Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive

Part 13

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Manrique, aveuglément dévoué aux volontés de son maître, Manrique, esclave de la beauté, à demi dénaturé par la séduction d'une longue faveur, n'est point assez corrompu pour ne pas sentir se réveiller en lui des sentiments d'humanité, de justice; fruits trop négligés de son éducation et des exemples dont ses yeux ont été frappés dans sa jeunesse. Le noble sang qui coule dans ses veines semble se renouveler en lui, point assez pour l'engager à aller révéler à Alphonse ce qu'il vient d'apercevoir d'odieux dans le caractère de Rachel, mais suffisamment pour lui faire appréhender d'avance la suite des faiblesses de son maître pour une aussi dangereuse créature. Il a pénétré depuis longtemps le caractère de Ruben; et, malgré soi, il est entré en défiance des sublimes connaissances de cet homme. Qu'est-ce qu'une science qui, loin d'élever l'homme qui la possède au-dessus de son espèce, le laisse en proie aux plus viles des passions, dont l'influence avilit et déshonore l'humanité?

Le jeune Castillan a l'âme flétrie, il croit voir une batterie insurmontable entre l'état où il est et le retour à la vertu. Il craint de voir bientôt Alphonse transformé en tyran, et l'État accablé de malheurs. Et les faits semblent justifier sa prévoyance. Les juifs viennent de nouveau d'être déchargés par un de tous les impôts dont les Castillans mêmes sont grevés. On les enhardit: ils abusent, et les châtiments tombent sur ceux qui sont vexés. Le murmure, étouffé dans la capitale par la frayeur des supplices, parvient jusqu'aux extrémités des états d'Alphonse, et s'y dérobe dans le sein des cloîtres, à l'espionnage des Hébreux répandus partout.

Rassurée par des émissaires fidèles, mais trompés, Rachel, dupe d'un calme apparent présume que tout est tranquille, et prémédite, du sein de cette paix imaginaire, d'engager Alphonse à faire une entreprise éclatante contre les Maures de Cordoue: prétendant l'y accompagner, elle faisait préparer de brillants équipages, quand une révolution plus brusque que la première vient l'anéantir avec ses projets.

L'empire que Rachel avait repris sur Alphonse, eu un mot, indigna les Castillans contre elle seule, contre Ruben, et le reste de la nation des Juifs. Ils plaignirent d'autant plus leur souverain, assujetti à la force de leurs maléfices, qu'ils le jugèrent plus malheureux; leur amour pour lui se renforçait par le souvenir de ses vertus passées, en opposition aux faiblesses honteuses dont ils le voyaient la victime.

Sa délivrance fut unanimement projetée. Les confessionnaux devinrent les premiers moyens de s'entre-communiquer leurs dispositions, et les plus sages d'entre les religieux de tous les ordres, leurs agents.

S'ils prennent le parti de s'absenter de chez eux, un pèlerinage entrepris, le dessein de joindre un des différents corps assemblés pour combattre contre les Maures, en sont les motifs apparents. Cependant des magasins d'armes sont entrés dans Tolède, et y remplacent celles dont la prévoyante Rachel avait mit dépouiller les citadins. Les communautés des différents ordres sont devenues les arsenaux qui les recèlent.

Bientôt Balthazar de Zuniga, Juan de Gusman, Pèdre d'Avallos, tout ce que la Castille a de nobles vertueux, dévoués à la libération du roi et de l'État, entrés dans la ville sous le scapulaire des différents ordres, sont dispersés parmi les religieux dont ils ont pris l'habit, et attendent dans l'ombre des cloîtres le signal qui doit les mettre en mouvement.

Ce signal devait partir du haut de la cathédrale. Une sentinelle cachée dans le clocher observait de là les mouvements de l'intérieur du palais. Elle a déjà annoncé que la garde est doublée; la défiante Rachel a fait associer une garde étrangère à celle qui, auparavant, était toute castillane. Mais, dans le cas où cette nouvelle troupe voudrait disputer l'entrée des portes du palais, on a rassemblé des échelles pour tenter de tous côtés l'escalade.

Pendant que ces préparatifs se font à Tolède, sous les yeux d'Alvare Fanès, caché chez l'archevêque. Fernand Garcias, retiré dans son domaine où l'attachement de ses vassaux pour sa personne, où la force de ses châteaux le mettent à l'abri des entreprises de la juive, frémit plus que jamais de l'aveuglement de son roi et des malheurs du peuple; la conspiration se dérobe à ses yeux. On redoute trop ses principes; cependant, de quelque voile que la conspiration se fût environnée, lui, se défiant d'autant plus, qu'au milieu de tant de maux soufferts, on paraissait s'être interdit la plainte, ne vit pas plutôt ses voisins les plus considérables s'éloigner de chez eux sous différents prétextes, qu'il crut devoir leur prêter d'autres motifs. Il était dangereux pour lui d'entrer dans Tolède. Il y pouvait, quand même on ne l'arrêterait pas, succomber sous le fer de quelques assassins privilégiés. En marchant de nuit pour n'être pas aperçu, il se détermine à se rapprocher de Tolède, et reste caché, à quelque distance, dans la maison de Vaudelos, gentilhomme bourguignon, jadis serviteur de la reine Urraque, mère d'Alphonse. «Quoi! c'est vous que je vois ici, noble Fernand, dit Vaudelos; et vous vous y exposez à la vengeance de notre tyranne? Ignorez-vous que votre tête est à prix dans Tolède?--Je le sais, répond Garcias; mais un intérêt plus pressant pour moi que celui de ma propre sûreté me force à la compromettre. Il s'agit de celle d'Alphonse, et j'appréhende un soulèvement général, plus dangereux pour lui que la première émeute.--Je n'y vois pas d'apparence, répond le Bourguignon. On souffre beaucoup ici; mais on ne murmure pas. Je ne vois pas le moindre mouvement. On se contente de prier en secret pour que notre roi soit enfin désensorcelé.--Cher Vaudelos, répond Fernand, la juive a dans les yeux et sur les lèvres un enchantement vraiment diabolique. Elle a un caractère qui, pour n'être pas magique, n'en est que plus dangereux.--Mais, dit Vaudelos, ce prince que j'eus dans mes bras tout enfant, qui ne donna jamais que des preuves de bonté, de magnanimité, de justice, que vous-même avez vu briller de tant de vertus pourrait-il souffrir, s'il était maître de lui-même, qu'une femme...--Oui, reprit Garcias, si la femme avait su en faire un esclave. Je respecte les préjugés du peuple, parce qu'ils sont favorables à notre roi, dont ils paraissent diminuer la faute: mais, mon cher Vaudelos, ces préjugés peuvent rendre cruel, et j'ai en horreur toute espèce de cruauté. Si on se borne à des prières, je cesse d'avoir des inquiétudes; mais ce calme qui vous séduit ne m'en impose pas. Jamais cette nation-ci n'est plus dangereuse qu'alors que, souffrant à l'excès, elle paraît tranquille.

»Je suis conduit ici par un simple pressentiment. Vous connaissez la liberté dont nous jouissons au sein de nos montagnes. Cette pépinière de jeunes héros dont je suis entouré, vassale noblement soumise au trône, n'est pas faite pour respecter, comme elle paraît le faire, en silence, les ordres capricieux et cruels qui en émanent tous les jours. Tout en élevant au ciel les belles actions qui ont honoré la jeunesse d'Alphonse, je les entendais blâmer hautement, dans le cours des années qui viennent de s'écouler, l'attachement du roi pour la juive. Ils se taisent aujourd'hui. Je ne saurais les soupçonner d'un sentiment de crainte. Je les vois occupés de leur vengeance. Elle attentera sur Rachel, irritera le roi, et je crains jusqu'au réveil des vertus dans notre monarque. Sa valeur pourrait lui devenir fatale à lui-même.

»Aidez-moi à surveiller ce qui se passe. J'userai de ce qui me reste de considération pour prévenir les violences. Allez à Tolède; rien ne peut vous rendre suspect à ses habitants: vous avez vos entrées au palais. Promenez-vous dans la ville; consultez les regards, si les bouches se taisent, et voyez si vous ne démêlerez ni agitation ni inquiétude. Je vous attendrai tranquillement ici, où je suis à l'abri de toute surprise.»

Vaudelos acquiesce à la proposition de Garcias, et part à l'instant pour Tolède. Un billet qu'il venait de recevoir l'engageait à se trouver à une assemblée de congrégation chez les dominicains. Souvent on lui en adressait de pareils. Il s'agissait pour l'ordinaire, dans les délibérations d'une compagnie de cette nature, de pourvoir aux embellissements ou aux réparations d'une chapelle, ou de venir au secours de quelque congréganiste nécessiteux. L'invitation ne réveilla point d'autre idée.

Tandis que Fernand se repose et que Vaudelos est en marche, tout se prépare à Tolède pour l'expédition préméditée. On était prévenu qu'Alphonse devait s'écarter pour prendre le plaisir de la chasse; c'est le moment qu'on devait saisir pour massacrer Rachel, Ruben et les Hébreux. Dès que le soleil paraît, un premier coup de cloche, parti du clocher de la cathédrale, avertit qu'on prépare les équipages du roi. D'autres clochers répètent ce signal. Bientôt un second signal avertit que le roi monte à cheval. Enfin un troisième et dernier, que lui et sa garde sont absolument hors de la vue.

On était rassemblé dans les églises pour le service divin. Tout à coup, les portes en sont fermées. Dans chacune d'elles, un religieux monte en chaire. «Braves Tolédans, dit-il à l'assemblée, aujourd'hui l'assujettissement de votre bon roi Alphonse et le malheur de la Castille vont cesser. La noblesse du royaume s'est rassemblée ici pour vous venger de l'odieuse Rachel, et vous affranchir du joug des Hébreux. Regardez, vous verrez dans le choeur, sous des habits pareils aux nôtres, les respectables chefs qui doivent vous commander; on va vous donner des armes. Tout ce qu'il y a de chrétiens à Tolède les prennent dans ce moment-ci. Marchez avec assurance; vous allez combattre, s'il le faut, pour votre roi, votre honneur, votre liberté, votre patrie, et pour Dieu enfin, puisque vous allez détruire les oeuvres de l'enfer.»

Pendant que le prédicateur faisait cette courte exhortation, on apportait du fond de la sacristie devant l'autel des faisceaux d'armes; un célébrant les bénissait et une foule d'acolytes les distribuaient dans tous les rangs formés dans l'église. Les chefs, laissant voir leurs gantelets armés d'un bâton de commandement, mettaient de l'ordre dans les rangs, assemblaient les compagnies avec cette intelligence flegmatique qui, dans sa lenteur apparente, établit promptement la régie. Bientôt on voit des bataillons en état de marcher; les bannières vont leur servir de drapeaux.

À peine les corps sont en règle, qu'un signal les avertit de se mettre en mouvement. Les troupes qui doivent s'emparer des avenues de Tolède sortent des églises les plus voisines de ses portes. Le reste marche vers le palais flegmatiquement et en silence, comme il avait pris les armes.

La première des troupes, sortant de la cathédrale, arrive en un moment aux portes du palais. Déjà les conspirateurs en étaient les maîtres. Une trentaine d'entre eux, les plus déterminés, sous un habit qui n'était point suspect, en avaient surpris et désarmé la garde. Ils s'étaient emparés des armes qui étaient aux faisceaux. Dans tous les cas, la garde castillane, en voyant à quels ennemis elle avait affaire, eût fait peu de résistance; mais l'étrangère, désarmée et surprise, ne fut pas en état d'en faire. En une demi-heure de temps, douze mille hommes armés environnèrent l'enceinte du palais, et il ne demeure à Rachel pour toute protection que quelques portes que des juives tremblantes ont barricadées sur elles.

Vaudelos a vu le commencement des mouvements. Il retourne à Fernand au grand galop de sa monture; Fernand part comme un éclair et vient se précipiter au milieu des bataillons.

Cependant au premier bruit qu'avait occasionné le désarmement de la garde, Rachel, entendant parler d'émeute, ordonne à Manrique de faire avertir Alphonse, et d'aller lui-même donner ordre aux troupes cantonnées dans les environs de Tolède de marcher; Manrique part comme s'il devait obéir. Elle dit à ses femmes de porter ses effets dans la tour, où elle pensait trouver un asile jusqu'au retour d'Alphonse et des troupes dont elle attendait le secours; mais quatre de ces religieux, armés de toutes pièces, ayant prévu son dessein, en gardent les portes.

Alors la juive voit son danger; elle parcourt le palais et ne rencontre que des visages effrayés: hommes, femmes, tout l'évite, tout l'abandonne. Elle est seule. «Ô solitude affreuse! s'écrie-t-elle, effrayant vestibule de la mort! j'interprète ton silence; il me présage la foudre dont je vais être écrasée. Ah! pût-elle tomber du ciel sur moi et me dérober à l'ignominie de périr sous les coups de ces odieux Castillans!» En finissant cette apostrophe, elle aperçoit Ruben pâle, tremblant, défiguré. «Te voilà, oiseau de fatal augure! l'impuissance, le crime et l'assassinat sont dans tes horribles regards, la rage effrayée tremble sous tes lèvres. Ne m'approche pas, monstre, tu es plus affreux que le remords.

--Cesse de me provoquer, méchante femme, dit Ruben, tes forfaits et les miens sont sur moi et m'accablent. Le glaive est sur ma tête, l'enfer est sous mes pieds...--Tombes-y, scélérat, abîme-toi; dit Rachel; tu m'es plus odieux que celui qui vient pour me donner la mort.»

C'était le vertueux Fernand qui venait à elle pour entreprendre de la dérober à la fureur du peuple. «Madame, lui dit-il, le temps presse; vous n'avez pas de secours à attendre du roi, il ignore votre péril; tous les passages pour venir à vous sont gardés. Instruit ce matin, mais trop tard, du soulèvement, je n'ai pu m'y opposer, et les esprits sont trop aigris contre vous pour que je me flatte de les gouverner. Votre mort est jurée: hâtez-vous, suivez-moi; il est un souterrain qui communique de ce palais au dehors de la ville, on ne s'est point emparé de l'issue; je la connais; je vous servirai de guide, et sais où vous cacher jusqu'au moment où je puisse vous conduire moi-même en lieu de sûreté: abandonnez-vous à ma foi.

--Qu'entends-je? reprit Rachel, est-ce un piége de plus que l'on me tend, quand les filets de la mort m'environnent? Veut-on se soustraire au ressentiment d'Alphonse en me faisant mourir dans des tourments obscurs, au fond d'un souterrain? Ô affreuse inimitié, veux-tu m'ôter jusqu'à l'espoir d'être vengée?...--À quel soupçon vous livrez-vous, madame? dit Fernand. Garcias, qui s'éloigna de toutes les grâces de la cour, parce qu'elles venaient de vous, aurait l'âme assez basse!...--J'ai tort, reprit Rachel; c'est ta farouche vertu qui vient ici pour me sauver; elle m'effraye plus que la mort. Va rejoindre tes complices; si le courage te manque pour couronner ici le crime, il m'en reste assez pour refuser la vie, dès que je dois t'en être redevable.» En finissant ces paroles, elle s'éloigne de Fernand, qui demeure consterné de ne pouvoir dérober une femme à la fin désastreuse dont elle est menacée, sauver aux Castillans le crime et la honte d'un assassinat, et d'avoir attenté sur les jours de la favorite de leur monarque.

Rachel, parcourant les salles du palais, comme égarée, parvient à celle du trône. Le scélérat Ruben, couché sous une banquette, la face contre terre, essayait de se dérober aux yeux. Les bruits menaçants se faisaient entendre de tous côtés. «Meure, meure Rachel, et périssent les Israélites!» criaient des gens qu'on entendait courir à grands pas dans tous les appartements.

»La mort, dit la Juive, est donc inévitable! rendons-la décente pour moi, et dangereuse pour mes ennemis. Forçons-les à souiller le trône, et que la foudre en parte pour me venger.» Après cette apostrophe, elle s'arrange et s'attache sur ce siége, où le crime et l'audace l'avaient fait s'asseoir pour le malheur des peuples. Elle y demeure immobile; elle appelle à son secours l'insensibilité. Cependant, la foule empressée, qui la cherche pour l'immoler, arrive, précédée par les mêmes cris menaçants: «Meure, meure Rachel!» On l'entoure, et cent poignards s'élèvent; aucun ne frappe. L'horreur de se baigner dans le sang d'une femme, même coupable, s'est emparée de tous les Castillans. Alvare Fanès survient et les surprend dans cette attitude. Les moments lui sont précieux; il ne veut point que le crime échappe au châtiment devenu nécessaire; mais il respecte trop ses concitoyens pour le leur commander. Il aperçoit Ruben, couché par terre, rendu immobile par la terreur. «Lève-toi, malheureux! lui dit-il, tu trembles pour ton odieuse vie, tu as un moyen de la sauver; prends ce poignard, perce le coeur de ton indigne complice, ou, dans ce moment, je te fais vomir ton âme sacrilége.»

Ruben prend le poignard, l'oeil égaré, il s'approche de Rachel. «Ciel! dit-elle en le voyant venir, ta vengeance est affreuse, mais elle est juste.» Elle dit, et la main forcenée du scélérat lui plonge, à plusieurs reprises, le poignard dans le coeur; elle expire. Elle avait au cou ce même portrait qu'Alphonse enleva à Manrique pour le donner au rabbin; il n'y tenait que par un fil de perles. Le sang sortant avec abondance le souillait. Alvare veut sauver cette effigie de ce sanglant déluge, et l'arrache. Il rendait, sans le savoir, un important service à son souverain. On doit bientôt en acquérir la preuve.

Fernand de Castro, n'ayant pu dérober la juive à sa destinée, était couru au-devant d'Alphonse, auprès duquel Manrique s'était déjà rendu. Ce prince entre en fureur en apprenant le danger de Rachel. Il rassemble sa garde; et, emporté par une espèce de rage, abusant de la vigueur de son cheval, il se précipite en avant de sa suite vers Tolède. Le seul Fernand peut le suivre. Tout à coup, celui-ci s'aperçoit que son souverain chancelle: il accourt, et le reçoit dans ses bras, lorsqu'il est près de tomber de sa monture; heureusement, le cheval s'était arrêté. Une faiblesse soudaine avait saisi le monarque. Le sujet affectionné, ne pouvant lui donner d'autres secours, cherche à lui faciliter le retour de la respiration, en dégageant la poitrine des vêtements dont elle est couverte. En la mettant à nu, il découvre qu'elle est chargée du portrait de l'odieuse juive; il l'arrache, et le jette avec dédain dans une mare bourbeuse, formée par l'assemblage des eaux de la pluie.

«Qui êtes-vous? dit le prince; est-ce vous par qui je viens d'être soulagé d'un poids insupportable? J'avais sur l'estomac un abominable fardeau; où suis-je?--Dans les bras de votre fidèle sujet Fernand de Castro..--Quoi! c'est vous, mon estimable ami? Mais d'où viens-je? où allais-je? Il me semble que je sors d'un songe. Ne rêvais-je pas encore? Pourquoi sommes-nous seuls ici? Pourquoi suis-je à terre?...

--Vous revenez de la chasse, sire; vous avez trop poussé votre cheval, votre cortége n'a pas pu vous suivre. Vous veniez pour rétablir le calme à Tolède; le peuple, attroupé, voulait enlever Rachel de votre palais...--Oui, je me le rappelle; Manrique m'était venu dire la même chose, et vous aussi. Depuis, il m'est arrivé quelque chose de bien extraordinaire, dont il m'est impossible de vous rendre compte. Mais, poursuivit le monarque en se levant, cet accident ne peut avoir rien d'alarmant. Je me sens bien, et beaucoup mieux que je ne me sois senti depuis longtemps. Remontons à cheval; le trouble qui est dans Tolède me donne de l'inquiétude. Je me repens, mon cher Fernand, de n'en avoir pas renvoyé la cause sur votre premier avis. Je veux attendre ici ma garde, précédez-moi; prenez mon anneau, agissez en mon nom. Je ne rentrerai pas dans la ville que Rachel et tous les juifs n'en soient bannis, et je ratifierai tout ce que vous aurez jugé à propos de faire pour tranquilliser ma nation: mais si Rachel est morte?--Sire, dit Garcias...--Mes sujets auront pu vouloir sa mort, mais aucun ne se sera chargé du crime, répond Alphonse. Pressez-vous, mon cher Fernand; mon peuple est dans l'agitation, peut-être dans la crainte; je ne respirerai point que la tranquillité ne soit rétablie dans Tolède et dans toutes les dépendances de la Castille.»

Quel fut l'étonnement de Garcias au changement subit qu'il aperçoit dans les dispositions, les affections, les sentiments de son roi. Le vertueux gentilhomme croit y démêler un coup du ciel, il en rend intérieurement grâces, de toute la chaleur de son âme. Muni de l'anneau, il entre dans Tolède et annonce au peuple qui l'environne avec inquiétude, les intentions d'Alphonse. Le bruit s'en répand dans tous les quartiers, on jette au loin les armes, on se précipite en foule pour aller au-devant de lui; il aperçoit, d'une hauteur sur laquelle il s'est arrêté, le clergé couvert de ses ornements, une foule mêlée de femmes, d'enfants, qui lèvent les mains vers le ciel. Son âme s'émeut à la vue de ce tableau attendrissant. «Voyez, disait-il à Manrique, cette chère nation, dont une folie inconcevable pour moi-même m'a fait braver les inquiétudes et aigrir les peines pendant sept ans; comment ai-je pu m'oublier à ce point? Comment, vous qui m'aimez, n'avez-vous pas essayé de m'éclairer? Comment ne sommes-nous pas, vous et moi, bourrelés de remords?»

Comme ils approchaient du palais, au milieu d'une foule empressée et animée par les transports de la joie la plus vive, Fernand vient au-devant d'Alphonse, lui apprend la mort de Rachel, en désignant la main dont était parti le coup. La terre couvre déjà tout ce qui reste du malheureux objet de sa faiblesse.

«Oui, lui répond Alphonse, l'objet a disparu; la honte des faiblesses me reste.

--La Castille, ô mon roi! dit Alvare Fanès, qui se trouvait présent, ne s'en ressouviendra que pour vous plaindre, et bénir Dieu de lui avoir rendu son roi délivré des piéges de l'enfer; un des moyens employés contre vous a été remis par moi à l'archevêque, il en a fait examiner les caractères, déguisés sous une enveloppe, par un juif converti, et ce qu'on n'avait fait que soupçonner vient de devenir authentique. Le talisman qui correspondait à celui-là a été plongé par Fernand Garcias dans la fange d'un bourbier infect.

»Venez remplir sans trouble, comme sans remords, les nobles fonctions qui vous attendent; pacifié par votre présence, votre peuple sera heureux de votre seul retour à lui.»

Alphonse se ranime au discours d'Alvare; il est un trait qui l'éclaire sur le commencement, les suites et la fin de sa cruelle aventure; il lui devient possible de soutenir les regards de son peuple, et de se laisser aller aux témoignages de l'enthousiasme dont il le voit transporté. Cependant il n'est pas entièrement disculpé à ses propres regards; il se retourne vers Manrique: «Je me sens, lui dit-il, rappeler à la vertu avec une joie indicible, mais je m'en étais écarté par ma faute. Quand vous me parlâtes des merveilles de l'Hébreu, au lieu de me défier de mon ignorance et de me laisser gouverner ensuite par une vaine curiosité, je devais faire mettre au cachot l'Hébreu qui vous avait séduit. Nous fûmes deux coupables, et, dans ma place, je le fus plus que vous; il faut, que je vous pardonne, pour que je puisse me faire grâce à moi-même; quant au scélérat dont nous avons été la dupe, s'il a pu échapper à la mort par le crime, allez le faire précipiter dans un cachot; il ne faut point qu'il puisse répandre sur la terre de nouveaux poisons.

»Vous, mon ami Garcias, dit le roi en se retournant du côté de Fernand, partez pour Oreïa; portez mes regrets sur ma conduite aux pieds de la vertueuse Ermengère, mon épouse: qu'elle vienne reprendre à sa cour une place dont mes égarements l'avaient bannie.

»Alphonse survécut trente-deux ans à cette malheureuse aventure: il reprit toute son activité, toutes ses vertus. Devenu le défenseur de l'Espagne contre les attaques intérieures des Maures du continent, et les descentes de ceux qu'y faisaient passer les souverains d'Afrique, il fut reconnu empereur par tous les rois ses voisins; et c'est lui qu'on voit désigné dans l'histoire sous le nom d'Alphonse Raymond, empereur des Espagnes.