Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive

Part 12

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La patience a un terme, Rachel, Ruben et leurs favoris l'avaient lassée: de petits complots se forment dans toute l'étendue du royaume de Castille et de Léon, dans la partie de l'Andalousie soumise au gouvernement d'Alphonse. Un Castillan sage, dévoué à sa patrie et à son souverain, en prévoit l'effet; c'est Fernand Garcias de Castro, attaché à Alphonse dès la plus tendre enfance de celui-ci, ayant été précédemment son guide et son conseil, méprisant les bruits populaires, mais blâmant la conduite d'un maître dont il respectait l'autorité, il croit devoir faire le dernier effort pour venir ouvrir les yeux au prince sur l'inquiétude du peuple et le danger qu'il y aurait à ne pas mettre ordre aux abus.

Il descend des montagnes de Castille où ses terres étaient situées, où, après d'honorables fatigues, il avait été chercher le repos nécessaire et convenable à son âge, il s'achemine vers Tolède.

Quel spectacle pour un sujet attaché, pour un vertueux citoyen. Tout est en mouvement pour exiger d'Alphonse le sacrifice de l'objet de son inclination: «Amis, compagnons, sujets comme moi, citoyens, qu'allez-vous faire, leur dit-il? ah! respectez le trône! il fait votre sûreté, respectez les erreurs du souverain que Dieu vous donna pour chef: ce n'est pas à nous à lui en demander compte. Eh quoi! je vois des Castillans mutinés, révoltés! Songeons au degré d'estime que nous avons mérité de la part des nations qui nous observent et nous jalousent: peut-on reconnaître la vertu au mouvement aveugle, impétueux, désordonné qui vous agite? Pourrez-vous répondre que, rencontrant des oppositions à vos vues, vous ne serez point exposés à souiller vos mains par le plus horrible de tous les attentats? Ah! Castillans, arrêtez-vous! écoutez-moi: qu'il n'y ait rien dans ce que nous allons faire qui ne soit noble, sage et digne de nous. Je vais à Alphonse, à ce roi dont je connais le coeur. Je sus l'arrêter lorsqu'il se laissait emporter dans la chaleur du combat. Sa passion pour la gloire ne l'empêcha pas d'écouter ma voix, il la reconnaîtra quand je lui présenterai les sujets de vos plaintes, et je trouverai le chemin de son coeur.»

Le vénérable vieillard émeut, touche, et ne persuade pas; l'attroupement dont il voudrait arrêter la marche continue d'avancer, dans ce morne silence qui caractérise les résolutions méditées à loisir, et dont la prudence se propose de diriger les exécutions. Garcias, jugeant alors combien il est à propos que son souverain soit instruit du danger dont il le voit menacé, presse le pas de son cheval pour arriver à Tolède.

Alphonse, renfermé dans le fond de son palais, ne soupçonnait point les motifs des mouvements qui se faisaient autour de lui. Il devait, ce jour-là, célébrer, par une fête annoncée dans tous ses États, celui où les bords du Tage l'avaient vu revenir couvert de lauriers cueillis dans les plaines de l'Égypte, de la Syrie et de l'Idumée. Un concours de peuple le flattait au lieu de lui donner de l'inquiétude.

Fernand Garcias traverse la ville. Il voit dans l'attitude, il lit dans les regards des Tolédans le témoignage de leur complicité; il n'est plus temps pour lui de chercher à leur faire abandonner leur plan, il faut qu'il trouve les moyens d'obtenir une audience du roi; Manrique gardait les avenues de l'appartement.

«Je me félicite, dit Garcias en l'abordant, malgré les démêles de nos maisons, de trouver ici l'héritier du vaillant Rodrigue Gonzales. Notre souverain est dans un péril imminent. Non qu'on en veuille à lui,--il n'est pas un Castillan qui ne versât jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense,--mais on veut celui de la Juive; et Alphonse, aveuglé par sa passion, peut se précipiter dans trop de périls pour la défendre.

»Vous, Manrique, héritier d'un si beau sang, vous dont la jeunesse a donné tant d'espérances, soyez mon introducteur auprès du roi et mon appui: qu'on voie enfin le sang de Lara et de Castro, si longtemps divisé pour de méprisables intérêts, se réunir pour délivrer le souverain et la nation du joug ignominieux, insupportable d'une juive.

--Seigneur, dit Manrique, je me flatte de n'avoir pas dégénéré; mais je ne me crois pas fait pour donner la loi à mon maître, et déclarer la guerre à une femme. S'il faut arrêter une émeute populaire, la faiblesse ne sera jamais le moyen dont je conseillerai de faire usage; et les mutins, s'ils s'y exposent, connaîtront que je ne suis pas indigne de succéder à Rodrigue de Gonzales. Que des gens qui se sont oubliés dans les montagnes y soient devenus inquiets sous un gouvernement dont ils se plaisent à critiquer les ressorts; qu'ils se laissent, par ignorance de ce qui se passe, entraîner par le bruit répandu par la calomnie; qu'ayant passé l'âge de la sensibilité, ils s'abandonnent à l'humeur, s'érigent en censeurs des moeurs et veuillent gouverner les passions de leur souverain; si je me refuse à les blâmer ouvertement, je connais trop mes devoirs pour me laisser séduire par eux. Le roi est en affaires et ne peut maintenant accueillir votre harangue. Il doit sortir pour se rendre à la fête. Joignez-le au milieu du tumulte, faites-lui seul vos remontrances si vous continuez de penser qu'elles soient à propos.» En finissant ces mots, Manrique tourne le dos, et rentre dans l'appartement du roi.

«Courtisan avili! dit le respectable vieillard, et Alphonse est assez malheureux pour qu'il ne reste pas autour de lui un sujet fidèle!»

À la suite de cette douloureuse réflexion, Fernand allait s'éloigner, lorsqu'il aperçoit Alvare Fanès, chancelier de Castille, sortant d'un cabinet avec des possessions. Alvare est étonné en voyant Garcias. «Vous à Tolède mon ancien ami; vous à la cour!--Je m'aperçois bien, lui répond Garcias, qu'un bon serviteur doit paraître une espèce de phénomène ici.» Alvare lui serre la main. «Suivez-moi, mon cher Fernand. Notre roi a actuellement, et ici et autour, plus de sujets attachés à sa personne que vous ne pensez. Mettons-nous à l'écart; j'ai a vous entretenir d'un objet fort sérieux. Tout semble annoncer ici la joie, et dans un moment....--Ah! je vous arrête, Fanès; quoi! on conspire, et vous êtes du complot!--Oui, mon cher Garcias, j'en suis pour sauver Alphonse malgré lui-même. Il faut que la juive périsse; c'est le seul moyen d'anéantir le charme infernal par lequel elle le tient enchanté.

--Vous allez attenter à la vie d'une femme! vous l'arracherez des bras de votre souverain! vous allez vous exposer et l'exposer lui-même aux dangers d'une sédition, sans rien appréhender des excès où pourra le porter son courage!--Garcias, dit Alvare, notre parti est pris: la raison d'État, notre attachement pour notre souverain et la religion nous commandent, nous nous exposerons; il ne sera jamais exposé. Mais, fût-ce dans ses bras, Rachel sera poignardée. Si la mort de ce monstre n'était résolue, les expéditions que je porte en feraient prononcer l'arrêt. Elles déclarent la nation juive exempte de tout impôt, lorsqu'il est question de lever, sur le royaume, un nouveau subside pour fournir aux dépenses du siège de Cuenca, pour lequel on vient d'assembler brusquement un corps de dix mille hommes.

--Ô mon cher Fanès! dit Garcias, conduisez-moi au roi, que je vous sauve tous du malheur d'outrager la royauté. Ménageons un souverain dont la jeunesse nous fut si chère. Laissez-moi baigner ses pieds de mes larmes; secondez-moi, et nous le déterminerons à renvoyer Rachel.

--Quand vous y réussiriez, Garcias, son coeur serait toujours où habiterait cette juive. Il ne pourrait jamais reprendre ses vertus, et succomberait aux chagrins de sa séparation.

--Vous vous exagérez, Fanès, le pouvoir de l'amour dans l'absence...--Et vous, Garcias, vous donnez tout au pouvoir de l'amour.»

La conversation des deux respectables vieillards est interrompue par des cris éloignés, dont le bruit est venu jusqu'à eux: «Courons, mon ami; courons, dit Garcias à Fanès: allons les modérer, les contenir, les disperser. Ils ne pourront tenir contre l'ardeur de notre zèle et nos cheveux blancs.»

Alphonse était sorti du palais avec Rachel pour aller à la fête, tous deux rayonnants de parure. Le char du monarque précédait celui de la favorite. Dès que le peuple les aperçoit dans la place, on fait foule pour les entourer; mille cris partent à la fois: Vive, vive Alphonse! et meure Rachel! Le roi ordonne à sa garde de protéger la retraite de son idole, dont la voiture a repris bien vite le chemin du palais. Lui, descend de la sienne, s'élance courageusement au milieu du peuple, qui s'écarte respectueusement pour lui livrer passage; mais dix mille voix autour de lui s'écrient: Vive à jamais Alphonse! meure, meure Rachel, et périssent tous les Hébreux!

De quelque côté que veuille tourner Alphonse, la foule obéissante s'émeut et se dispose pour ne point lui opposer d'obstacle. On a dépouillé de fleurs des arcs de triomphe pour pouvoir semer sur ses pas les fleurs dont ils étaient ornés. On distingue Fernand Garcias, au milieu de ces étranges conjurés; il se donne des mouvements extraordinaires, dont le roi ne peut pas saisir le motif. Cependant peu à peu l'émeute commence à se calmer; les cris semblent moins unanimes, et la foule dont ils partaient, en se divisant, s'éclaircit.

Garceran est venu annoncer à Rachel qu'elle doit pourvoir à sa sûreté, en se retirant dans la tour; à Ruben, qu'il peut se recommander à ses esprits. Les yeux de la juive étincellent de courroux. «Est-ce Alphonse, dit-elle, qui me donne ce conseil timide? lui qui doit être le boulevard entre le peuple et moi. Et toi, Ruben, tu trembles? la soif de l'or t'a-t-elle fait négliger toutes les ressources de ton art? Mais tu peux faire le mal, jamais le bien. Ta puissance et ta morale vont de pair. Vous, Manrique, vous m'avez dit ce matin que Fernand de Castro était descendu de ses montagnes. C'est lui qui encourage cette vile populace. Vous pourrez vous réunir avec lui contre moi. Cela terminera honorablement pour vous la querelle de vos deux maisons; et je ne trouverai pas un homme assez courageux pour me défaire de ce vieux sauvage? «En parlant ainsi, elle empoignait avec un mouvement de rage le portrait du roi, toujours attaché à son col. «Alphonse, disait-elle, en lui adressant la parole; tu me répondras de l'insolence et de la lâcheté de tous tes sujets.»

Tandis que Rachel se laisse emporter à son dépit, sans cesser de compter sur ses ressources, Fernand Garcias a joint son souverain. «Eh! quoi, Fernand, lui dit Alphonse, vous étiez parmi ces mutins?--Oui, sire, et j'y serais encore, répond le vertueux Castillan, si l'émeute n'était pas apaisée. J'accourais ici ce matin pour vous engager à ne pas vous exposer. Malheureux de n'avoir pas été instruit plus tôt de ce qui devait se passer, je voulais employer le seul instant qui me restât pour vous parler; Manrique m'a refusé votre audience. Mais rendez-moi justice: pensez-vous que Garcias, estimé de vous, ait voulu souiller ses derniers moments, en se rendant complice dans une émeute populaire contre son souverain? Cependant, parmi ces gens dont je ne pourrais grossir la troupe sans être criminel à mes yeux, j'ai trouvé ces braves guerriers, protecteurs de votre précieuse enfance, qui versèrent leur sang, prodiguèrent leur vie pour vous arracher des mains des usurpateurs de vos États. J'ai vu les compagnons de vos travaux dans les champs de la Palestine et de l'Égypte, dans les plaines de Toulouse, les défenseurs de vos États, enfin, ce qu'il y a de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant en Castille. Ô mon souverain! serait-il possible que des coeurs brûlant d'un zèle aussi pur pour votre prospérité, pour votre gloire, eussent renoncé à des sentiments plus chers que leur vie, qu'ils ont tant de fois exposée pour vous? Non, vous ne devez pas le croire, la force de leur attachement pour votre personne est le motif du soulèvement dont vous paraissez avoir à vous plaindre. Tandis que leur activité en impose à peine à l'ennemi sur la frontière, ils se plaignent de n'avoir plus à leur tête ce chef dont la victoire n'abandonna jamais le char. Depuis sept ans, le héros de l'Espagne languit, caché aux yeux de ses sujets et de l'univers, entre les bras d'une femme juive, qui soumet à son avidité et à ses caprices le meilleur souverain, le plus cher à son peuple qui soit dans l'univers. Ô mon roi! vous briserez vos fers et les siens; vous vous affranchirez de cet humiliant esclavage. J'ai eu l'indiscrétion de leur promettre que vous écarteriez la juive de vous, et toute l'indigne race des Hébreux, dont vos États sont infestés. Si vous ne pardonnez pas leur imprudence à leur zèle, si le mien m'a engagé dans une démarche dont vous soyez offensé, j'embrasse vos genoux, et ma tête exposée à votre glaive y va répondre de ma conduite.»

Pendant que Fernand de Lara parlait au roi, de petits groupes dispersés çà et là, dans un certain éloignement, observaient tous leurs mouvements: quand le généreux Castillan se jeta à genoux, tous de concert s'y précipitèrent, en étendant leurs mains vers le monarque. À ce geste aussi puissant qu'unanime, Alphonse se laisse vaincre: «Ce qu'on exige de moi, dit-il à Garcias, me coûtera la vie. Mais je ne puis tenir contre le voeu de mon peuple; allez dire à Alvare Fanès que je renvoie Rachel et bannis les juifs. Je lui ordonne d'expédier l'ordre.»

Dans le moment, le calme fut rétabli dans Tolède. Alphonse rentre au palais; Rachel venait à sa rencontre: il l'évite. «Partez, Rachel, lui dit-il, mon peuple exige que je me sépare de vous.

--Où sommes-nous? dit Rachel à Ruben, demeuré seul avec elle; un peuple veut que je meure, un roi me sacrifie à son peuple par timidité. Qui me vengera de l'insolence du peuple et de la lâcheté du roi? Suis-je bien Rachel, qui commandais hier à tant de provinces? Alphonse est-il encore Alphonse? Et vous, Ruben, qui m'avez entraînée dans l'abîme où je suis, ne vous reste-t-il que la terreur de vous y voir plongé avec moi? Que sont devenus ces cercles si puissants que vous vous vantiez de pouvoir faire? Faites-en un qui me cache à tout ce qui m'environne, qui me dérobe à moi-même; et, soit par le ciel, soit par l'enfer, vengez-moi de mes ennemis. Entourez-nous de ces génies qui vinrent m'arracher à l'innocence, quand je vivais à Cordoue, ignorée, pauvre et paisible. Attendez-vous, pour opérer, que le glaive fasse tomber de vos mains votre faible baguette?

--Femme emportée, répond Ruben, il vous sied bien de me reprocher ici mes bienfaits. Que maudit soit le jour où, pouvant attirer sur toute autre la fortune dont vous avez été comblée par les seules ressources de mon art, mon fatal attachement me décida à vous donner la préférence! Je fis usage de tout mon pouvoir pour établir solidement votre fortune, et vous l'avez ruinée par votre hauteur et votre insolence. Elles ont révolté un peuple entier, que mon savoir vous avait soumis.--Que dis-tu de mon insolence? monstre d'avarice! reprit Rachel; ce sont tes odieuses rapines qui l'ont révolté.....» Ruben était trop intéressé à se contenir pour se livrer aux mouvements de colère que lui inspirait ce juste reproche. «Rachel, lui dit-il, je vous ai déjà prévenue que, par rapport à mes opérations, j'étais dans un temps d'épreuve. Si je risquais d'en faire une, j'exposerais votre vie et la mienne; mais si, par quelque cause extraordinaire, le charme que j'ai composé cesse d'agir sur le roi, l'effet n'en peut être que suspendu. Redonnez-lui une nouvelle force; demandez à voir Alphonse, avant votre départ: ce prince ne peut vous refuser cette grâce, approchez-vous de lui, sans autre démonstration que celle de la douleur. Précipitez-vous à ses pieds, par un mouvement si brusque, qu'il ne puisse vous retenir. Saisissez-le de manière à lui ôter les moyens d'échapper: alors faites que votre portrait le touche, et redoublez la force de l'enchantement par la force de vos larmes. Livrez-vous à tous les mouvements que vous éprouvez: secondez les siens, et Rachel est encore reine. Mais Manrique vient.... Ne laissez pas échapper le moindre reproche; montrez-vous à lui consternée, mais résignée à tout ce que son maître prétend ordonner de vous.»

Manrique venait faire à la juive un compliment de cour, en lui annonçant l'ordre qui exilait tous les juifs avec elle. «Ô Manrique! lui dit-elle, si je fus assez heureuse pendant ma fortune pour vous donner des preuves de mon attachement pour vous, j'ose, dans l'abaissement où je me trouve, attendre une preuve de votre reconnaissance. Je vois que le salut de votre maître dépend de notre séparation: le sacrifice en serait résolu dans mon coeur quand on ne l'exigerait pas; je ne demande qu'une grâce; j'ose l'attendre de sa bonté, de son humanité. En m'éloignant de lui pour toujours, qu'il me permette de lire dans ses regards que son coeur n'est point d'accord avec sa politique, et qu'il aimerait encore la malheureuse Rachel si, en aimant trop, en étant trop aimée, elle ne fût pas devenue odieuse à ses sujets. Je n'en abuserai pas; je veux le voir et partir.»

Manrique croit pouvoir se charger de ce message. Alphonse, toujours esclave de sa malheureuse passion, pense ne devoir pas se refuser à cette courte et dernière entrevue. Il s'asseoit sur son trône pour en imposer au moins par les alentours de la dignité.

Rachel arrive plus que négligemment vêtue et la chevelure en désordre; Manrique et Ruben la soutiennent. Les larmes inondent son visage. «Mon roi me bannit pour toujours de sa présence, dit-elle d'un ton de voix douloureux et entrecoupé par les sanglots.--Oui, Rachel, répond Alphonse, je vous sépare de moi; nous avons un peuple entier pour juge: notre amour est un crime à ses yeux.--Ah! que je suis criminelle! s'écria Rachel, et je mourrai dans mon crime. Ô mon souverain! car vous n'êtes plus Alphonse pour moi; quand je me croyais heureuse entre les bras du plus grand roi du monde, aurais-je pu présumer qu'une puissance de la terre pourrait m'en arracher un jour, pour me précipiter dans les abîmes de la honte, du désespoir et de la mort? L'amour avait produit l'enchantement qui m'élevait au faîte du bonheur, il était le Dieu de Rachel quand elle était aimée: on ne l'aime plus, elle aime plus que jamais, il est devenu son tyran....

--Vous n'êtes plus aimée, Rachel? s'écrie Alphonse hors de lui-même. Je veux que mes sujets soient juges du sacrifice que je fais à leur repos: je leur donne plus que ma vie en vous éloignant de moi...

--Hélas! reprend Rachel, Alphonse n'a plus de courage que contre moi, et il croit obéir à la vertu; il faut le seconder: adieu Alphonse...» Elle se précipite à ses pieds; les baise et les baigne de ses larmes. «Ô pieds de mon souverain! je distinguais avec tant de plaisir vos traces! il ne me sera plus permis de les chercher et de les suivre.» Alphonse faisant des efforts pour la relever: «Chères mains, dit-elle en les saisissant et les couvrant de caresses, ou vous a fait signer le sanglant ordre de mon bannissement; que ce soit le dernier acte de faiblesse qu'on exige de vous! Relevez-vous de cette honte en portant le fer et la flamme dans Grenade et dans Cordoue; adieu, mon souverain, mon maître, le plus ingrat de tous les hommes.»

On ne saurait peindre l'état où les discours, et surtout les perfides caresses de la juive, avaient mis Alphonse; il était entièrement hors de lui-même. Rachel s'est relevée; elle a fait le mouvement de se retirer. «Arrêtez, lui dit le roi, arrêtez!--Que je m'arrête! dit-elle; qu'on me donne donc des armes. Si ma présence expose ici mon roi, si elle attire sur lui les traits d'une populace mutinée, que je puisse voler au-devant, les repousser et le venger. Adieu, adieu brave Alphonse, jusqu'ici le modèle des rois par votre fermeté, puissent vos sujets oublier ce qu'ils viennent d'obtenir de votre complaisance, et imaginer que vous êtes redevenu leur maître!»

En disant ces dernières paroles, elle affecte de vouloir précipiter sa retraite; Alphonse descend de son trône, court à elle, l'arrête et se jette à ses pieds. «Non, lui dit-il, non, divine Rachel! vous ne me quitterez point.--Je resterais, répond la juive, quand il y va de votre couronne, peut-être de votre vie, mille fois plus précieuse que la mienne!...--Souveraine à jamais de mon coeur, dit Alphonse, rassurez-vous; Fernand de Castro et Alvare Fanès ont dissipé l'émeute populaire, les troupes qui devaient faire le siége de Cuenca sont cantonnées par mes ordres à six lieues de Tolède, et rien n'est à appréhender ni pour vous ni pour moi: mais, dit Rachel, qui me rassurera contre les ennemis qui ont osé m'attaquer à face découverte, si vous n'effrayez pas les faiseurs de complots par des exemples?--Mon amour pour vous, dit Alphonse, et la majesté de mon trône seront vos sauve-gardes. Venez vous y asseoir avec moi, et que tout y rampe à vos pieds.»

Rachel a l'audace de s'asseoir sur le trône; on fait ouvrir la porte de la salle, et une foule de gens vendus à la faveur viennent rendre à l'audacieuse juive leurs hommages intéressés, et le roi se retire pour la laisser jouir de son triomphe.

Pendant que l'imprudent Alphonse retombait dans le précipice dont la sagesse et le zèle du fidèle Fernand Garcias venaient de le retirer, ce vertueux Castillan, enfermé avec Alvare Fanès, travaillait à consommer par un seul acte le décret du bannissement de Rachel et de tous les juifs: l'équité balançait cet ordre de manière que, sans enlever tous ses trésors, fruits de ses concussions, cette nation détestée pût sortir de tous les États soumis à la domination d'Alphonse, sans être absolument dénuée des ressources nécessaires pour pouvoir chercher un asile, et sans courir des risques pour la vie.

Sans avoir été prévenus de la révolution qui venait de le rendre inutile, les deux vénérables vieillards viennent pour faire mettre à leur travail la sanction du trône, et c'est Rachel qui l'occupe! À cette vue, ils demeurent immobiles. Elle ordonne qu'on leur arrache ces papiers, se les fait remettre, y jette un coup d'oeil rapide, et les déchire. «Voilà, dit-elle, le cas qu'on doit faire des ordres surpris par l'audace et la rébellion. Toi, vieux sauvage, dit-elle à Garcias, prononce toi-même l'ordre de ton bannissement de Tolède. Tu ne peux y reparaître que sur un échafaud. Toi, dit-elle à Alvare, vil ministre des fantaisies du peuple, après avoir rapporté ici les sceaux, va le prévenir que, s'il remue, on saura le châtier de son inquiétude; on fera dresser des gibets pour lui en imposer. Préviens la nation qu'Alphonse, qui régnait selon leur fantaisie, est aujourd'hui roi de Castille: que tout ce qui est ici se retire, hors Ruben et Manrique.»

Les deux confidents de la nouvelle souveraine veulent lui inspirer un peu plus de modération, de retenue; l'engager à déguiser ses ressentiments, à poursuivre ses ennemis d'une manière moins découverte.

«Moi, leur dit-elle, que je manie le sceptre d'une main tremblante! Puisque mon adresse l'a fait tomber entre mes mains, je prétends bien faire rougir le sort de m'en avoir éloignée, et montrer comment on doit gouverner dans les temps difficiles. Les ménagements sont la ressource des âmes faibles. Si je n'accablais pas, je donnerais à mes ennemis le temps de respirer. Ils m'ont fait craindre... Qu'ils tremblent! qu'ils imaginent que rien ne peut les dérober à ma surveillance. Ô vengeance! je suis passionnée pour les douceurs que tu me promets! J'en jouirais sous l'éclair de la foudre dont le carreau devrait m'écraser.»