Le diable boiteux, tome I

Part 6

Chapter 63,844 wordsPublic domain

«Qui que tu sois, lui dit l'écolier, n'entre point ici, ou bien il t'en coûtera la vie.» A ces mots, don Luis envisage don Pèdre, qui de son côté le regarde avec attention. Ils se reconnaissent. «Ah! mon fils, s'écrie le vieillard, avec quelle impatience je vous attendais! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait avertir de votre arrivée? Craigniez-vous de troubler mon repos? Hélas! je n'en puis prendre dans la cruelle situation où je me trouve!--O mon père! dit don Pèdre tout éperdu, est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils point déçus par une trompeuse ressemblance?--D'où vient cet étonnement, reprit don Luis? N'êtes-vous pas chez votre père? ne vous ai-je pas mandé que je demeure dans cette maison depuis huit jours?--Juste ciel, répliqua l'écolier, qu'est-ce que j'entends? je suis donc ici dans l'appartement de ma soeur?»

«Comme il achevait ces paroles, le comte, qui avait entendu du bruit, et qui crut qu'on attaquait son escorte, sortit l'épée à la main de la chambre de Léonor. Dès que le vieillard l'aperçut, il devint furieux, et, le montrant à son fils: «Voilà, s'écria-t-il, l'audacieux qui a ravi mon repos, et porté à notre honneur une mortelle atteinte. Vengeons-nous. Hâtons-nous de punir ce traître.» En disant cela, il tira son épée, qu'il avait sous sa robe de chambre, et voulut attaquer Belflor; mais don Pèdre le retint. «Arrêtez, mon père, lui dit-il; modérez, je vous prie, les transports de votre colère...--Quel est votre dessein, mon fils? répondit le vieillard; vous retenez mon bras! vous croyez sans doute qu'il manque de force pour nous venger. Hé bien! tirez donc raison vous-même de l'offense qu'on nous a faite; aussi bien est-ce pour cela que je vous ai mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez, je prendrai votre place; il faut que le comte tombe sous nos coups, ou qu'il nous ôte à tous deux la vie, après nous avoir ôté l'honneur.

«--Mon père, reprit don Pèdre, je ne puis accorder à votre impatience ce qu'elle attend de moi. Bien loin d'attenter à la vie du comte, je ne suis venu ici que pour la défendre. Ma parole y est engagée; mon honneur le demande. Sortons, comte, poursuivit-il en s'adressant à Belflor.--Ah! lâche, interrompit don Luis, en regardant don Pèdre d'un oeil irrité, tu t'opposes toi-même à une vengeance qui devrait t'occuper tout entier! Mon fils, mon propre fils est d'intelligence avec le perfide qui a suborné ma fille! mais n'espère pas tromper mon ressentiment; je vais appeler tous mes domestiques; je veux qu'ils me vengent de sa trahison et de ta lâcheté.

«--Seigneur, répliqua don Pèdre, rendez plus de justice à votre fils; cessez de le traiter de lâche; il ne mérite point ce nom odieux. Le comte m'a sauvé la vie cette nuit. Il m'a proposé, sans me connaître, de l'accompagner à son rendez-vous. Je me suis offert à partager les périls qu'il y pouvait courir, sans savoir que ma reconnaissance engageait imprudemment mon bras contre l'honneur de ma famille. Ma parole m'oblige donc à défendre ici ses jours: par-là je m'acquitte envers lui; mais je ne ressens pas moins vivement que vous l'injure qu'il nous a faite, et dès demain vous me verrez chercher à répandre son sang avec autant d'ardeur que vous m'en voyez aujourd'hui à le conserver.»

«Le comte, qui n'avait point parlé jusque-là tant il avait été frappé du merveilleux de cette aventure, prit alors la parole: «Vous pourriez, dit-il à l'écolier, assez mal venger cette injure par la voie des armes: je veux vous offrir un moyen plus sûr de rétablir votre honneur. Je vous avouerai que jusqu'à ce jour je n'ai pas eu dessein d'épouser Léonor; mais ce matin j'ai reçu de sa part une lettre qui m'a touché, et ses pleurs viennent d'achever l'ouvrage; le bonheur d'être son époux fait à présent ma plus chère envie.--Si le roi vous destine une autre femme, dit don Luis, comment vous dispenserez-vous...?--Le roi ne m'a proposé aucun parti, interrompit Belflor en rougissant. Pardonnez, de grâce, cette fable à un homme dont la raison était troublée par l'amour. C'est un crime que la violence de ma passion m'a fait commettre, et que j'expie en vous l'avouant.

«--Seigneur, reprit le vieillard, après cet aveu qui sied bien à un grand coeur, je ne doute plus de votre sincérité: je vois que vous voulez en effet réparer l'affront que nous avons reçu; ma colère cède aux assurances que vous m'en donnez: souffrez que j'oublie mon ressentiment dans vos bras.» En achevant ces mots, il s'approcha du comte, qui s'était avancé pour le prévenir. Ils s'embrassèrent tous deux à plusieurs reprises; ensuite Belflor, se tournant vers don Pèdre: «Et vous, faux don Juan, lui dit-il, vous qui avez déjà gagné mon estime par une valeur incomparable et par des sentiments généreux, venez, que je vous voue une amitié de frère.» En disant cela, il embrassa don Pèdre, qui reçut ses embrassements d'un air soumis et respectueux, et lui répondit: «Seigneur, en me promettant une amitié si précieuse, vous acquérez la mienne. Comptez sur un homme qui vous sera dévoué jusqu'au dernier moment de sa vie.»

«Pendant que ces cavaliers tenaient de semblables discours, Léonor, qui était à la porte de sa chambre, ne perdait pas un mot de tout ce que l'on disait. Elle avait d'abord été tentée de se montrer et de s'aller jeter au milieu des épées, sans savoir pourquoi. Marcelle l'en avait empêchée; mais lorsque cette adroite duègne vit que les affaires se terminaient à l'amiable, elle jugea que la présence de sa maîtresse et la sienne ne gâteraient rien. C'est pourquoi elles parurent toutes deux le mouchoir à la main, et coururent en pleurant se prosterner devant don Luis. Elles craignaient, avec raison, qu'après les avoir surprises la nuit dernière, il ne leur sût mauvais gré de la récidive; mais il fit relever Léonor, et lui dit: «Ma fille, essuyez vos larmes, je ne vous ferai point de nouveaux reproches; puisque votre amant veut garder la foi qu'il vous a jurée, je consens d'oublier le passé.

«--Oui, seigneur don Luis, dit le comte, j'épouserai Léonor; et pour réparer encore mieux l'offense que je vous ai faite, pour vous donner une satisfaction plus entière, et à votre fils un gage de l'amitié que je lui ai vouée, je lui offre ma soeur Eugénie.--Ah! seigneur, s'écria don Luis avec transport, que je suis sensible à l'honneur que vous faites à mon fils! Quel père fut jamais plus content? Vous me donnez autant de joie que vous m'avez causé de douleur.»

«Si le vieillard parut charmé de l'offre du comte, il n'en fut pas de même de don Pèdre: comme il était fortement épris de son inconnue, il demeura si troublé, si interdit, qu'il ne put dire une parole; mais Belflor, sans faire attention à son embarras, sortit, en disant qu'il allait ordonner les apprêts de cette double union, et qu'il lui tardait d'être attaché à eux par des chaînes si étroites.

«Après son départ, don Luis laissa Léonor dans son appartement, et monta dans le sien avec don Pèdre, qui lui dit avec toute la franchise d'un écolier: «Seigneur, dispensez-moi, je vous prie, d'épouser la soeur du comte: c'est assez qu'il épouse Léonor. Ce mariage suffit pour rétablir l'honneur de notre famille.--Hé quoi! mon fils, répondit le vieillard, auriez-vous de la répugnance à vous marier avec la soeur du comte?--Oui, mon père, répartit don Pèdre; cette union, je vous l'avoue, serait un cruel supplice pour moi, et je ne vous en cacherai point la cause. J'aime, ou, pour mieux dire, j'adore depuis six mois une dame charmante: j'en suis écouté; elle seule peut faire le bonheur de ma vie.

«--Que la condition d'un père est malheureuse! dit alors don Luis; il ne trouve presque jamais ses enfants disposés à faire ce qu'il désire; mais quelle est donc cette personne qui a fait sur vous une si forte impression?--Je ne le sais point encore, lui répondit don Pèdre: elle a promis de me l'apprendre lorsqu'elle sera satisfaite de ma constance et de ma discrétion; mais je ne doute pas que sa maison ne soit une des plus illustres d'Espagne.

«--Et vous croyez, répliqua le vieillard en changeant de ton, que j'aurai la complaisance d'approuver votre amour romanesque? Je souffrirai que vous renonciez au plus glorieux établissement que la fortune puisse vous offrir, pour vous conserver fidèle à un objet dont vous ne savez pas seulement le nom? N'attendez point cela de ma bonté. Etouffez plutôt les sentiments que vous avez pour une personne qui est peut-être indigne de vous les avoir inspirés, et ne songez qu'à mériter l'honneur que le comte veut vous faire.--Tous ces discours sont inutiles, mon père, répartit l'écolier; je sens que je ne pourrai jamais oublier mon inconnue: rien ne sera capable de me détacher d'elle. Quand on me proposerait une infante....--Arrêtez, s'écria brusquement don Luis, c'est trop insolemment vanter une constance qui excite ma colère. Sortez, et ne vous présentez plus devant moi que vous ne soyez prêt à m'obéir.»

«Don Pèdre n'osa répliquer à ces paroles de peur de s'en attirer de plus dures. Il se retira dans une chambre, où il passa le reste de la nuit à faire des réflexions autant tristes qu'agréables. Il pensait avec douleur qu'il allait se brouiller avec toute sa famille en refusant d'épouser la soeur du comte; mais il en était tout consolé, lorsqu'il venait à se représenter que son inconnue lui tiendrait compte d'un si grand sacrifice. Il se flattait même qu'après une si belle preuve de fidélité, elle ne manquerait pas de lui découvrir sa condition, qu'il s'imaginait égale pour le moins à celle d'Eugénie.

«Dans cette espérance, il sortit dès qu'il fut jour, et alla se promener au Prado, en attendant l'heure de se rendre au logis de dona Juana: c'est le nom de la dame chez qui il avait coutume d'entretenir tous les matins sa maîtresse. Il attendit ce moment avec beaucoup d'impatience; et quand il fut venu, il courut au rendez-vous.

«Il y trouva l'inconnue, qui s'y était rendue de meilleure heure qu'à l'ordinaire; mais il la trouva qui fondait en pleurs avec dona Juana, et qui paraissait agitée d'une vive douleur. Quel spectacle pour un amant! Il s'approcha d'elle tout troublé, et, se jetant à ses genoux: «Madame, lui dit-il, que dois-je penser de l'état où je vous vois? quel malheur m'annoncent ces larmes qui me percent le coeur?--Vous ne vous attendez pas, lui répondit-elle, au coup fatal que j'ai à vous porter. La fortune cruelle va nous séparer pour jamais: nous ne nous verrons plus.»

«Elle accompagna ces paroles de tant de soupirs, que je ne sais si don Pèdre fut plus touché des choses qu'elle disait, que de l'affliction dont elle paraissait saisie en les disant: «Juste ciel, s'écria-t-il avec un transport de fureur dont il ne fut pas maître, peux-tu souffrir que l'on détruise une union dont tu connais l'innocence! Mais, Madame, ajouta-t-il, vous avez pris peut-être de fausses alarmes. Est-il certain qu'on vous arrache au plus fidèle amant qui fut jamais? suis-je en effet le plus malheureux de tous les hommes?--Notre infortune n'est que trop assurée, répondit l'inconnue: mon frère, de qui ma main dépend, me marie aujourd'hui; il vient de me le déclarer lui-même.--«Eh! quel est cet heureux époux? répliqua don Pèdre avec précipitation. Nommez-le moi, Madame; je vais, dans mon désespoir....--Je ne sais point encore son nom, interrompit l'inconnue; mon frère n'a pas voulu m'en instruire; il m'a dit seulement qu'il souhaitait que je visse le cavalier auparavant.

«--Mais, Madame, dit don Pèdre, vous soumettrez-vous sans résistance aux volontés d'un frère? Vous laisserez-vous entraîner à l'autel sans vous plaindre d'un si cruel sacrifice? Ne ferez-vous rien en ma faveur? Hélas, je n'ai pas craint de m'exposer à la colère de mon père pour me conserver à vous: ses menaces n'ont pu ébranler ma fidélité, et, avec quelque rigueur qu'il puisse me traiter, je n'épouserai point la dame qu'on me propose, quoique ce soit un parti très-considérable.--Et qui est cette dame, dit l'inconnue?--C'est la soeur du comte de Belflor, répondit l'écolier.--Ah! don Pèdre, répliqua l'inconnue, en faisant paraître une extrême surprise, vous vous méprenez sans doute; vous n'êtes point sûr de ce que vous dites. Est-ce en effet Eugénie, la soeur de Belflor, que l'on vous a proposée?

«--Oui, Madame, répartit don Pèdre; le comte lui-même m'a offert sa main.--Hé quoi! s'écria-t-elle, il serait possible que vous fussiez ce cavalier à qui mon frère me destine?--Qu'entends-je! s'écria l'écolier à son tour, la soeur du comte de Belflor serait mon inconnue!--Oui, don Pèdre, répartit Eugénie; mais peu s'en faut que je ne croie plus l'être en ce moment, tant j'ai de peine à me persuader du bonheur dont vous m'assurez.»

«A ces mots, don Pèdre lui embrassa les genoux: ensuite il lui prit une de ses mains, qu'il baisa avec tous les transports que peut sentir un amant qui passe subitement d'une extrême douleur à un excès de joie. Pendant qu'il s'abandonnait aux mouvements de son amour, Eugénie, de son côté, lui faisait mille caresses, qu'elle accompagnait de mille paroles tendres et flatteuses. «Que mon frère, disait-elle, m'eût épargné de peines, s'il m'eût nommé l'époux qu'il me destine! Que j'avais déjà conçu d'aversion pour cet époux! Ah! mon cher don Pèdre! que je vous ai haï!--Belle Eugénie, répondait-il, que cette haine a de charmes pour moi! Je veux la mériter en vous adorant toute ma vie.»

«Après que ces deux amants se furent donné toutes les marques les plus touchantes d'une tendresse mutuelle, Eugénie voulut savoir comment l'écolier avait pu gagner l'amitié de son frère. Don Pèdre ne lui cacha point les amours du comte et de sa soeur, et lui raconta tout ce qui s'était passé la nuit dernière. Ce fut pour elle un surcroît de plaisir d'apprendre que son frère devait épouser la soeur de son amant. Dona Juana prenait trop de part au sort de son amie pour n'être pas sensible à cet heureux événement: elle lui en témoigna sa joie aussi bien qu'à don Pèdre, qui se sépara enfin d'Eugénie après être convenu avec elle qu'ils ne feraient pas semblant tous deux de se connaître quand ils se verraient devant le comte.

«Don Pèdre s'en retourna chez son père, qui, le trouvant disposé à lui obéir, en fut d'autant plus réjoui qu'il attribua son obéissance à la manière ferme dont il lui avait parlé la nuit. Ils attendaient des nouvelles de Belflor, lorsqu'ils reçurent un billet de sa part. Il leur mandait qu'il venait d'obtenir l'agrément du roi pour son mariage et pour celui de sa soeur, avec une charge considérable pour don Pèdre; que dès le lendemain ces deux mariages se pourraient faire, parce que les ordres qu'il avait donnés pour cela s'exécutaient avec tant de diligence, que les préparatifs étaient déjà fort avancés. Il vint l'après-dînée confirmer ce qu'il leur avait écrit, et leur présenter Eugénie.

«Don Luis fit à cette dame toutes les caresses imaginables, et Léonor ne se lassait point de l'embrasser. Pour don Pèdre, de quelques mouvements d'amour et de joie qu'il fût agité, il se contraignit pour ne pas donner au comte le moindre soupçon de leur intelligence.

«Comme Belflor s'attachait particulièrement à observer sa soeur, il crut remarquer, malgré la contrainte qu'elle s'imposait, que don Pèdre ne lui déplaisait pas. Pour en être plus assuré, il la prit un moment en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvait le cavalier fort à son gré. Il lui apprit ensuite son nom et sa naissance, ce qu'il n'avait pas voulu lui dire auparavant, de peur que l'inégalité des conditions ne la prévînt contre lui, et ce qu'elle feignit d'entendre comme si elle l'eût ignoré.

«Enfin, après beaucoup de compliments de part et d'autre, il fut résolu que les noces se feraient chez don Luis. Elles ont été faites ce soir et ne sont point encore achevées; voilà pourquoi l'on se réjouit dans cette maison. Tout le monde s'y livre à la joie. La seule dame Marcelle n'a point de part à ces réjouissances: elle pleure en ce moment, tandis que les autres rient; car le comte de Belflor, après son mariage, a tout avoué à don Luis, qui a fait enfermer cette duègne _en el monasterio de las arrepentidas_, où les mille pistoles qu'elle a reçues pour séduire Léonor serviront à lui en faire faire pénitence le reste de ses jours.»

CHAPITRE VI

_Des nouvelles choses que vit don Cléofas, et de quelle manière il fut vengé de dona Thomasa._

Tournons-nous d'un autre côté, poursuivit Asmodée: parcourons de nouveaux objets. Laissez tomber vos regards sur l'hôtel qui est directement au-dessous de nous; vous y verrez une chose assez rare. C'est un homme chargé de dettes qui dort d'un profond sommeil.--Il faut donc que ce soit une personne de qualité, dit Léandro.--Justement, répondit le démon. C'est un marquis de cent mille ducats de rente, et dont pourtant la dépense excède le revenu. Sa table et ses maîtresses le mettent dans la nécessité de s'endetter; mais cela ne trouble point son repos; au contraire, quand il veut bien devoir à un marchand, il s'imagine que ce marchand lui a beaucoup d'obligation. «C'est chez vous, disait-il l'autre jour à un drapier, c'est chez vous que je veux désormais prendre à crédit; je vous donne la préférence.»

«Pendant que ce marquis goûte si tranquillement la douceur du sommeil qu'il ôte à ses créanciers, considérez un homme qui...--Attendez, seigneur Asmodée, interrompit brusquement don Cléofas; j'aperçois un carrosse dans la rue: je ne veux pas le laisser passer sans vous demander ce qu'il y a dedans.--Chut! dit le boiteux, en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu: apprenez que ce carrosse recèle un des plus graves personnages de la monarchie. C'est un président qui va s'égayer chez une vieille Asturienne dévouée à ses plaisirs. Pour n'être pas reconnu, il a pris la précaution que prenait Caligula, qui mettait, en pareille occasion, une perruque pour se déguiser.

«Revenons au tableau que je voulais offrir à vos regards quand vous m'avez interrompu. Regardez tout au haut de l'hôtel du marquis, un homme qui travaille dans un cabinet rempli de livres et de manuscrits.--C'est peut-être, dit Zambullo, l'intendant, qui s'occupe à chercher les moyens de payer les dettes de son maître.--Bon! répondit le diable, c'est bien à cela vraiment que s'amusent les intendants de ces sortes de maisons! Ils songent plutôt à profiter du dérangement des affaires qu'à y mettre ordre. Ce n'est donc pas un intendant que vous voyez. C'est un auteur: le marquis le loge dans son hôtel pour se donner un air de protecteur des gens de lettres.--Cet auteur, répliqua don Cléofas, est apparemment un grand sujet.--Vous en allez juger, répartit le démon. Il est entouré de mille volumes, et il en compose un où il ne met rien du sien. Il pille dans ces livres et ces manuscrits; et quoiqu'il ne fasse qu'arranger et lier ses larcins, il a plus de vanité qu'un véritable auteur.

«Vous ne savez pas, continua l'esprit, qui demeure à trois portes au-dessous de cet hôtel? C'est la Chichona, cette même femme dont j'ai fait une si honnête mention dans l'histoire du comte de Belflor.--Ah! que je suis ravi de la voir, dit Léandro. Cette bonne personne si utile à la jeunesse est sans doute une de ces deux vieilles que j'aperçois dans une salle basse. L'une a les coudes appuyés sur une table, et regarde attentivement l'autre, qui compte de l'argent. Laquelle des deux est la Chichona?--C'est, dit le démon, celle qui ne compte point. L'autre, nommée la Pébrada, est une honorable dame de la même profession: elles sont associées, et elles partagent en ce moment les fruits d'une aventure qu'elles viennent de mettre à fin.

«La Pébrada est la plus achalandée; elle a la pratique de plusieurs veuves riches, à qui elle porte tous les jours sa liste à lire.--Qu'appellez-vous la liste? interrompit l'écolier.--Ce sont, répartit Asmodée, les noms de tous les étrangers bien faits qui viennent à Madrid, et surtout des Français. D'abord que cette négociatrice apprend qu'il en est arrivé de nouveaux, elle court à leurs auberges s'informer adroitement de quel pays ils sont, de leur naissance, de leur taille, de leur air et de leur âge; puis elle en fait son rapport à ses veuves, qui font leurs réflexions là-dessus; et si le coeur en dit aux dites veuves, elle les abouche avec lesdits étrangers.

--Cela est fort commode, et juste en quelque façon, répliqua Zambullo en souriant; car enfin, sans ces bonnes dames et leurs agentes, les jeunes étrangers qui n'ont point ici de connaissances perdraient un temps infini à en faire. Mais dites-moi s'il y a de ces veuves et de ces maquignonnes dans les autres pays?--Bon! s'il y en a, répondit le boiteux: en pouvez-vous douter? je remplirais bien mal mes fonctions si je négligeais d'en pourvoir les grandes villes.

«Donnez votre attention au voisin de la Chichona, à cet imprimeur qui travaille tout seul dans son imprimerie. Il y a trois heures qu'il a renvoyé ses garçons; il va passer la nuit à imprimer un livre secrétement.--Eh! quel est donc cet ouvrage? dit Léandro.--Il traite des injures, répondit le démon. Il prouve que la religion est préférable au point d'honneur, et qu'il vaut mieux pardonner que venger une offense.--Oh! le maraud d'imprimeur! s'écria l'écolier; il fait bien d'imprimer en secret son infâme livre. Que l'auteur ne s'avise pas de se faire connaître: je serais le premier à le bâtonner. Est-ce que la religion défend de conserver son honneur?

--N'entrons pas dans cette discussion, interrompit Asmodée avec un souris malin. Il paraît que vous avez bien profité des leçons de morale qui vous ont été données à Alcala: je vous en félicite.--Vous direz ce qu'il vous plaira, interrompit à son tour don Cléofas: que l'auteur de ce ridicule ouvrage fasse les plus beaux raisonnements du monde, je m'en moque; je suis Espagnol: rien ne me semble si doux que la vengeance, et puisque vous m'avez promis de punir la perfidie de ma maîtresse, je vous somme de me tenir parole.

--Je cède avec plaisir au transport qui vous agite, dit le démon. Que j'aime ces bons naturels qui suivent tous leurs mouvements sans scrupule! je vais vous satisfaire tout à l'heure; aussi bien le temps de vous venger est arrivé: mais je veux auparavant vous faire voir une chose très-réjouissante. Portez la vue au-delà de l'imprimerie, et observez bien ce qui se passe dans un appartement tapissé de drap musc.--J'y remarque, répondit Léandro, cinq ou six femmes qui donnent, comme à l'envi, des bouteilles de verre à une espèce de valet, et elles me paraissent furieusement agitées.

--Ce sont, reprit le boiteux, des dévotes qui ont grand sujet d'être émues. Il y a dans cet appartement un inquisiteur malade. Ce vénérable personnage, qui a près de trente-cinq ans, est couché dans une autre chambre que celle où sont ces femmes. Deux de ses plus chères pénitentes le veillent: l'une fait ses bouillons, et l'autre, à son chevet, a soin de lui tenir la tête chaude, et de lui couvrir la poitrine d'une couverture composée de cinquante peaux de moutons.--Quelle est donc sa maladie? répliqua Zambullo.--Il est enrhumé du cerveau, répartit le diable, et il est à craindre que le rhume ne lui tombe sur la poitrine.