Part 8
«Don Côme ne manqua pas de demander ce que cette cousine avait dit. «Comment! reprit le page; elle s'étendit sur la richesse de votre taille, sur l'agrément qu'on voit répandu dans toute votre personne; et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle me dit confidemment que dona Luziana, sa maîtresse, prenait plaisir à vous regarder au travers de sa jalousie, toutes les fois que vous passiez devant sa maison.
«--Qui peut être cette dame, dit l'écuyer, et où demeure-t-elle?--Quoi! répondit Domingo, vous ne savez pas que c'est la fille unique du mestre de camp don Fernando, notre voisin?--Ah! je suis à présent au fait, reprit don Côme. Je me souviens d'avoir ouï vanter le bien et la beauté de cette Luziana; c'est un excellent parti. Mais serait-il possible que je me fusse attiré son attention?--N'en doutez pas, répartit le page; ma cousine me l'a dit: quoique soubrette, ce n'est point une menteuse, et je vous réponds d'elle comme de moi-même.--Cela étant, dit l'écuyer, il me prend envie d'avoir une conversation particulière avec ta parente, de la mettre dans mes intérêts par quelques petits présents, suivant l'usage; et si elle me conseille de rendre des soins à sa maîtresse, je tenterai la fortune. Pourquoi non? Je conviens qu'il y a de la distance de mon rang à celui de don Fernando; mais je suis gentilhomme une fois, et je possède cinq cents bons ducats de rente. Il se fait tous les jours des mariages plus extravagants que celui-là.»
«Le page fortifia son gouverneur dans sa résolution, et lui ménagea une entrevue avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé à tout croire, l'assura que sa maîtresse avait du goût pour lui. «Elle m'a souvent interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle, et ce que je lui ai répondu là-dessus ne doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur écuyer, vous pouvez vous flatter justement que dona Luziana vous aime en secret. Faites-lui hardiment connaître vos légitimes intentions: montrez-lui que vous êtes le cavalier de Madrid le plus galant, comme vous en êtes le plus beau et le mieux fait: donnez-lui surtout des sérénades, rien ne lui sera plus agréable; de mon côté, je lui ferai bien valoir vos galanteries, et j'espère que mes bons offices ne vous seront pas inutiles.» Don Côme, transporté de joie de voir la soubrette entrer si chaudement dans ses intérêts, l'accabla d'embrassades, et lui mettant au doigt une bague de peu de valeur qu'il avait apportée exprès pour lui en faire présent: «Ma chère Floretta, lui dit-il, je ne vous donne ce diamant que pour faire connaissance avec vous: j'ai dessein de reconnaître par une plus solide récompense les services que vous me rendrez.»
«On ne saurait être plus satisfait qu'il le fut de son entretien avec la suivante. Aussi, non-seulement il remercia Domingo de le lui avoir procuré, il le gratifia d'une paire de bas de soie et de quelques chemises garnies de dentelles, lui promettant d'ailleurs de ne laisser échapper aucune occasion de lui être utile. Ensuite, le consultant sur ce qu'il avait à faire: «Mon ami, lui dit-il, quel est ton sentiment? me conseilles-tu de débuter par une lettre passionnée et sublime à dona Luziana?--C'est mon avis, répondit le page: faites-lui une déclaration d'amour en haut style; j'ai un pressentiment qu'elle ne le recevra point mal.--Je le crois de même, reprit l'écuyer; je vais à tout hasard commencer par là.» Aussitôt il se mit à écrire, et après avoir déchiré pour le moins vingt brouillons, il parvint à faire un billet doux auquel il s'arrêta. Il en fit la lecture à Domingo, qui, l'ayant écouté avec des gestes d'admiration, se chargea de le porter sur-le-champ à sa cousine. Il était conçu dans ces termes fleuris et recherchés:
_Il y a longtemps, charmante Luziana, que, sur la foi de la renommée qui publie partout vos perfections, je me suis laissé enflammer d'un ardent amour pour vous. Néanmoins, malgré les feux dont je suis la proie, je n'ai osé hasarder aucun acte de galanterie, mais comme il m'est revenu que vous daignez arrêter vos regards sur moi quand je passe devant la jalousie qui dérobe aux yeux des hommes votre beauté céleste, et même que, par une influence de votre astre très-heureuse pour moi, vous inclinez à me vouloir du bien, je prends la liberté de vous demander la permission de me consacrer à votre service. Si je suis assez fortuné pour l'obtenir, je renonce à toutes les dames passées, présentes et à venir._
Don Come de la Higuera.
«Le page et la suivante ne manquèrent pas de s'égayer aux dépens du seigneur don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils n'en demeurèrent pas là: ils composèrent à frais communs un billet tendre, que la femme de chambre écrivit de sa main, et que Domingo rendit le jour suivant à l'écuyer, comme une réponse de dona Luziana. Il contenait ces paroles:
_J'ignore qui peut vous avoir si bien instruit de mes sentiments secrets. C'est une trahison que quelqu'un m'a faite; mais je la lui pardonne, puisqu'elle est cause que vous m'apprenez que vous m'aimez. De tous les hommes que je vois passer dans ma rue, vous êtes celui que je prends le plus de plaisir à regarder, et je veux bien que vous soyez mon amant. Peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et encore moins vous le dire. Si c'est une faute que je fais, votre mérite me rend excusable._
Dona Luziana.
«Quoique cette réponse fût un peu trop vive pour la fille d'un mestre de camp, car les auteurs n'y avaient pas regardé de si près, le présomptueux don Côme ne s'en défia point; il s'estimait assez pour s'imaginer qu'une dame pouvait oublier pour lui les bienséances. «Ah! Domingo, s'écria-t-il d'un air triomphant, après avoir lu à haute voix la lettre supposée, tu vois, mon ami, si la voisine en tient: je serai bientôt gendre de don Fernand, ou je ne suis pas don Côme de la Higuera.
«--Il n'en faut pas douter, dit le bourreau de confident; vous avez fait sur sa fille une furieuse impression. Mais à propos, ajouta-t-il, je me souviens que ma parente m'a bien recommandé de vous dire que dès demain, tout au plus tard, il était nécessaire que vous donnassiez une sérénade à sa maîtresse, pour achever de la rendre folle de votre seigneurie.--Je le veux bien, dit l'écuyer. Tu peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil, et que demain, sans faute, elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des plus galants concerts qu'on ait jamais entendus à Madrid.» En effet, il alla trouver un habile musicien, et après lui avoir communiqué son projet, il le chargea du soin de l'exécution.
«Tandis qu'il était occupé de sa sérénade, Floretta, que le page avait prévenue, voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui dit: «Madame, je vous apprête un agréable divertissement.» Luziana lui demanda ce que c'était. «Oh! vraiment, reprit la soubrette en riant comme une folle, il y a bien des affaires. Un original, nommé don Côme, gouverneur des pages du comte d'Onate, s'est avisé de vous choisir pour la dame souveraine de ses pensées, et doit demain au soir, afin que vous n'en ignoriez, vous régaler d'un admirable concert de voix et d'instruments.» Dona Luziana, qui naturellement était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait les galanteries de l'écuyer sans conséquence pour elle, bien loin de prendre son sérieux, se fit par avance un plaisir d'entendre sa sérénade. Ainsi cette dame, sans le savoir, aidait à confirmer don Côme dans une erreur dont elle se serait fort offensée, si elle l'eût connue.
«Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de Luziana deux carrosses, d'où sortirent le galant écuyer et son confident, accompagnés de six hommes, tant chanteurs que joueurs d'instruments, qui commencèrent leur concert. Il dura fort longtemps. Ils jouèrent un grand nombre d'airs nouveaux, et chantèrent plusieurs couplets de chansons, qui roulaient tous sur le pouvoir que l'amour a d'unir des amants d'une inégale condition; et à chaque couplet, dont la fille du mestre de camp se faisait l'application, elle riait de tout son coeur.
«Lorsque la sérénade fut finie, don Côme renvoya les musiciens chez eux, dans les mêmes carrosses qui les avaient amenés, et demeura dans la rue avec Domingo, jusqu'à ce que les curieux que la musique avait attirés se furent retirés. Après quoi il s'approcha du balcon, d'où bientôt la suivante, avec la permission de sa maîtresse, lui dit par une petite fenêtre de la jalousie: «Est-ce vous, seigneur don Côme?--Qui me fait cette question? répondit-il d'une voix doucereuse.--C'est, répliqua la soubrette, dona Luziana qui souhaite de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de votre galanterie?--Ce n'est, répartit l'écuyer, qu'un échantillon des fêtes que mon amour prépare à cette merveille de nos jours, si elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel de sa beauté.»
«A cette expression figurée, la dame n'eut pas peu d'envie de rire; elle se retint toutefois, et, se mettant à la petite fenêtre, elle dit à l'écuyer, le plus sérieusement qu'il lui fut possible: «Seigneur don Côme, il paraît bien que vous n'êtes pas un galant novice: c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre à servir leurs maîtresses. Je suis très-contente de votre sérénade, et je vous en tiendrai compte: mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on peut nous écouter; une autre fois nous aurons un plus long entretien.» En achevant ces mots elle ferma la fenêtre, laissant l'écuyer dans la rue, fort satisfait de la faveur qu'elle venait de lui faire, et le page bien étonné de la voir jouer un rôle dans cette comédie.
«Cette petite fête, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse quantité de vin bu par les musiciens, coûta cent ducats à don Côme; et deux jours après son confident l'engagea dans une nouvelle dépense; voici de quelle manière: ayant appris que Floretta devait, la nuit de la Saint-Jean, nuit si célébrée dans cette ville, aller avec d'autres filles de son espèce _à la fiesta del sotillo_[9], entreprit de leur donner un déjeuner magnifique aux dépens de l'écuyer.
[Note 9: Sorte de danse particulière aux Espagnols.]
«Seigneur don Côme, lui dit-il la veille de la Saint-Jean, vous savez quelle fête c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se propose d'être à la pointe du jour sur les bords du Mançanarez pour voir le _sotillo_; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire davantage au coriphée des cavaliers galants: vous n'êtes pas homme à négliger une si belle occasion; je suis persuadé que votre dame et sa compagnie seront demain bien régalées.--C'est de quoi je puis te répondre, lui dit son gouverneur; je te rends grâce de l'avis: tu verras si je sais prendre la balle au bond.» Effectivement, le lendemain de grand matin, quatre valets de l'hôtel, conduits par Domingo, et chargés de toutes sortes de viandes froides, accommodées de différentes façons, avec une infinité de petits pains et de bouteilles de vins délicieux, arrivèrent sur le rivage du Mançanarez, où Floretta et ses compagnes dansaient comme des nymphes au lever de l'aurore.
«Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs danses légères pour leur offrir un solide déjeuner de la part du seigneur don Côme. Elles s'assirent aussitôt sur l'herbe, et commencèrent à faire honneur au festin, en riant sans modération de la dupe qui le donnait; car la charitable cousine de Domingo n'avait pas manqué de les mettre au fait.
«Comme elles étaient toutes en train de se réjouir, on vit paraître l'écuyer, monté sur une haquenée des écuries du comte, et richement vêtu. Il vint joindre son confident et saluer la compagnie, qui, s'étant levée pour le recevoir plus poliment, le remercia de sa générosité. Il cherchait des yeux parmi les filles dona Luziana, pour lui adresser la parole, et lui débiter un beau compliment qu'il avait composé en chemin; mais Floretta, le tirant à part, lui dit qu'une indisposition avait empêché sa maîtresse de se trouver à la fête. Don Côme se montra très-sensible à cette nouvelle, et demanda quel mal avait sa chère Luziana. «Elle est fort enrhumée, répondit la soubrette, et cela pour avoir passé sans voile sur son balcon presque toute la nuit de votre sérénade à me parler de vous.» L'écuyer, consolé d'un accident qui venait d'une si belle cause, pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprès de sa maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant de plus en plus de sa bonne fortune.
«Dans ce temps-là, don Côme reçut une lettre de change, et toucha mille écus d'or qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa part de la succession d'un de ses oncles mort à Séville. Il compta cette somme, et la mit dans un coffre en présence de Domingo, qui fut fort attentif à cette action, et si violemment tenté de s'approprier ces beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter en Portugal. Il fit confidence de sa tentation à Floretta, et lui proposa même d'être du voyage. Quoique la proposition méritât bien d'être pesée, la soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer. Enfin une nuit, tandis que l'écuyer, enfermé dans un cabinet, s'occupait à composer une lettre emphatique pour sa maîtresse, Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre où étaient les écus d'or: il les prit, gagna promptement la rue avec sa proie, et s'étant rendu sous le balcon de Luziana, il se mit à contrefaire un chat qui miaule. La suivante, à ce signal, dont ils étaient convenus tous deux, ne le fit pas longtemps attendre; et, prête à le suivre partout, elle sortit avec lui de Madrid.
«Ils comptaient bien qu'ils auraient le temps d'arriver en Portugal avant qu'on pût les atteindre, si on les poursuivait; mais, par malheur pour eux, don Côme, dès la nuit même, s'étant aperçu du larcin et de la fuite de son confident, eut aussitôt recours à la justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour découvrir le voleur. On l'attrapa près de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena l'un et l'autre; la soubrette a été renfermée _aux Repenties_, et Domingo dans cette prison.
--Apparemment, dit don Cléofas, que l'écuyer n'a pas perdu ses écus d'or; ils lui auront sans doute été rendus.--Oh! que non, répondit le diable: ce sont les pièces qui prouvent le vol; la justice ne s'en dessaisira point; et don Côme, dont l'histoire s'est répandue dans la ville, demeure volé, et raillé de tout le monde.
«Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui, continua le boiteux, ont pour voisin un jeune Castillan qui a été arrêté pour avoir, en présence de bons témoins, donné un soufflet à son père.--O ciel! s'écria Léandro, que m'apprenez-vous? Quelque mauvais que soit un fils, peut-il lever la main sur son père?--Oh qu'oui, dit le démon; cela n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un assez remarquable. Sous le règne de don Pèdre I, surnommé le Juste et le Cruel, huitième roi de Portugal, un garçon de vingt ans fut mis entre les mains de la justice pour le même fait. Don Pèdre, surpris comme vous de la nouveauté du cas, voulut interroger la mère du coupable, et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit avouer qu'elle avait eu cet enfant d'une discrète _Révérence_. Si les juges du castillan interrogeaient aussi sa mère avec la même adresse, ils pourraient en arracher un pareil aveu.
«Descendons de l'oeil dans un grand cachot au-dessous de ces trois prisonniers que je viens de vous montrer, et considérons ce qui s'y passe. Y voyez-vous ces trois malheureux? Ce sont des voleurs de grands chemins. Les voilà qui vont se sauver; on leur a fait tenir une lime sourde dans un pain, et ils ont déjà limé un gros barreau d'une fenêtre, par où ils peuvent se couler dans une cour qui les conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison, et il y en a plus de huit qu'ils devraient avoir reçu la récompense publique qui est due à leurs exploits; mais, grâce à la lenteur de la justice, ils vont encore massacrer des voyageurs.
«Suivez-moi dans cette salle basse où vous apercevez vingt ou trente hommes couchés sur la paille: ce sont des filous, des gens de toutes sortes de mauvais commerces. En remarquez-vous cinq ou six qui houspillent une espèce de manoeuvre qui a été emprisonné aujourd'hui pour avoir blessé un archer d'un coup de pierre?--Pourquoi ces prisonniers battent-ils ce manoeuvre? dit Zambullo.--C'est, répondit Asmodée, parce qu'il n'a pas encore payé sa bienvenue. Mais, ajouta-t-il, laissons là tous ces misérables: éloignons-nous même de cet horrible lieu; allons ailleurs arrêter nos regards sur des objets plus réjouissants.»
CHAPITRE VIII
_Asmodée montre à don Cléofas plusieurs personnes et lui révèle les actions qu'elles ont faites dans la journée._
Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent dans un autre quartier. Ils firent une pause sur un grand hôtel, où le démon dit à l'écolier: «Il me prend envie de vous apprendre ce qu'ont fait aujourd'hui toutes ces personnes qui demeurent aux environs de cet hôtel; cela pourra vous divertir.--Je n'en doute pas, répondit Léandro. Commencez, je vous prie, par ce capitaine qui se botte: il faut qu'il ait quelque affaire de conséquence qui l'appelle loin d'ici.--C'est, répartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir de Madrid. Ses chevaux l'attendent dans la rue; il va partir pour la Catalogne, où son régiment est commandé.
«Comme il n'avait point d'argent, il s'adressa hier à un usurier: «Seigneur Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous pas me prêter mille ducats?--Seigneur capitaine, répondit l'usurier d'un air doux et benin, je ne les ai pas; mais je me fais fort de trouver un homme qui vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous en donnera quatre cents comptant; vous ferez votre billet de mille, et sur lesdits quatre cents que vous recevrez, j'en toucherai, s'il vous plaît, soixante pour le droit de courtage. L'argent est si rare aujourd'hui!...--Quelle usure, interrompit brusquement l'officier! demander six cent soixante ducats pour trois cent quarante! quelle friponnerie! il faudrait pendre des hommes si durs.
«--Point d'emportement, Seigneur capitaine, reprit d'un grand sang-froid l'usurier: voyez ailleurs. De quoi vous plaignez-vous? est-ce que je vous force à recevoir les trois cent quarante ducats? il vous est libre de les prendre ou de les refuser.» Le capitaine, n'ayant rien à répliquer à ce discours, se retira; mais, après avoir fait réflexion qu'il fallait partir, que le temps pressait, et qu'enfin il ne pouvait se passer d'argent, il est retourné ce matin chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa porte en manteau noir, en rabat et en cheveux courts, avec un gros chapelet garni de médailles. «Je reviens à vous, seigneur Sanguisuela, lui a-t-il dit; j'accepte vos trois cent quarante ducats; la nécessité où je suis d'avoir de l'argent m'oblige à les prendre.--Je vais à la messe, a répondu gravement l'usurier; à mon retour, venez, je vous compterai la somme.--Hé, non, non, répliqua le capitaine; rentrez chez vous, de grâce; cela sera fait dans un moment: expédiez-moi tout à l'heure; je suis fort pressé.
«--Je ne le puis, répart Sanguisuela; j'ai coutume d'entendre la messe tous les jours avant que je commence aucune affaire; c'est une règle que je me suis faite, et que je veux observer religieusement toute ma vie.»
«Quelque impatience qu'eût l'officier de toucher son argent, il lui a fallu céder à la règle du pieux Sanguisuela: il s'est armé de patience, et même, comme s'il eût craint que les ducats ne lui échappassent, il a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la messe avec lui; après cela, il se préparait à sortir; mais Sanguisuela, s'approchant de son oreille, lui a dit: «Un des plus habiles prédicateurs de Madrid va prêcher; je ne veux pas perdre son sermon.»
Le capitaine, à qui le temps de la messe n'avait déjà que trop duré, a été au désespoir de ce nouveau retardement: il est pourtant encore demeuré dans l'église. Le prédicateur paraît, et prêche contre l'usure. L'officier en est ravi, et, observant le visage de l'usurier, dit en lui-même: «Si ce juif pouvait se laisser toucher! S'il me donnait seulement six cents ducats, je partirais content de lui.» Enfin le sermon finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint, et lui dit: « Hé bien, que pensez-vous de ce prédicateur? Ne trouvez-vous pas qu'il a prêche avec beaucoup de force? Pour moi, j'en suis tout ému.--J'en porte même jugement que vous, répond l'usurier; il a parfaitement traité sa matière; c'est un savant homme; il a fort bien fait son métier: allons-nous-en faire le nôtre.»
--Hé! qui sont ces deux femmes qui sont couchées ensemble, et qui font de si grands éclats de rire? s'écria don Cléofas; elles me paraissent bien gaillardes.--Ce sont, répondit le diable, deux soeurs qui ont fait enterrer leur père ce matin. C'était un homme bourru, et qui avait tant d'aversion pour le mariage, ou plutôt tant de répugnance à établir ses filles, qu'il n'a jamais voulu les marier, quelques partis avantageux qui se soient présentés pour elles. Le caractère du défunt était tout à l'heure le sujet de leur entretien. «Il est mort enfin, disait l'aînée; il est mort, ce père dénaturé, qui se faisait un plaisir barbare de nous voir filles; il ne s'opposera plus à nos voeux.
«--Pour moi, ma soeur, a dit la cadette, j'aime le solide; je veux un homme riche, fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don Blanco sera mon fait.--Doucement, ma soeur, a répliqué l'aînée; nous aurons pour époux ceux qui nous sont destinés; car nos mariages sont écrits dans le ciel.--Tant pis, vraiment! a réparti la cadette; j'ai bien peur que mon père n'en déchire la feuille.» L'aînée n'a pu s'empêcher de rire de cette saillie, et elles en rient encore toutes deux.
«Dans la maison qui suit celle des deux soeurs, est logée en chambre garnie une aventurière aragonaise. Je la vois qui se mire dans une glace, au lieu de se coucher: elle félicite ses charmes sur une conquête importante qu'ils ont faite aujourd'hui: elle étudie des mines, et elle en a découvert une nouvelle qui fera demain un grand effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer à le ménager; c'est un sujet qui promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantôt à un de ses créanciers qui lui est venu demander de l'argent: «Attendez, mon ami, revenez dans quelques jours; je suis en terme d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane.»
--Il n'est pas besoin, dit Léandro, que je vous demande ce qu'a fait certain cavalier qui se présente à ma vue; il faut qu'il ait passé la journée entière à écrire des lettres. Quelle quantité j'en vois sur sa table!--Ce qu'il y a de plaisant, répondit le démon, c'est que toutes ces lettres ne contiennent que la même chose. Ce cavalier écrit à tous ses amis absents: il leur mande une aventure qui lui est arrivée cet après-midi; il aime une veuve de trente ans, belle et prude: il lui rend des soins qu'elle ne dédaigne pas; il propose de l'épouser; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les préparatifs des noces, il a la liberté de l'aller voir chez elle: il y a été cette après-dînée; et comme par hasard il ne s'est trouvé personne pour l'annoncer, il est entré dans l'appartement de la dame, qu'il a surprise dans un galant déshabillé, ou, pour mieux dire, presque nue sur un lit de repos. Elle dormait d'un profond sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion; il lui dérobe un baiser; elle se réveille et s'écrie en soupirant tendrement: «Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, laisse-moi en repos!» Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ: il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; il a rencontré Ambroise à la porte: «Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez pas; votre maîtresse vous prie de la laisser en repos.»