Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive

Part 11

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«Sibille de Primrose, épouse de Conant de Bretagne, alors inconnue et comblée, donna sa parole de se découvrir lorsqu'il lui deviendrait possible de le faire. Elle la dégage aujourd'hui, prince, sans compromettre les intérêts de son époux et les siens, et jouit de la satisfaction de s'avouer à vous; si elle parut manquer à la reconnaissance en couvrant d'un voile nécessaire un secret important, dont elle n'était pas maîtresse de disposer, c'est de vos vertus qu'elle en attend le pardon, avec la plus ferme assurance de l'obtenir.

»Les bruits publics peuvent vous avoir instruit des motifs qui me forçaient à fuir la Bretagne, lorsque j'abordai chez vous par un naufrage. Si vous en ignorez quelque circonstance, vous pourrez les apprendre de mon écuyer. Il a ordre de ne vous rien taire de mes situations passée et présente; et je prends plaisir à croire que ces récits ne seront pas sans intérêt pour vous.

»Adieu, prince; persévérez dans les voies nobles où vous a vu marcher cette étrangère, objet de vos soins humains et généreux: en désirant que vous cessiez de sacrifier aux préjugés barbares, dont l'empire vous fit exposer pour elle des jours si précieux, elle demeure encore dans l'étonnement de cette preuve de votre bonté et de votre courage. Vous avez ravi en tous points son estime: elle se fera gloire devant toute la terre de vous l'avoir accordée.»

Cette lettre fut un coup de foudre pour le prince de Galles, à qui rien, jusque-là, n'était parvenu de l'histoire de Sibille; elle réveilla en lui des principes d'honneur qu'il pouvait sacrifier à son goût effréné pour le plaisir, mais jamais oublier. Tout devint grand à ses yeux dans la conduite d'une femme sur le compte de laquelle l'orgueil et l'entêtement l'avaient égaré. Et, parmi les embûches tendues, les insultes faites à ce caractère si noble, si fait pour en imposer au sien, il se rappelle, avec indignation contre lui-même, la lâcheté qu'il a eue de se mêler parmi les bateleurs, chargés de la faire tomber en contusion, sans avoir pu y réussir; et, pour surcroît au tourment qu'il éprouve, le tableau des dons naturels qui servent de relief à un si rare mérite vient se représenter avec tout son éclat à son esprit troublé.

Cent traits plus aigus, plus perçants les uns que les autres, déchirent son coeur. Un véritable amour, mais malheureux, mais désespéré, en naissant, y enfonce, non un trait, mais un poignard. Il succombe, il ne verra point l'écuyer de la divine Primrose qu'il ne se soit donné le temps de se remettre de son désordre, de sa confusion.

Vous, beau sexe, si, dans cet entr'acte, vous voulez voir un de vos plus dangereux tyrans humilié, profitez de l'occasion: considérez-le dans les angoisses de la torture. C'est pour votre satisfaction qu'un de vos dévoués l'a mis en sacrifice.

Cependant il pleuvait à Rome des indulgences sur Conant et sur Sibille. Cette hasardeuse beauté en obtiendra-t-elle un peu de la part de ceux qui liront son histoire? Elle a un côté bien faible. L'amour, qui fut son maître, peut faire excuser bien des fautes, mais jamais celles qui vont directement contre les droits sacrés de la nature.

* * *

RACHEL

OU LA BELLE JUIVE

NOUVELLE HISTORIQUE ESPAGNOLE

PRÉFACE

La nouvelle qui suit est tirée de la _Chronique générale espagnole_. Elle fournit le sujet de deux romans fort rares aujourd'hui et presque inconnus, et de quatre tragédies dans la même langue. Le dernier de ces drames, mis au théâtre par don Vincent Garcia de la Huerta, est le seul qui y soit demeuré. C'est une des tragédies les moins irrégulières de cette nation.

Le roi Alphonse, personnage mis sur la scène, est Alphonse Raymond, fils de Raymond comte de Bourgogne, et mari de la célèbre Urraque. Cet Alphonse Raymond fut, pour ainsi dire, l'Hercule des Espagnols. Monté sur le trône à l'âge de quatre ans, livré à un de ses oncles maternels, qui s'empara de lui et de ses États, sous prétexte de se charger de sa tutelle, délivré de sa mère Urraque pour devenir le jouet des factions et des querelles de deux maisons rivales, celle de Castro et celle de Lara, attaqué dans toutes ses possessions par les rois espagnols ses voisins, par les Maures et par les Arabes des deux continents, il étouffa, pour ainsi dire, tous les serpents qui environnaient son berceau, avec le secours des braves Castillans, dont il devint l'idole. Il ne cessa de combattre et de vaincre tout autour de lui, jusqu'à l'âge de vingt ans, que, possesseur tranquille des couronnes de Castille, Léon, Galice, d'une partie de l'Andalousie, il se laissa emporter par le zèle, à la suite de Godefroy de Bouillon, à la conquête de la Terre-Sainte.

Les chroniqueurs lui font vaincre les rois de Perse, de Syrie, les soudans d'Égypte, et le ramènent trois ans après triomphant sur les bords du Tage, où de nouveaux lauriers l'attendaient.

Les Maures de Grenade, de Cordoue, unis à ceux d'Afrique, enhardis par son absence, avaient formé des entreprises contre ses États et ceux de ses voisins. Alphonse Raymond en triomphe comme il avait fait jusque-la de tous ses adversaires, et, après avoir été cueillir de nouveaux lauriers dans la Guyenne, après avoir gagné une victoire mémorable dans les plaines de Toulouse, il vient s'établir tranquillement à Tolède, avec son épouse Ermengère. Là, devenu passionnément amoureux d'une Juive, nommée la belle Rachel, il oublie pour elle tous ses devoirs. Son épouse est forcée de se retirer dans la forteresse d'Oreïa, où les Maures vont l'assiéger sans qu'il s'en mette en peine.

On doit ici rapporter un trait déjà cité par M. Chénier, auteur de ce temps (_Histoire de Maroc_), parce qu'il est caractéristique des hommes et des moeurs à cette époque. Ermengère, que d'autres écrivains nomment Éléonore, répondit au héraut d'armes qui venait lui porter le défi: _N'avez-vous pas honte, quand nous avez des hommes à combattre, de venir vous attaquer à une femme?_» Les généraux maures, sensibles à ce reproche, abandonnèrent l'entreprise et portèrent ailleurs l'effort de leurs armes.

Cependant Alphonse Raymond, ne faisant plus la guerre que par ses généraux, renfermé dans Tolède, était devenu entièrement esclave de la Juive; les Castillans, victimes des Hébreux, étaient indignés, mais non contre leur souverain, qu'ils regardaient comme assujetti à la puissance d'un maléfice. Ils supportèrent ce joug pendant près de sept ans. Enfin, ils se réveillèrent et poignardèrent la Juive.

Alphonse, délivré de ses chaînes, justifia par de nouveaux exploits l'enthousiasme de ses sujets pour lui. Il redevint la terreur des Maures, au point que les autres souverains de l'Espagne, aussi redevables à sa conduite qu'à sa valeur, lui conférèrent de concert le titre d'empereur, qu'il conserva toute sa vie. Les romanciers lui attribuent d'avoir détruit deux cent mille Maures dans une seule bataille. Il mourut à l'âge de soixante-quatre ou soixante-sept ans, les armes à la main contre eux. L'idée qui reste de lui, d'après les chroniques qui se contredisent, d'après les exagérations des romanciers et des poëtes, d'après l'opinion, même actuelle de la nation sur son compte, est qu'Alphonse Raymond fut un des plus grands rois qu'ait eus l'Espagne, et qu'il occuperait un rang distingué parmi les nommes les plus célèbres, s'il avait eu des chroniqueurs plus exacts et de meilleurs panégyristes.

On est presque forcé de révoquer en doute la vérité du fait de ce sommeil honteux de sept ans entre les bras d'une Juive. S'il fut vrai, en l'imputant au seul excès d'une passion, on déshonore le héros et l'amour. Il faut avoir recours au merveilleux pour l'expliquer, et c'est le cas, en suivant l'opinion populaire, de faire tomber de la machine ou un dieu ou un astrologue, et alors on peut, moins invraisemblablement, nouer et dénouer cette extraordinaire aventure. Si l'amour eût pu endormir ainsi le grand Alphonse pendant un aussi long temps, il ne se serait pas réveillé pour être sur-le-champ l'objet de la terreur des Maures, de la confiance et de l'admiration de l'Espagne. Hercule a pu manier, en passant, les fuseaux chez Omphale, pour fournir matière à on emblème dont on n'a que trop abusé depuis.

Si ce demi-dieu eût filé pendant sept ans sans intervalles, jamais il n'eût pu reprendre sa massue. Son père, Jupiter, n'eût pas fait pour lui les frais d'une apothéose; et peut-être qu'Hébé, qu'il lui donna pour épouse, serait encore vierge.

* * *

Alphonse VIII, roi de Castille et de Léon, monta sur le trône à l'âge de quatre ans. Ferdinand, roi d'Aragon, son oncle maternel, s'étant emparé de ses États sous prétexte de les gouverner, les nobles Castillans arrachèrent bientôt des mains de cet usurpateur leur jeune monarque, le rétablirent sur son trône, veillèrent eux-mêmes à son éducation, et le vengèrent des entreprises que les Navarrois, les Portugais et les Maures avaient faites contre les places frontières de ses États.

Le jeune héros, rassuré par la valeur et l'affection de ses sujets, par ses victoires, contre l'ambition de ses ennemis, emporté par un zèle religieux, suivit, à vingt-trois ans, à la conquête de la Terre-Sainte, l'illustre Godefroy de Bouillon, dont il partagea les périls et la gloire, et n'en revint que pour se couvrir de nouveaux lauriers en châtiant les Maures des ravages commis sur une partie de ses possessions.

Alphonse, doué de tous les avantages naturels, objet de l'émulation de ses égaux, estimé de toutes les parties du monde connu, marié à l'estimable Ermengère, adoré de son peuple, idole de la noblesse de Castille et de Léon, environné d'une cour brillante, empressée à lui plaire, était le plus heureux des souverains de la terre. Tout à coup, une erreur bien légère en apparence, une vaine curiosité, va le faire tomber dans l'excès de la plus condamnable faiblesse; sans le savoir, il engagera sa liberté et s'exposera à la perte de son peuple, de sa couronne, de sa gloire et même de sa vie.

Ce fut au milieu d'une fête brillante, qui rassemblait dans le palais de Tolède la jeunesse des deux sexes, qu'Alphonse reçut la première atteinte d'un poison devenu depuis si fatal à ses sujets et à lui-même. Le seul favori qu'eût ce prince, Garceran Manrique de Lara, y paraissait absorbé dans ses rêveries, lui, jusque-là regardé comme le plus enjoué des courtisans. «Qu'avez-vous, Manrique? lui dit son souverain.--Diane m'est infidèle, répond Garceran: elle me quitte pour don Alvare de Lunès. Je n'en puis douter, en ayant été convaincu ce matin par le plus extraordinaire de tous les moyens; mon orgueil souffre beaucoup dans ce moment-ci; mais le tableau qui m'a instruit et mortifié m'apprête beaucoup plus à rêver que l'inconstance d'une femme: c'est un secret, sire, dont je ne saurais vous entretenir ici; il conduirait à une conversation trop sérieuse: les yeux de toute l'assemblée sont tournés sur les vôtres, et cherchent à briller de la joie dont vous paraissez être animé; demain, à son lever, Votre Majesté saura mon aventure.» Après cette demi-confidence, Manrique se dérobe au tumulte de la fête.

Le lendemain, dès qu'il est au chevet du lit d'Alphonse: «Sire, lui dit-il, j'avais des raisons de m'inquiéter sur les dispositions de ma maîtresse à mon égard. J'en parlais avec mon écuyer, instruit de mon secret; il me propose une manière aussi abrégée que sûre de m'éclaircir. Il y a ici un juif, grand cabaliste, qui pourra me faire lire dans le coeur de mon infidèle: je balançais; on m'assure d'en avoir soi-même fait l'épreuve avec grand succès, et je me laisse conduire chez cet homme extraordinaire. Là on me fait subir des cérémonies ennuyeuses, dont l'appareil était nouveau pour moi; il était question de me mettre en communication avec des esprits, à l'existence desquels je ne croyais point; la curiosité l'a emporté sur l'impatience occasionnée par tant de momeries; et, quand on m'a cru bien préparé, on m'a fait asseoir devant un miroir où j'ai vu, mais très distinctement, Alvare de Lunès en conversation fort tendre, fort animée, avec la dame de mes pensées.» Pendant le discours de Manrique, Alphonse levait les épaules; il prend la parole: «Votre écuyer s'entendait avec un charlatan juif, et on vous aura fait voir un tableau.--Oui, sire, dit Manrique, dans un miroir de métal, de quatre pouces au plus, en carré, on m'a fait voir un tableau d'objets de grandeur naturelle, et qui ne m'ont semblé que trop vivants.

--Vous êtes Castillan, Manrique, et n'êtes pas capable de mentir, dit le roi, mais on a pu vous en imposer, ou la passion vous aura fait illusion; j'en appréhende l'effet sur une tête aussi vive que la vôtre: vous me ferez voir votre prétendu nécromant: il me présentera un tableau vivant, ou je le ferai châtier de manière à le dégoûter de faire des dupes; ordonnez-lui de ma part de venir me trouver sur-le-champ. Je sacrifierai toute autre affaire à celle-ci, pour ne pas donner à l'imposture le temps de s'arranger pour nous en faire accroire.»

Garceran va lui-même trouver le juif, et revient. «Sire, dit-il, j'ai donné ordre au rabbin de me suivre, et il marche avec confiance sur mes pas.--Un rabbin, reprit Alphonse, et il vient délibérément? Il faut que ce soit un docteur.--Il ne m'a, reprend Manrique, pas témoigné la moindre crainte: cet homme est assuré de son fait; je l'ai prévenu que Votre Majesté voulait le voir, il n'y a attaché qu'une condition. Les rois, m'a-t-il dit sont sur cette terre fort élevés au-dessus des hommes ordinaires; mais s'il est question de les faire communiquer avec des essences d'un ordre bien supérieur, ils rentrent dans la classe ordinaire. Et, pour être en rapport avec le céleste, il faut se soumettre à toutes les opérations qui doivent nécessairement y préparer le curieux, de quelque rang qu'il soit. Je m'y suis soumis, sire, et, si vous n'acceptez pas les mêmes conditions, le rabbin se retire.

--Garceran Manrique ne voudrait pas compromettre son roi et son ami, dit Alphonse. Je ferai tout ce qui sera nécessaire pour ôter toute excuse à cet homme, et je ne suis pas inquiet de le faire repentir de l'abus qu'il aura fait de ma patience et de son audace à prétendre m'en imposer. Allez au-devant de lui et l'introduisez.»

C'est ainsi que l'aveugle confiance d'une part et une présomption peu éclairée de l'autre, introduisirent le dangereux Ruben à la cour de Tolède. Pour le malheur du souverain et de son peuple, ce scélérat n'était pas pris au dépourvu; et, quoiqu'on eût cru le surprendre sans le prévenir, il arrivait avec un plan formé, dont l'imprudence et l'aveuglement allaient lui faciliter le succès.

Alphonse se soumet à toutes les minuties d'un cérémonial d'initiation; plus il se prête complaisamment à tous les détails de cet acte ridicule à ses yeux, plus il pense acquérir de droits à prendre le ton sérieux avec Manrique pour l'engager à revenir de l'illusion dans laquelle il a été enveloppé, plus le Juif sera convaincu d'imposture.

Pendant qu'Alphonse s'expose, sans le savoir, à devenir encore plus dupe et plus enthousiaste que Manrique, Ruben s'étant assuré de la préparation de ses deux néophytes, a vu que tout lui était favorable; alors il place sur un bureau le miroir mystérieux: «Sire, dit-il, voilà la merveille dont on vous a entretenu; elle vous présentera d'elle-même l'objet que vous désirerez d'y voir; ma présence, mon ordre, mon consentement y sont inutiles. Cependant, je dois vous prévenir que, dans le cas où vous voudriez voir tous deux ensemble le même tableau, il faut qu'en exprimant le même désir, le pouce de la main gauche de l'un s'entrelace dans celui de la gauche de l'autre.» Après cette instruction, le rabbin se retire dans une pièce voisine, dont il tire la porte sur lui.

Soit que ce fût l'effet du sang-froid du rabbin, ou celui du cérémonial, un petit frisson commençait à glacer les sens d'Alphonse. Il ne pouvait plus, à ce qu'il imaginait, faire un pas en arrière. «Au moins, dit-il à Manrique si cette farce doit finir par un spectacle, il faut qu'il soit agréable; prenons-nous par les pouces, puisque cela est essentiel, et demandons à voir la plus belle femme qui soit en Espagne.»

Le prince venait de former ce voeu, les yeux fixés sur le miroir; à l'instant, la glace semble se ternir; peu à peu elle représente un ciel couvert de nuages; ces vapeurs passent et reviennent comme si des vents opposés les eussent agitées. Tout à coup, le fond s'éclaircit et présente une personne de dix-sept ans, vêtue dans la plus grande simplicité et la tête nue; elle était assise et paraissait occupée à la lecture. L'objet était éblouissant et par lui-même et par le brillant du jour dont il était éclairé. Elle pose son livre sur une table, se lève et se retire lentement, en laissant admirer la grâce, la noblesse, l'élégance de sa taille et de son port, et une superbe chevelure dont le bout de la tresse effleurait la terre. Bientôt le miroir se trouble de nouveau et redevient une glace ordinaire.

Quand on étonne un esprit fort par un prestige, il passe rapidement de l'incrédulité opiniâtre à l'excès contraire. Alphonse prend la plus haute opinion de Ruben et de sa science. «Rappelez, dit-il à Manrique, cet habile homme, son miroir est impayable.»

Ruben reparaît, son extérieur n'a rien de celui d'un homme qui vient de faire voir un prodige; il est froid et composé. Celui d'Alphonse est bien extraordinaire; ce n'est plus cette physionomie d'aigle, ce n'est plus ce maintien haut ou ce ton assuré. On peut dire que, sans la grande habitude où sont les rois de commander à leurs attitudes, il en eût pris une soumise vis-à-vis du rabbin prétendu merveilleux. Il fit à celui-ci les offres les plus magnifiques pour le récompenser de sa complaisance; mais le rusé politique se garda bien de rien accepter, il joua le désintéressement et le zèle.

Le monarque était confondu et enthousiasmé tout à la fois. «Est-ce, disait-il à l'Israélite, un objet réel et existant que je viens de voir?--Oui, sire, si vous n'avez pas demandé à voir une chimère, répond le Rabbin.--Quoi! dit Alphonse, cette belle, cette ravissante personne existe en Espagne?--Je ne sais, repartit Ruben, quel a été l'objet de votre curiosité, mais le miroir ne saurait mentir.--Et ne pouvez-vous pas le faire reparaître? dit Alphonse d'un ton d'impatience...--Non, sire, le miroir ne montre jamais le même objet...--Je ne reverrai jamais le même objet... Je ne reverrai jamais cette divine beauté!--Il faut, dit l'Hébreu, que j'apprenne moi-même à la connaître; laissez moi la liberté de consulter.»

Le roi et Manrique laissèrent le nécromant seul dans le cabinet. Ce dangereux personnage n'avait pas besoin d'apprendre le nom de la jeune personne dont la figure avait paru dans la glace.

Avant que le prince eût demandé à voir dans la glace, Ruben était instruit de sa détermination; et, au moyen des initiations et des rapports établis par elles, il y avait plus qu'influé mais il fallait mettre du mystérieux, et donner un air de difficulté et de doctrine à tout ce qu'il faisait: il laisse écouler un temps assez considérable pour se donner l'air d'avoir fait des opérations, des recherches, et reparaît enfin pour rendre sa réponse.

«La beauté que Votre Majesté a demandé à voir, sire, se nomme Rachel: c'est une juive orpheline, demeurant à Cordoue, dans sa famille.--À Cordoue? interrompit vivement le roi, n'étant déjà plus à lui; j'irais la chercher à la tête de cent mille hommes...--Vous n'aurez pas besoin, sire, de faire un armement aussi dispendieux; que j'aie votre portrait, donné de votre main, je le fais rendre ce soir à Rachel, et dès demain elle se met en marche pour le rapporter.»

Manrique avait au col une chaîne à laquelle pendait un portrait d'Alphonse; celui-ci l'enlève à son favori, le remet à Ruben, sans prévoir l'abus qu'en pourra faire ce dangereux ouvrier; l'Hébreu se retire, et laisse le roi de Castille soumis à la religion du secret, absorbé d'une foule d'idées absolument nouvelles pour lui. L'optique des faits surnaturels s'est présentée à ses yeux, il prétend s'en rapprocher, et se promet d'en tirer une foule de connaissances sublimes qui lui font déjà mépriser celles dont il avait pu être redevable à l'étude, à l'usage, à l'expérience.

Le moment s'avance où cet horizon si étendu va se borner à un seul point. Ce sera celui où il aura vu les beaux yeux de Rachel: le nécromant a tenu parole; la belle juive est arrivée de Cordoue, elle est chez Ruben. La voir, s'enflammer pour elle, voilà le rôle d'Alphonse. La cour murmure; la reine gémit, se plaint, éclate, se sépare et va se retirer à Oreïa. Le seul effet de ses démarches est de laisser son souverain aveugle plus maître d'obéir à la passion qui le maîtrise; et Rachel, par son ordre, vient s'établir au palais.

La noblesse s'écarte de la cour, se bornant à témoigner le sentiment douloureux dont elle est affectée. Alphonse, jusqu'alors si jaloux de l'estime et de l'attachement de ses sujets, demeure insensible à un témoignage aussi marqué de l'impression que sa conduite a faite sur les compagnons de ses glorieux travaux; il ne reste auprès de lui que Manrique; on cesse même de reconnaître en lui l'aimable Garceran, digne rejeton de l'illustre maison de Lara; Ruben se l'est pour ainsi dire asservi: de faux principes ont remplacé ceux qui avaient fait la base de l'éducation de ce jeune cavalier; en un mot il a perdu cette fleur d'élévation, de magnanimité, ce caractère de la noblesse castillanne: devenu disciple de Ruben, il est esclave des volontés de Rachel et bas courtisan d'Alphonse.

Cependant Ruben ayant su approcher son élève du trône, emploie ouvertement le crédit qu'il a sur elle à l'avancement de sa fortune, à celle de ses frères les Hébreux. Le roi ébranlé sur les principes de sa propre religion, en comblant ce peuple vagabond de faveurs, croit satisfaire à la justice du ciel, et leur donne hautement la préférence même sur les sujets qui eussent le mieux mérité de lui; les douanes, le commerce entier leur sont abandonnés. La Castille et le royaume de Léon gémissent sous leurs moeurs, leurs monopoles, leurs vexations en tous genres; aucune plainte ne peut être portée au pied du trône qui ne soit rejetée avec hauteur, avec dédain. C'est l'impérieuse Rachel qui les accueille; cette femme singulière, enrichie à l'extérieur des plus beaux présents de la nature, possédée par Ruben, a le caractère atroce. On verra, par les détails de l'événement, quelle espèce de monstre l'amour et l'art, de concert, avaient su donner pour maître à Alphonse, et pour tyran aux peuples asservis à la couronne de ce jeune, et alors malheureux souverain.

Alphonse, enfermé dans Tolède, n'en sortait plus que pour varier par le plaisir de la chasse ceux qu'il goûtait dans les bras de l'amour: nuit et jour environné de Juifs des deux sexes, il fût devenu absolument étranger à son peuple s'il eût été possible à celui-ci de perdre de vue un prince, son idole jusqu'à ce moment fatal. Il attendait, sans murmurer contre lui, que, rassasié par la jouissance et délivré par ses suites de la passion qui l'avait égaré, il revînt de lui-même à la pratique de ses devoirs.

Cependant une année succédait à l'autre sans apporter le moindre changement à la conduite de leur souverain, sans qu'ils éprouvassent le plus léger adoucissement à leurs infortunes; son assujettissement semblait augmenter par la réunion des malheurs qui en étaient la suite, et la fière beauté qui le gouvernait paraissait assurer son empire par de nouvelles exigences et par la bizarrerie de ses caprices. Sept ans s'étaient écoulés, et la patience castillane n'était point encore à bout.

Les gouverneurs des places résistaient, presque sans secours, aux entreprises des Muzarabes et des Andalous maures. Les peuples fléchissaient sous le joug, se contentant d'implorer le ciel pour qu'il voulût délivrer du joug d'un abominable maléfice leur monarque, dont ils espéraient de voir renaître toutes les vertus.