Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive

Part 8

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--Où les avez-vous mis? dit Lionel.--Ils étaient pleins d'eau de mer: je les ai lavés, j'ai bien nettoyé les émeraudes et les rubis dont ils sont entourés; ils doivent être secs.--Qu'on aille les chercher. Je veux les examiner. Peut-être nous trouverons-nous en pays de connaissance.»

On juge combien attentivement Primrose écoutait cette conversation.

On vient de lui apprendre où elle est. Elle n'y est point connue, ni même soupçonnée; mais on va examiner les portraits de son père, de son frère, et surtout celui de Conant de Bretagne, cet homme, fait, selon elle, pour être connu, comme pour être admiré de toute la terre. Le voile dont elle prétend se couvrir va peut-être se déchirer. Les Bretons et les Gallois ont une origine commune; la mer qui les sépare est un moyen de communication, et fort souvent une source de querelles. On peut la sacrifier aux égards qu'entraînent les liaisons du sang, ou la rendre le gage de l'arrangement de quelques nouveaux démêlés.

Les portraits sont sur la scène, et ne rappellent l'idée d'aucune physionomie connue. «Voilà trois beaux hommes, disait Bazilette. Il y en a un qui a la physionomie d'un héros.

»Elle rêvait à ces messieurs-là sur le bord de la mer, disait Suzanne; elle s'y oubliait; des brigands l'auront surprise et enlevée. On n'a pas retrouvé les corps de ces coquins-là; si on les tenait, on pourrait leur faire payer chèrement ce rapt; mais ils n'en sont pas mieux, si les requins leur en demandent compte.»

Lionel considérait les portraits avec les yeux d'un rival. Celui de Conant annonçait trop d'avantages, pour ne pas lui déplaire infiniment. Le prince de Galles avait conçu un goût très vif pour la belle que ses soins venaient de réchapper des flots; car elle était absolument redevable de la vie à des secours très-bien entendus et dirigés par lui-même.

Des fenêtres de son château, dont la vue portait sur la mer, il avait aperçu le désastre de la barque. Un goût pour l'action, un mouvement d'humanité l'avaient fait courir au rivage, d'où il ordonnait la manoeuvre à laquelle Primrose devait sa conservation.

Le caractère connu d'un homme sert à expliquer les actions qui en émanent: tâchons de donner une idée de celui de Lionel.

Il était prince héréditaire de Galles, veuf à l'âge de trente ans, jaloux de sa liberté. Tandis que le souverain du pays, son père, tenait sa cour à Cardigam, lui, préférant l'amusement de la pêche à tout autre, vivait, entouré de la jeunesse qui composait sa société, dans un palais situé sur les hauteurs de Saint-David, où il avait recueilli la belle Primrose.

Partout où il avait fallu montrer du courage, il en avait donné des preuves. À l'extérieur, il était humain et bienfaisant, particulièrement dans les occasions d'éclat. Dans l'intérieur de son palais, comme il pensait que tout était fait pour lui, il rapportait tout à soi; pouvait oublier un ancien service de quelque importance, mais jamais ceux qui contribuaient à sa satisfaction actuelle. Il était d'ailleurs impérieux: et, quelque opinion qu'il eût épousée, il en demeurait si prévenu, qu'on ne pouvait l'en faire changer. Enfin c'était un prodige d'entêtement, même parmi les Gallois.

Il aimait passionnément le sexe, et point du tout les femmes; avait-il obtenu leurs bonnes grâces, au peu de cas qu'il en faisait, il ne pouvait concevoir toute l'importance qu'elles y attachaient; et, malgré ce défaut, décelé par sa conduite en toute occasion, il avait jusque-là toujours réussi auprès d'elles. Il est vrai qu'il était beau, bien fait, jeune, magnifique et prince.

Deux enfants en bas âge lui restaient de son mariage, et il avait conservé près d'eux et de lui les femmes attachées à leur service. Bazilette en était la gouvernante; elle avait la confiance du prince à plus d'un égard, et l'on aura occasion de connaître le genre de services qui la lui avaient le plus méritée. Cette femme, d'un état moyen, entre deux âges, instruite par l'expérience, joignait aux ressources d'un esprit naturel beaucoup de liant dans le caractère.

Rassurée contre la frayeur d'être trop rapprochée de sa famille, contre celle d'être reconnue, la belle malade a éprouvé un saisissement cruel en apprenant le désastre de ses compagnons d'aventure; elle se voyait au point de condamner la violence de la passion qui les y avait exposés. Mais épouser Raimbert! renoncer à Conant! à la seule idée de ces extrémités, les remords sont forcés de s'éloigner. «Ô chère idole de mon coeur! prononce-t-elle tout bas, la nécessité de se rejoindre à toi est la seule chose dont Sibille doive s'occuper.»

Lionel tenait encore une de ses mains; elle la retire, comme cédant à un mouvement convulsif, et se retourne du côté de la ruelle.

Bazilette lui arrange un oreiller sous la tête. «Sortons, sortons, dit cette gouvernante. Les forces reviennent; on a besoin de sommeil. La pauvre enfant n'a peut-être pas dormi depuis trois jours, quoiqu'elle ait toujours eu les yeux fermés.»

Les portraits étaient demeurés sur un bureau; Lionel s'en saisit et sort. Bazilette ferme les rideaux. «Veillez, Suzanne, dit-elle à une autre femme. Je vais placer Guaiziek dans l'antichambre; si l'on s'éveille, vous appellerez.»

Primrose était bien accablée; cependant, elle ne s'endormit pas avant d'avoir réfléchi sur ce qu'elle avait pu connaître de sa situation.

Elle ne pouvait pas toujours rester insensible et muette. En exerçant aussi noblement l'hospitalité à son égard, il était naturel qu'on fût curieux de la connaître. Il fallait donc arranger un petit roman tout d'invention, dont le plan pût faciliter les moyens de réaliser celui qu'on avait dans la tête.

De son côté, le prince de Galles comptait faire prendre à l'aventure une tournure absolument différente. Il était amoureux à sa manière plus qu'il ne l'avait été de sa vie.

«Charmante petite créature! disait-il, le sentiment de l'amour ne vous est pas nouveau. Il y paraît à la garniture de vos poches. Occupée du souvenir agréable de vos conquêtes, vous en portez partout avec vous les trophées; mais je cesserai d'être semblable à moi, ou je vous ferai oublier tous ces triomphes.»

Puis, en regardant le portrait de Conant: «Ce charmant vainqueur n'est peut-être que l'effort de l'imagination d'un peintre désoeuvré.

»Va, ma bonne Bazilette, soigne bien ta malade; surtout, dès que la parole lui sera revenue, tâche de savoir qui elle est; elle nous en doit la confidence.»

Bazilette va mettre tout le zèle possible à remplir les ordres dont elle est chargée; mais ce sera avec tous les ménagements imaginables. Ses soins lui gagneront la confiance avant qu'elle en demande un témoignage; et si elle se montre curieuse, ce sera pour avoir un motif de plus de se montrer empressée.

Vient-elle auprès de la convalescente, c'est pour lui offrir des secours. Primrose, à son approche, ouvre les yeux.

«Ah! les beaux yeux! s'écrie la bonne. Il ne nous fallait plus que cela pour nous achever. Un homme va venir vous voir. Fermez-les pour son repos. Mais non: ne les fermez pas; ils éclairent l'appartement. Ils témoignent que vous êtes vivante, et raniment l'espérance de tout ce qui s'intéresse à vous. Hélas! ils peuvent donner la vie ou la mort à quelqu'un devenu plus malade que vous par votre danger, et depuis votre danger.

»M'entendez-vous? Témoignez-le par un signe. Faites voir, mon ange, que votre âme ne s'est point éloignée de ce beau corps. Ne parlez pas, j'ai un bouillon à vous donner; buvez lentement buvez tout; mangez cette conserve: elle doit vous fortifier. Souffrez qu'on vous mette sur ce lit de repos; on va faire le vôtre. Suzanne, venez! Guaiziek, appelez votre compagne! Donnez-moi toutes la main, et craignons de blesser le petit ange.»

On cessera de s'arrêter sur les soins délicats et recherchés que rend Bazilette à sa malade. Quatre jours se sont écoulés sans avoir donné lieu à des événements d'un autre genre que ceux qu'on vient de retracer. Une seule circonstance a varié. Lionel ne peut plus s'emparer d'une main; toutes deux sont cachées sous la couverture.

Deux parfaitement beaux yeux, pleins d'une langueur attendrissante, démontrant une touchante sensibilité à ce qui les environne, éveilleraient une véritable compassion dans l'âme la plus endurcie. Ils font un tout autre effet sur Lionel. S'il a dû faire des sacrifices, ils sont faits; c'est à lui à en exiger à son tour; mais il lui en faut dont son orgueil puisse s'applaudir; tout autre serait vil a ses yeux.

À mesure que la pâleur, occasionnée par l'effroi, la fatigue, l'épuisement et la défaillance, se dissipe, on voit renaître les lis et les roses sur un teint où le printemps de l'âge développe ses plus brillants trésors. Le retour de la santé s'annonce avec la pompe de la beauté dans toute sa fraîcheur. La belle Primrose a risqué de répondre, par quelques signes, par des mots obligeants, à ce qu'on lui dit de flatteur, au vif intérêt dont elle paraît être l'objet.

Enfin le temps est venu pour Bazilette d'entamer le chapitre des confidences. Un signe qu'elle fait et qu'on entend, éloignant les importuns, la laisse seule avec la convalescente; et la conversation critique va commencer.

«Oh! belle entre toutes les belles! Savez-vous où vous êtes?--Non, mademoiselle, lui répond faiblement Sibille.

--Pauvre enfant, précipitée des nues dans le sein des mers, la Providence vous y ménageait un berceau où rien ne pourra vous manquer.»

Après ce début, l'adroite gouvernante passe à l'histoire des procédés secourables de Lionel à l'égard de la belle naufragée: l'éloge de l'intelligence, de l'âme, du courage, des vertus du prince, s'y mêle naturellement et orne le récit d'un trait de bienfaisance et d'humanité, paraissant s'élever au-dessus de la règle ordinaire et dont il est seul le héros.

Primrose, ayant déjà tout appris, feignait néanmoins de tout apprendre; mais elle n'en témoigne pas une moindre surprise de se voir tombée dans des mains aussi humaines, aussi généreuses. Les bienfaits dont elle avait à se louer devenaient d'autant plus touchants pour elle, qu'ils partaient d'une main aussi élevée, et empruntaient un nouveau lustre à ses yeux, de la noblesse de leur origine.

«À présent, dit Bazilette, nous attendons la récompense des soins dont vous voulez bien vous louer. Faites-nous connaître la personne à qui nous avons le bonheur de rendre quelques services. C'est pour payer notre zèle et non pour l'encourager, vos beautés, votre douceur, le charme qui vous environne, l'ont déjà porté à l'excès où il peut atteindre. Dites-nous par quel coup de fortune, une personne de votre âge, aussi faible que vous l'êtes, a pu être livrée aux hasards de la mer sur une faible barque de pêcheurs.

--Hélas! mademoiselle! voici mon histoire. Mon père, encore à la fleur de l'âge, est affligé d'un mal extraordinaire, contre lequel les dernières ressources de la médecine ont échoué. Un saint personnage a eu la révélation que ce mal ne pouvait être guéri si je n'entreprenais le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. J'en ai solennellement fait le voeu. Le voyage par terre était effrayant. Nous avions une barque. J'ai imaginé, allant de côte en côte, pouvoir gagner le golfe de Gascogne, en profitant des beaux temps de la saison. J'en devais partir pour l'Espagne, avec un de mes frères qui m'accompagnait. Vous savez le reste de ma fâcheuse aventure.

--Elle est bien malheureuse, madame, dit Bazilette; d'autant que, selon l'apparence, monsieur votre frère aura péri; mais vous devez avoir fait encore d'autres pertes: au moins, si l'on en juge par les effets trouvés dans vos poches.»

Ici, la rougeur monta au visage de Primrose. Elle la surmonte. «J'y avais, puisque vous le savez, mademoiselle, une somme suffisante pour accomplir l'objet que je m'étais proposé de suivre, et faire une offrande sur le lieu, avec quelques portraits de famille. Mes seules pertes, d'ailleurs, sont ma capeline, mon camail, mon bourdon et mon chapelet. Ce sont des choses nécessaires, dans ma position, mais de peu de valeur en elles-mêmes. Mais mon pauvre frère! mademoiselle; mais l'homme qui nous conduisait! voilà de véritables objets de regret.

--Tout n'est pas désespéré pour eux, madame; mais vos inquiétudes sont fondées, et je les partage: on n'a rien omis pour les secourir, s'il était possible de le faire, ou pour les retrouver. Tout a été inutile. Je vous fatigue un peu, promettez-m'en le pardon, et accordez-m'en le signe, en nous apprenant le nom de famille de celle à qui nous nous sommes absolument dévoués.

--Je suis forcée à le taire, répondit la belle convalescente; mon voeu m'oblige à voyager humble, et absolument inconnue.»

Sibille prononça difficilement ces dernières paroles. Bazilette, la supposant fatiguée, termina la conversation, pour en aller rendre compte à Lionel.

Le prince l'écoute pendant quelque temps sans l'interrompre: puis, éclatant tout à coup: «Ô la touchante humilité, qui voyage avec une galerie de portraits de famille, enrichie de pierres précieuses! Ô la dévote pèlerine, avec ses jolis petits reliquaires! Ô la prudente famille, qui abandonne tout son espoir sur un misérable bateau de pêcheur, pour venir du milieu de la Manche chercher le golfe de Gascogne! Tu sais, ma chère Bazilette, mêler un peu de vérité dans tes propos, pour leur en donner la couleur, et tu dois t'y connaître. Y en a-t-il la plus légère apparence dans ce récit?

--Je ne sais, mon prince; mais ses yeux sont tellement d'accord avec ses discours; ce qui sort de sa bouche a tant de naïveté, tant de grâces; le son de sa voix a une si agréable mélodie, qu'en l'écoutant on est comme enchanté. Il faut être tiré du cercle de cette illusion pour trouver ce qu'on a entendu invraisemblable.

--Nous pensions, dit Lionel, avoir sauvé des flots une très jolie créature humaine; et, si je n'avais pas vu ses petits pieds faits au tour, je croirais avoir attiré une sirène dans mon palais. Elle me tourne la tête: elle m'occupe, à ne pas me laisser de repos. Mais j'en jure par Merlin; cette enchanteresse ne m'échappera pas. Elle n'a pas fait cette histoire pour être crue, elle se couvre d'un voile dont elle veut bien qu'on aperçoive la faiblesse; notre opinion sur elle va s'égarer; l'imagination s'enflammera, et l'enthousiasme va lui créer une magnifique existence. Le beau plan, ma Bazilette, pour surprendre et soumettre un coeur comme le mien! Elle me pique à mon propre jeu. Je n'aurai point trouvé de femme qui ne m'ait dit plus qu'elle ne savait, et les flots en ont jeté une sur mon rivage, plus muette que les poissons. Elle me taira même.... Avant de sortir d'ici, elle recevra de moi une leçon de maître. Retourne vers elle: comble-la discrètement de soins. Si elle paraît assez reposée pour me recevoir, tu me feras avertir. Mais non. Si je la vois, je serai tenté de lui faire l'aveu de ma passion. Je me laisserais emporter et m'engagerais trop avant. Agissons prudemment. Sois mon interprète. Fais valoir, avec mes avantages naturels, ma solidité dans mes goûts, ma sensibilité aux bontés dont on m'honore, ce qu'elle peut se promettre enfin d'un homme passionné, puissant et magnifique. Quand ta parole m'engage trop, j'ai, tu le sais, la ressource de la désavouer. Fais, Bazilette, fais qu'elle puisse me sourire en me voyant, pense aux fossettes de ses joues, et imagine les grâces de ce sourire enchanteur, il doit faire oublier le plus beau lever du soleil. Mais je t'arrête trop longtemps; revole vers la dame actuelle de mes pensées, tâche de l'occuper de moi plus encore que je ne vais l'être d'elle.»

Bazilette est au chevet du lit de Primrose, et seule; car elle a renvoyé Suzanne sur un prétexte. L'aimable convalescente ne dort point. L'adroite confidente imagine un prétexte de faire l'éloge des qualités du coeur du héros dont elle est l'agent et l'interprète. La satisfaction qu'il éprouve en voyant sa charmante hôtesse est un canevas assez naturel pour cette brillante broderie. On ne parle ni de sa jeunesse, ni de l'éclat de son rang, ni des avantages de la figure. Il ne faut pas perdre du temps à rappeler ce qui s'annonce de soi-même. Mais on ne tarit point sur sa bonté, sur sa sensibilité, sur les excès où le porte sa reconnaissance.

Sibille écoute avec attention, et même avec une sorte de complaisance, et prend enfin la parole.

«Mon expérience, mademoiselle, suffirait pour me convaincre de la vérité du portrait du prince Lionel, que votre zèle même ne saurait avoir embelli. Jetée par la tempête, mon désastre et ma situation désespérée ont été mes seuls titres à des bontés dont on ne saurait évaluer le prix. Les offres les plus obligeantes viennent achever d'y mettre le comble. La sensibilité m'impose d'en user avec discrétion. Voici la seule épreuve à laquelle je compte mettre la générosité du prince. Mon devoir m'appelle à Compostelle. J'ai besoin de trouver un passage, à l'abri de l'autorité, pour me rendre le plus promptement possible au lieu de ma destination.

--Échappée à peine au naufrage, à peine rétablie, languissante, dit Bazilette, vouloir affronter de nouveau les dangers de la mer! Ne voyez-vous pas que le ciel a condamné l'indiscrétion et la témérité de votre voeu! Ah! mettez vos belles mains dans les miennes. Je vais vous aider à en faire un bien propre à vous dédommager du ridicule et des inconvénients attachés à la suite de celui qu'un illuminé vous a surpris.

--Et quel pourrait être ce voeu? reprit Sibille.--Celui, répond Bazilette, d'aimer avec passion un prince puissant, qui vivrait pour vous seule.

--Mon état, répond Sibille, ne me permet pas d'aspirer à une conquête aussi brillante...

--Qu'appelez-vous votre état, madame? Vous nous le laissez ignorer. Mais je me rappelle, moi, un transport héroïque de mon prince, lorsqu'il vous tenait entre ses bras, sanglante, décolorée. Quand ce cher homme tremblait pour votre vie: «Quoi! disait-il, nous ne sauverons pas ce chef-d'oeuvre des cieux, cet ange égaré sur la terre, étouffé dans les flots! Qui peut-elle être? quel barbare l'a exposée à la furie des éléments? Ah! si on l'a fait descendre d'un trône, je l'y replacerai. Qu'elle ouvre ses beaux yeux! qu'elle recouvre le précieux usage de tous ses sens, pour voir à ses genoux, dans un esclave décidé à l'être toute sa vie, un vengeur déterminé à sacrifier pour elle sa fortune et son existence!»

--Voilà, mademoiselle, des sentiments trop passionnés et des desseins trop nobles; une pauvre pèlerine errante, comme je le suis, ne saurait en être l'objet. Je n'ai point à rougir de ma naissance; mais la Providence m'a placée dans un rang bien inférieur à celui où m'ont élevée les conjectures du prince Lionel; et même, en leur supposant une sorte de réalité, il me serait impossible d'entrer dans aucune de ses vues. Ma main et mon coeur sont engagés. Je suis femme, mademoiselle; si, comme tout m'engage à le croire, mon état lui inspire une véritable compassion, c'est de cette seule vertu de son coeur dont je réclame ici l'énergie. Comme l'objet de mon voeu est de rappeler à la vie ce que j'ai de plus cher au monde, je désire de pouvoir remplir avec promptitude ce projet religieux: j'en implore les moyens. Le comble des bontés auxquelles il me soit permis d'aspirer est une place sur un bâtiment. Je suis d'ailleurs en état de me pourvoir de ce qui peut manquer à mon petit équipage.

--Quoi! dit l'adroite confidente, penser à partir dans l'état de faiblesse où vous êtes! Sortir d'ici dénuée de tout! et le noble et le généreux de Lionel le souffrirait! Il couvrirait de saphirs d'Orient votre camail et votre capeline; et, plutôt que vous manquassiez d'un superbe chapelet, il irait faire une descente en Écosse pour enlever le rosaire à la madone de Karickfergus. Qui sait (mais il faudrait un peu d'adresse) si vous ne le conduiriez pas en pèlerinage avec vous? Ô le beau couple que vous feriez! Dans le fait, madame, nous vous aurions beaucoup d'obligation si vous rendiez notre maître un peu dévot: c'est la seule chose qui lui manque. Faites-en un petit saint et il sera parfait.»

Si l'on a pris une idée de la passionnée, mais vertueuse Sibille: si l'on a pu démêler combien elle est fière et décidée, on peut imaginer quel fut son dépit au développement des vues de Lionel sur elle. Après la dernière proposition de Bazilette, il ne lui était plus permis de prendre le change.

Lui échappera-t-il une marque de mécontentement? elle est trop maîtresse d'elle-même, trop prudente. Un trait de hauteur? un souvenir qui l'humilie à ses propres yeux vient de les lui faire baisser sur-le-champ.

Sans les portraits trouvés dans sa poche et les brillants dont ils sont environnés, on ne l'élèverait pas dans le discours au rang des princesses, en la traitant dans le fait comme une vile aventurière; puisqu'on la supposant mariée, on osait...

«Rends-toi justice, se dit-elle intérieurement. Pourquoi tous ces portraits? Tu ne voulais que celui de Conant! il était avec les autres; il fallait tout enlever ou faire un outrage de plus à la nature. Exposée maintenant par la singularité de ton équipage, souffre sans murmurer les conséquences des idées bizarres qu'il a dû faire naître. Vois de sang-froid ta situation; et, en te défiant des ruses, tâche d'échapper ici à la puissance, sans la blesser. Ce prince est rempli d'humanité; ton existence en est la preuve. Il est noble: et, si tu pouvais t'avouer à lui, il rentrerait sur-le-champ dans l'ordre des égards qui te sont dus, mais il faut le forcer à des ménagements pour une pèlerine inconnue, dénuée d'assistance et de conseil; il faut le porter à la protéger, obtenir enfin de la générosité, de l'élévation de l'âme, qu'une femme sans défense soit dérobée aux désirs que ses faibles attraits ont fait naître, par celui-là même qui comptait s'y abandonner. Ciel! ô ciel! quel embarras! quelle position!... Tu vas pleurer, retiens tes larmes; cache tes inquiétudes; tu en as dévoré bien d'autres dans le secret. Fusses-tu échappée à Raimbert si tu n'eusses su cacher que tu préférais la mort au malheur de lui donner ta main? Tu employas la feinte pour te conserver à Conant; pour ne lui être point ici ignominieusement ravie, emploie tant de ménagements, de discrétion, de retenue, que, sans effaroucher le vice intéressé dont tu te vois environnée, tu puisses réveiller dans une âme bien née le goût des sacrifices qu'exigerait la vertu.»

Primrose se faisait ces reproches, cette exhortation, cette semonce, rapidement et à l'abri d'un bon oreiller. Tout habile qu'est Bazilette, elle prend le change, et explique une rougeur subite, suivie d'un long silence, à l'avantage du succès de la négociation dont elle s'était chargée. Elle sort sur un prétexte, et va rendre compte à Lionel selon ce qu'elle a pu imaginer.

«Votre belle se prétend mariée, amoureuse, fidèle. Cependant je me suis hasardée à lui proposer un petit pèlerinage avec vous, en termes honnêtes, mais intelligibles. Elle a rougi, baissé les yeux, et ne m'a montré ni dents ni griffes. Comme elle me semblait capituler avec elle-même, je n'ai pas cru devoir l'engager plus loin. Il faut laisser quelque chose à faire au mérite.

--Tu te surpasses, ma bonne Bazilette; tu excelles: courons, volons vers ta nouvelle pupille. Je vais lui pardonner tous ses petits torts.»

Primrose est surprise de l'air satisfait dont Lionel l'aborde; on débute par un compliment sur la convalescence; on paraît comblé de l'espérance de la voir suivie par le retour de la santé la plus brillante; puis on veut chercher le bras, pour s'assurer si le pouls est parfaitement réglé. Tout en appliquant des baisers sur le drap dont la main est couverte, les protestations d'amour, de dévouement, suivent sans intervalle. Gloire, puissance, richesses, on offre tout, on fera tout partager, on sacrifiera tout.

Lionel eût été plus loin quand Sibille, élevant un peu la tête, à l'aide de son oreiller, prend froidement la parole: