Part 12
LA CHEMINÉE D. Hé bien, je vous réponds que les noeuds qui viennent d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectables; ce sont les chaînes mêmes de l'amour.
LA CHEMINÉE C. Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré de vous intéresser au bonheur des amants: nous leur devons cela, comme leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez donc ce qui m'est arrivé: mon aventure ressemble assez à la vôtre: vous savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule.
LA CHEMINÉE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante, de Julie.
LA CHEMINÉE C. Julie était aimée d'un jeune officier fort aimable, nommé Trason, et Trason n'aimait point une ingrate.
LA CHEMINÉE D. Voilà ce que je ne savais pas.
LA CHEMINÉE C. Il ne manquait à leur bonheur que l'occasion d'être heureux; mais la mère de Julie avait plus d'yeux qu'Argus, et la chambre de cette fille malheureuse était plus inaccessible que la tour de Danaé.
LA CHEMINÉE D. Que vous êtes savante! vous possédez à merveille la fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un poëte à votre foyer; mais la tour de Danaé, puisque vous me la citez, ne fut pas impénétrable à une pluie d'or.
LA CHEMINÉE C. Cela est vrai; vous savez aussi que Danaé avait pour amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien en espèces; ainsi il n'était pas question de recourir à la pluie d'or.
LA CHEMINÉE D. De quel autre expédient s'est-il donc servi?
LA CHEMINÉE C. Du plus simple qu'il fût possible. Trason demeure fort près d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a monté par la cheminée, il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a enlevé sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui résister); ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se soutenant avec le dos et les genoux.
LA CHEMINÉE D. L'attendait-elle?
LA CHEMINÉE C. Non: elle le souhaitait seulement; et loin de recevoir entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur étonnante, en le voyant descendre.
LA CHEMINÉE D. Je gage qu'elle s'est évanouie.
LA CHEMINÉE C. On s'évanouirait à moins. Point de plaisanterie, s'il vous plaît! Le beau ramoneur s'est jeté aux pieds de Julie, et s'est bientôt fait reconnaître pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si tendre. Voilà l'avantage que nous avons, nous autres cheminées; nous sommes témoins de mille jolies choses, que les hommes voudraient voir à quelque prix que ce fût. La peur de Julie est dissipée à présent, et son coeur est animé de sentiments bien différents.
LA CHEMINÉE D. Voilà, ma chère voisine, dans la même nuit deux mariages assez ressemblants.
LA CHEMINÉE C. A peu près: cependant mes amoureux n'ont pas seulement prononcé le voeu vénérable; mais les événements obligeront peut-être la mère de Julie à recevoir Trason pour gendre. Je me réjouis d'avance de la déconsolation de cette pauvre femme.
LA CHEMINÉE D. Et moi des plaisirs que goûte à présent sa chère fille.
ENTRETIEN III
LA CHEMINÉE _E_ ET LA CHEMINÉE _F_.
LA CHEMINÉE E. Dites-moi, s'il vous plaît, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer avec vos vieilles filles? Du matin jusqu'au soir il n'y a qu'elles à votre foyer; toujours mêmes visages, mêmes discours. Je gage que vous en êtes bien lasse.
LA CHEMINÉE F. Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir déloger; cependant je risquerais peut-être de ne pas respirer, lorsqu'elles n'y seraient plus, une si bonne fumée: elles sont dévotes, par conséquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur âme: surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n'épargnent rien; leur cuisine vaut celle d'un fermier général, et la fumée que j'exhale alors est un vrai parfum.
LA CHEMINÉE E. Vous aimez la fumée, à ce que je vois; chacun a son goût, et le mien est uniquement pour la variété. Les visages nouveaux et les aventures me plaisent; c'est ma folie. Je suis, comme vous savez, cheminée de chambre garnie.
LA CHEMINÉE F. Et comme telle, il faut bien vous faire à la nouveauté.
LA CHEMINÉE E. J'y suis si bien faite, que je serais fâchée d'y voir six mois de suite les mêmes personnes. Aussi cela ne m'est-il guère arrivé depuis que j'existe.
LA CHEMINÉE F. C'est que vous n'êtes pas des anciennes du quartier.
LA CHEMINÉE E. Il s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-être des plus instruites.
LA CHEMINÉE F. Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures, je vous en prie par notre voisinage.
LA CHEMINÉE E. Très-volontiers, si cela ne vous ennuie pas. Commençons dès mon existence, dont la date est encore nouvelle. Le premier humain qui s'est chauffé à mon feu était un cadet d'une province où les cadets n'ont d'autre patrimoine que leur épée et l'heureuse effronterie de vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent, qu'il possédait au premier degré, mon chevalier de Mondonis en joignait un autre beaucoup plus lucratif; il jouait le plus heureusement du monde, et son bonheur était la force d'une étude très-assidue: tout le jour, à mon foyer, il s'occupait à chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes, et il passait les nuits à les mettre en pratique.
LA CHEMINÉE F. Ainsi il ne manquait pas d'argent.
LA CHEMINÉE E. Vous vous trompez; il dissipait à proportion de son gain, de sorte qu'il était toujours au même point: il brillait; c'était sa manie, ou plutôt celle de sa nation; mais son fracas ne dura pas longtemps. Sa bonne fortune révolta contre lui toutes les académies de jeu, on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre mois. Il était joli homme; je le regrette encore.
LA CHEMINÉE F. Par qui fut-il remplacé?
LA CHEMINÉE E. Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir. C'était un mari fidèle au-delà du tombeau, inconsolable de la perte de sa chère moitié, insensible à tout autre plaisir qu'à celui des larmes; enfin un mari unique. Il fit d'abord tendre en noir toute la chambre, et fermer les fenêtres à la lumière du soleil; il ne conserva que la sombre lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurité, il ne faisait que sangloter et verser des larmes: souvent il parlait tout haut, comme un fou, à une boîte qu'il semblait adorer, sur un tapis noir; il s'entretenait avec cette précieuse relique, et lui parlait comme si elle eût répondu à ses discours passionnés.
LA CHEMINÉE F. Il y avait peut-être un esprit enfermé dans cette boîte.
LA CHEMINÉE E. Un esprit enfermé! Quelle simplicité! Non, elle contenait le coeur de son épouse: c'était là l'objet de ses hommages et de son idolâtrie.
LA CHEMINÉE F. Quel excès de tendresse! Ce que vous me dites me paraît incroyable.
LA CHEMINÉE E. Je ne le croirais pas moi-même si je ne l'avais vu. J'ai entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de fidélité ou de folie pareille dans un philosophe anglais, et je n'ose y ajouter foi, malgré ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette nature doit être unique.
LA CHEMINÉE F. Mais combien de temps ce bon mari demeura-t-il dans sa folie?
LA CHEMINÉE E. Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux commençaient à lui refuser ses larmes délicieuses, et il ne pouvait plus retrouver ses premières douleurs. Il ne continuait presque plus sa pénitence que par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le découvrirent et le tirèrent d'affaire. Je crois qu'il leur sut bon gré de lui faire violence. Ils l'emmenèrent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage.
LA CHEMINÉE F. Vous n'en fûtes pas, je crois, bien fâchée.
LA CHEMINÉE E. Nullement. La chambre, après lui, fut donnée à une femme; j'en fus charmée, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une parure, et quarante ans écrits sur son front, lui donnaient un air de gravité qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des dévotes, je crus que c'en était une.
LA CHEMINÉE F. Vous vous trompiez peut-être.
LA CHEMINÉE E. Je fus bientôt détrompée. C'était une femme prudente qui aimait son plaisir et chérissait sa réputation; et pour les concilier ensemble, elle venait du fond de sa province chercher à Madrid un asile contre la médisance: elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui elle faisait le voyage. Que je fus étonnée à la première visite que lui rendit son amant! Elle vola entre ses bras: sa gravité se changea en une folle vivacité, et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace des années.
LA CHEMINÉE F. La plaisante dévote!
LA CHEMINÉE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable; aussi ne négligeait-elle rien pour conserver sa conquête; elle savait parfaitement qu'à son âge il est permis d'orner la nature et d'employer quelques artifices.
LA CHEMINÉE F. De quels artifices pouvait-elle se servir?
LA CHEMINÉE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement, tout était employé: sa toilette durait ordinairement jusqu'à ce que son amant fût venu, et recommençait dès qu'il était sorti: elle étudiait sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur et de vivacité qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les complaisances, elle en possédait l'art à merveille.
LA CHEMINÉE F. Avec tout cela il n'était pas possible qu'elle ne se fît point aimer.
LA CHEMINÉE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus puissants sur le coeur d'un jeune homme: elle était riche et donnait largement. Or il faudrait avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une femme généreuse; mais les jours de l'homme sont comptés. Lorsque ces deux amants étaient au comble de leurs plaisir, le cavalier tomba malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus expérimentés médecins purent apporter.
LA CHEMINÉE F. Son amante en fut extrêmement touchée, sans doute?
LA CHEMINÉE E. Oui, elle pleura, reprit un air composé, et retourna édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide longtemps; elle fut aussitôt habitée par une autre femme, dont la profession était de faire des mariages.
LA CHEMINÉE F. Voilà un plaisant métier.
LA CHEMINÉE E. C'est un métier très-commun. Ces sortes de négociations demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait à fin l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau! Elle avait le talent de faire passer pour très-riche le plus mince gascon, et donnait du lustre à la vertu la plus équivoque.
LA CHEMINÉE F. L'admirable femme!
LA CHEMINÉE E. Tout cela n'était pour elle qu'un jeu: elle aurait trompé toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un cloître la honte de sa vie passée; c'est ainsi que la dévotion me fit perdre cette habile négociatrice.
LA CHEMINÉE F. Heureusement votre indifférence naturelle vous empêcha de la regretter.
LA CHEMINÉE E. Cela est vrai: cependant, après elle, j'eus longtemps des personnages très-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosité seule amenait à Madrid, et qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective. Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous achèverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus à mon foyer.
LA CHEMINÉE F. Adieu, ma chère voisine; je vous ferai souvenir de la parole que vous me donnez.
FIN DES CHEMINÉES DE MADRID.
UNE JOURNÉE DES PARQUES
SONGE.
AVANT-PROPOS
Un après souper, je m'amusai à lire les remarques de monsieur Dacier sur les odes d'Horace, et je lus surtout avec attention un endroit où ce savant commentateur parle ainsi des Parques: «Suivant l'opinion des anciens, Clotho, Lachesis et Atropos étaient trois soeurs, filles de Jupiter et de Thémis. Hésiode les fait filles de la Nuit, et Platon, de la Nécessité. Clotho tient la quenouille et tire le fil; Lachesis tourne le fuseau et Atropos coupe. Elles sont maîtresses de la vie des hommes, depuis qu'ils sont nés jusqu'à ce qu'ils meurent: elles n'épargnent personne, et le fil tranché par Atropos est l'heure fatale de la mort.»
Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: «Les Parques se servaient de deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des jours malheureux et de peu de durée: ou plutôt (ajoute-t-il) elles filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui étaient à leurs pieds, et dans lesquels il y avait des fusées noires et des fusées blanches. Elles mêlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes était mêlée, c'est-à-dire que, pour marquer un malheur qui devoit arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un mortel touchait à son dernier moment, et qu'Atropos se préparait à donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.»
En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrêtais de moment en moment, et tâchais de me faire une image du travail des Parques; mais la confusion des idées qui s'offraient là-dessus à mon esprit m'assoupit peu à peu, et donna la nuit occasion à un songe fort singulier. Je rêvai que j'étais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels il y avait une infinité de paquets de filasse et d'écheveaux de fils et au bas une grande quantité de vases de différentes grandeurs et qui me paraissaient d'une matière transparente, et semblable à celle de ces boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle était vaste et bien éclairée; les étoiles du firmament lui servaient de plafond.
Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle céleste, les trois Parques y parurent subitement, sans que je visse par où elles y étaient entrées. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sèches et laides à faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et commencèrent à s'entretenir, sans prendre garde à moi, qui entendis leur conversation.
A mon réveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'écrire pendant que les images en étaient récentes. Voici à peu près quel fut l'entretien des Parques.
UNE JOURNÉE DES PARQUES
DIVISÉE EN DEUX SÉANCES
SÉANCE PREMIÈRE
CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.
LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez, mes soeurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de commencer la journée.
CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons notre travail avec plus d'ardeur.
LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons!
ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux l'essayer: voyons qui en aura l'étrenne.
CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers d'hommes; nous filerons et réglerons ensuite les destinées des humains qui naîtront aujourd'hui.
LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agréablement la journée!
CLOTHO, _à Atropos, en lui présentant un paquet de fils_. Tenez, Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai à votre ciseau, qu'en lui donnant à couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont les vies de deux cent mille combattants qui vont en découdre sur les frontières de Perse.
ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (_Elle coupe._)
En voilà pour le moins trente mille à bas.
CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu'à ce qu'il nous prenne envie d'en faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques années nous avons envoyé bien des Turcs et bien des Persans aux enfers.
ATROPOS. Nous n'avons pas moins expédié de Maures, tant blancs que noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorité despotique sur tous les mortels, et de faire sentir, quand il nous plaît, à ces petites créatures qu'il dépend de nous d'abréger ou de prolonger leurs jours! Allons, mes soeurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la besogne. Je vous vois toutes deux dans la même disposition.
LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter.
ATROPOS. Que de gens vont passer le pas après ces mahométans!
CLOTHO, _apportant un autre paquet de fils_. Autre paquet de guerriers que je vous livre. Ce sont deux autres armées qui s'observent sur les bords du Pô avec une vigilance infatigable, qu'une fureur égale anime, et qui brûlent d'impatience d'en venir aux mains.
LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent.
ATROPOS, _coupant_. J'en vais exterminer un grand nombre de part et d'autre.
CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Français et des Piémontais.
ATROPOS. Et encore plus d'Allemands.
LACHESIS, _présentant deux écheveaux_. On assiége en Allemagne une place importante: outre une nombreuse garnison qui la défend, le Rhin, pour la rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des débordements affreux semble vouloir noyer les assiégeants: mais plus ceux-ci trouvent d'obstacles, plus ils s'opiniâtrent à les surmonter: ils vont attaquer l'ouvrage-à-corne, et les assiégés se préparent à les repousser.
ATROPOS, _coupant une partie des deux écheveaux_. Détruisons plus d'assiégeants que d'assiégés; mais cela n'empêchera pas que la place ne se rende au premier jour: c'est un de nos arrêts.
LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plaît, que les assiégeants perdront une tête dont la perte sera plus grande pour eux que celle de la ville pour les assiégés.
CLOTHO, _montrant un autre écheveau_. Tranchez cet écheveau, vous ferez périr d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et passagers qui sont dans un vaisseau vénitien, sur la mer Adriatique. Une horrible tempête vient de s'élever: les vents qui sifflent et les flots qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le bâtiment est déjà démâté, fracassé; il va couler à fond, si nous n'en ordonnons autrement.
ATROPOS. Qu'il s'abîme, qu'il s'abîme! aussi bien les hommes qu'il porte ne sont bons qu'à noyer.
LACHESIS. Je demande grâce pour un jeune bel esprit Français qui se trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les côtes d'Albanie.
CLOTHO. Soit.
ATROPOS. Hé bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se faire circoncire à Constantinople, où six mois après il sera empalé, pour avoir parlé avec irrévérence du grand prophète des musulmans.
LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter ainsi par les Turcs.
CLOTHO. Puisque vous êtes si bien intentionnée pour ce bel esprit, qu'il échappe donc à la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la pâture du poisson. Nous régalons si souvent de semblables mets les habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de poissons que les poissons ne mangent d'hommes.
ATROPOS, _coupant tout l'écheveau à un fil près_. Les monstres marins vont faire bonne chère.
LACHESIS, _apportant un autre écheveau_. Nouveau paquet de fils à couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'ébranlent, et la terre s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent. Combien ferons-nous périr de citoyens?
CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions à massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes à notre fureur; autrement le genre humain finirait bientôt.
ATROPOS. Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Clotho. Quand nous donnerions aujourd'hui la mort à deux cent mille personnes, ce ne serait pas une nuit de Londres, de Paris et de Pékin.
LACHESIS. Atropos dit la vérité. Exerçons hardiment la puissance que nous avons sur les humains. Malgré la vaste étendue des mers et les espaces immenses de terre qui séparent les peuples, nous allons des uns aux autres en un clin-d'oeil: en un mot, nous avons l'univers sous nos yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans miséricorde ceux que nous voudrons ôter du monde.
CLOTHO, _apportant un gros paquet de fils_. Voici les fils des habitants de la ville de Mexique, où règne une maladie contagieuse: nous retranchâmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux; faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques Espagnols qui, par nécessité, ont épousé des Mexicaines, et qui aiment mieux vivre misérablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune.
ATROPOS, _coupant une partie des fils_. Que ces Espagnols sont glorieux!
LACHESIS, _présentant un nouvel écheveau_. Ce petit écheveau contient les fils de cinquante Indiens du Pérou qui se sont assemblés sur une montagne haute et pointue, pour y célébrer la mémoire de leur Inca le bon Atabalippa. Ne nous opposons point à leur courageuse résolution: ils ont pour témoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix mille spectateurs qui sont accourus là pour les voir et les admirer. Ces cinquante victimes ont déjà chanté des vers à la louange de leur Inca: ils ont fait entendre les tristes sons de leurs flûtes; les voilà qui tombent dans une humeur noire; ils vont se dévouer à la mort, et se précipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service à leur prince.
ATROPOS, _après avoir coupé l'écheveau_. Ces Indiens du Pérou sont de bonnes gens; en vérité, ils méritaient bien que les Espagnols, en faisant la conquête de leur pays, les traitassent un peu plus humainement qu'ils n'ont fait.
CLOTHO, _donnant un petit paquet de fils_. Jupiter va lancer sa foudre auprès de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout l'équipage, par des actions impies et barbares, s'est attiré la colère des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire où sont les poudres; le bâtiment saute en l'air avec tous les hommes qui sont dessus.
ATROPOS, _coupant_. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers.
LACHESIS, _présentant un écheveau_. Vous voyez soixante-quinze religieux mendiants assemblés dans un chapitre général qui se tient actuellement dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent que les premières dignités de leur ordre appartiennent de droit aux moines gentilshommes: les roturiers prétendent y avoir part, et proposent qu'on rende les dignités alternatives. C'est la querelle des patriciens et des plébéiens. Les révérends pères, de part et d'autre, s'échauffent là-dessus, et vont finir leurs débats à coups de bâton: ils tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont armés, et les voilà qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le carreau?
CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un provincial et un définiteur.
ATROPOS, _après avoir coupé_. L'affaire en est faite; il y a quinze morts et vingt blessés.
LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines bas-bretons.
CLOTHO, _tenant plusieurs fils_. Nouvelle opération pour nous.
ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez?
CLOTHO. De quatre Allemands qui font la débauche à Strasbourg avec deux comédiennes françaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont à table, ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous?
LACHESIS. Non pas, s'il vous plaît: passe pour les hommes: à l'égard des femmes, qu'elles n'en soient pas même incommodées, car elles doivent recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la garnison qui leur donnent à souper; je suis bien aise que cette partie se fasse. Vous souvient-il, mes soeurs, que nous avons filé à ces deux demoiselles des jours bien agréables.
ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens.