Le diable boiteux, tome I

Part 9

Chapter 94,030 wordsPublic domain

«A deux maisons au-delà de ce cavalier, je découvre dans un petit corps-de-logis un original de mari qui s'endort tranquillement aux reproches que sa femme lui fait d'avoir passé la journée entière hors de chez lui. Elle serait encore plus irritée si elle savait à quoi il s'est amusé.--Il aura sans doute été occupé de quelque aventure galante, dit Zambullo.--Vous y êtes, reprit Asmodée; je vais vous la détailler.

«L'homme dont il s'agit est un bourgeois nommé Patrice; c'est un de ces maris libertins qui vivent sans souci, comme s'ils n'avaient ni femmes ni enfants: il a pourtant une jeune épouse aimable et vertueuse, deux filles et un fils, tous trois encore dans leur enfance. Il est sorti ce matin de sa maison, sans s'informer s'il y avait du pain pour sa famille, qui en manque quelquefois. Il a passé par la grande place, où les apprêts du combat des taureaux qui s'est fait aujourd'hui l'ont arrêté. Les échafauds étaient déjà dressés tout autour, et déjà les personnes les plus curieuses commençaient à s'y placer.

«Pendant qu'il les considérait les uns et les autres, il aperçoit une dame bien faite et proprement vêtue, qui laissait voir en descendant d'un échafaud une belle jambe bien tournée, couverte d'un bas de soie couleur de rose, avec une jarretière d'argent: il n'en a pas fallu davantage pour mettre notre faible bourgeois hors de lui-même. Il s'est avancé vers la dame, qu'accompagnait une autre qui faisait assez connaître par son air qu'elles étaient toutes deux des aventurières: «Mesdames, leur a-t-il dit, si je puis vous être bon à quelque chose, vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez disposé à vous servir.--Seigneur cavalier, a répondu la nymphe au bas couleur de rose, votre offre n'est pas à rejeter: nous avions déjà pris nos places; mais nous venons de les quitter pour aller déjeuner: nous avons eu l'imprudence de sortir ce matin de chez nous sans prendre notre chocolat; puisque vous êtes assez galant pour nous offrir vos services, conduisez-nous, s'il vous plaît, à quelque endroit où nous puissions manger un morceau; mais que ce soit dans un lieu retiré: vous savez que les filles ne peuvent avoir trop de soin de leur réputation.»

«A ces mots, Patrice, devenant plus honnête et plus poli que la nécessité, mène ces princesses à une taverne de faubourg, où il demande à déjeuner. «Que voulez-vous? lui dit l'hôte. J'ai de reste d'un grand festin qui s'est donné hier chez moi des poulets de grain, des perdreaux de Léon, des pigeonneaux de la Castille vieille, et plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure.--En voilà plus qu'il ne nous en faut, dit le conducteur des vestales. Mesdames, vous n'avez qu'à choisir: que souhaitez-vous?--Ce qu'il vous plaira, répondent-elles; nous n'avons point d'autre goût que le vôtre.» Là-dessus le bourgeois commande qu'on serve deux perdreaux et deux poulets froids, et qu'on lui donne une chambre particulière, attendu qu'il est avec des dames très-délicates sur les bienséances.

«On le fait entrer lui et sa compagnie dans un cabinet écarté, où un moment après on leur apporte le plat ordonné, avec du pain et du vin. Nos Lucrèces, comme dames de haut appétit, se jettent avidement sur les viandes, tandis que le benêt qui devait payer l'écot s'amuse à contempler sa Luisita: c'est le nom de la beauté dont il était épris; il admire ses blanches mains, où brillait une grosse bague qu'elle a gagnée en la courant; il lui prodigue les noms d'étoile et de soleil, et ne saurait manger, tant il est aise d'avoir fait une si bonne rencontre. Il demande à sa déesse si elle est mariée: elle répond que non, mais qu'elle est sous la conduite d'un frère: si elle eût ajouté «du côté d'Adam», elle aurait dit la vérité.

«Cependant les deux harpies, non-seulement dévoraient chacune un poulet, elles buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient. Bientôt le vin manque: le galant en va chercher lui-même pour en avoir plus promptement. Il n'est pas hors du cabinet, que Jacinte, la compagne de Luisita, met la griffe sur les deux perdreaux qui restaient dans le plat, et les serre dans une grande poche de toile qu'elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais, et, remarquant qu'il n'y a plus de viande, il demande à sa Vénus si elle ne veut rien davantage? «Qu'on nous donne, dit-elle, de ces pigeonneaux dont l'hôte nous a parlé, pourvu qu'ils soient excellents; autrement un morceau de jambon d'Estramadure suffira.» Elle n'a pas prononcé ces paroles, que voilà Patrice qui retourne à la provision, et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencent à becqueter; et tandis que le bourgeois est obligé de disparaître une troisième fois pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir compagnie aux prisonniers de la poche.

«Après le repas, qui a fini par les fruits que la saison peut fournir, l'amoureux Patrice a pressé Luisita de lui donner les marques qu'il attendait de sa reconnaissance; la dame a refusé de contenter ses désirs; mais elle l'a flatté de quelque espérance, en lui disant qu'il y avait du temps pour tout, et que ce n'était pas dans un cabaret qu'elle voulait reconnaître le plaisir qu'il lui avait fait: puis, entendant sonner une heure après midi, elle a pris un air inquiet, et dit à sa compagne: «Ah! ma chère Jacinte, que nous sommes malheureuses! nous ne trouverons plus de places pour voir les taureaux.

«--Pardonnez-moi, a répondu Jacinte; ce cavalier n'a qu'à nous remener où il nous a si poliment abordées, et ne vous mettez pas en peine du reste.»

«Avant que de sortir de la taverne, il a fallu compter avec l'hôte, qui a fait monter la dépense à cinquante réales. Le bourgeois a mis la main à la bourse; mais, n'y trouvant que trente réales, il a été obligé de laisser en gage pour le reste son rosaire chargé de médailles d'argent; ensuite il a reconduit les aventurières où il les avait prises, et les a placées commodément sur un échafaud dont le maître, qui est de sa connaissance, lui a fait crédit.

«Elles ne sont pas plus tôt assises, qu'elles demandent des rafraîchissements: «Je meurs de soif, s'écrie l'une; le jambon m'a furieusement altérée.--Et moi de même, dit l'autre; je boirais bien de la limonade.» Patrice, qui n'entend que trop ce que cela veut dire, les quitte pour aller leur chercher des liqueurs; mais il s'arrête en chemin, et se dit à lui même: «Où vas-tu, insensé? ne semble-t-il pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ta maison? tu n'as pas seulement un _maravedi_. Que ferai-je? ajouta-t-il; retourner vers la dame sans lui porter ce qu'elle désire, il n'y a pas d'apparence: d'un autre côté, faut-il que j'abandonne une entreprise si avancée? je ne puis m'y résoudre.»

«Dans cet embarras, il aperçoit parmi les spectateurs un de ses amis, qui lui avait souvent fait des offres de services, que par fierté il n'avait jamais voulu accepter. Il perd toute honte en cette occasion. Il le joint avec empressement et lui emprunte une double pistole, avec quoi reprenant courage, il vole chez un limonadier, d'où il fait porter à ses princesses tant d'eaux glacées, tant de biscuits et de confitures sèches, que le doublon suffit à peine à cette nouvelle dépense.

«Enfin la fête finit avec le jour, et notre homme va conduire sa dame chez elle, dans l'espérance d'en tirer un bon parti. Mais lorsqu'ils sont devant une maison où elle dit qu'elle demeure, il en sort une espèce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui dit avec agitation: «Hé! d'où venez-vous à l'heure qu'il est? il y a deux heures que le seigneur don Gaspard Héridor, votre frère, vous attend en jurant comme un possédé.» Alors la soeur, feignant d'être effrayée, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui serrant la main: «Mon frère est un homme d'une violence épouvantable; mais sa colère ne dure pas; tenez-vous dans la rue et ne vous impatientez point: nous allons l'apaiser; et comme il va tous les soirs souper en ville, d'abord qu'il sera sorti, Jacinte viendra vous en avertir, et vous introduira dans la maison.»

«Le bourgeois, que cette promesse console, baise avec transport la main de Luisita, qui lui fait quelques caresses pour le laisser sur la bonne bouche; puis elle entre dans la maison avec Jacinte et la servante. Patrice, demeuré dans la rue, prend patience: il s'assied sur une borne à deux pas de la porte, et passe un temps considérable, sans s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer de lui: il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et craint que ce maudit frère n'aille pas souper en ville.

«Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit: alors il commence à perdre une partie de sa confiance, et à douter de la bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à tâtons une allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre un escalier: il n'ose monter; mais il écoute attentivement, et son oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il juge enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de l'en persuader, c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée, il s'est trouvé dans une autre rue que celle où il a si longtemps fait le pied de grue.

«Il regrette alors son argent, et retourne au logis en maudissant les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte: sa femme, le chapelet à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un air touchant: «Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre maison, et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants? Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous êtes sorti?» Le mari, ne sachant que répondre à ce discours, et d'ailleurs tout honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé et mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de moraliser, lui fait un sermon qui l'endort dans ce moment.

«Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur cette grande maison qui est à côté de celle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son mariage avec la maîtresse d'Ambroise: n'y remarquez-vous pas une jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d'une broderie d'or?--Pardonnez-moi, répondit don Cléofas, j'aperçois une personne endormie, et je vois, ce me semble, un livre sur son chevet.--Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune comtesse fort spirituelle, et d'une humeur très-enjouée: elle avait depuis six jours une insomnie qui la fatiguait extrêmement: elle s'est avisée aujourd'hui de faire venir un médecin des plus graves de sa faculté. Il arrive: elle le consulte: il ordonne un remède marqué, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son ordonnance. Le médecin, animal hargneux, ne s'est nullement prêté à ses plaisanteries, et lui a dit, avec la gravité doctorale: «Madame, Hippocrate n'est point un homme à devoir être tourné en ridicule.--Ah! seigneur docteur, a répondu la comtesse d'un air sérieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si célèbre et si docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu'en l'ouvrant seulement je me guérirai de mon insomnie: j'en ai dans ma bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la meilleure: qu'on me l'apporte.» En effet, admirez le charme de cette lecture: dès la troisième page la dame s'est endormie profondément.

«Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot, que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la paille. Pendant le jour il demande l'aumône, et il a eu tantôt une plaisante conversation avec un autre gueux, qui demeure auprès du Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses affaires: il est à son aise, et il a une fille à marier, qui passe chez les mendiants pour une riche héritière. Le soldat, abordant ce père aux _maravedis_, lui a dit: «_Segnor Mendigo_, j'ai perdu mon bras droit: je ne puis plus servir le roi, et je me vois réduit, pour subsister, à faire comme vous des civilités aux passants: je sais bien que de tous les métiers, c'est celui qui nourrit le mieux son homme, et que tout ce qui lui manque, c'est d'être un et peu plus honorable.--S'il était honorable, a répondu l'autre, il ne vaudrait plus rien, car tout le monde s'en mêlerait.

«Vous avez raison, a repris le manchot: oh ça, je suis donc un de vos confrères, et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi votre fille.--Vous n'y pensez pas, mon ami, a répliqué le richard: il lui faut un meilleur parti. Vous n'êtes point assez estropié pour être mon gendre: j'en veux un qui soit dans un état à faire pitié aux usuriers.--Eh! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez déplorable situation?--Fi donc, a réparti l'autre brusquement! Vous n'êtes qu'un manchot, et vous osez prétendre à ma fille? Savez-vous bien que je l'ai refusée à un cul-de-jatte?»

«J'aurais tort, continua le diable, de passer la maison qui joint l'hôtel de la comtesse, et où demeure un vieux peintre ivrogne, et un poëte caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin à sept heures, dans le dessein d'aller chercher un confesseur pour sa femme, malade à l'extrémité; mais il a rencontré un de ses amis qui l'a entraîné au cabaret, et il n'est revenu au logis qu'à dix heures du soir. Le poëte, qui a la réputation d'avoir eu quelquefois de tristes salaires pour ses vers mordants, disait tantôt d'un air fanfaron, dans un café, en parlant d'un homme qui n'y était pas: «C'est un faquin à qui je veux donner cent coups de bâton.--Vous pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement, car vous êtes bien en fonds.»

«Je ne dois pas oublier une scène qui s'est passée aujourd'hui chez un banquier de cette rue, nouvellement établi dans cette ville: il n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Pérou avec de grandes richesses. Son père est un honnête çapareto[10] de Viejo de Mediana, gros village de la Castille vieille, auprès des montagnes de Sierra d'Avila, où il vit très-content de son état, avec une femme de son âge, c'est-à-dire de soixante ans.

[Note 10: Savetier.]

«Il y avait un temps considérable que leur fils était sorti de chez eux, pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle qu'ils lui pouvaient faire. Plus de vingt années s'étaient écoulées depuis qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent de lui: ils priaient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne manquaient pas tous les dimanches de le faire recommander au prône par le curé, qui était de leurs amis. Le banquier, de son côté, ne les mettait point en oubli. D'abord qu'il eût fixé son rétablissement, il résolut de s'informer par lui-même de la situation où ils pouvaient être. Pour cet effet, après avoir dit à ses domestiques de n'être pas en peine de lui, il partit, il y a quinze jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se rendit au lieu de sa naissance.

«Il était environ dix heures du soir, et le bon savetier dormait auprès de son épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut, au bruit que fit le banquier en frappant à la porte de leur petite maison. Ils demandèrent qui frappait. «Ouvrez, ouvrez, leur dit-il; c'est votre fils Francillo.--A d'autres, répondit le bonhomme: passez votre chemin, voleurs: il n'y a rien à faire ici pour vous: Francillo est présentement aux Indes, s'il n'est pas mort.--Votre fils n'est plus aux Indes, répliqua le banquier: il est revenu du Pérou: c'est lui qui vous parle: ne lui refusez pas l'entrée de votre maison.--Levons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnaître à sa voix.»

«Ils se levèrent aussitôt tous deux: le père alluma une chandelle, et la mère, après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir la porte: elle envisage Francillo, et, ne pouvant le méconnaître, elle se jette à son cou et le serre étroitement entre ses bras. Maître Jacques, agité des mêmes mouvements que sa femme, embrasse à son tour son fils; et ces trois personnes, charmées de se voir réunies après une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de s'en donner des marques.

«Après des transports si doux, le banquier débrida son cheval, et le mit dans une étable, où gîtait une vache, mère nourrice de la maison: ensuite il rendit compte à ses parents de son voyage et des biens qu'il avait apportés du Pérou. Le détail fut un peu long, et aurait pu ennuyer des auditeurs désintéressés; mais un fils qui s'épanche en racontant ses aventures ne saurait lasser l'attention d'un père et d'une mère: il n'y a pas pour eux de circonstance indifférente; ils l'écoutaient avec avidité, et les moindres choses qu'il disait faisaient sur eux une vive impression de douleur ou de joie.

«Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur dit qu'il venait leur offrir une partie de ses biens, et il pria son père de ne plus travailler. «Non, mon fils, lui dit maître Jacques; j'aime mon métier; je ne le quitterai point.--Quoi donc, répliqua le banquier, n'est-il pas temps que vous vous reposiez? Je ne vous propose point de venir demeurer à Madrid avec moi: je sais bien que le séjour de la ville n'aurait pas de charmes pour vous: je ne prétends pas troubler votre vie tranquille; mais, du moins, épargnez-vous un travail pénible, et vivez ici commodément, puisque vous le pouvez.»

«La mère appuya le sentiment du fils, et maître Jacques se rendit. «Hé bien, Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne travaillerai plus pour tous les habitants du village; je raccommoderai seulement mes souliers et ceux de monsieur le curé, notre bon ami.» Après cette convention, le banquier avala deux oeufs frais qu'on lui fit cuire, puis se coucha près de son père, et s'endormit avec un plaisir que les enfants d'un excellent naturel sont seuls capables de s'imaginer.

«Le lendemain matin, Francillo leur laissa une bourse de trois cents pistoles, et revint à Madrid. Mais il a été bien étonné ce matin de voir tout à coup paraître chez lui maître Jacques. «Quel sujet vous amène ici, mon père, lui a-t-il dit?--Mon fils, a répondu le vieillard, je te rapporte ta bourse: reprends ton argent; je veux vivre de mon métier: je meurs d'ennui depuis que je ne travaille plus.--Hé bien, mon père, a répliqué Francillo, retournez au village: continuez d'exercer votre profession; mais que ce soit seulement pour vous désennuyer. Remportez votre bourse et n'épargnez pas la mienne.--Eh! que veux-tu que je fasse de tant d'argent, a repris maître Jacques?--Soulagez-en les pauvres, a réparti le banquier: faites-en l'usage que votre curé vous conseillera.» Le savetier, content de cette réponse, s'en est retourné à Médiana.»

Don Cléofas n'écouta pas sans plaisir l'histoire de Francillo, et il allait donner toutes les louanges dues au bon coeur de ce banquier, si, dans ce moment même, des cris perçants n'eussent attiré son attention. «Seigneur Asmodée, s'écria-t-il, quel bruit éclatant se fait entendre?--Ces cris qui frappent les airs, répondit le diable, partent d'une maison où il y a des fous enfermés: ils s'égosillent à force de crier et de chanter.--Nous ne sommes pas bien éloignés de cette maison: allons voir ces fous tout à l'heure, répliqua Léandro.--J'y consens, répartit le démon: je vais vous donner ce divertissement, et vous apprendre pourquoi ils ont perdu la raison.» Il n'eut pas achevé ces paroles, qu'il emporta l'écolier sur _la casa de los locos_.

CHAPITRE IX

_Des fous enfermés._

Zambullo parcourut d'un oeil curieux toutes les loges; et après qu'il eut observé les folles et les fous qu'elles renfermaient, le diable lui dit: «Vous en voyez de toutes les façons; en voilà de l'un et de l'autre sexe; en voilà de tristes et de gais, de jeunes et de vieux. Il faut à présent que je vous dise pourquoi la tête leur a tourné: allons de loge en loge, et commençons par les hommes.

«Le premier qui se présente, et qui paraît furieux, est un nouvelliste castillan, né dans le sein de Madrid, un bourgeois fier et plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un ancien citoyen de Rome. Il est devenu fou de chagrin d'avoir lu dans la Gazette que vingt-cinq Espagnols s'étaient laissé battre par un parti de cinquante Portugais.

«Il a pour voisin un licencié, qui avait tant d'envie d'attraper un bénéfice, qu'il a fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans; et le désespoir de se voir toujours oublié dans les promotions lui a brouillé la cervelle: mais ce qu'il y a d'avantageux pour lui, c'est qu'il se croit archevêque de Tolède. S'il ne l'est pas effectivement, il a du moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est; et je le trouve d'autant plus heureux, que je regarde sa folie comme un beau songe, qui ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura point de compte à rendre en l'autre monde de l'usage de ses revenus.

«Le fou qui suit est un pupille; son tuteur l'a fait passer pour insensé, dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien; le pauvre garçon a véritablement perdu l'esprit de rage d'être enfermé. Après le mineur est un maître d'école, qui en est venu là pour s'être obstiné à vouloir trouver le _paulo-post-futurum_ d'un verbe grec; et le quatrième, un marchand dont la raison n'a pu soutenir la nouvelle d'un naufrage, après avoir eu la force de résister à deux banqueroutes qu'il a faites.

«Le personnage qui gît dans la loge suivante est le vieux capitaine Zanubio, cavalier napolitain, qui s'est venu établir à Madrid. La jalousie l'a mis dans l'état où Vous le voyez. Apprenez son histoire.

«Il avait une jeune femme, nommée Aurore, qu'il gardait à vue: sa maison était inaccessible aux hommes. Aurore ne sortait jamais que pour aller à la messe, et encore était-elle toujours accompagnée de son vieux Titon, qui la menait quelquefois prendre l'air à une terre qu'il a auprès d'Alcantara. Cependant un cavalier, appelé don Garcie Pacheco, l'ayant vue par hasard à l'église, avait conçu pour elle un amour violent: c'était un jeune homme entreprenant et digne de l'attention d'une jolie femme mal mariée.

«La difficulté de s'introduire chez Zanubio n'en ôta pas l'espérance à don Garcie. Comme il n'avait pas encore de barbe, et qu'il était assez beau garçon, il se déguisa en fille, prit une bourse de cent pistoles, et se rendit à la terre du capitaine, où il avait su que ce mari devait aller incessamment avec sa femme. Il s'adressa à la jardinière, et lui dit d'un ton d'héroïne de chevalerie poursuivie par un géant: «Ma bonne, je viens me jeter entre vos bras; je vous prie d'avoir pitié de moi. Je suis une fille de Tolède; j'ai de la naissance et du bien; mes parents me veulent marier à un homme que je hais: je me suis dérobée la nuit à leur tyrannie; j'ai besoin d'un asile; on ne viendra point me chercher ici; permettez que j'y demeure jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus doux sentiments pour moi. Voilà ma bourse, ajouta-t-il en la lui donnant; recevez-la: c'est tout ce que je puis vous offrir présentement; mais j'espère que je serai quelque jour plus en état de reconnaître le service que vous m'aurez rendu.»

«La jardinière, touchée de la fin de ce discours, répondit: «Ma fille, je veux vous servir; je connais de jeunes personnes qui ont été sacrifiées à de vieux hommes, et je sais bien qu'elles ne sont pas fort contentes: j'entre dans leurs peines; vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi: je vous mettrai dans une petite chambre particulière, où vous serez sûrement.»

«Don Garcie passa quelques jours dans cette terre, fort impatient d'y voir arriver Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, qui visita d'abord, selon sa coutume, tous les appartements, les cabinets, les caves et les greniers, pour voir s'il n'y trouverait point quelque ennemi de son honneur. La jardinière, qui le connaissait, le prévint, et lui conta de quelle manière une jeune fille lui était venue demander une retraite.