Le Diable amoureux; L'Honneur perdu et recouvré; Rachel ou la belle juive

Part 10

Chapter 103,913 wordsPublic domain

De temps en temps, cet affreux regard tombait sur la belle inconnue, comme s'il y eût été porté par la réflexion. Bientôt il la fixe d'un air de connaissance.

Il en fallait bien moins pour alarmer l'inquiète Primrose. «Ah! malheureuse Sibille, serais-tu, par hasard, connue de cet étranger? Tu ne l'as jamais vu, mais il peut arriver de France, où le bruit de ta fuite aura été répandu; peut-être sort-il de la Bretagne.» La frayeur la saisit, la rougeur lui monte au visage et le couvre du plus vif incarnat; et ce moment de trouble est saisi par toute la compagnie. Mackenffal triomphe du désordre qu'il occasionne, et cherche à l'augmenter en paraissant sourire, avec affectation et à la dérobée, à la jeune étrangère, qui détourne la tête pour éviter ses odieux regards, et faisant l'impossible pour dissimuler son embarras et ses craintes.

«Ne vous troublez pas, princesse, dit le barbare Irlandais; je sais ménager mes connaissances. Vous aviez confié votre destin errant à la mer; elle vous a déposée ici, où vous me semblez être en assez belle posture; mais il vous plaît d'y conserver l'incognito: je ne dérangerai pas un plan dirigé sans doute au plus grand bien de vos affaires. Vous n'avez perdu qu'une petite barque: vous vous occupez sans doute ici d'un armement plus avantageux. Dès ce moment, j'entre dans vos projets, et vous pouvez compter sur la discrétion de votre dévoué Mackenffal.

--Je ne vous connais pas, répond Primrose avec une modeste assurance.» Si le commencement du discours de l'Irlandais l'avait jetée en quelque sollicitude, la suite lui avait entièrement prouvé qu'elle et sa véritable histoire lui étaient entièrement inconnues.

«Il faudrait, madame, réplique l'Irlandais, dire: Je ne connais plus. Il vous plaît d'oublier quelques bontés que vous eûtes pour moi, quoique la date n'en soit pas prodigieusement éloignée. Vous m'affranchissez par là de la reconnaissance. Le procédé est noble, digne de vous.

--Moi, des bontés pour vous! reprend la belle inconnue du ton ferme et élevé de Sibille de Primrose, la lèvre et les yeux armés du dédain le plus méprisant.

--Eh! non, vous n'en eûtes pas, s'écrie Mackenffal, et je ne méritai jamais de connaître, encore moins d'approcher de la pathétique, de la sublime Margerie, le miracle de Beaucaire, qui a inspiré tant de dévotion pour les mystères à tous les pèlerins de la dernière foire.

--Seigneur chevalier, dit d'un ton froid Sibille, entièrement rendue à elle-même, vous êtes absolument dans l'erreur, et vous pouvez aller renouer ailleurs vos liaisons avec votre Margerie.

--Je n'irai pas plus loin, divinité de nos tréteaux, dit l'Irlandais avec emphase. Mon ton peut nous avoir un peu brouillés; mais, vous le savez, je brille dans les raccommodements; et si vous avez fini votre engagement ici, pour le mois de juillet, je vous offre de vous reconduire en triomphe à Beaucaire, en croupe derrière Carfilarz, mon écuyer.

--Vous ferez bien de vous aller montrer seul à la foire. Vous êtes un extravagant.--Et vous, une jongleuse dans toute la force du terme. Je le maintiens. Voilà mon gant: qui osera le ramasser?

--Ce sera moi, brutal Irlandais, répond Clarence, reçois le démenti de toutes tes grossières faussetés.--Prince, poursuivit le chevalier anglais, en se tournant vers Lionel, mes affaires pressent mon départ de votre cour, ouvrez-nous le champ demain matin. Vous venez de voir outrager devant vous la vertu, dans le plus beau de tous les objets qui font l'ornement du sexe, dont nous avons juré de prendre en toute occasion la défense. Soyez aussi empressé, aussi jaloux que je le suis d'en voir tirer une vengeance éclatante.

--Clarence, répond Mackenffal en retroussant ses moustaches, vous ne serez pas le premier jeune homme qui se sera perdu pour l'amour des dames de ce haut parage. À demain, à demain.» L'enragé lance un de ses plus terribles regards et se retire.

Clarence vient se jeter aux pieds de Sibille, plongée par la dernière scène, dans un nouveau genre de saisissement. «Je fais voeu, madame, de répandre jusqu'à la derniers goutte de mon sang pour réparer l'outrage fait à votre vertu.» En disant cela, il saisit un mouchoir échappé dans ce moment des mains de la belle préoccupée. «Que ce gage, s'écrie-t-il, me serve d'écharpe dans le combat et soit une preuve demain à tout le pays de Galles de l'honneur que vous me faites en m'agréant pour votre chevalier.

--Ah! madame, dit alors Lionel, mon peu de confiance dans mes forces m'empêche de disputer au valeureux Clarence l'honneur dont il va se couvrir. Jugez de mon désespoir.

--Prince, et vous, chevalier d'Angleterre répondit Primrose, votre zèle m'oblige infiniment; mais je ne me tiens point offensée par des discours qui ne s'adressent point à moi. C'est à cette jongleuse Margerie à s'en formaliser.

--Si vous n'étiez pas étrangère et inconnue, madame, reprit Lionel, on se flatterait d'empêcher le combat; les chevaliers de ma cour sauraient bien, par la force des statuts, obliger Mackenffal à venir à vos genoux reconnaître son erreur. Nommez-nous, madame, celle que nous devons servir de tout notre courage, et...

--N'allez pas plus loin, prince. Je ne suis point cette Margerie et vous en donne ma parole; vous devez la recevoir, ou, jusqu'ici, vos intentions, vos égards pour moi m'en auraient imposé. J'ai promis ailleurs, et sous les plus inviolables auspices, de ne point me nommer que mon voeu ne soit accompli.

--Il faudra donc, madame, tenter le sort des armes. Allez, Clarence, allez vous reposer; mon prévôt vous fera préparer la lice. Je ne saurais être votre juge: je suis trop prévenu en faveur de la cause dont vous allez soutenir et faire éclater la justice.» À ces mots, le prince, paraissant accablé de faiblesse, se retire, appuyé sur les bras de ses écuyers.

Primrose entre dans son appartement, assez mal remise des différents genres de trouble dont elle venait d'être successivement agitée. Elle s'y livrait depuis quelque temps à ses réflexions, le front appuyé sur la main, lorsque Bazilette vint autour d'elle pour le service et l'attaqua de conversation.

«Vous rêvez, madame; vous en avez sujet. C'est une belle, une noble chose qu'un combat. On y joue notre honneur à un sanglant croix ou pile. Béni soit Dieu, qui n'a jamais permis qu'on attaquât le mien! mais je ne voudrais pas le voir au bout de la lance de Tiran-le-Blanc. Aussi notre prince le dit bien, lui qui sait la chevalerie comme je sais mon _Pater_: c'est votre maudit secret qui fait la cause de tout le mal. Vous êtes la première, à ma connaissance, tombée dans un égarement de ce genre, et vous verrez comment il vous en prendra. En général, nous parlons, nous autres femmes, à tort et à travers. Le silence est ici plus dangereux que toutes nos indiscrétions. On vous demande trois mots; c'est bien peu de chose: dites le nom de votre pays, de votre famille, le vôtre: de mon oreille, cela passera dans celle du prince, sans faire d'autre cascade; et nous aurons le plaisir de voir amener à vos pieds cet ours hibernois, tout muselé.

--Ne me tourmentez pas pour avoir mon secret, mademoiselle; forcée par un voeu de le refuser au prince Lionel, malgré ses procédés nobles et généreux, je ne dois le donner à personne.

--En ce cas, madame, vous ferez bien de vous mettre au lit, pour vous tenir prête de bonne heure.

--À quoi, mademoiselle? À quoi?--À une chose fort désagréable; à être témoin d'une sanglante boucherie, dont l'incertitude de votre état sera le motif. Le oui ou le non de votre vertu est le résultat. On s'est défié à outrance; cela fait dresser les cheveux. Il faut qu'il reste un des deux champions sur le carreau. Si la lance pète, si le cimeterre se rompt, on vient au poignard. Jugez quelle serait la mortification de ceux qui vous aiment ici, et c'est tout le monde, s'il était prouvé demain matin, par le sort des armes, que vous êtes la Margerie de ce monstre de Mackenffal, s'il devient maître de vous enlever en croupe derrière son maussade écuyer. Tenez madame, j'en ai la chair de poule, et il pourrait en coûter la vie à votre beau chevalier.

--Fermez mes rideaux, mademoiselle. Je vous suis très obligée de vos avis et de vos craintes; mais, si je dois attendre des conseils, c'est de mon devoir et de moi.»

Bazilette se retira piquée. Elle avait amené tant d'autres femmes au point où elle avait voulu les conduire; ici, elle ne pouvait rien gagner. «Un coeur de bronze, dit-elle, une tête de fer; si jamais mon maître et elle pouvaient s'entendre, il en naîtrait une race d'entêtés qui ferait plier l'univers.»

Le jour éclairait à peine les murs du palais de Saint-David, et déjà tout y était en mouvement, pour transformer une esplanade, précédemment garnie de ses barrières, en un champ clos en règle. Tentes, pavillons, tout ce qui est nécessaire en ce genre est dressé. Les champions y sont conduits et armés par les parrains qu'ils ont choisis. Les juges sont à la tête du camp.

Un balcon, en partie formé par une terrasse qui touche à l'appartement de Primrose est arrangé pour recevoir la belle outragée, et Lionel vient lui donner le bras pour la conduire. Le bruit des fanfares guerrières fait retentir tous les environs.

«Venez, madame, lui dit le prince, venez encourager par votre présence le champion qui se dévoue au rétablissement de votre honneur.

--Prince, vous me voyez au désespoir des préparatifs qu'on a faits ici et de la scène qu'ils annoncent. Toutes les lances du monde ne peuvent pas faire que je sois la Margerie si vivement insultée; et, tant que je serai moi-même, mon honneur sera à l'abri d'une insulte du genre de celle dont on prétend poursuivre ici la vengeance.

--Vous êtes inflexible, madame; vous vous mettez au-dessus des lois et des usages. Nous autres princes y sommes soumis.» En disant cela, il l'entraîne plutôt qu'il ne la conduit vers le balcon préparé pour elle, et fermé de manière à ôter tout espoir à la retraite, et va se perdre dans la foule des spectateurs.

Déjà, à la suite des cérémonies d'usage, Mackenffal a répété à haute voix que la femme assise dans le balcon est la fameuse Margerie, si célèbre par ses talents, si décriée par son inconduite.

Déjà Clarence, en forçant le ton un peu grêle de sa voix, lui en a donné de nouveau le démenti.

Sur les nouveaux défis, les champions partent des barrières opposées, se rencontrent au milieu de la carrière, se heurtent, et Clarence est renversé sans mouvement. Un moment après, la terre est baignée de son sang.

Une clameur générale; une expression de douleur, partant des fenêtres du palais et des différents points de la barrière, s'élèvent et couvrent le bruit des trompettes et des clairons qui célébraient le triomphe de l'Irlandais. Les voix des femmes de Primrose se mêlent aux plaintives acclamations, et répètent à ses oreilles: «Ah! notre pauvre maîtresse! elle est déshonorée sans ressource!»

À la vue d'un homme sacrifié pour elle, Sibille se sent extraordinairement émue; en entendant dire que son honneur est perdu, l'indignation la saisit et la soutient. Elle ne donnera point de marque de faiblesse; mais elle témoigne vivement un désir, c'est qu'on aille au secours de l'infortuné dont le sort des armes a si mal secondé le courage. «Laissez-moi, dit-elle à Bazilette; voyez ce malheureux Anglais, voilà le véritable objet de votre compassion et de la mienne. S'il m'est permis de disposer de vous, volez de ma part, et portez-lui des consolations et des secours.» Bazilette obéit sans répliquer.

Cependant le féroce Mackenffal parcourt d'un air triomphant tout le champ de bataille, et anime les trompettes à célébrer sa victoire par des fanfares. Il venait de faire caracoler son coursier sous le balcon de Primrose, et peut-être mettre le comble aux insultes dont il s'était rendu coupable, lorsqu'un chevalier, couvert d'armes rembrunies, s'avance à l'entrée des barrières et demande le champ. Les juges le lui font ouvrir. L'écuyer qui le précède, ainsi que le héraut d'armes, sans couleurs et sans livrées, viennent porter son défi à Mackenffal, et le lisent à haute voix. Tout retentit dans le moment de cris de joie et d'acclamations. «Vive, vive le brave chevalier inconnu, qui se dévoue à soutenir l'honneur des dames!»

Ce bruit inattendu a distrait Primrose de l'attention qu'elle donnait au sort du malheureux Clarence, qu'on emportait alors de dessus le champ de bataille. Il était sanglant et paraissait inanimé. Bazilette revenait au balcon, le mouchoir sur les yeux, et comme essuyant ses larmes.

Le chevalier aux armes brunes, monté sur un coursier vigoureux, qu'il manie avec autant de grâce que d'adresse, vient au bas du balcon, descend de cheval, et, le genou en terre, il prie la dame offensée d'honorer de son consentement une entreprise dont l'espoir de la servir est le noble et glorieux but. Il se relève sur-le-champ sans attendre de réponse, prend du champ, court au-devant de Mackenffal, qui vient résolument à sa rencontre. Le poitrail des coursiers se heurte, les lances volent en éclats et l'Irlandais mord la poussière. On le voit rouler en se débattant; il fait, pour se relever, des efforts inutiles. Il demeure tout à coup immobile, et paraît rendre, avec tout son sang, le dernier soupir.

Oh! comme le beau coup de lance du chevalier aux armes brunes fut célébré! «Vivent, vivent, s'écrient un millier de voix, le brave et généreux inconnu et la belle inconnue qu'il a vengée! Ils sont dignes l'un de l'autre.» Bazilette, Suzanne, Guaiziek, toutes les femmes attachées à Primrose, viennent embrasser ses genoux, baiser ses mains. Le vainqueur a délacé son casque, et on reconnaît le malade, le languissant Lionel, pour auteur de ce beau fait d'armes. Il ne se prévaut point de sa victoire; il est modeste, généreux, et va faire donner des secours au noble adversaire qu'il a renversé; mais le bruit court qu'ils seront inutiles.

Primrose est triomphante aux yeux de la multitude, sans en éprouver aucune espèce de satisfaction. Elle est consternée des suites de la sanglante scène dont on l'a rendue témoin forcé, et dont innocemment elle paraît être la cause. Mackenffal lui a semblé plus extravagant, plus extraordinaire que coupable: elle donne au trépas de Clarence des regrets plus animés. Les usages, dont son bienfaiteur a pu devenir la victime, en s'exposant pour elle, lui paraissent bien moins galants que barbares.

Convaincue intérieurement qu'on ne l'avait point offensée, elle témoigne cependant beaucoup de reconnaissance à celui qui peut se croire son vengeur. Elle a beaucoup ouï parler de combats de barrières. Le maintien de l'honneur des dames avait été le motif de quelques-uns, et les avait rendus même célèbres. Mais elle n'était pas dans le cas de la belle Geneviève ni de tant d'autres. On pouvait, dans le pays de Galles, avoir des idées plus extraordinaires qu'ailleurs; elle crut donc devoir paraître céder à l'opinion, ne pouvant se flatter de la détruire, et se montrer reconnaissante d'un service qu'on avait cru devoir lui rendre au risque de la vie.

Ces considérations la forcent d'assister à une fête importune dont son prétendu triomphe est l'objet; la voilà reine du bal, où Lionel, sans se montrer plus confiant qu'à l'ordinaire, ose paraître bien plus ouvertement amoureux. Il semble que sa passion, en réveillant son courage, lui ait rendu les forces; il se montre aussi adroit à la danse qu'il a été résolu et ferme sur le champ de bataille; la grâce et la justesse animent tous ses mouvements. Bazilette, placée derrière le fauteuil de Primrose, la forçait de l'observer. «Voyez, lui disait-elle, si ce n'est pas un amour? Il est vainqueur partout; vous seule lui résistez. Qu'y gagnez-vous? Vous contrariez le destin: il vous a faits l'un pour l'autre.»

Sibille détourne l'oreille. Dans ce qu'elle voit, rien ne l'amuse. Les idées noires de la sanglante scène passée sous ses yeux ne sont point dissipées: elle a dansé, contre son goût; les démonstrations de la flamme de Lionel, moins discrètes qu'à l'ordinaire, lui semblent plus inquiétantes. Il est temps de se soustraire par la retraite à des amusements dont sa santé pourrait être altérée. Elle semble céder à ce seul motif, et se retire dans son appartement.

Les jours vont lui paraître plus longs que jamais. Il faut souffrir plus d'assiduités de la part de Lionel. Ce prince, sans parler de son dernier service, ou même souffrir qu'on en parle, en a pris le droit de se montrer amant plus à découvert. La belle, inquiète, se renferme dans son appartement le plus qu'il lui est possible. Là, se promenant seule sur une terrasse, d'où l'on découvre la rade de Bride et la mer, elle cherche à démêler, à l'horizon, s'il ne paraîtra pas quelque pavillon français, quelque bâtiment où elle puisse trouver un passage.

«Ah! Conant! disait-elle, si le bon Gérard et son fils n'étaient pas malheureusement péris; éclairé par eux sur l'endroit de la côte ou j'ai fait naufrage, vous voleriez à ma recherche, à mon secours! Que les esprits de l'air fassent passer ma voix jusqu'à vous, qu'ils vous instruisent du danger où je me trouve; poursuivie par un amant qui me désespère, et dont je dois à mon tour craindre le désespoir, en danger au moins d'être reconnue, renvoyée en Bretagne et livrée à Raimbert.»

Un jour, fixant avec attention ses regards sur les flots elle y voit flotter un pavillon normand. Le bâtiment qui l'arbore entre dans la rade de Bride, et y laisse tomber l'ancre; une chaloupe s'en détache, et vient à force de rames aborder au rivage.

Le coeur de la passionnée Sibille s'émeut à la vue de deux pèlerins qui ont pris terre. Plus elle considère, plus elle examine, plus elle demeure convaincue de ne s'être pas trompée: à la taille avantageuse, à la démarche, elle a reconnu Conant de Bretagne; c'est lui-même.

La joie la ferait éclater, si la réflexion ne la retenait. Tous deux étant reconnus, tous deux pourraient être compromis. Lionel s'est jusque-là montré généreux: mais Lionel est devenu rival de Conant, et peut employer, où il est, un pouvoir que rien ne balance.

Un premier mouvement suggère à Sibille d'écrire un billet, de le faire porter par une des femmes employées à la servir; elle rentre dans son appartement, tout occupée de ce projet.

Bazilette et Suzanne se sont absentées. Les enfants, dont la première est gouvernante sont malades: elle leur fait donner des secours, Guaiziek et sa compagne sont occupées à faire l'appartement.

Primrose, voyant qu'elle n'est point observée, conçoit le projet de gagner le bord de la mer, en descendant dans les cours des écuries du palais, par un escalier dérobé qui y conduit. Mais en traversant, elle pourrait être rencontrée sur les bords de la mer, et, dans le chemin, elle sera remarquée. Heureusement Guaiziek a déposé dans une garde-robe une cape dont elle s'enveloppe de la tête aux pieds, pour se garantir, quand elle sort, des injures du temps, et même des patins de fer, de l'espéce de ceux dont on fait encore usage aujourd'hui, pour s'élever au-dessus de la boue, enfin jusqu'à ses gants.

La possibilité du travestissement en fait sur-le-champ naître et exécuter le projet. Voilà Primrose enveloppée de tous les haillons de campagne de Guaiziek. Elle se précipite dans l'escalier dérobé, arpente à pas démesurés les cours, en imitant la marche hardie et la contenance de celle dont elle a pris la forme, et gagne en courant une porte qui donne sur la marine. Les pages, les valets qui l'aperçoivent du haut des fenêtres du palais, animent les chiens à courir après elle, en leur criant: Donne sur Guaiziek! donne sur Guaiziek! Il semble que le vent ait porté notre héroïne vers le rivage. Elle aborde le pèlerin qu'elle a très distinctement reconnu, le tire par le bras, lui parle à l'oreille. «Vous êtes Conant, ne témoignez ni trouble ni surprise: le plus léger mouvement vous expose. Je suis Sibille: répondez par monosyllabes; nous n'avons pas un moment à perdre.

«Disposez-vous à volonté de la chaloupe qui vous a conduit?--Oui.--Du bâtiment qui est dans la rade?--Oui.--Combien avez-vous embarqué d'ancres?--Quatre.--Sur combien êtes-vous mouillé?--Deux.--Les pouvez-vous sacrifier?--Oui.--Votre compagnon est le fils de Gérard?--Oui.--Le père a-t-il péri?--Non.--Appelez le fils embarquons-nous?--Soit.»

On s'embarque dans le plus grand silence, et l'on y persévère jusqu'à ce qu'on soit arrivé au bâtiment mouillé dans la rade. Le frère de lait regardait tour à tour la cape, les gants et les patins, sans prévoir l'agréable surprise dont il devait jouir bientôt. Mais il pensa pâmer de joie lorsqu'au coup de sifflet qui fit déployer la voile et couper les câbles qui tenaient aux ancres, il vit tomber la cape qui lui dérobait la vue de sa charmante damoiselle.

«Ah! notre bonne damoiselle! s'écria-t-il en se jetant à ses pieds...» Passons légèrement sur les transports naïfs du frère de lait: ils sont néanmoins plus aisés à peindre que la joie des deux amants qui viennent d'être réunis. La voile déployée et secondée par un vent favorable, en les portant dans le canal de Bristol, les a déjà mis à l'abri de la frayeur d'être poursuivis, et d'ailleurs ils ont lieu d'être rassurés contre toutes les attaques ordinaires. Ils sont entrés dans la chambre du navire, et ont enfin le loisir d'en venir aux éclaircissements.

Gérard et son fils, flottant sur un débris de la barque, ont été rencontrés et sauvés par un vaisseau normand. La lettre dont ils sont porteurs est mouillée, mais ils peuvent aider à en retrouver le sens. Conant, assuré, sur leur rapport, que si Sibille existe, c'est sur les côtes de la principauté de Galles, part pour Cherbourg, prend à ses gages un bâtiment armé pour faire la course, et s'embarque en habit de pèlerin. Son arrivée ne doit surprendre que par l'à-propos. Quelque divinité, sans doute, s'occupait alors de la fortune des amants loyaux. Elle serait aujourd'hui sans temple comme sans exercice.

Conant s'est expliqué. Primrose a beaucoup plus de peine à se faire entendre sur le fait des aventures qui lui sont arrivées dans le pays de Galles. Il faut avouer qu'elles avaient un caractère plus que romanesque. Conant ne pouvait pas soupçonner son amante de lui en imposer par le récit; mais il devait y avoir eu de l'illusion, de quelque genre que ce fût, dans les faits dont elle lui faisait le rapport. Hors les soins que s'était donnés Bazilette, tout lui semblait hors de la nature et des usages connus.

Tandis que nos amants se récréent par le récit de leurs inquiétudes passées, et en considérant la perspective de leur prochain bonheur, jetons les yeux sur le palais de Saint-David. Ah! quel trouble! quel désordre! On ne court pas, on se précipite vers la plage marine.

On veut armer tous les canots qui sont sur les rivages et dans le port. Lionel, revenu de l'amusement de la pêche, tonne, éclate, foudroie. Ah! qu'il se repent de n'avoir armé qu'en idée le bâtiment qu'il avait promis à Primrose. Comme il s'aventurerait à la poursuite de sa fugitive, de son ingrate, de sa rebelle! Une fausseté de moins, et il lui restait une ressource; mais il n'en a plus: il a employé tous les ressorts, épuisé toutes les ressources de la séduction, et une femme de cet âge lui a échappé. Croyant tout, elle n'a été la dupe de rien. Il demeure confondu et livré aux désordres des sens, dont il a quelquefois inutilement sollicité la révolte. Il n'en est pas encore au remords, il ne tardera pas à y être conduit.

Sibille de Primrose et Conant de Bretagne, débarqués à Civita-Vecchia, sont allés embrasser les genoux, et recevoir la bénédiction nuptiale des mains du pape. Sibille croit remplir un devoir en dépêchant un écuyer et en envoyant au prince de Galles la lettre qui suit:

à mon illustre bienfaiteur,

_le noble, le vaillant, le magnanime prince Lionel, prince de Galles_.