Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive
Part 7
Je me précipite; je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentais battre mon coeur avec une force terrible: j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras, mon épouvante s'accroît: forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.
Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les corniches; mais le soleil me donnait aplomb sur le visage. On me tire encore par le bras; on redouble: je reconnais Marcos.
«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir? si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi.»
Je ne répondais pas; il m'examine: «Comment, vous êtes resté tout habillé sur votre lit? Vous y avez donc passé quatorze heures sans vous éveiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame votre épouse s'en est doutée: c'est sans doute dans la crainte de vous gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le matin, tout a été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donné une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin: elle vous précède, et doit vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre route.»
Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux et passe la main sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient être enveloppés.... Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle était la veille: la rosette y tient. «Dormirais-je? me dis-je alors. Ai-je dormi? Serais-je assez heureux pour que tout ceci n'ait été qu'un songe? Je lui ai vu éteindre la lumière.... Elle l'a éteinte.... La voilà....» Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas, seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée.»
Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.
«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits, et plus que noblement; vous et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.» À ce propos, sans rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.
Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle était telle que l'idée du danger dans lequel je devais trouver ma mère ne s'y retraçait que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins un homme qu'un automate.
Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, nous devons trouver madame dans ce village-ci.» Je ne lui répondis rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à chaque maison, il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée. Il se retourne comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je devais lui paraître bien troublé.
Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet actuel de mes frayeurs s'est éloigné au moins pour quelque temps. «Ah! si je puis arriver, tomber aux genoux de dona Mencia, me dis-je à moi-même; si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous violer cet asile? J'y retrouverai, avec les sentiments de la nature, les principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart contre vous.
»Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même. Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe charmant, il faut que je renonce à vous, une larve infernale s'est revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre: ce que je verrais en vous de plus touchant me rappellerait...»
Au milieu de ces réflexions dans lesquelles mon attention est concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.
Rien n'égale alors la douceur, la vivacité du sentiment que j'éprouve. Mon âme semble renaître, mes forces se raniment toutes à la fois. Je me précipite, je vole dans les bras qui m'attendent. Je me prosterne. «Ah! m'écriai-je, les yeux baignés de pleurs, la voix entrecoupée de sanglots, ma mère! ma mère! je ne suis donc pas votre assassin? Me reconnaîtrez-vous pour votre fils? Ah! ma mère, vous m'embrassez...»
La passion qui me transporte, la véhémence de mon action ont tellement altéré mes traits et le son de ma voix, que dona Mencia en conçoit de l'inquiétude. Elle me relève avec bonté, m'embrasse de nouveau, me force à m'asseoir. Je voulais parler; cela m'était impossible: je me jetais sur ses mains en les baignant de larmes, en les couvrant des caresses les plus emportées.
Dona Mencia me considère d'un air d'étonnement: elle suppose qu'il doit m'être arrivé quelque chose d'extraordinaire: elle appréhende même quelque dérangement dans ma raison. Tandis que son inquiétude, sa curiosité, sa bonté, sa tendresse se peignent dans ces complaisances et dans ses regards, sa prévoyance a fait rassembler, sous sa main, ce qui peut soulager les soins d'un voyageur fatigué par une route longue et pénible.
Les domestiques s'empressent à me servir. Je mouille mes lèvres par complaisance: mes regards distraits cherchent mon frère; alarmé de ne pas le voir: «Madame, dis-je, où est l'estimable don Juan?...
--Il sera bien aise de savoir que vous êtes ici, puisqu'il vous avait écrit de vous y rendre; mais, comme ses lettres, datées de Madrid, ne peuvent être parties que depuis quelques jours, nous ne vous attendions pas sitôt. Vous êtes colonel du régiment qu'il avait, et le roi vient de le nommer à une vice-royauté dans les Indes.
--Ciel! m'écriai-je, tout serait-il faux dans le songe affreux que je viens de faire?... Mais il est impossible...--De quel songe parlez-vous, Alvare?....--Du plus long, du plus étonnant, du plus effrayant que l'on puisse faire.» Alors, surmontant l'orgueil et la honte, je lui fais un détail de ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans la grotte de Portici jusqu'au moment heureux où j'avais pu embrasser ses genoux.
Cette femme respectable m'écoute avec une attention, une patience, une bonté extraordinaires. Comme je connaissais l'étendue de ma faute, elle vit qu'il était inutile de me l'exagérer.
«Mon cher fils, vous avez couru après les mensonges, et dès le moment même, vous en avez été environné. Jugez-en par la nouvelle de mon indisposition et du courroux de votre frère aîné. Berthe, à qui vous avez cru parler, est depuis quelque temps détenue au lit par une infirmité. Je ne songeai jamais à vous envoyer deux cents sequins au delà de votre pension. J'aurais craint, ou d'entretenir vos désordres, ou de vous y plonger par une libéralité mal entendue. L'honnête écuyer Pimientos est mort depuis huit mois. Et, sur dix-huit cents clochers que possède peut-être M. le duc de Medina-Sidonia dans toutes les Espagnes, il n'a cas un pouce de terre à l'endroit que vous désignez: je le connais parfaitement, et vous aurez rêvé cette ferme et tous ses habitants.
--Ah! madame, repris-je, le muletier qui m'amène a vu cela comme moi. Il a dansé à la noce.»
Ma mère ordonne qu'on fasse venir le muletier; mais il avait dételé en arrivant, sans demander son salaire.
Cette fuite précipitée, qui ne laissait aucune trace, jeta ma mère en quelques soupçons. «Nuguès, dit-elle à un page qui traversait l'appartement, allez dire au vénérable don Quebracuernos que mon fils Alvare et moi l'attendons ici.
»C'est, poursuivit-elle, un docteur de Salamanque; il a ma confiance et la mérite: vous pouvez lui donner la vôtre. Il y a, dans la fin de votre rêve, une particularité qui m'embarrasse; don Quebracuernos connaît les termes, et définira ces choses beaucoup mieux que moi.»
Le vénérable ne se fit pas attendre; il en imposait, même avant de parler, par la gravité de son maintien. Ma mère me fit recommencer devant lui l'aveu sincère de mon étourderie et des suites qu'elle avait eues. Il m'écoutait avec une attention mêlée d'étonnement, et sans m'interrompre. Lorsque j'eus achevé, après s'être un peu recueilli, il prit la parole en ces termes:
«Certainement, seigneur Alvare, vous venez d'échapper au plus grand péril auquel un homme puisse être exposé par sa faute. Vous avez provoqué l'esprit malin, et lui avez fourni, par une suite d'imprudences, tous les déguisements dont il avait besoin pour parvenir à vous tromper et à vous perdre. Votre aventure est bien extraordinaire; je n'ai rien lu de semblable dans la _Démonomanie_ de Bodin, ni dans le _Monde enchanté_ de Bekker. Et il faut convenir que, depuis que ces grands hommes ont écrit, notre ennemi s'est prodigieusement raffiné sur la manière de former ses attaques, en profitant des ruses que les hommes du siècle emploient réciproquement pour se corrompre. Il copie la nature fidèlement et avec choix, il emploie la ressource des talents aimables, donne des fêtes bien entendues, fait parler aux passions leur plus séduisant langage; il imite même jusqu'à un certain point la vertu. Cela m'ouvre les yeux sur beaucoup de choses qui se passent; je vois d'ici bien des grottes plus dangereuses que celle de Portici, et une multitude d'obsédés qui malheureusement ne se doutent pas de l'être. À votre égard, en prenant des précautions sages pour le présent et pour l'avenir, je vous crois entièrement délivré. Votre ennemi s'est retiré, cela n'est pas équivoque. Il vous a séduit, il est vrai, mais il n'a pu parvenir à vous corrompre; vos intentions, vos remords vous ont préservé à l'aide des secours extraordinaires que vous avez reçus; ainsi son prétendu triomphe et votre défaite n'ont été pour vous et pour lui qu'une _illusion_ dont le repentir achèvera de vous laver. Quant à lui, une retraite forcée a été son partage; mais admirez comme il a su la couvrir, et laisser en partant le trouble dans votre esprit et des intelligences dans votre coeur pour pouvoir renouveler l'attaque si vous lui en fournissez l'occasion. Après vous avoir ébloui autant que vous avez voulu l'être, contraint à se montrer à vous dans toute sa difformité, il obéit en esclave qui prémédite la révolte; il ne veut vous laisser aucune idée raisonnable et distincte, mêlant le grotesque au terrible; le puéril de ses escargots lumineux à la découverte effrayante de son horrible tête; enfin le mensonge à la vérité, le repos à la veille; de manière que votre esprit confus ne distingue rien, et que vous puissiez croire que la vision qui vous a frappé était moins l'effet de sa malice, qu'un rêve occasionné par les vapeurs de votre cerveau: mais il a soigneusement isolé l'idée de ce fantôme agréable dont il s'est longtemps servi pour vous égarer; il la rapprochera si vous le lui rendez possible. Je ne crois pas cependant que la barrière du cloître ou de notre état soit celle que vous deviez lui opposer. Votre vocation n'est point assez décidée: les gens instruits par leur expérience sont nécessaires dans le monde. Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe; que votre respectable mère préside à votre choix: et, dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre pour le diable.»
ÉPILOGUE DU DIABLE AMOUREUX.
Lorsque la première édition du _Diable Amoureux_ parut, les lecteurs en trouvèrent le dénoûment trop brusque. Le plus grand nombre eût désiré que le héros tombât dans un piége couvert d'assez de fleurs pour qu'elles pussent lui sauver le désagrément de la chute. Enfin l'imagination leur semblait avoir abandonné l'auteur parvenu aux trois quarts de sa petite carrière: alors la vanité qui ne veut rien perdre, suggéra à celui-ci, pour se venger du reproche de stérilité et justifier son propre goût, de réciter aux personnes de sa connaissance le roman en entier tel qu'il l'avait conçu dans le premier feu. Alvare y devenait la dupe de son ennemi; et l'ouvrage alors, divisé en deux parties, se terminait dans la première par cette fâcheuse catastrophe, dont la seconde partie développait les suites; d'obsédé qu'il était, Alvare devenu possédé, n'était plus qu'un instrument entre les mains du diable, dont celui-ci se servait pour mettre le désordre partout. Le canevas de cette seconde partie, en donnant beaucoup d'essor à l'imagination, ouvrait la carrière la plus étendue à la critique, au sarcasme, à la licence.
Sur ce récit, les avis se partagèrent: les uns prétendirent qu'on devait conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là; les autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.
On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer honnête et presque prude: ce qui détruit les effets de son propre système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime ce qui pourrait arriver à un galant homme, séduit par les plus honnêtes apparences: il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient connues.
On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième partie de l'ouvrage. Si elle était susceptible d'une certaine espèce de comique, aisé, piquant, quoique forcé, elle présentait des idées noires, et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on peut dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a pas moins de grâce dans l'attendrissement; mais, soit qu'on l'amuse ou qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner les convulsions.
Ce petit ouvrage, aujourd'hui réimprimé et augmenté, quoique peu important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, et son origine est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici qu'avec les plus grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du passage d'un auteur infiniment respectable, dans lequel il est parlé des ruses que peut employer le démon quand il veut plaire et séduire. On les a rassemblées, autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où les principes sont aux prises avec les passions: l'âme est le champ de bataille, la curiosité engage l'action, l'allégorie est double, et les lecteurs s'en apercevront aisément.
On ne poursuivra pas l'explication plus loin; on se souvient qu'à vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des oeuvres du Tasse, on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des allégories renfermées dans la _Jérusalem délivrée_. On se garda bien de l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de Clorinde; on perdait des chimères trop agréables si ces princesses étaient réduites à n'être que de simples emblèmes.
* * *
L'HONNEUR
PERDU ET RECOUVRÉ EN PARTIE ET REVANCHE
ou
RIEN DE FAIT
NOUVELLE HÉROÏQUE
Puissance du ciel, fermez les yeux sur la faute que fait commettre un amour extravagant, quoique l'objet en soit méritant et le but vertueux.
Où va Sibille de Primrose, dans le désordre extraordinaire où je la vois, et par la route hasardeuse qu'elle prend? elle s'échappe, à dix heures du soir, du château paternel, après avoir endormi la confiance de sa famille et des domestiques. Une échelle, ouvrage de son industrie, produit du sacrifice de ses vêtements, l'aide à descendre, de soixante pieds de haut, dans un fossé humide: elle en sort avec peine, et va à la porte de son père nourricier.
«Ah! Gérard! mon cher Gérard! ouvrez-moi, recevez-moi, sauvez-moi: tout est prêt, au point du jour, pour m'unir, par le mariage, à l'odieux Raimbert.»
L'honnête Gérard se lève, ouvre la porte. «Eh, notre damoiselle! que puis-je faire?
--Me faire entrer dans votre barque, mettre sur-le-champ à la voile; nous éloigner des côtes de Bretagne. Aller si loin, si loin...
--Mais où irons-nous, damoiselle?--Où nous pourrons, Gérard; où Raimbert ne puisse pas me trouver. Prends ma bourse, mon ami, je te la donne de grand coeur. Voici une lettre pour Conant de Bretagne: tu iras le chercher: tu la lui remettras. Je vais te la lire, afin que tu en retiennes le sens, si elle venait à se perdre.
«Que faites-vous en France, tandis qu'on travaille à vous enlever Sibille? Laissez là les tournois. Qu'est-ce que la gloire, Conant, auprès du bien qu'on a été au moment de nous ravir? Que fussions-nous devenus si je ne vous eusse pas aimé au point de tout exposer pour vous? On m'unissait demain à Raimbert, à votre lâche ennemi! Adieu châteaux, palais, principautés, ambition, tyrannie et esclavage brillants; je vous échappe sur une faible barque. Je vais à Rome me réfugier aux pieds de l'arbitre, trois fois couronné, des décisions des prétendus maîtres de la terre. On lui a surpris une dispense: elle porte sur de faux exposés. J'ai pour moi la vérité, la religion, l'amour, et saurai faire valoir des droits qui assureront pour la vie à Conant de Bretagne le coeur, l'âme et la main de la tendre Sibille de Primrose.
«_P. S._ Je gagnerai, si je puis, les côtes de la Gascogne: de là, j'irai chercher les Alpes, dont les neiges cesseront bientôt d'embarrasser les passages. Partez, Conant; venez vous réunir à moi. Je vais prendre l'habit de pèlerine; ce déguisement vous convient comme à moi, adieu.»
Gérard ne peut tenir contre les caresses, les larmes et l'or de l'intéressante damoiselle. Le frère de lait et lui mettent la barque en état d'appareiller: on s'embarque avant minuit: on met à la voile: on prend le large.
Ah! Sibille! Sibille! vous sacrifiez l'intérêt de votre famille, le repos de vos vassaux au choix de votre coeur. Conant est noble, vaillant, généreux, aimable, renommé. Mais Sibille! la nature et l'humanité ont des droits; la mer a ses périls, on en trouve encore sur la terre: on peut bien être votre historien; on ne voudrait pas avoir été votre conseil.
À présent, l'amour vous tient lieu de tout; et d'abord les éléments semblent favoriser votre indiscrète entreprise. Au lever du soleil, vous vous voyez avec satisfaction au milieu de la Manche, d'où vous cherchez à gagner les côtes d'une province où vous puissiez, sans danger d'être reconnue, vous arranger pour suivre vos projets. Mais le vent s'élève avec le jour; il trouble le calme des flots que votre barque sillonne: bientôt il se renforce; c'est un orage violent, c'est une véritable tempête qui va vous assaillir.
Gérard est forcé de serrer toutes les voiles, d'abandonner son bâtiment aux vagues, qui le portent avec impétuosité sur les Sorlingues. Un courant l'entraîne sur les côtes de la principauté de Galles, où il va couvrir de ses débris la pointe de Saint-David.
La présence d'esprit ne vous abandonne pas, elle vous fait confier votre salut à une planche; l'instinct vous y attache et vous y retient quand la réflexion avec le sentiment vous abandonnent. Vous êtes portée sur un esquif plat et à fleur d'eau; des mains adroites et secourables vous y reçoivent, en vous dérobant au danger d'être brisée. Vous êtes meurtrie, blessée, la pâleur de la mort couvre vos joues; les tresses de vos cheveux mouillées vont tomber sur vos épaules débarrassées de vos vêtements. Ce sont des mains de femmes qui vont parcourir toutes ces beautés que voilait la pudeur avec des soins si délicats. Il faut examiner les contusions, les écorchures, les meurtrissures, pour y appliquer des remèdes, un concert de voix, parmi lesquelles celle d'un homme seul se fait distinguer, répète avec l'accent de la plus vive compassion: «Quel dommage! qu'elle est belle!» Cependant on prend votre bras pour y chercher le battement du pouls; il est presque imperceptible; on appuie la main sur votre coeur; un mouvement faible annonce que vous tenez encore à la vie: le zèle uni à l'adresse emploie les ressources de l'art pour vous y rappeler entièrement. Nous allons, dans l'inquiétude, épier l'instant de votre rappel à la lumière pour jouir de votre étonnement à l'aspect de tout ce dont vous êtes environnée.
L'intéressante Primrose revenait à elle-même par degrés. Un moment lucide était suivi presque aussitôt d'un nouveau désordre dans les idées. La faiblesse, dans tous les cas, l'empêchait même d'articuler des plaintes. Peu à peu, les gelées qu'on la forçait de prendre la disposent au sommeil, et l'on s'écarte d'elle avec prudence pour la laisser jouir du bienfait de la nature.
Une heure de repos lui a rendu l'usage de la réflexion; elle ouvre les yeux. Les rideaux du lit sont fermés, mais ils lui laissent entrevoir la lumière des bougies dont la chambre est éclairée. Elle se rappelle les bruits dont ses oreilles ont été frappées dans les courts intervalles où elle a été rendue à elle-même. Bientôt reviennent en foule les idées de sa fuite, de son embarquement, du naufrage de la barque, même de la planche à laquelle elle avait confié son salut.
«Où suis-je? dit-elle. M'aurait-on ramenée au château de mon père? mais ce n'est pas ici mon lit. J'entends parler bas... J'avais perdu connaissance. Ne témoignons point que je l'ai recouvrée. Épions ce qui m'entoure ici; et si tout nous y est étranger, dérobons, s'il est possible, le secret de ma position.»
Elle finissait de former son petit plan. Une femme vient de soulever le rideau, s'approche d'elle, lui met la main près de la bouche. «C'est, dit-elle, la respiration d'un enfant. Elle dort encore; allez, Suzanne, allez dire à Guaiziek d'apporter un bouillon.»
Cela était prononcé d'un ton rempli d'intérêt. Mais quel sujet d'inquiétude pour Sibille. L'ordre dont Suzanne était porteuse était donné en langage breton. Il s'adressait à une nommée Guaiziek; l'idiome, ainsi que le nom, rappelaient à la tremblante belle le pays dont elle avait voulu s'éloigner. La tempête l'aurait-elle rejetée sur les côtes de Bretagne, si dangereuses pour elle?
On apporte le bouillon. Les rideaux du lit sont ouverts. La belle, ayant la main sur les yeux, comme par l'effet d'un mouvement naturel, déguise l'attention qu'elle va donner à ce qui l'environne.
Ce sont trois femmes et un homme, d'une prestance imposante, et presque héroïque.
«Prenez sa main, mon prince, disait la femme dont elle avait déjà entendu la voix. Nous allons lui soulever la tête.»
Le cavalier prend la main, la baise avec transport; Primrose ne la retire point. Les yeux fermés, elle se laisse donner le bouillon, sans paraître le prendre. «Vive dieu! mon prince, nous sauverons notre ange. Voyez ses meurtrissures, elles sont bien noires; c'est bon signe. Suzanne, apportez-moi du camphre.»
La main de Primrose restait comme dépourvue de sentiment entre celles de l'homme qui s'en était saisi.
«Voyez, disait-il à la femme, ma bonne Bazilette, comme ces doigts-là sont moulés. Voyez, malgré la pâleur du reste du corps, comme ils sont terminés par de jolis boutons de rose!
--Ah! mon prince, disait une autre femme, son haleine est aussi douce que le parfum des fleurs dont vous parlez.
--Je veux la respirer, disait le prince en laissant aller la main.--Ah! l'horreur! s'écria Bazilette. Ce sont des conserves, et non des baisers qu'il faut approcher de ses lèvres. Si, par malheur, on l'enterrait demain, le prince Lionel se serait attiré un beau renom dans tout le pays de Galles; mais j'en augure mieux nous ne l'enterrerons pas. Bien des gens doivent la pleurer: ne fussent que les originaux des trois jolis portraits trouvés dans sa poche.