Le diable boiteux, tome II

Part 13

Chapter 133,825 wordsPublic domain

CLOTHO. Et moi pareillement: à telle enseigne que nous avons décidé qu'elles iront toutes deux à Paris, où elles feront différemment leur fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un riche galant qui la traitera à la turque, la tiendra prisonnière dans un appartement magnifique, où elle ne verra que son geôlier et ses guichetiers.

LACHESIS. Effectivement, tel a été notre décret.

ATROPOS. J'ai oublié ce que nous avons ordonné de sa compagne.

CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entière liberté, brillera sur la scène, se nippera suivant le goût de quelques seigneurs généreux, et amassera beaucoup d'espèces; mais une vie si délicieuse ne sera pas de longue durée. Cette actrice, à la fleur de son âge, disparaîtra subitement: nous la déroberons d'un coup de ciseau aux applaudissements du public; et malgré tout son bien, ses funérailles seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes, presque dans le même temps, chez un peuple voisin.

LACHESIS. Ce peuple-là fait trop d'honneur au talent dramatique, et les Français n'en font point assez. Les génies des nations sont différents, comme vous voyez.

CLOTHO, _apportant un écheveau_. Cette petite botte de fils parisiens va nous amuser quelques moments.

ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris.

LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.

CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis, et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille, il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin.

LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses opérations chimiques.

ATROPOS, _coupant le fil_. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour lui, je veux bien par pitié l'en délivrer.

CLOTHO, _tirant un autre fil de l'écheveau_. Tandis que vous êtes si pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé.

LACHESIS. D'où vient donc...?

CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé.

ATROPOS, _coupant_. Je vais par charité mettre fin à son embarras.

CLOTHO, _souriant et tirant un fil du même écheveau_. Quelle bonté! il faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action charitable.

ATROPOS. Je ne la laisserai pas échapper.

CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octogénaire qui, sans compter l'asthme qui l'étouffe, a une ankylose au genou droit, et une sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ces maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilité sur la terre. Il y a au moins dix ans que nous aurions dû faire vaquer sa prébende.

LACHESIS. Véritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence. C'est un défaut d'attention dont nous devons nous corriger.

ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la décrépitude.

CLOTHO, _montrant un autre fil_. Faites donc main-basse sur ce vieux professeur de l'université qui, depuis plus de soixante ans, ne fait point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pédant entêté des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu'il ne reviendra pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis: Ce qui me console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.

LACHESIS, _riant_. La plaisante consolation.

ATROPOS, _coupant_. Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de l'antiquité.

CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Voici encore trois mortels qui sont cause qu'on crie après nous tous les jours, et que nous semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir l'injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en ville.

LACHESIS. Faisons promptement disparaître ces vénérables personnages.

ATROPOS, _tranchant les trois fils_. C'est leur faire plaisir que d'abréger une vie triste.

CLOTHO, _montrant un autre fil_. Ce fil délié attend de nous la même grâce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s'aime et qui vieillit de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber en ruine, elle en pleure tous les matins la perte à sa toilette, en se regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle serait bientôt de se voir décrépite.

ATROPOS, _coupant_. J'y consens; épargnons-lui ce chagrin.

LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer qu'il y a des moments où nous sommes tout à fait obligeantes.

CLOTHO, _présentant deux fils_. Ces deux fils féminins méritent aussi un coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et l'autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses biens pour établir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance, la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans soudoyé des cadets.

LACHESIS, _d'un air railleur_. Je plains ces deux pauvres créatures.

ATROPOS, _coupant les deux fils_. Cessez de les plaindre, elles ne vivent plus.

CLOTHO, _donnant un autre fil_. Donnez promptement un passe-port pour les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous comblerez par-là les voeux de sa jeune épouse, qui brûle d'impatience de se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle apprend la musique.

ATROPOS, _coupant_. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait un peu moins d'empressement à convoler en secondes noces, si elle savait que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son mari.

LACHESIS, _apportant un fil_. Purgeons la terre de ce vieux prêtre qui a passé les deux tiers de sa vie dans la pauvreté, et qui possède à présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu'il doit moins à sa vertu qu'à l'esprit intrigant dont nous l'avons doué le jour de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres, il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d'or, qu'il se fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un après l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus, comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir dit, qu'il ne veut plus même en entendre.

ATROPOS, _coupant_. Voilà qui est fini, il ne baisera plus ses louis d'or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers que, par avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie.

CLOTHO _va prendre un nouveau fil qu'elle apporte_. Parmi les vieillards qui vivent encore par notre négligence, j'en aperçois un qui s'attire ma compassion. C'est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement, qu'il n'a plus que la peau et les os.

LACHESIS. Une pénitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand crime.

CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expiée par les maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons moins de dureté que les moines.

ATROPOS _coupe le fil_. Prêtons-lui donc notre assistance.

LACHESIS, _présentant un autre fil_. Payons en même temps les dettes d'un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune de créanciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle a été obligée d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité de prince de l'Église. On veut aujourd'hui qu'il fasse à ses créanciers des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement.

ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire à un prélat! Il faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent les ombres heureuses. (_Elle coupe le fil._)

CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses créanciers.

LACHESIS, _apportant un nouveau fil_. Il me vient une maligne envie que je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mâles. Il a revêtu l'aîné, dont il est idolâtre, d'une charge fort honorable; et pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forcé son second fils, qu'il n'aime point, à se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obéir à son père, a pris le froc sans vocation; et après avoir fait des voeux qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils aîné, qui n'a point d'enfants.

ATROPOS, _coupant_. Cela n'est pas mal imaginé: c'est en effet le moyen de mortifier le père; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de ses fils, causé inutilement le malheur de l'autre.

LACHESIS. Et de penser que ses collatéraux, qu'il hait et ne voit point, vont devenir ses héritiers. _Lachesis et Clotho prennent chacune plusieurs fils qu'Atropos coupe à mesure qu'ils lui sont présentés._

CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi.

ATROPOS. Qui vous empêche de les contenter?

CLOTHO, _présentant trois fils à la fois_. Point de miséricorde pour ces trois fils retors que j'abandonne à votre ciseau. Ce sont deux Normands et une aventurière de Gascogne: ils ont quitté leur pays pour aller chercher fortune à la bonne ville de Paris, mère nourrice des cadets de ces deux nations. Un de ces Normands, après avoir pris la livrée d'un fermier général, et passé par les emplois qui y sont attachés, est devenu le seigneur du village où il est né. L'autre, qui a fait ses études dans la ville de Caen, a mis son latin à profit, en se glissant chez un gros collateur, dont il a trouvé le moyen de gagner l'amitié, et d'attraper deux bénéfices considérables; et la Gasconne, aussi prudente que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille écus des deniers des trois états.

ATROPOS, _tranchant les trois fils_. Puisque vous le voulez, le seigneur de village, l'aventurière et le bénéficier vont se rendre dans un instant à la redoutable prairie[4] où Æacus les attend pour les interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir s'il doit les condamner à prendre le chemin du Tartare.

[4] Platon, dans le _Gorgias_, dit qu'Æacus et Rhadamante rendaient leurs arrêts dans une prairie où il y avait deux routes, qui conduisaient, l'une au Tartare, et l'autre aux Champs Elysées; que la juridiction d'Æacus s'étendait sur l'Europe, celle de Rhadamante sur l'Asie, et que quand il se trouvait des difficultés que ces deux juges ne pouvaient résoudre, ils avaient recours à Minos, qui, le sceptre d'or à la main, se tenait assis et prononçait souverainement.

Du temps de Platon, la terre n'était divisée qu'en deux parties.

LACHESIS, _donnant un fil à couper_. Délivrons le genre humain de cet abbé prodigue qui ne peut vivre avec soixante mille livres de rente, qui s'endette de tous côtés, qui friponne le tiers et le quart, et qu'enfin la nécessité d'avoir de l'argent rend capable de tout. Sa bourse, comme le tonneau des Danaïdes, se vide sitôt qu'elle est remplie. Si tous les rois de la terre lui voulaient envoyer leurs revenus, il viendrait à bout de les dépenser.

ATROPOS, _se hâtant de couper_. Ah, quel bourreau d'argent! il ne mérite pas de voir le jour.

CLOTHO, _présentant un nouveau fil_. Point de pardon pour ce plaideur extravagant. Sa partie est une femme qui a été sa maîtresse pendant vingt années pour le moins; il l'a depuis peu épousée, et il plaide en séparation.

ATROPOS, _coupant_. Quel fou!

LACHESIS, _donnant un autre fil_. Finissons les divisions qui règnent dans la famille d'un marchand injuste et capricieux; quoiqu'il ait soixante-quinze ans passés, il ne veut pas que ses deux fils se mêlent de ses affaires, qu'ils conduiraient pourtant bien mieux que lui.

ATROPOS, _tranchant le fil du père_. Je vais mettre d'accord le père et les enfants.

CLOTHO, _offrant un autre fil_. Coupez ce fil; c'est celui d'un ecclésiastique des plus patelins qu'il y ait dans le séminaire: l'hypocrite a si bien fait qu'on l'a nommé à une abbaye considérable; il a déjà envoyé son argent à Rome pour payer ses bulles; elles sont en chemin; faisons disparaître monsieur l'abbé avant qu'elles arrivent.

ATROPOS, _tranchant le fil_. Il n'aura pas le plaisir de les voir.

LACHESIS, _donnant un autre fil et riant_. Un gros cochon d'homme gourmand rêve qu'il est à table, et se réveille en sursaut; il sonne une clochette pour appeler son cuisinier, et lui ordonner de lui préparer pour son dîner les mets qu'il vient de voir en dormant: ayons la malice de priver ce gourmand du plaisir de faire ce repas.

ATROPOS, _coupant_. Vous voilà satisfaite.

CLOTHO, _apportant un écheveau_. Ces fils sont ceux de vingt voleurs et d'autres pareils honnêtes gens, qui sortent des prisons de Londres pour aller subir le châtiment auquel ils ont été condamnés par la justice. L'étonnante nation! Ces criminels se rendent d'un air tranquille au lieu de leur supplice.

ATROPOS, _coupant l'écheveau_. Oh! les Anglais sont des hommes bien résolus; ils quittent pour la plupart sans regrets la vie, et ne craignent pas la maison de Pluton, soit qu'ils croient qu'il n'y en a point, soit que, persuadés qu'il faut tôt ou tard cesser de vivre, il leur soit indifférent de mourir aujourd'hui ou demain.

LACHESIS. Attendez, mes chères soeurs: je fais une réflexion. Nous sommes trop bonnes aujourd'hui; nous ne détruisons que des sujets insensés, inutiles ou incommodes dans la société civile: à quoi pensons-nous donc? Est-ce ainsi que les Parques, qui ne sont pas moins cruelles que les Euménides, doivent s'occuper? On dirait, à voir le choix que nous faisons de nos victimes, que nous cherchons à paraître équitables aux yeux des hommes; il semble que nous ayons peur qu'ils désapprouvent nos actions, comme si nous nous mettions en peine de leurs plaintes et de leurs murmures.

CLOTHO. Le reproche est juste. Nous faisons des destinées une espèce de chambre de justice; nous n'y songeons pas effectivement: frappons des coups moins mesurés; baignons-nous dans le sang humain; que l'on nous reconnaisse à la malice et à la barbarie de nos opérations.

ATROPOS. Ces sentiments me charment. Apportez-moi, mes mignonnes, les fils des mortels les plus respectés sur la terre, et soyons insensibles à la douleur que nous allons causer.

LACHESIS. Vous pouvez compter sur notre fermeté.

CLOTHO, _tirant un fil d'un nouvel écheveau_. Le beau coup à faire, ma chère Atropos! remplissons d'étonnement l'Europe et l'Asie. Tranchez ce fil; c'est un meurtre digne de nous: ôtons la vie et la couronne à ce jeune Empereur, qui fait concevoir à ses peuples de si belles espérances: il a jeté les yeux sur une princesse de sa cour, et il se dispose à la faire monter sur le trône: tout est prêt pour son mariage, dont la cérémonie se fera demain si nous l'avons pour agréable; mais prenons plaisir à tromper l'attente de ce jeune monarque: changeons l'appareil de ses noces en funérailles; répandons la consternation dans son palais, et divertissons-nous de la tristesse de ses plus chers courtisans.

ATROPOS, _coupant_. L'affaire en sera bientôt faite: le fil de la vie d'un souverain n'est pas plus difficile à couper qu'un autre.

LACHESIS, _apportant un fil_. Une jeune et charmante princesse, qui fait l'ornement d'une des plus belles cours de l'univers, est malade: elle est environnée de médecins qui se flattent qu'ils la guériront; mais rendons leurs espérances vaines, comme nous faisons le plus souvent dans les maladies aiguës.

ATROPOS, _coupant_. Je vais lui porter le coup mortel, sans être touchée des larmes du prince son époux, qui se désespère au pied de son lit, ni des lamentations des femmes qui sont autour d'elle.

CLOTHO. A cette inhumaine et noble fermeté, je reconnais ma soeur. Courage, Atropos; après les deux expéditions que vous venez de faire, je ne crains pas que vous refusiez de prêter la main à celle-ci. (_Elle lui présente un fil._)

ATROPOS. Qu'est-ce que ce fil?

CLOTHO. C'est celui d'un général d'armée, d'un grand capitaine, qui réunit en lui toutes les qualités des héros: faites-lui sentir votre ciseau au milieu de ses troupes; vous trancherez une vie que le fer et le feu respectent depuis soixante-dix ans.

ATROPOS, _coupant_. Nous lui avons filé tant de jours glorieux, qu'il doit mourir content.

LACHESIS, _donnant un autre fil_. Main basse, main basse sur cet illustre magistrat, qui aime l'éclat et la dépense, juge fort aimé, fort estimé et des plus éclairés.

ATROPOS, _d'un air étonné_. Vous n'y faites pas réflexion, Lachesis?

LACHESIS. Pardonnez-moi.

ATROPOS. Nous ferons mal notre cour à ma mère, en ôtant sitôt du nombre des vivants un de ses plus zélés sacrificateurs.

LACHESIS. Coupez, coupez toujours à bon compte. Thémis nous grondera d'abord; ensuite elle s'apaisera quand nous lui représenterons que les Parques n'épargnent personne, et que d'ailleurs ce magistrat qu'elle affectionne sera fort bien remplacé.

ATROPOS. Oh! Thémis se contentera de ces raisons... (_Elle coupe le fil._)... Voilà notre magistrat dépouillé du pouvoir de juger les autres: il va paraître lui-même devant les juges des enfers, et entendre prononcer son arrêt.

SÉANCE DEUXIÈME

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

CLOTHO. Sauf votre meilleur avis, mes soeurs, je juge à propos que nous nous reposions un peu.

LACHESIS. Que dites-vous, Clotho? Est-ce que nous sommes faites pour le repos?

CLOTHO. Non; mais nous nous délassons en changeant de travail. Ainsi, pour quelques moments, cessons de couper des fils; commençons à nous servir de la quenouille. Le plaisir de filer les aventures des enfants qui naissent est celui qui a le plus de charmes pour moi.

ATROPOS. Je vous dirai la même chose, quoique je me divertisse fort à jouer des ciseaux.

LACHESIS. Nous sommes donc d'accord toutes trois: filer est mon occupation favorite; aussi suis-je chargée de tourner le fuseau. Allons, mes petites, apportez vite les paniers où sont nos filasses blanches et nos filasses noires; arrangez autour de moi tous les vases où je trempe ordinairement le bout de mes doigts quand je file, et qui contiennent diverses liqueurs, dont les unes communiquent aux hommes les vices, et les autres les vertus.

ATROPOS, _apportant un vase_. Voici déjà un des vases où vous mettez le plus souvent la main; c'est celui de la volupté.

CLOTHO, _apportant deux vases_. Et voilà les vases du jeu et de l'ivrognerie: vous n'y trempez pas moins souvent les doigts.

ATROPOS, _apportant un autre vase_. Vous voyez celui dont la liqueur a été puisée dans le Styx, et qui fait les tyrans, les assassins et les autres mauvais hommes.

CLOTHO, _apportant deux nouveaux vases_. Ces vases sont ceux du mensonge et de la trahison. (_Atropos et Clotho apportent tous les vases des passions, des vices et des vertus, et les arrangent autour de Lachesis._)

LACHESIS, _regardant de tous côtés_. Je ne vois point ici les vases de la douceur et de la beauté.

ATROPOS. Ils sont l'un et l'autre à votre main gauche.

LACHESIS. Ah! oui, oui, je les démêle... (_Elle s'aperçoit que Clotho cherche quelque chose_)... Que cherchez-vous, Clotho?

CLOTHO. Je cherche un vase que je ne trouve point; on dirait que nous ne l'avons plus.

LACHESIS. Quel vase est-ce donc?

CLOTHO. Celui de la chasteté.

LACHESIS. Je sais où il est; mais nous n'en aurons pas besoin peut-être aujourd'hui: il ne faut pas nous en servir tous les jours; nous ne pouvons assez le ménager: nous avons dans les premiers temps du monde fait une si grande consommation de la liqueur qu'il y avait dedans, qu'à peine nous en reste-t-il pour faire des filles religieuses.

ATROPOS. Passons-nous-en donc, ainsi que du vase de l'humanité: il est encore bien précieux, celui-là; aussi le conservons-nous fort soigneusement; nous ne nous en servons presque plus, même quand nous faisons des moines.

LACHESIS. Ça, filons... mais attendez: il nous manque encore quelque chose.

CLOTHO. Quoi?

LACHESIS. Le petit panier où il y a des fils d'or et des fils de soie. La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel heureux.

ATROPOS. C'est une fantaisie que nous avons bien rarement.

CLOTHO, _apportant un petit panier de fils d'or et de soie_. Si par hasard cette envie nous vient, voici de quoi la satisfaire.

LACHESIS. Filons donc présentement les destinées des enfants qui vont naître.

CLOTHO. Il en est déjà né plusieurs depuis que nous sommes à l'ouvrage. Il vient d'éclore entr'autres, dans le sérail du grand-seigneur, un prince dont la sultane favorite est accouchée; commençons par-là. (_Elle tire la filasse pour filer._)

LACHESIS, _filant_. Arrêtons, statuons et ordonnons que la vie de ce prince naissant soit longue; qu'il passe sa plus tendre enfance dans le sein de son père et de sa mère, et qu'il augmente en eux, par ses gentillesses, l'amour dont il est le doux fruit.

ATROPOS. Marquez, Lachesis, marquez par quelques nuances noires l'affreux péril dont je veux qu'il soit menacé avant qu'il ait atteint sa sixième année. Les janissaires, si redoutables à leur maître, se révolteront contre le gouvernement, déposeront le père du jeune prince, et mettront sur le trône le frère du sultan déposé. Le nouvel empereur d'abord sera tenté de suivre les maximes sanguinaires de ses prédécesseurs, et de faire étrangler son neveu; mais il ne succombera point à une si cruelle tentation; au contraire, il concevra pour lui l'amitié la plus forte, et prendra autant de soin de son éducation que s'il était son propre fils.

CLOTHO. Ajoutons à cela, je vous prie, que le jeune prince demeurera pendant un grand nombre d'années dans le sérail; après quoi, par une nouvelle révolution, qui coûtera la vie à plus de soixante mille musulmans, son oncle sera déposé à son tour, et lui élevé à l'empire: il reprendra donc la place de son père, qui sera mort; et, usant aussi d'humanité, il épargnera le sang de sa famille.

LACHESIS. Je souscris à ces décisions. Qu'elles soient des arrêts irrévocables des Parques. Passons à un autre enfant.

ATROPOS. Doucement, ma soeur. D'où vient qu'en filant la vie de ce prince nouveau-né, vous n'avez fait aucun usage de nos vases? C'est pour en faire sans doute un prince sans vices et sans vertus.

LACHESIS. Hé bien, ce ne sera pas le premier que nous aurons fait de ce caractère-là.

CLOTHO. J'en demeure d'accord; mais donnez-lui du moins une dose raisonnable de volupté; voulez-vous qu'il vive dans son sérail comme un chartreux dans sa cellule?

LACHESIS, _souriant, et trempant ses doigts dans le vase de la volupté_. Non, vraiment; je n'y pensais pas. J'allais faire là un pauvre sultan.