevoir? Gardez-vous bien de l'exécuter. De quelles cruautés cette mort serait suivie! Les Turcs ne la vengeraient-ils pas? Les tourments les plus effroyables... Je ne puis y penser sans frémir! D'ailleurs, n'est-ce pas vous exposer à un péril superflu? En ôtant la vie au dey, me rendriez-vous la liberté? Hélas! je serais vendue à quelque scélérat, peut-être, qui aurait moins de respect pour moi que Mezomorto. C'est à toi, ciel, à montrer ta justice! tu connais la brutale envie du dey: tu me défends le fer et le poison: c'est donc à toi de prévenir un crime qui t'offense.

«--Oui, Madame, reprit Zarate, le ciel le préviendra; je sens déjà qu'il m'inspire: ce qui me vient dans l'esprit en ce moment est sans doute un avis secret qu'il me donne. Le dey ne m'a permis de vous voir que pour vous porter à répondre à son amour. Je dois aller lui rendre compte de notre conversation: il faut le tromper. Je vais lui dire que vous n'êtes pas inconsolable; que la conduite qu'il tient avec vous commence à soulager vos peines, et que s'il continue, il doit tout espérer; secondez-moi de votre côté. Quand il vous reverra, qu'il vous trouve moins triste qu'à l'ordinaire: feignez de prendre quelque sorte de plaisir à ses discours.

«--Quelle contrainte! interrompit dona Théodora; comment une âme franche et sincère pourra-t-elle se trahir jusque-là, et quel sera le fruit d'une feinte si pénible?--Le dey, répondit-il, s'applaudira de ce changement, et voudra, par sa complaisance, achever de vous gagner: pendant ce temps-là je travaillerai à votre liberté. L'ouvrage, j'en conviens, est difficile; mais je connais un esclave adroit dont j'espère que l'industrie ne nous sera pas inutile.

«Je vous laisse, poursuivit-il: l'affaire veut de la diligence; nous nous reverrons. Je vais trouver le dey, et tâcher d'amuser par des fables son impétueuse ardeur. Vous, Madame, préparez-vous à le recevoir: dissimulez, efforcez-vous: que vos regards, que sa présence blesse, soient désarmés de haine et de rigueur: que votre bouche, qui ne s'ouvre tous les jours que pour déplorer votre infortune, tienne un langage qui le flatte: ne craignez point de lui paraître trop favorable; il faut tout promettre pour ne rien accorder.--C'est assez, répartit Théodora, je ferai tout ce que vous me dites, puisque le malheur qui me menace m'impose cette cruelle nécessité. Allez, don Juan, employez tous vos soins à finir mon esclavage; ce sera un surcroît de joie pour moi si je tiens de vous ma liberté.»

«Le Tolédan, suivant l'ordre de Mezomorto, se rendit auprès de lui: «Hé bien, Alvaro, lui dit ce dey avec beaucoup d'émotion, quelles nouvelles m'apportes-tu de la belle esclave? L'as-tu disposée à m'écouter? Si tu m'apprends que je ne dois pas me flatter de vaincre sa farouche douleur, je jure par la tête du Grand Seigneur mon maître que j'obtiendrai dès aujourd'hui par la force ce que l'on refuse à ma complaisance.--Seigneur, lui répondit don Juan, il n'est pas besoin de faire ce serment inviolable; vous ne serez point obligé d'avoir recours à la violence pour satisfaire votre amour. L'esclave est une jeune dame qui n'a point encore aimé; elle est si fière qu'elle a rejeté les voeux des premiers seigneurs d'Espagne: elle vivait en souveraine dans son pays: elle se voit captive ici; une âme orgueilleuse doit sentir longtemps la différence de ces conditions. Cependant cette superbe Espagnole s'accoutumera comme les autres à l'esclavage; j'ose même vous dire que déjà ses fers commencent à lui moins peser: ces déférences attentives que vous avez pour elle, ces soins respectueux qu'elle n'attendait pas de vous, adoucissent ses déplaisirs et triomphent peu à peu de sa fierté. Ménagez, seigneur, cette favorable disposition; continuez, achevez de charmer cette belle esclave par de nouveaux respects, et vous la verrez bientôt, rendue à vos désirs, perdre dans vos bras l'amour de la liberté.

«--Tu me ravis par ce discours, s'écria le dey: l'espoir que tu me donnes peut tout sur moi. Oui, je retiendrai mon impatiente ardeur, pour mieux la satisfaire; mais ne me trompes-tu point, ou ne t'es-tu pas trompé toi-même? Je vais tout à l'heure entretenir l'esclave: je veux voir si je démêlerai dans ses yeux ces flatteuses espérances que tu y as remarquées.» En disant ces paroles, il alla trouver Théodora, et le Tolédan retourna dans le jardin, où il rencontra le jardinier, qui était cet esclave adroit dont il prétendait employer l'industrie pour tirer d'esclavage la veuve de Cifuentes.

«Le jardinier, nommé Francisque, était Navarrais: il connaissait parfaitement Alger, pour y avoir servi plusieurs patrons avant que d'être au dey. «Francisque, mon ami, lui dit don Juan, vous me voyez très-affligé: il y a dans ce palais une jeune dame des plus considérables de Valence: elle a prié Mezomorto de taxer lui-même sa rançon; mais il ne veut pas qu'on la rachète, parce qu'il en est amoureux.--Et pourquoi cela vous chagrine-t-il si fort? lui dit Francisque.--C'est que je suis de la même ville, répartit le Tolédan: ses parents et les miens sont intimes amis: il n'est rien que je ne fusse capable de faire pour contribuer à la mettre en liberté.

«--Quoique ce ne soit pas une chose aisée, répliqua Francisque, j'ose vous assurer que j'en viendrais à bout, si les parents de la dame étaient d'humeur à bien payer ce service.--N'en doutez pas, répartit don Juan; je réponds de leur reconnaissance, et surtout de la sienne. On la nomme dona Théodora: elle est veuve d'un homme qui lui a laissé de grands biens, et elle est aussi généreuse que riche: en un mot, je suis Espagnol et noble, ma parole doit vous suffire.

«--Hé bien, reprit le jardinier, sur la foi de votre promesse, je vais chercher un renégat catalan que je connais, et lui proposer...--Que dites-vous! interrompit le Tolédan tout surpris; vous pourriez vous fier à un misérable qui n'a pas eu honte d'abandonner sa religion pour...?--Quoique renégat, interrompit à son tour Francisque, il ne laisse pas d'être honnête homme; il me paraît plus digne de pitié que de haine, et je le trouverais excusable si son crime pouvait recevoir quelque excuse. Voici son histoire en deux mots.

«Il est natif de Barcelone, et chirurgien de profession. Voyant qu'il ne faisait pas trop bien ses affaires à Barcelone, il résolut d'aller s'établir à Carthagène, dans la pensée qu'en changeant de lieu il deviendrait plus heureux qu'il n'était. Il s'embarqua donc pour Carthagène avec sa mère; mais ils rencontrèrent un pirate d'Alger qui les prit et les amena dans cette ville. Ils furent vendus, sa mère à un More et lui à un Turc, qui le maltraita si fort qu'il embrassa le mahométisme pour finir son cruel esclavage, comme aussi pour procurer la liberté à sa mère, qu'il voyait traitée avec beaucoup de rigueur chez le More son patron. En effet, s'étant mis à la solde du bacha, il alla plusieurs fois en course, et amassa quatre cents patagons: il en employa une partie au rachat de sa mère; et pour faire valoir le reste, il se mit en tête d'écumer la mer pour son compte.

«Il se fit capitaine. Il acheta un petit vaisseau sans pont, et avec quelques soldats turcs qui voulurent bien se joindre à lui, il alla croiser entre Alicante et Carthagène; il revint chargé de butin. Il retourna encore, et ses courses lui réussirent si bien, qu'il se vit enfin en état d'armer un gros vaisseau, avec lequel il fit des prises considérables; mais il cessa d'être heureux. Un jour il attaqua une frégate française, qui maltraita tellement son vaisseau qu'il eut de la peine à regagner le port d'Alger. Comme on juge en ce pays-ci du mérite des pirates par le succès de leurs entreprises, le renégat tomba par ses disgrâces dans le mépris des Turcs. Il en eut du dépit et du chagrin. Il vendit son vaisseau et se retira dans une maison hors de la ville, où, depuis ce temps-là, il vit du bien qui lui reste, avec sa mère et plusieurs esclaves qui les servent.

«Je le vais voir souvent: nous avons demeuré ensemble chez le même patron: nous sommes fort amis; il me découvre ses plus secrètes pensées, et il n'y a pas trois jours qu'il me disait, les larmes aux yeux, qu'il ne pouvait être tranquille depuis qu'il avait eu le malheur de renier sa foi; que, pour apaiser les remords qui le déchiraient sans relâche, il était quelquefois tenté de fouler aux pieds le turban, et, au hasard d'être brûlé tout vif, de réparer, par un aveu public de son repentir, le scandale qu'il avait causé aux chrétiens.