Part 12
--Il faut marquer de noir ce bachelier-là, dit Léandro Perez.--C'est juger sainement de lui, reprit le diable, et l'on ne doit pas non plus marquer de blanc son plus proche voisin, un original d'auditeur qui, parce qu'il a un équipage, rougit de honte quand il est obligé de se servir d'un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet auditeur avec un licencié de ses parents qui possède une dignité d'un grand revenu dans une église de Madrid, et qui va presque toujours en carrosse de louage, pour en ménager deux fort propres et quatre belles mules qu'il a chez lui.
«Je découvre dans le voisinage de l'auditeur et du bachelier un homme à qui l'on ne peut sans injustice refuser une place parmi les fous. C'est un cavalier de soixante ans qui fait l'amour à une jeune femme: il la voit tous les jours, et croit lui plaire en l'entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours: il veut qu'elle lui tienne compte d'avoir autrefois été aimable.
«Mettons avec ce vieillard un autre qui repose à dix pas de nous, un comte français qui est venu à Madrid pour voir la cour d'Espagne: ce vieux seigneur est dans son quatorzième lustre; il a brillé dans ses belles années à la cour de son roi: tout le monde y admirait jadis sa taille, son air galant, et l'on était surtout charmé du goût qu'il y avait dans la manière dont il s'habillait. Il a conservé tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans, en dépit de la mode qui change tous les jours dans son pays; mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore aujourd'hui les mêmes grâces qu'on lui trouvait dans sa jeunesse.
--Il n'y a point à hésiter, dit don Cléofas; plaçons ce seigneur français parmi les personnes qui sont dignes d'être pensionnaires dans _la casa de los locos_.--J'y retiens une loge, reprit le démon, pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de l'hôtel du comte: c'est une vieille veuve qui, par un excès de tendresse pour ses enfants, a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses biens, moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants sont obligés de lui faire, et que, par reconnaissance, ils ont grand soin de ne lui pas payer.
«J'y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a pas plus tôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint les lui demander, en disant qu'elle en avait besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchait. «Tu as donc d'autre argent? lui dit-il; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour trente pistoles?--Hé! mais, répondit-elle, j'ai encore, outre cela, deux cents ducats.--Deux cents ducats! répliqua-t-il avec émotion; malpeste! Tu n'as qu'à me les donner à moi: je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte.» Il fut pris au mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme.
«Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de souper en ville, et qui rentrent dans cet hôtel à main droite, où elles font leur résidence. L'un est un comte qui se pique d'aimer les belles-lettres; l'autre est son frère le licencié, et le troisième un bel esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque point: ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a soin que de se louer; son frère le loue et se loue aussi lui-même; mais le bel esprit est chargé de trois soins: de les louer tous deux, et de mêler ses louanges avec les leurs.
«Encore deux places, l'une pour un vieux bourgeois fleuriste qui, n'ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une jardinière, pour avoir soin d'une douzaine de fleurs qu'il a dans son jardin. L'autre pour un histrion qui, plaignant les désagréments attachés à la vie comique, disait l'autre jour à quelques-uns de ses camarades: «Ma foi, mes amis, je suis bien dégoûté de la profession: oui, j'aimerais mieux n'être qu'un petit gentilhomme de campagne de mille ducats de rente.»
«De quelque côté que je tourne la vue, continua l'esprit, je ne découvre que des cerveaux malades. J'aperçois un chevalier de Calatrava, qui est si fier et si vain d'avoir des entretiens secrets avec la fille d'un grand, qu'il se croit de niveau avec les premières personnes de la cour. Il ressemble à Villius, qui s'imaginait être gendre de Scylla parce qu'il était bien avec la fille de ce dictateur: cette comparaison est d'autant plus juste, que ce chevalier a, comme le romain, un Longazenus, c'est-à-dire un rival de néant, qui est encore plus favorisé que lui.
«On dirait que les mêmes hommes renaissent de temps en temps sous de nouveaux traits. Je reconnais dans ce commis le ministre Bollanus, qui ne gardait de mesures avec personne, et qui rompait en visière à tous ceux dont l'abord lui était désagréable. Je revois dans ce vieux président Fufidius, qui prêtait son argent à cinq pour cent par mois; et Marsoeus, qui donna sa maison paternelle à la comédienne Origo, revit dans ce garçon de famille, qui mange avec une femme de théâtre une maison de campagne qu'il a près de l'Escurial.»
Asmodée allait poursuivre; mais comme il entendit tout à coup accorder des instruments de musique, il s'arrêta, et dit à don Cléofas: «Il y a au bout de cette rue des musiciens qui vont donner une sérénade à la fille d'un alcalde de corte: si vous voulez voir cette fête de près, vous n'avez qu'à parler.--J'aime fort ces sortes de concerts, répondit Zambullo; approchons-nous de ces symphonistes: peut-être y a-t-il des voix parmi eux.» Il n'eut pas achevé ces mots, qu'il se trouva sur une maison voisine de l'alcalde.
Les joueurs d'instruments jouèrent d'abord quelques airs italiens, après quoi deux chanteurs chantèrent alternativement les couplets suivants.
1er COUPLET.
Si de tu hermosura quieres Una copia con mil gracias, Escucha, porque pretendo El pintar la.
(_Si vous voulez une copie de vos grâces et de votre beauté, écoutez-moi, car je prétends en faire le portrait._)
2e COUPLET.
Es tu frente toda nieve Y el alabastro batallas Ofreciò al Amor, haziendo En ella vaya.
(_Votre visage tout de neige et d'albâtre a fait des défis à l'amour qui se moquait de lui._)
3e COUPLET.
Amor labrò de tus cejas Dos arcos para su aljava, Y debaxo ha descubierto Quien le mata.
(_L'amour a fait de vos sourcils deux arcs pour son carquois; mais il a découvert dessous qui le tue_.)
4e COUPLET.
Eres dueña de el lugar, Vandolera de las almas, Iman de les alvedrios, Linda alhaja.
(_Vous êtes souveraine de ce séjour, la voleuse des coeurs, l'aimant des désirs, un joli bijou._)
5e COUPLET.
Un rasgo de tu hermosura Quisiera yo retratar la. Que es estrella, es cielo, es sol: No, es sino el alva.
(_Je voudrais d'un seul trait peindre votre beauté: c'est une étoile, un ciel, un soleil: non, ce n'est qu'une aurore._)
«Les couplets sont galants et délicats, s'écria l'écolier.--Ils vous semblent tels, dit le démon, parce que vous êtes Espagnol; s'ils étaient traduits en français, par exemple, ils ne jetteraient pas un trop beau coton: les lecteurs de cette nation n'en approuveraient pas les expressions figurées, et y trouveraient une bizarrerie d'imagination qui les ferait rire. Chaque peuple est entêté de son goût et de son génie. Mais laissons là ces couplets, continua-t-il; vous allez entendre une autre musique.
«Suivez de l'oeil ces quatre hommes qui paraissent subitement dans la rue: les voici qui viennent fondre sur les symphonistes. Ceux-ci se font des boucliers de leurs instruments, lesquels, ne pouvant résister à la force des coups, volent en éclats. Voyez arriver à leur secours deux cavaliers, dont l'un est le patron de la sérénade. Avec quelle furie ils chargent les agresseurs! Mais ces derniers, qui les égalent en adresse et en valeur, les reçoivent de bonne grâce. Quel feu sort de leurs épées! Remarquez qu'un défenseur de la symphonie tombe; c'est celui qui a donné le concert: il est mortellement blessé. Son compagnon, qui s'en aperçoit, prend la fuite: les agresseurs de leur côté se sauvent, et tous les musiciens disparaissent: il ne reste sur la place que l'infortuné cavalier dont la mort est le prix de la sérénade. Considérez en même temps la fille de l'alcalde: elle est à sa jalousie, d'où elle a observé tout ce qui vient de se passer; cette dame est si fière et si vaine de sa beauté, quoiqu'assez commune, qu'au lieu d'en déplorer les effets funestes, la cruelle s'en applaudit et s'en croit plus aimable.
«Ce n'est pas tout, ajouta-t-il: regardez un autre cavalier qui s'arrête dans la rue auprès de celui qui est noyé dans son sang, pour le secourir, s'il est possible; mais pendant qu'il s'occupe d'un soin si charitable, prenez garde qu'il est surpris par la ronde qui survient: la voilà qui le mène en prison, où il demeurera longtemps, et il ne lui en coûtera guère moins que s'il était le meurtrier du mort.
--Que de malheurs il arrive cette nuit! dit Zambullo.--Celui-ci, reprit le diable, ne sera pas le dernier. Si vous étiez présentement à la porte du Soleil, vous seriez effrayé d'un spectacle qui s'y prépare. Par la négligence d'un domestique, le feu est dans un hôtel, où il a déjà réduit en cendres beaucoup de meubles précieux; mais, quelques riches effets qu'il puisse consumer, don Pèdre de Escolano, à qui appartient cet hôtel malheureux, n'en regrettera point la perte s'il peut sauver Séraphine, sa fille unique, qui se trouve en danger de périr.»
Don Cléofas souhaita de voir cet incendie, et le boiteux le transporta, dans l'instant même, à la porte du Soleil, sur une grande maison qui faisait face à celle où était le feu.
CHAPITRE XI
_De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette occasion par amitié pour don Cléofas._
Ils entendirent d'abord les voix confuses de plusieurs personnes, dont les unes criaient _au feu_, et les autres demandaient de l'eau. Ils remarquèrent, peu de temps après, qu'un grand escalier par où l'on montait aux principaux appartements de l'hôtel de don Pèdre était tout enflammé: ils virent ensuite sortir par les fenêtres des tourbillons de flamme et de fumée.
«L'incendie est dans sa fureur, dit le démon; déjà le feu, parvenu jusqu'au toit, commence à s'y faire un passage et remplit l'air d'étincelles. L'embrasement devient tel, que le peuple qui accourt de toutes parts pour l'éteindre ne peut s'occuper qu'à le regarder. Démêlez dans la foule des spectateurs un vieillard en robe de chambre: c'est le seigneur de Escolano. Entendez-vous ses cris et ses lamentations? Il s'adresse aux hommes qui l'environnent, et les conjure d'aller délivrer sa fille; mais il a beau leur promettre une grosse récompense, aucun ne veut exposer sa vie pour cette dame, qui n'a que seize ans, et dont la beauté est incomparable. Voyant qu'il implore en vain leur assistance, il s'arrache les cheveux et la moustache; il se frappe la poitrine; l'excès de sa douleur lui fait faire des actions insensées. D'un autre côté, Séraphine, abandonnée de ses femmes, s'est évanouie de frayeur dans son appartement, où bientôt une épaisse fumée va l'étouffer: aucun mortel ne peut la secourir.
--Ah! seigneur Asmodée, s'écria Léandro Perez entraîné par les mouvements d'une généreuse compassion, cédez à la pitié dont je me sens saisir, et ne rejetez pas la prière que je vous fais de sauver cette jeune dame de la mort prochaine qui la menace: c'est ce que je vous demande pour prix du service que je vous ai rendu. Ne vous opposez point, comme tantôt, à mon envie; j'en aurais un chagrin mortel.»
Le diable sourit en entendant parler ainsi l'écolier. «Seigneur Zambullo, lui dit-il, vous avez toutes les qualités d'un bon chevalier errant: vous êtes courageux, compatissant aux peines d'autrui, et très-prompt au service des jeunes damoiselles. Ne seriez-vous pas homme à vous jeter au milieu des flammes, comme un Amadis, pour aller délivrer Séraphine et la rendre saine et sauve à son père?--Plût au ciel! répondit don Cléofas, que la chose fût possible! je l'entreprendrais sans balancer.--Votre mort, reprit le boiteux, serait tout le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai déjà dit, la valeur humaine ne peut rien dans cette occasion, et il faut bien que je m'en mêle pour vous contenter: regardez de quelle façon je vais m'y prendre: observez d'ici toutes mes opérations.»
Il n'eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant la figure de Léandro Perez, au grand étonnement de cet écolier, il se glissa parmi le peuple, traversa la presse, et se lança dans le feu comme dans son élément, à la vue des spectateurs, qui furent effrayés de cette action, et qui la blâmèrent par un cri général. «Quel extravagant! disait l'un; comment l'intérêt a-t-il pu l'aveugler jusque-là? S'il n'était pas entièrement fou, la récompense promise ne l'aurait nullement tenté.--Il faut, disait l'autre, que ce jeune téméraire soit un amant de la fille de don Pèdre, et que, dans la douleur qui le possède, il ait résolu de sauver sa maîtresse ou de se perdre avec elle.»
Enfin, ils comptaient tous qu'il aurait le sort d'Empédocle[11], lorsqu'une minute après ils le virent sortir des flammes avec Séraphine entre ses bras. L'air retentit d'acclamations; le peuple donna mille louanges au brave cavalier qui avait fait un si beau coup. Quand la témérité est heureuse, elle ne trouve plus de censeurs, et ce prodige parut à la nation un effet très-naturel du courage espagnol.
[Note 11: Poëte et philosophe sicilien, qui se jeta dans les flammes du Mont-Etna.]
Comme la dame était encore évanouie, son père n'osa se livrer à la joie: il craignait qu'après avoir été si heureusement délivrée du feu, elle ne mourût à ses yeux de l'impression terrible qu'avait dû faire en son cerveau le péril qu'elle avait couru; mais il fut bientôt rassuré: elle revint de son évanouissement par les soins qu'on prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard, et lui dit d'un air tendre: «Seigneur, je serais plus affligée que réjouie de voir mes jours conservés, si les vôtres ne l'étaient pas.--Ah, ma fille! lui répondit-il en l'embrassant, puisque je ne vous ai pas perdue, je suis consolé de tout le reste. Remercions, poursuivit-il en lui présentant le faux don Cléofas, remercions tous deux ce jeune cavalier; c'est votre libérateur; c'est à lui que vous devez la vie: nous ne pouvons lui témoigner assez de reconnaissance, et la somme que j'ai promise ne saurait nous acquitter envers lui.»
Le diable prit alors la parole, et dit à don Pèdre d'un air poli: «Seigneur, la récompense que vous avez proposée n'a aucune part au service que j'ai eu le bonheur de vous rendre: je suis noble et Castillan; le plaisir d'avoir essuyé vos larmes, et arraché aux flammes l'objet charmant qu'elles allaient consumer, est un salaire qui me suffit.»
Le désintéressement et la générosité du libérateur firent concevoir pour lui une estime infinie au seigneur de Escolano, qui le pria de le venir voir, et lui demanda son amitié, en lui offrant la sienne. Après bien des compliments de part et d'autre, le père et la fille se retirèrent dans un corps de logis qui était au bout du jardin; ensuite le démon rejoignit l'écolier, qui, le voyant revenir sous sa première forme, lui dit: «Seigneur diable, mes yeux m'auraient-ils trompé? N'étiez-vous pas tout à l'heure sous ma figure?--Pardonnez-moi, répondit le boiteux, et je vais vous apprendre le motif de cette métamorphose. J'ai formé un grand dessein: je prétends vous faire épouser Séraphine; je lui ai déjà inspiré, sous vos traits, une passion violente pour votre seigneurie. Don Pèdre est aussi très-satisfait de vous, parce que je lui ai dit fort poliment qu'en délivrant sa fille je n'avais eu en vue que de leur faire plaisir à l'un et à l'autre, et que l'honneur d'avoir heureusement mis à fin une si périlleuse aventure était une assez belle récompense pour un gentilhomme espagnol. Le bonhomme a l'âme noble: il ne voudra pas demeurer en reste de générosité, et je vous dirai qu'en ce moment il délibère en lui-même s'il vous fera son gendre, pour mesurer sa reconnaissance au service qu'il s'imagine que vous lui avez rendu.
«En attendant qu'il s'y détermine, ajouta le boiteux, gagnons un endroit plus favorable que celui-ci pour continuer nos observations.» A ces mots, il emporta l'écolier sur une haute église remplie de mausolées.
CHAPITRE XII
_Des tombeaux, des ombres et de la Mort._
Avant que nous poursuivions l'examen des vivants, dit le démon, troublons pour quelques moments le repos des morts de cette église; parcourons tous ces tombeaux, dévoilons ce qu'ils recèlent; voyons ce qui les a fait élever.
«Le premier de ceux qui sont à main droite contient les tristes restes d'un officier général qui, comme un autre Agamemnon, trouva au retour de la guerre un Egiste dans sa maison. Il y a dans le second un jeune cavalier de noble race, qui, voulant montrer son adresse et sa vigueur à sa dame un jour de combat de taureaux, fut cruellement occis par un de ces animaux-là. Et dans le troisième gît un vieux prélat sorti de ce monde assez brusquement, pour avoir fait son testament en pleine santé et l'avoir lu à ses domestiques, à qui, comme un bon maître, il léguait quelque chose. Son cuisinier fut impatient de recevoir son legs.
«Il repose dans le quatrième mausolée un courtisan qui ne s'est jamais fatigué qu'à faire sa cour; on le vit, pendant soixante ans, tous les jours au lever, au dîner, au souper et au coucher du roi, qui le combla de bienfaits pour récompenser son assiduité.--Au reste, dit don Cléofas, ce courtisan était-il homme à rendre service?--A personne, répondit le diable: il promettait volontiers de faire plaisir; mais il ne tenait jamais ses promesses.--Le misérable! répliqua Léandro: si l'on voulait retrancher de la société civile les hommes qui y sont de trop, il faudrait commencer par les courtisans de ce caractère-là.
--Le cinquième tombeau, reprit Asmodée, renferme la dépouille mortelle d'un seigneur zélé pour la nation espagnole, et jaloux de la gloire de son maître: il fut toute sa vie ambassadeur à Rome ou en France, en Angleterre ou en Portugal; il se ruina si bien dans ses ambassades, qu'il n'avait pas de quoi se faire enterrer quand il mourut; mais le roi en fit la dépense pour reconnaître ses services.
«Passons aux monuments qui sont de l'autre côté. Le premier est celui d'un gros négociant qui laissa de grandes richesses à ses enfants; mais, de peur qu'elles ne leur fissent oublier de qui ils étaient sortis, il fit graver sur son tombeau son nom et sa qualité, ce qui ne plaît guère aujourd'hui à ses descendants.
«Le mausolée qui suit, et qui surpasse tous les autres en magnificence, est un morceau que les voyageurs regardent avec admiration.--En effet, dit Zambullo, il me paraît admirable: je suis enchanté surtout de ces deux représentations qui sont à genoux; voilà des figures bien travaillées! que le sculpteur qui les a faites était un habile ouvrier! Mais apprenez-moi, de grâce, ce que les personnes qu'elles représentent ont été pendant leur vie.»
Le boiteux reprit: «Vous voyez un duc et son épouse: ce seigneur était grand sommelier du corps; il remplissait sa charge avec honneur, et sa femme vivait dans une haute dévotion. Il faut que je vous rapporte un trait de cette bonne duchesse: vous le trouverez un peu gaillard pour une dévote. Le voici:
«Cette dame avait pour directeur, depuis longtemps, un religieux de la Merci, nommé don Jérôme d'Aguilar, homme de bien et fameux prédicateur: elle en était très-satisfaite, lorsqu'il parut à Madrid un dominicain qui se mit à prêcher de façon que tout le peuple en fut enchanté. Ce nouvel orateur s'appelait le frère Placide: on courait à ses sermons comme à ceux du cardinal Ximenés, et, sur sa réputation, la cour, ayant voulu l'entendre, en fut encore plus contente que la ville.
«Notre duchesse se fit d'abord un point d'honneur de tenir bon contre la renommée, et de résister à la curiosité d'aller juger par elle-même de l'éloquence du frère Placide. Elle en usait ainsi pour prouver à son directeur qu'en pénitente délicate et sensible, elle entrait dans les sentiments de dépit et de jalousie que ce nouveau venu pouvait lui causer. Il n'y eut pourtant pas moyen de s'en défendre toujours; le dominicain fit tant de bruit, qu'elle céda enfin à la tentation de le voir: elle le vit, l'entendit prêcher, le goûta, le suivit, et la petite inconstante forma le projet de se mettre sous sa direction.
«Il fallait auparavant se débarrasser du religieux de la Merci; cela n'était pas facile: un guide spirituel ne se quitte pas comme un amant; une dévote ne veut point passer pour volage, ni perdre l'estime d'un directeur qu'elle abandonne. Que fit la duchesse? elle alla trouver don Jérôme, et lui dit d'un air aussi triste que si elle eût été véritablement affligée: «Mon père, je suis au désespoir: vous me voyez dans un étonnement, dans une affliction, dans une perplexité d'esprit inconcevable.--Qu'avez-vous donc, Madame? répondit d'Aguilar.--Le croirez-vous? reprit-elle; mon mari, qui a toujours eu une parfaite confiance en ma vertu, après m'avoir vue si longtemps sous votre conduite sans faire paraître la moindre inquiétude sur la mienne, se livre tout à coup à des soupçons jaloux, et ne veut plus que vous soyez mon directeur. Avez-vous jamais ouï parler d'un pareil caprice? j'ai eu beau lui reprocher qu'il offensait avec moi un homme d'une piété profonde et délivré de la tyrannie des passions, je n'ai fait qu'augmenter sa défiance en prenant votre parti.»
«Don Jérôme, malgré tout son esprit, donna dans ce rapport; il est vrai qu'elle le lui avait fait avec des démonstrations à tromper toute la terre. Quoique fâché de perdre une pénitente de cette importance, il ne laissa pas de l'exhorter à se conformer aux volontés de son époux; mais Sa Révérence ouvrit enfin les yeux, et fut au fait lorsqu'elle apprit que cette dame avait choisi le frère Placide pour directeur.
«Après ce grand sommelier du corps et son adroite épouse, continua le diable, un mausolée plus modeste recèle depuis peu de temps le bizarre assemblage d'un doyen du conseil des Indes et de sa jeune femme. Ce doyen, dans sa soixante-troisième année, épousa une fille de vingt ans; il avait d'un premier lit deux enfants, dont il était prêt à signer la ruine, lorsqu'une apoplexie l'emporta: sa femme mourut vingt-quatre heures après lui, de regret qu'il ne fût pas mort trois jours plus tard.
Nous voici arrivés au monument de cette église le plus respectable: les Espagnols ont autant de vénération pour ce tombeau que les Romains en avaient pour celui de Romulus.--De quel grand personnage renferme-t-il la cendre, dit Léandro Perez?--D'un premier ministre de la couronne d'Espagne, répondit Asmodée: jamais la monarchie n'en aura peut-être un pareil. Le roi se reposa du soin du gouvernement sur ce grand homme, qui sut si bien s'en acquitter, que le monarque et ses sujets en furent très-contents. L'État, sous son ministère, fut toujours florissant et les peuples heureux; enfin cet habile ministre eut beaucoup de religion et d'humanité: cependant, quoiqu'il n'eût rien à se reprocher en mourant, la délicatesse de son poste ne laissa pas de le faire trembler.