Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive
Part 9
«Vous m'avez sauvé la vie, prince, je vous la dois; mon honneur m'étant beaucoup plus précieux, ne saurait être le prix de ce service. Continuez d'être mon généreux bienfaiteur, et recueillez sans remords le prix de la vertu: c'est la satisfaction intérieure et l'admiration des autres. Soyez en tout le modèle de vos sujets. Une passion, telle que la vôtre s'annonce, mettrait le comble à mon malheur en faisant le vôtre, mon devoir me défendant d'y répondre, et m'étant plus aisé de renoncer à la vie qu'a mes principes.»
Le sens, le ton et l'air dont cette courte harangue est prononcée ont pétrifié Lionel. Il tire à l'écart sa confidente. «As-tu ouï cette femme avec ses grands principes? A-t-on jamais débité, avec cette solennité, cette emphase, une tirade aussi froide, aussi sèche? T'a-t-elle fait rêver, comme elle me fait extravaguer, lorsque tu m'es venue dire qu'elle s'arrangeait avec elle-même pour se rendre? Mais examinons de sang-froid cette étonnante créature; qu'est-ce que cet assemblage de fleurs et d'épines, de beauté, de froideur, d'extravagance, de raison, de grâces et de pédantisme?
«Elle est née en Bretagne: rien n'est moins équivoque. L'aspect d'un péril très imminent peut seul l'avoir déterminée à s'échapper sur une barque. De quel genre était ce péril, s'il n'était pas la suite d'une ou de plusieurs aventures? Les petites images trouvées sur elle nous en représentent les héros. Je l'ai arrachée des portes de la mort. On lui a rendu des soins capables d'en toucher bien d'autres. Tu lui as fait les offres les plus généreuses; moi-même j'ai enchéri, et nous n'avons rien obtenu, pas même la plus petite marque de confiance, pas un seul mot de vérité! Aurait-elle deviné mon caractère et voulu l'irriter par des oppositions, au point de me faire donner dans les excès d'une passion dont il me fût impossible de me rendre le maître? Me donner de véritables chaînes, à moi, Lionel!... Ne nous déconcertons point, Bazilette, va braver les glaces de son accueil. Je crois m'y connaître; tout, chez elle, est composé. Ne la préviens que par ton empressement à la servir. Si elle a un but, elle te parlera la première, tu ne le pénétreras qu'en feignant de le seconder. Il m'est venu une idée; je la crois lumineuse: nous pouvons être joués par une maîtresse de l'art. Mais, si jeune, être déjà à ce point de perfection! cela serait bien extraordinaire: examine de ton côté; du mien, je pèserai tout, et nous nous reverrons.»
Bazilette, un ouvrage à la main, est dans un coin de la chambre de la pèlerine prétendue: elle observe les mouvements, pour pouvoir prévenir les besoins.
Primrose feint un assoupissement, examine en dessous sa gardienne, et s'en défie: mais à qui se fiera-t-elle? Déterminée à ne point se laisser vaincre, il est d'un point d'importance sur lequel elle voudrait surmonter: c'est qu'on la laissât partir sur un bâtiment; c'est qu'elle pût sortir du palais, pour aller elle-même à la recherche d'une occasion favorable de s'embarquer.
Doit-elle trouver des oppositions insurmontables à l'exécution de ses projets? Cet amour dont on lui a parlé a-t-il pu dénaturer entièrement un être généreux, et le rendre déraisonnable, injuste, violent, tyrannique? Jusqu'à ce jour, ses charmes lui ont assujetti tant d'esclaves, aveuglément dévoués à ses volontés, dont le bonheur de la servir était le salaire! Elle ordonnait souverainement alors: elle se propose de s'abaisser à la prière; pourra-t-on lui être inexorable? Cela lui semblerait contre nature.
Mais on ne peut la deviner; il faut qu'elle s'explique. Elle sera toujours moins gênée avec la gouvernante; et il ne lui restera plus qu'à se débattre honnêtement avec le prince. À la suite de ces réflexions, soit naturellement, soit à dessein, elle éternue fortement.
«Que le ciel vous bénisse, madame! dit Bazilette, accourant un mouchoir à la main. Voilà enfin un signe du plus parfait rétablissement. Mon pauvre cher prince en sera comblé.» Puis elle levait les épaules, jetait les yeux au ciel, et soupirait.
«De quoi le plaignez-vous, mademoiselle?--Vous le savez assez, madame; n'en parlons plus. À présent, hélas! il ne s'agit plus de sa satisfaction; c'est de la vôtre dont il est occupé. Il s'y sacrifiera; je le connais. Mais croiriez-vous que ce beau jeune homme pleure comme un enfant?
--Je l'aurais cru, répond Primrose, au-dessus d'une semblable faiblesse, et le plains de tout mon coeur. Je ne puis disconvenir qu'il ne soit intéressant, même attachant, et je le sens, au moment où je me vois, en quelque manière, contrainte à suivre un plan désobligeant pour lui. C'est ce sentiment même qui me porte à désirer plus vivement qu'en secondant mes vues, il se délivre d'un objet contraire à son repos. Lui en doit-il coûter beaucoup pour se vaincre? Je lui aurai proposé un acte héroïque de plus, digne de sa belle âme. Engagez-le, mademoiselle, à travailler, dès aujourd'hui, pour assurer son repos et le mien, en me procurant les moyens de suivre mon pèlerinage.
--Quelle fée vous êtes! s'écria Bazilette. Vous prêchez pour qu'on vous laisse aller, comme ferait une aube, afin qu'on la suivît; et, pour entendre de ces paroles-là, on la suivrait au bout du monde: c'est comme un enchantement; et mon prince vous refuserait quelque chose, madame! Il ne serait donc pas le plus sensible, le plus complaisant, comme il est le plus reconnaissant, le plus aimable, le plus doué de tous les hommes? Il en pourra mourir, madame: je le connais; je le vois amoureux pour la première fois de sa vie, et redoute pour lui l'effet d'une passion, bien fondée sans doute, mais aussi violente qu'elle est malheureuse. Cependant, quoi qu'il doive lui en coûter, il ne se ménagera point: il vous servira de tout son zèle. Ah! s'il pouvait se métamorphoser en dauphin! il vous porterait lui-même à l'odieux rivage que vous préférez à celui-ci, où véritablement vous êtes souveraine, et se trouverait payé d'un regard de vos beaux yeux, d'un geste caressant de cette main; mais au moins, avant de le quitter, vous lui direz votre nom.
--Il l'apprendra de moi, reprend Primrose, quand j'aurai satisfait au voeu qui m'oblige, quand mes devoirs seront remplis.
Bazilette vient rendre compte de sa nouvelle conversation; voyant la chose à sa manière, elle en était comme triomphante. Lionel l'interrompait de temps en temps. «Une fée! tu disais bien: c'en est une. Sur ses vieux jours elle sera sorcière.--Finissez donc, mon prince, je vous ai fait tout de pâte de sucre, et vous êtes méchant comme un tigre. Écoutez-moi jusqu'à la fin;» et elle continue.
Lorsqu'il est question de la métamorphose en dauphin:--«Quel charmant tableau! s'écriait le prince. Je me vois à la nage: comme je m'étudierais à bien lisser mon écaille! Mais, je t'en avertis; je gagnerais la pleine mer avec mon fardeau, et ne m'arrêterais qu'au terme du pèlerinage. Va, ma chère bonne, joue tout ton jeu avec elle. Elle m'aura trouvé présomptueux. Prends-en la faute sur toi. J'arriverai aussi timide qu'un enfant, mais malin comme celui que je veux faire triompher. Elle veut être vénérée: il faut se prêter à cette fantaisie. Si je sais manquer de respect, je sais comment on le prodigue. Je vais donner le mot à ma cour. Comme la pèlerine doit être connaisseuse, elle verra des gens qui ne sont point mal en scène; l'intérêt de sa santé veut qu'elle se lève. On viendra lui faire cercle. Je me mêlerai dans la foule. Il faudra qu'elle me violente pour m'en tirer. Tu lui as fait faire un déshabillé modeste. Prends cela sur ton compte, afin qu'il ne soit pas refusé. Quand elle voudra manger à table, engage-la à m'y honorer d'un couvert. Je m'y conduirai d'une manière à ne point t'attirer de reproches. Nous pourrons après la décider à faire l'ornement de la mienne. Je ne m'y négligerai point; j'emploierai tout pour la prévenir et lui plaire. Si je n'obtiens rien d'elle, pas même son imposant secret, j'ai sur ma table d'échecs deux pièces à jouer toutes prêtes. J'oppose une petite barbarie à beaucoup de rigueur; une noirceur innocente à une dissimulation hypocrite, et je la fais échec et mat.»
Voyons rapidement Primrose sortir de son lit, recevoir des mains de la complaisante Bazilette un déshabillé dont les avances doivent être remboursées. Imaginons Lionel, figurant d'un air modeste au milieu du cercle choisi, dont la belle convalescente est entourée; une musique agréable, disposée dans une antichambre voisine, supplée au défaut d'une conversation animée: dans les endroits les plus tendres, Lionel semble s'en attribuer l'expression, en laissant échapper, comme furtivement, du côté de sa charmante hôtesse, des regards enflammés et timides. Voilà les tableaux des premiers jours.
Bientôt la belle convalescente se laisse inspirer la complaisance de permettre au prince de partager le repas préparé pour elle seule. Bientôt deux courtisans sont admis à ce petit couvert servi par les femmes. Plus Lionel est respectueux, plus il inspire de confiance; Primrose, gagnée par le concert de cet extérieur séduisant, se laisse engager à faire les honneurs de la table du palais, et y représente avec autant d'aisance et de dignité que l'eût pu faire la princesse de Galles.
Une conduite aussi soutenue, dans une passe aussi difficile pour une aventurière, de quelque espèce qu'elle fût, aurait ouvert les yeux à un homme susceptible de revenir d'une prévention. Quant à Lionel, ce qui aurait dû l'éclairer ne servait qu'à l'aveugler.
«Tu le vois, disait-il à Bazilette, depuis je ne sais combien de jours, je fais le soupirant et l'écolier, et n'en suis pas mieux. Elle reçoit comme une reine, du haut de sa grandeur (sans jamais sortir de son ton noble et sérieux), les hommages et les respects que je fais ramper autour d'elle. Le naturel infini de cette comédie me charmerait si elle n'était pas trop longue, si je n'y jouais un mauvais rôle, si je n'aspirais pas avec tant d'ardeur au dénouement; mais tu ne la quittes pas. Que fait-elle, lorsqu'elle est seule dans son appartement?
--De longues prières, mon prince, avec une dévotion qui vous en inspirerait. Elle se promène souvent seule sur la terrasse qui est de niveau à son appartement. Là, je ne saurais la suivre, et je suppose qu'elle y prend l'air et cherche à rétablir ses forces par l'exercice.--Elle ne parle jamais de moi?--Elle vous entend louer avec beaucoup de complaisance, vous donne infiniment d'éloges et encore plus de bénédictions.--Faites-lui venir l'idée d'une promenade en calèche dans mes jardins, je serai son cocher.--J'essayerai de la lui proposer; mais vous avez un moyen sûr de la déterminer à bien des complaisances, de la mener même à la pêche: c'est de l'assurer fortement vous-même que, ne pouvant vous promettre de trouver sitôt une occasion sûre de la conduire où elle veut aller, vous faites armer un bâtiment de force, qui puisse la mettre à l'abri du danger des corsaires et des forbans, dont la côte, de temps en temps, est infestée. Ces paroles-là feront un grand effet sur elle, et ne vous coûteront pas plus à dire que tant d'autres auxquelles vous ne croyez pas.»
Lionel suit ponctuellement les avis de sa confidente. Primrose monte dans la calèche, et ses amusements se varient; elle se prête bien plus qu'elle ne se livre, ne montre ni humeur, ni impatience, ni crainte. Si Lionel saisit une occasion de lui parler, si le sujet en est indifférent, elle répond avec une liberté mesurée; si c'est un éloge, elle cherche modestement à s'en défendre. S'il échappe une étincelle de ce feu dont le prince se dit consumé, elle est éteinte par la réserve, la froideur et le silence. Une conduite aussi prudente, aussi réservée, de la part d'une étrangère, eût suffi pour donner d'elle une haute opinion à tout autre qu'un prince de Galles; tout tournait chez lui au profit de sa passion et de son entêtement. Il sortait de ces tête-à-tête plus furieux d'amour et toujours plus aveuglé.
«C'est, disait-il à Bazilette, un petit monstre d'orgueil, qui veut me voir ramper à ses pieds; c'est une pelote de neige parée de la ressemblance d'un ange, et environnée du brillant de l'arc-en-ciel; elle ne me glace pas: elle me candit. C'est un être sûr de ses avantages, habitué à rendre ce qui l'environne dupe de son calcul. Je triompherai de ses ruses. As-tu fait parler à Bannistock, le chef de ces bateleurs qui font des équilibres de chevaux et jouent des farces à Cardigam?
--Il vous est dévoué, dit Bazilette; mais vous ferez les frais de la décoration et des habillements.
--Je vais être un peu méchant, ma bonne; mais on m'y force. Je ne veux pas avoir été publiquement le jouet d'une aventurière, d'une jongleuse du haut-vol; car celle-ci ne saurait être princesse dans un autre sens. J'ai joué pour elle, et peut-être trop naturellement, je l'avoue, l'attentif, l'empressé, le magnifique, l'amoureux jusqu'à l'imbécillité. En attendant que je mette sur la scène de nouveaux personnages, le seul rôle à essayer est celui du désespoir; c'en est fait, je m'y livre, je vais tomber malade de langueur. Si l'on se montre insensible, tu me le pardonneras, ma bonne; je deviens, mais sur-le-champ, impitoyable.»
Ô perle des beautés de l'Armorique, aimable Primrose! vous ne soupçonniez pas les complots formés contre vous. Rassurée par la promesse d'un bâtiment armé pour vous conduire, vous vous étiez déjà précautionnée d'étoffes pour former le petit équipage nécessaire à votre travestissement. Quelle raison empêche d'y mettre les ciseaux? Ici je reconnais votre prudence.
Si l'offre d'un bâtiment était un jeu, si l'on pensait à vous retenir malgré vous, vous auriez de nouveau besoin d'une échelle. Ce que vous venez de faire mesurer pourrait, au besoin, vous en servir.
Déjà, par une suite de caractère, partout où vous avez été conduite, vous n'avez pas fait un pas sans observer. On vous croyait occupée des positions des bâtiments, des embellissements dont vous faisiez l'éloge, quand vous étudiez très sérieusement les moyens de parvenir à l'escalier dérobé. D'après vos aperçus, vous avez déjà formé trois plans de retraite. Je vous félicite de ne vous être point oubliée, car les piéges vous entourent de toutes parts, et le principal ressort reparaît sur la scène, un grand mouchoir à la main. C'est Bazilette larmoyante; elle se jette sur un siége. «Ah, mon pauvre prince!
--Que lui est-il arrivé? répond Primrose d'un véritable ton d'intérêt et de crainte.
--Partez, madame, partez, avant que nous ayons le malheur de le perdre. On vous imputerait sa mort, et vos charmes ne vous garantiraient pas des effets de la douleur de tout un peuple qui vous imputerait d'avoir assassiné un héros charmant, son idole.»
Primrose éprouve un trouble véritable. «Est-il en danger de la vie?--Il y est, madame: depuis quelques jours, la langueur le mine; il ne se plaignait pas: il est si bon, mais il vient de tomber en faiblesse; et, au moment où je vous parle, les secours de la médecine sont autour de lui. On en fait passer la triste nouvelle à Cardigam. Tout va être en rumeur.»
Sibille était au lit: elle se lève à la hâte, jette une robe sur elle, s'appuie sur le bras de Bazilette, et se fait conduire à l'appartement de Lionel.
La belle y était attendue. Des palettes d'un sang bien brûlé sont sur un guéridon: des fioles de remèdes, des élixirs de toute espèce couvrent une table. Lionel, tout décoloré, est étendu sur son lit: deux gens de l'art sont au chevet. Les courtisans, les yeux baissés et en silence, sont à l'entrée de la chambre, et les gens de service en sortent d'un air consterné.
Le coeur de la sensible étrangère ne tient point à ce spectacle: il éprouve une émotion dont ses yeux portent le témoignage. Comme elle s'approchait: «Ne le faites point trop parler, madame,» dit d'un ton bas et triste un des deux Esculapes. Cependant, elle, se penchant assez près de l'oreille, prend la main du prétendu mourant, la lui serre avec affection: «Prince, me reconnaissez-vous?
--Oui, répond Lionel d'une voix faible et entrecoupée; je vois mon idole adorée, ma chère et cruelle ennemie.--Moi, votre ennemie?--Si vous ne l'êtes pas, donnez-m'en la preuve par un faible trait de confiance. Que je puisse emporter au tombeau le nom de celle dont les rigueurs m'y font descendre!
--Ah, prince! de quelles rigueurs véritables avez-vous à vous plaindre? Que me demandez-vous? Respectez mon honneur et mes devoirs; et, d'ailleurs, commandez: vous ne pouvez trouver en moi que dévouement. Je ne balance point de l'avouer à la face du ciel et de la terre, un intérêt vertueux, mais bien tendre, m'attache à vous. Que Lionel vive! oui, je le répète, qu'il vive, et la sensible... (son nom fut près de lui échapper) ne se contentera pas de faire au ciel les voeux les plus ardents pour lui; mais elle rendra grâce chaque jour de ce bienfait, comme lui étant personnel, à celui qui tient dans ses mains nos destinées; et, lorsque la religion du serment cessera de lui imposer silence, non-seulement elle fera connaître les bienfaits dont elle a été comblée, les bontés, les grâces dont elle a été l'objet; mais elle se fera un honneur de rendre publiquement justice aux dons du ciel et de la nature, aux qualités héroïques qu'elle a remarquées, admirées, chéries dans son généreux protecteur, le prince de Galles.»
Cette tirade, débitée d'un ton de vérité et d'enthousiasme, fit quelque effet sur les acteurs de la scène tragique, représentée par Lionel. Tous baissaient les yeux, après s'être entre-observés. Lionel, toujours entier dans son sentiment, étouffe d'orgueil et de dépit; mais il sait voiler à l'extérieur la secrète passion qui le maîtrise.
«Vous ne voulez pas, madame, dit-il d'une voix faible, que le malheureux Lionel meure. Vos volontés sont des lois. Il s'abandonne à tous les soins propres à le rappeler à la vie: puisse la nature s'y prêter, et vous être aussi soumise que son coeur!»
Ces dernières paroles, articulées d'un ton faible, annonçaient le terme de la visite. L'inquiète Sibille retourne dans son appartement.
Le désordre de son âme paraît dans le mouvement de ses yeux, dans le caractère entier de sa physionomie. L'adroite intrigante attachée à ses pas va essayer de le mettre à profit.
Bientôt des larmes abondantes et feintes de cette dangereuse femme en feront couler des yeux de la sensible Primrose. «Ah! je me doutais bien, madame, lui dit la fausse affligée, que vous aviez un coeur. Non, non, vous ne laisserez pas mourir notre aimable maître: vous n'aurez pas cette barbarie.
--Et qu'y puis-je, Bazilette, si le vif et tendre intérêt que j'y prends ne l'engage pas à conserver ses jours?
--Mais rien n'est plus aisé, madame; c'est que vous ne marquez pas assez ce touchant intérêt. Quand il s'agit de sauver la vie, il faut y mettre un peu moins de réserve: en lui disant, Lionel, vivez; que ne lui passiez-vous au cou ces deux bras! qu'avez-vous à redouter dans l'état de faiblesse où il est? Vous avez manqué une belle occasion de nous le rendre à tous; mais cela pourra se réparer. Rien n'est encore désespéré, madame; et je suis sûre qu'il vivra si vous me permettez de lui aller dire que vous voulez vivre pour lui.
--Arrêtez, mademoiselle, c'est à moi à ménager mes expressions. Dites-lui qu'au besoin j'exposerais ma vie pour sauver la sienne, et c'est beaucoup; car je ne m'appartiens point et je mettrais quelqu'un de moitié dans mon sacrifice. Ne dissimulez point au prince Lionel qu'après des devoirs dont rien ne peut me faire perdre le souvenir, je me ferai un honneur, une gloire de le chérir plus qu'aucun homme qui soit sur la terre. J'y mets la condition d'être bientôt délivrée, par un dernier effet de sa bienfaisance, du malheur de nous tourmenter inutilement tous les deux en entretenant, par ma présence ici, une passion qui peut entraîner sa perte et la mienne.»
Bazilette a passé d'un appartement à l'autre; il y aurait dans son rapport de quoi désarmer l'inflexibilité même; tout échoue contre un orgueil excessif et piqué, contre l'entêtement poussé à l'excès.
«Dans ce que vous venez de me dire, ma bonne, je ne trouve que des paroles. On se refuse aux plus petits effets. J'ai appris, depuis longtemps, à me jouer de l'honneur et de la vertu, pris dans le sens où cette fine beauté les emploie. On ne perd point le droit d'aspirer à la possession de ces titres sublimes en cédant à Lionel, et c'est déjà un grand triomphe de lui avoir aussi longtemps résisté. Je suis bien indigné de tout ce jeu-ci. Ma Bazilette, à mesure que je descends, on s'élève jusqu'à moi: on finit par prétendre à l'empire. Je dois ordonner les apprêts d'un départ.... Que ce projet est bien éloigné de mes vues! Mais je dois paraître occupé de remplir celles de mon tyran. Je ne prends que huit jours de terme; tu peux le dire; nous préparons des événements dont la suite pourra faire prendre une autre tournure aux idées. En attendant, je m'ennuie comme un mort dans ce lit, entouré de tout cet attirail funèbre; mais je dois y attendre une autre visite de mon inhumaine, et ne veux ressusciter qu'à sa voix.»
Passons rapidement sur des situations prévues. Primrose vient voir le malade. Il se mettra même à table, sans faire usage des mets dont elle sera chargée. Il s'y montrera de plus en plus silencieux, circonspect, timide même, mais toujours attentif. Quelques jours se sont écoulés dans les langueurs de cette monotonie, lorsque le son bruyant d'un cornet, partant les cours du palais, vient varier la scène. Il est embouché par un nain, et annonce l'arrivée d'un chevalier étranger, précédé par son écuyer: c'est Clarence d'Angleterre, qui bientôt se présente lui-même.
Arrivé à Cardigam, il a appris la grave indisposition de Lionel, et vient lui en témoigner sa sensibilité.
Le prince de Galles, paraît surmonter le mal dont on le dit accablé pour faire les honneurs de son palais à un hôte de son importance; il le présente à Primrose, dont il crayonne en peu de mots la fâcheuse aventure. Le spirituel et poli Clarence paraît en avoir été prévenu par les bruits publics, et s'applaudit de pouvoir présenter ses hommages à une dame, moins connue encore par ses malheurs, que par sa beauté et ses vertus, célébrées dans tous le pays de Galles.
On se met à table. Primrose y est assise entre le nouveau venu et Lionel; et, pour suppléer, autant qu'elle le peut, à l'état de faiblesse de son bienfaiteur, elle s'ingénie pour animer la conversation, et fait en quelque sorte les honneurs de la table.
Clarence répond aux attentions en homme qui connaît le monde; et, soit qu'il parle des pays étrangers, ou de la cour d'Angleterre, tout lui fournit l'occasion de combler d'éloges la charmante étrangère qui fait l'ornement du palais de Saint-David; les beautés de l'Angleterre, celles de l'Europe sont mises en sacrifice.
À des éloges si forts, si redoublés, la modeste Sibille baisse les yeux, rougit et laisse tomber une conversation dont la suite pourrait la jeter dans un nouvel embarras.
Le lendemain, les respectueuses attentions de Clarence pour elle ont redoublé; le surlendemain, elles prennent encore plus de caractère, au point que, profitant d'un instant où l'indisposition de Lionel le force à s'écarter, le chevalier anglais fait à la dame une déclaration d'amour en des termes aussi ménagés que positifs.
Elle n'eut pas le temps d'y répondre, affecta même de ne l'avoir pas entendue. Mais elle n'en était pas moins embarrassée; elle entrevoyait une persécution de plus, et les suites plus funestes d'une rivalité sans objet réel.
Elle était occupée de ces réflexions lorsque le bruit d'un autre cornet fit retentir les cours et annonça l'arrivée du chevalier Mackenffal, d'Irlande.
On était à table, et le redoutable Irlandais s'y trouva placé en face de l'aimable Primrose. Je dis redoutable: il l'était par la plus épaisse paire de moustaches qui eût jamais ombragé une physionomie irlandaise; un nez énorme et recourbé la surmontait, accompagné de deux yeux hagards, qui semblaient vouloir s'élancer de la tête.