Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive
Part 5
J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer: quelque chose d'éclatant frappe mes regards dans le fond de la chapelle; c'était un monument.
Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir; une figure de femme, deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe.
Toutes les figures étaient de marbre blanc; et leur éclat naturel, rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la faible lumière de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur fût propre, et éclairer lui-même le fond de la chapelle.
J'approche, je considère les figures; elles me paraissaient des plus belles proportions, pleines d'expression, et de l'exécution la plus finie.
J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un saint respect me saisissent. «Ô ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie? Ô la plus digne des femmes! tout égaré qu'il est, votre Alvare vous a conservé tous vos droits sur son coeur. Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il mourrait plutôt mille fois: il en atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: il m'est impossible de m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux, parlez, ah! parlez à mon coeur, et si je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.»
En prononçant avec force cette présente invocation, je m'étais prosterné la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la réponse que j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé.
Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en état de faire alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources de notre propre prudence. Je méritais d'être abandonné à la mienne, et voici ce qu'elle me suggéra: «Tu mettras un devoir à remplir et un espace considérable entre ta passion et toi; les événements t'éclaireront.»
«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon coeur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.»
Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre en Espagne par la France; mais avant je mets dans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit:
_À ma chère Biondetta._
«Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait m'arracher à la vie si l'espoir du plus prompt retour ne consolait mon coeur. Je vais voir ma mère: animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie! Vous connaîtrez un Espagnol, ma chère Biondetta: vous jugerez, d'après sa conduite, que, s'il obéit au devoir du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fût jamais vous ramène pour toujours votre esclave.»
Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver dans ma patrie. Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance pour en sortir.
Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle ne put dire que ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.»
Je la porte dans la chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir commodément: elle était heureusement à deux places. Je fais mon possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de ceux de ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.
Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais porter Biondetta dans la chambre la plus commode. Je la fais mettre sur un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. À la fin, elle ouvre les yeux.
«On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera satisfait.--Quelle injustice! lui dis-je: un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de ma mère.
--Eh! que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel? Ne suis-je pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits pour vous; me voir exposée par votre faute aux affronts les plus humiliants...
--Expliquez-vous, Biondetta: quelqu'un aurait-il osé?...--Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à Venise: à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes effrayées m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend fort cher une mauvaise chaise. Je trouve des guides, des postillons: je vous suis...»
Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous avais vue l'objet des égards, des respects des habitants des bords de la Brenta. Ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je imaginer qu'on vous le disputerait en mon absence? Ô Biondetta! vous êtes éclairée; ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées? Pourquoi?...
--Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé: elle est très susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, et je vous deviendrais insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru les risques de prendre toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les grâces; mais la folie est faite, et, constituée comme je suis à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devrait vous effrayer si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, et si nous ne connaissions pas mieux les principes et les effets de ces élans naturels, qu'on ne les connaît à Salamanque. On leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. Étouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et le corps peuvent agir réciproquement l'un et l'autre, et se forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile, mon cher Alvare! Il faut régler ses mouvements, mais quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indigne l'amour, révolte l'orgueil, éveille le dépit, la défiance: la crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi malheureux que moi!
--Ô Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours heureux...--Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, et je me livre.»
Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en compagnie de l'objet qui avait captivé mes sens, je m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France; mais il semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je n'étais pas seul: des orages affreux suspendent ma course, et rendent les chemins impraticables. Les chevaux s'abattent: ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies, je parviens au Col-de-Tende.
Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies de la gaîté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avaient rien de rebutant pour elle.
Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser: je m'y livrais, mais avec réserve: mon orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle lisait trop bien dans mes yeux, pour ne pas juger de mon désordre et chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour l'avenir.
Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait mes regards sur l'aisance, la facilité des moeurs de la nation française. «C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez la figure qu'il vous plaira de faire, et j'ai des moyens sûrs de vous y faire jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!»
Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie.--Partons donc bien vite pour l'Estramadure, répliquai-je, et nous reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de don Alvare Maravillas; car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en aventurière.
--Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer?»
J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but et je me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont et la Savoie.
On dit beaucoup de mal des aubergistes d'Espagne, et c'est avec raison; cependant, je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit dans la campagne ou dans une grange écartée.
«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que nous éprouvons: En sommes-nous encore beaucoup éloignés?
--Vous êtes, repris-je, en Estramadure, et à dix lieues tout au plus du château de Maravillas....
--Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.»
Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous garantir de l'orage. «Nous garantira-telle aussi du tonnerre? me dit-elle...--Eh! que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, et devez si bien connaître son origine physique?...--Je ne craindrais pas si je la connaissais moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes physiques, et je les appréhende, parce qu'elles tuent et qu'elles sont physiques.»
Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange. Cependant l'orage approche et mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par les antres des montagnes voisines, retentissaient horriblement autour de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le vent, la grêle, la pluie se disputaient entre eux à qui ajouterait le plus à l'horreur de l'effroyable tableau dont nos sens étaient affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes bras. «Ah! Alvare! je suis perdue...»
Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon coeur,» disait-elle. Elle me la place sur sa gorge; et, quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle m'embrassait de toutes ses forces, et redoublait à chaque éclair. Enfin, un coup, plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre, part. Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.
Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace ni vous ni moi.»
Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre des éléments.
Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir, et je me mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme.
Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir si je pourrais poursuivre ma route. Cela me devenait impossible pour le moment. Le muletier qui conduisait ma calèche me dit que ses mulets étaient hors de service. Comme j'étais dans cet embarras, Biondetta vint me joindre.
Je commençais à perdre patience quand un homme d'une physionomie sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la ferme, chassant devant lui deux mulets qui avaient de l'apparence. Je lui proposai de me conduire chez moi; il savait le chemin, nous convînmes du prix.
J'allais remonter dans ma voiture lorsque je crus reconnaître une femme de campagne qui traversait le chemin, suivie d'un valet: je m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village, et soeur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son tour, mais d'un air consterné. «Quoi! c'est vous, me dit-elle, seigneur don Alvare? Que venez-vous chercher dans un endroit où votre perte est jurée, où vous avez mis la désolation?--Moi! ma chère Berthe, et qu'ai-je fait?...
--Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se trouve réduite. Elle se meurt....--Elle se meurt, m'écriai-je!...--Oui, poursuivit-elle, et c'est la suite du chagrin que vous lui avez causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise. On lui a écrit des choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux: il dit qu'il sollicitera partout des ordres contre vous, qu'il vous dénoncera, vous livrera lui-même....
--Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas et y arrivez avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.»
Sur-le-champ, la calèche était attelée, je présente la main à Biondetta, cachant le désordre de mon âme sous l'apparence de la fermeté. Elle, se montrant effrayée: «Quoi! dit-elle, nous allons nous livrer à votre frère? Nous allons aigrir, par notre présence, une famille irritée, des vassaux désolés....
--Je ne saurais craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut que je m'excuse; et, comme ils ne viennent pas de mon coeur, j'ai droit à sa compassion et à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau par le dérèglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, et pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de nature imprimerait à mon sang.
--Ah! don Alvare, vous courez à votre perte et à la mienne: ces lettres écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude et d'affectation, sont la suite de nos aventures et des persécutions que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne connaissez pas assez, obsède votre frère; il le portera....
--Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo et de tous les lâches de la terre? Je suis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des actions indignes d'un homme de tête et de courage, d'un gentilhomme enfin[2].»
[Note 2: _Premier dénouement que l'auteur a changé d'après le compte qu'il en rend dans l'Épilogue qui est à la fin de cette nouvelle, et que l'éditeur a cru devoir rapporter_. Après ces mots: _d'un gentilhomme enfin_, il y avait:
«Elle voulut insister, j'étais devenu inflexible. M'imputant le malheur des miens, j'eusse exposé ma tête à tous les risques, et eussé-je pu redouter des châtiments, j'étais déterminé à les affronter, à les souffrir plutôt que de demeurer en proie aux remords qui déchiraient mon coeur.
«C'était dans cette disposition que je m'avançais vers les murs gui m'avaient vu naître, et que je devais trouver bientôt remplis du deuil que j'y avais causé. Les mulets, quoique forts, ne marchaient pas assez vite au gré de mon impatience. «Fouette donc! malheureux fouette! disais-je au muletier.» Il fouette, et en effet, les mules hâtent le pas.
«Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours du château. Pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les aiguillonne avec la pointe de mon épée. Ils ruent, ils prennent le mors aux dents. Bientôt on ne les voit plus courir: ils volent; le postillon, démonté, est jeté dans une ornière; les rênes, retombées en avant, ne peuvent plus être saisies par moi. J'appelle sur ma route; je crie, je m'emporte; on s'effraye, on s'écarte, on fuit sur mon passage. Enfin, je traverse comme un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six lieues au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois si la rapidité du mouvement m'en eût laissé les moyens.
«Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rasseois. Je regarde Biondetta; elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire. «_Les événements m'instruisent_, m'écriai-je; _je suis obsédé_.» Alors je la prends par un bouton de son habit de campagne: «_Esprit malin_, prononçai-je avec force, _si tu n'es ici que pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner dans le précipice d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour toujours_. À peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut, et les mulets qui m'avaient emporté, étant de même nature qu'elle, l'avaient suivie.
«La calèche[A] fait un mouvement extraordinaire, il m'enlève du siège, et je me vois au point d'être forcé d'en sortir. Je lève les yeux au ciel: un nuage noir s'élevait en l'air, le sommet représentait une énorme tête de chameau. Le vent qui emportait cette vision, avec toute la violence d'un ouragan, l'eût bientôt dissipée. En portant mes regards autour de moi, je vis que les mulets étaient évanouis, et que ma calèche, penchée vers la terre, portait sur ses brancards.
«Je me trouvai seul dans une petite plaine aride, écartée des chemins ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre grâces de ma délivrance.
«J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire conduire où je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans me faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma douleur, et accablé de remords qui ne s'étaient jamais fait sentir aussi vivement.
«J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux ni les arrêter sur aucun objet. J'entends une voix. C'est Alvare! c'est mon fils! J'élève la vue, et reconnais ma mère. _Au milieu de ces réflexions_, etc.»]
[Note A: Une calèche espagnole a la couverture pareille aux calèches que portaient nos femmes.]