Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive
Part 6
Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût pu devenir embarrassant pour l'un et l'autre: mais après quelques instants, Biondetta s'assoupit peu à peu, et s'endort. Pouvais-je ne pas la regarder? Pouvais-je la considérer sans émotion? Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe enfin de la jeunesse, le sommeil ajoutait aux grâces naturelles du repos cette fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux; un nouvel enchantement s'empare de moi: il écarte mes défiances; mes inquiétudes sont suspendues, ou, s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la rudesse des frottements. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la garantir. Mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible de le parer; Biondetta jette un cri, et nous sommes renversés. L'essieu était rompu; les mulets, heureusement, s'étaient arrêtés. Je me dégage: je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avait qu'une légère contusion au coude, et bientôt nous sommes debout, en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil en plein midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparents de pouvoir nous y rendre, car il ne s'offrait à nos regards aucun endroit qui parût être habité.
Cependant, à force de regarder avec attention, je crois distinguer, à la distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé de quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côte qui m'offre l'apparence de quelques secours.
Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite forêt semble se partager en deux: bientôt elle forme une avenue au fond de laquelle on aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: enfin une ferme considérable termine notre perspective.
Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous.
Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête: il est vêtu d'un pourpoint de satin noir, taillé en couleur de feu, orné de quelques passements en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à trente ans. Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, et décèle la vigueur et la santé.
Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. «Seigneur cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre essieu sera rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le duc de Medina-Sidonia, mon maître, que ni moi ni personne des miens ne pourraient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon épouse et moi, c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant la mariée, mes parents mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, si madame et vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux affaires.» En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.
Me voilà, hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous entrons dans le salon préparé pour le repas de noce; adossé au manoir principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée en arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à travers l'intervalle qui forme l'avenue.
La table était servie, Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos et moi: Biondetta est à côte de Marcos. Les pères et les mères, les autres parents sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.
La mariée baissait deux grands yeux noirs qui n'étaient pas faits pour regarder en-dessous; tout ce qu'on lui disait et même les choses indifférentes la faisaient sourire et rougir.
La gravité préside au commencement du repas: c'est le caractère de la nation; mais à mesure que les outres, disposées autour de la table, se désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. On commençait à s'animer quand, tout à coup les poëtes improvisateurs de la contrée paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares:
Marcos a dit à Louise: Veux-tu mon coeur et ma foi? Elle a répondu: Suis-moi, Nous parlerons à l'église, Là, de la bouche et des yeux, Ils se sont juré tous deux Une flamme vive et pure. Si vous êtes curieux De voir des époux heureux, Venez en Estramadure.
Louise est sage, elle est belle; Marcos a bien des jaloux; Mais il les désarme tous En se montrant digne d'elle; Et tout ici, d'une voix, Applaudissant à leur choix, Vante une flamme aussi pure Si vous êtes curieux De voir des époux heureux, Venez en Estramadure.
D'une douce sympathie, Comme leurs coeurs sont unis! Leurs troupeaux sont réunis Dans la même bergerie; Leurs peines et leurs plaisirs, Leurs soins, leurs voeux, leurs désirs Suivent la même mesure. Si vous êtes curieux De voir des amants heureux, Venez en Estramadure.
Pendant qu'on écoutait ces couplets aussi simples que ceux pour qui ils semblaient être faits, tous les valets de la ferme, n'étant plus nécessaires au service, s'assemblaient gaîment pour manger les reliefs du repas; mêlés avec des Égyptiens et des Égyptiennes appelés pour augmenter le plaisir de la fête, ils formaient sous les arbres de l'avenue des groupes aussi agissants que variés, et embellissaient notre perspective.
Biondetta cherchait continuellement mes regards, et les forçait à se porter vers ces objets dont elle paraissait agréablement occupée, semblant me reprocher de ne point partager avec elle tout l'amusement qu'ils lui procuraient.
Mais le repas a déjà paru trop long à la jeunesse, elle attend le bal. C'est aux gens d'un âge mûr à montrer de la complaisance. La table est dérangée, les planches qui la forment, les futailles dont elle est soutenue, sont repoussées au fond de la feuillée; devenues tréteaux, elles servent d'amphithéâtre aux symphonistes. On joue le fandango sévillan, de jeunes Égyptiennes l'exécutent avec leurs castagnettes et leurs tambours de basque; la noce se mêle avec elles et les imite: la danse est devenue générale.
Biondetta paraissait en dévorer des yeux le spectacle. Sans sortir de sa place, elle essaye tous les mouvements qu'elle voit faire. «Je crois, dit-elle, que j'aimerais le bal à la fureur;» bientôt elle s'y engage et me force à danser.
D'abord elle montre quelque embarras et même un peu de maladresse: bientôt elle semble s'aguerrir et unir la grâce à la force, à la légèreté, à la précision. Elle s'échauffe: il lui faut son mouchoir, le mien, celui qui lui tombe sous la main: elle ne s'arrête que pour s'essuyer.
La danse ne fut jamais ma passion; et mon âme n'était point assez à son aise pour que je pusse me livrer à un amusement aussi vain. Je m'échappe et gagne un des bouts de la feuillée, cherchant un endroit où je pusse m'asseoir et rêver.
Un caquet très-bruyant me distrait, et arrête presque malgré moi mon attention. Deux voix se sont élevées derrière moi. «Oui, oui, disait l'une, c'est un enfant de la planète; il entrera dans sa maison. Tiens, Zoradille, il est né le trois mai à trois heures du matin...--Oh, vraiment, Lélagise, répondait l'autre, malheur aux enfants de Saturne! celui-ci a Jupiter à l'ascendant, Mars et Mercure en conjonction trine avec Vénus. Ô le beau jeune homme! quels avantages naturels! quelles espérances il pourrait concevoir! quelle fortune il devrait faire! mais...»
Je connaissais l'heure de ma naissance, et je l'entendais détailler avec la plus singulière précision. Je me retourne, et fixe ces babillardes.
Je vois deux vieilles Égyptiennes moins assises qu'accroupies sur leurs talons. Un teint plus qu'olivâtre, des yeux creux et ardents, une bouche enfoncée, un nez mince et démesuré qui, partant du haut de la tête, vient, en se recourbant, toucher au menton; un morceau d'étoffe qui fut rayé de blanc et de bleu tourne deux fois autour d'un crâne à demi pelé, tombe en écharpe sur l'épaule, et de là sur les reins, de manière qu'ils ne soient qu'à demi nus: en un mot, des objets presque aussi révoltants que ridicules.
Je les aborde. «Parliez-vous de moi, mesdames, leur dis-je, voyant qu'elles continuaient à me fixer et à se faire des signes...
--Vous nous écoutiez donc, seigneur cavalier?--Sans doute, répliquai-je, et qui vous a si bien instruites de l'heure de ma nativité?
--Nous aurions bien d'autres choses à vous dire, heureux jeune homme, mais il faut commencer par mettre le signe dans la main.
--Qu'à cela ne tienne, repris-je, et sur-le-champ je leur donne un doublon.
--Vois, Zoradille, dit la plus âgée, vois comme il est noble, comme il est fait pour jouir de tous les trésors qui lui sont destinés. Allons, pince la guitare, et suis-moi.» Elle chante!
L'Espagne vous donna l'être, Mais Parthenope vous a nourri: La terre en vous voit son maître, Du ciel, si vous voulez l'être, Vous serez le favori.
Le bonheur qu'on vous présage Est volage, et pourrait vous quitter Vous le tenez au passage: Il faut, si vous êtes sage, Le saisir sans hésiter. Quel est cet objet aimable Qui s'est soumis à votre pouvoir? Est-il.......
Les vieilles étaient en train. J'étais tout oreille. Biondetta a quitté la danse: elle est accourue, elle me tire par le bras, me force à m'éloigner. «Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? que faites-vous ici?--J'écoutais repris-je...--Quoi! me dit-elle en m'entraînant, vous écoutiez ces vieux monstres?...
--En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières; elles ont plus de connaissances qu'on ne leur en suppose; elles me disaient...--Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisaient leur métier, elles vous disaient votre bonne aventure, et vous les croiriez? Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce sont là les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?...--Au contraire, ma chère Biondetta, elles allaient me parler de vous.
--Parler de moi! reprit-elle vivement avec une sorte d'inquiétude, qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez toute la soirée pour me faire oublier cet écart.
Je la suis, je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne songeais qu'à m'échapper pour rejoindre, où je le pourrais, mes diseuses de bonne aventure. Enfin, je crois voir un moment favorable; je le saisis. En un clin d'oeil, j'ai volé vers mes sorcières, les ai retrouvées et conduites sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire, en prose, sans énigme, très succinctement enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mon compte. La conjuration était forte, car j'avais les mains pleines d'or. Elles brûlaient de parler comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des particularités les plus secrètes de ma famille, et confusément de mes liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances. Je croyais apprendre bien des choses, je me flattais d'en apprendre de plus importantes encore, mais notre Argus est sur mes talons.
Biondetta n'est point accourue, elle a volé. Je voulais parler. «Point d'excuses, dit-elle, la rechute est impardonnable.....
--Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je: j'en suis sûr. Quoique vous m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvais l'être, dès à présent j'en sais assez...
--Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je m'y assieds à côté de vous: je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez.»
Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée: Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides: la pudeur s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table et semble en avoir banni jusqu'à un certain point la réserve: les vieillards mêmes, s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce tableau sous les yeux: j'en avais un plus mouvant, plus varié, à côté de moi.
Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la bouche armée des grâces fières du dédain, ou embellie par le sourire, m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'était en un moment, une faveur, un reproche, un châtiment, une caresse, de sorte que, livré à cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable.
Les mariés ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'était la tante du fermier, et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune, nous précède, et, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre de douze pieds en carré: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une table et deux siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, nous dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous donner.» Elle pose son flambeau sur la table et nous laisse seuls.
Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: «Vous avez donc dit que nous étions mariés?
--Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les manières.» En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle s'étend dessus le lit, le nez tourné vers la muraille. «Eh quoi! m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement fâchée! comment puis-je expier ma faute? demandez ma vie.
--Alvare, me répond-elle sans se déranger, allez consulter vos Égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon coeur et dans le vôtre.
--Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre colère? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta; si vous saviez combien les avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas. Oui, c'en est fait, demain, nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. Nous y attendrons l'aveu de ma famille...»
À ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même sévère. «Vous rappelez-vous, ce que je suis, ce que j'attendais de vous, ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'on me servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres, les plus dangereux pour vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables. Certes, s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes, j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix, il est fait, il est sans retour. Je suis bien malheureuse!... Alors elle fond en larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.
Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à genoux. «Ô Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon coeur! vous cesseriez de le déchirer.
--Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir avant de me connaître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, et ravisse si bien et votre estime et votre confiance, que je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux; vos pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis et les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent sans doute pas de moi. Demain j'arrive à Maravillas, dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissants, les plus accablants de tous les soupçons vont m'y accueillir, mais dona Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'âme noble, je m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, d'obéissance, de patience; j'irai au-devant des épreuves.» Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse sylphide? s'écrie-t-elle d'un ton douloureux.» Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.
Que deviens-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvements d'un courage que je regardais comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: j'essaye de la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse; bientôt après je n'éprouve plus de résistance sans avoir sujet de m'en applaudir; la respiration s'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, le corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, et le corps paraîtrait entièrement inanimé si les pleurs ne coulaient pas avec la même abondance.
Ô pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes serments tout est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose; et, si je voulais m'en éloigner, deux bras, dont je ne saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens dont il me devient impossible de me dégager.
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--Ô mon Alvare! s'écria Biondetta: j'ai triomphé, je suis le plus heureux de tous les êtres.
Je n'avais pas la force de parler, j'éprouvais un trouble extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, immobile. Elle se précipite à bas du lit: elle est à mes genoux; elle me déchausse. «Quoi! chère Biondetta, m'écrai-je, quoi! vous vous abaissez?...--Ah! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon despote: laisse-moi servir mon amant.»
Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà les rideaux tirés.
Alors, avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique ne saurait se comparer: «Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare, comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse: il le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de sciences; je l'élèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon coeur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre, avec moi, les hommes, les éléments, la nature entière?
--Ô ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur moi-même, tu me suffis: tu remplis tous les voeux de mon coeur....
--Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire; ce n'est pas là mon nom: tu me l'avais donné, il me flattait; je le portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis.... Je suis le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable....»
En prononçant ce mot avec un accent d'une douceur enchanteresse, elle fermait, plus qu'exactement, le passage aux réponses que j'aurais voulu lui faire. Dès que je pus rompre le silence: «Cesse, lui dis-je, ma chère Biondetta, ou qui que tu sois, de prononcer ce nom fatal, et de me rappeler une erreur abjurée depuis longtemps.
--Non, mon cher Alvare, non, ce n'était point une erreur; j'ai dû te le faire croire, cher petit homme. Il fallait bien te tromper pour te rendre enfin raisonnable. Votre espèce échappe à la vérité: ce n'est qu'en vous aveuglant qu'on peut vous rendre heureux. Ah! tu le seras beaucoup si tu veux l'être! je prétends te combler. Tu conviens déjà que je ne suis pas aussi dégoûtant que l'on me fait noir.»
Ce badinage achevait de me déconcerter. Je m'y refusais, et l'ivresse de mes sens aidait à ma distraction volontaire.
«Mais, réponds-moi donc, me disait-elle.--Eh! que voulez-vous que je réponde?...--Ingrat, place la main sur ce coeur qui t'adore; que le tien s'anime, s'il est possible, de la plus légère des émotions qui sont si sensibles dans le mien. Laisse couler dans tes veines un peu de cette flamme délicieuse par qui les miennes sont embrasées; adoucis, si tu peux, le son de cette voix, si propre à inspirer l'amour, et dont tu ne te sers que trop pour effrayer mon âme timide; dis-moi enfin s'il t'est possible, mais aussi tendrement que je l'éprouve pour toi: «Mon cher Béelzébut, je t'adore....»
À ce nom fatal, quoique si tendrement prononcé, une frayeur mortelle me saisit; l'étonnement, la stupeur accablent mon âme; je la croirais anéantie si la voix sourde du remords ne criait pas au fond de mon coeur. Cependant la révolte de mes sens subsiste d'autant plus impérieusement qu'elle ne peut être réprimée par la raison. Elle me livre sans défense à mon ennemi: il en abuse et me rend aisément sa conquête.
Il ne me donne pas le temps de revenir à moi, de réfléchir sur la faute dont il est beaucoup plus l'auteur que le complice. «Nos affaires sont arrangées, me dit-il, sans altérer sensiblement ce ton de voix auquel il m'avait habitué. Tu es venu me chercher: je t'ai suivi, servi, favorisé; enfin j'ai fait ce que tu as voulu. Je désirais ta possession, et il fallait, pour que j'y parvinsse, que tu me fisses un libre abandon de toi-même. Sans doute, je dois à quelques artifices la première complaisance; quant à la seconde, je m'étais nommé: tu savais à qui tu te livrais, et ne saurais te prévaloir de ton ignorance. Désormais, notre lien, Alvare, est indissoluble; mais, pour cimenter notre société, il est important de nous mieux connaître. Comme je te sais déjà presque par coeur, pour rendre nos avantages réciproques, je dois me montrer à toi tel que je suis.»
On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière: un coup de sifflet très aigu part à côté de moi. À l'instant, l'obscurité qui m'environne se dissipe; la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons: leurs cornes, qu'ils font mouvoir vivement en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet redoublent par l'agitation et l'allongement.
Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je? ô ciel! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule, d'une voix de tonnerre, ce ténébreux _Che vuoi_ qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue démesurée....