Part 3
Tout en n'accordant à ce document qu'une confiance relative, et en nous rapportant à la sage opinion de Charles Nodier, qui dit qu'à l'époque où a eu lieu cette scène, il n'était peut-être pas difficile de prévoir que la révolution qui venait choisirait ses victimes dans la plus haute société d'alors, et dévorerait ensuite ceux-là même qui l'auraient créée, nous allons rapporter un singulier passage qui se trouve dans le poëme d'Ollivier, publié justement trente ans avant 93, et dans lequel on remarquera une préoccupation de têtes coupées qui peut bien passer, mais plus vaguement, pour une hallucination prophétique.
* * * * *
«Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés l'un et l'autre par des enchantements dans le palais de la fée Bagasse. Cette dangereuse sorcière, voyant avec chagrin le progrès des armes chrétiennes en Asie, voulut les arrêter en tendant des piéges aux chevaliers défenseurs de la foi. Elle construisit non loin d'ici un palais superbe. Nous mîmes malheureusement le pied sur les avenues: alors, entraînés par un charme, quand nous croyions ne l'être que par la beauté des lieux, nous parvînmes jusque dans un péristyle qui était à l'entrée du palais; mais nous y étions à peine, que le marbre sur lequel nous marchions, solide en apparence, s'écarte et fond sous nos pas: une chute imprévue nous précipite sous le mouvement d'une roue armée de fers tranchants, qui séparent en un clin d'œil toutes les parties de notre corps les unes des autres; et ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est que la mort ne suivit pas une aussi étrange dissolution.
Entraînées par leur propre poids, les parties de notre corps tombèrent dans une fosse profonde, et s'y confondirent dans une multitude de membres entassés. Nos têtes roulèrent comme des boules. Ce mouvement extraordinaire ayant achevé d'étourdir le peu de raison qu'une aventure aussi surnaturelle m'avait laissée, je n'ouvris les yeux qu'au bout de quelque temps, et je vis que ma tête était rangée sur des gradins à côté et vis-à-vis de huit cents autres têtes des deux sexes, de tout âge et de tout coloris. Elles avaient conservé l'action des yeux et de la langue, et surtout un mouvement dans les mâchoires qui les faisait bâiller presque continuellement. Je n'entendais que ces mots, assez mal articulés:--Ah! quels ennuis! cela est désespérant.
Je ne pus résister à l'impression que faisait sur moi la condition générale, et me mis à bâiller comme les autres.
--Encore une bâilleuse de plus, dit une grosse tête de femme, placée vis-à-vis de la mienne; on n'y saurait tenir, j'en mourrai; et elle se remit à bâiller de plus belle.
--Au moins cette bouche-ci a de la fraîcheur, dit une autre tête, et voilà des dents d'émail. Puis, m'adressant la parole:--Madame, peut-on savoir le nom de l'aimable compagne d'infortune que nous a donnée la fée Bagasse?
J'envisageai la tête qui m'adressait la parole: c'était celle d'un homme. Elle n'avait point de traits, mais un air de vivacité et d'assurance, et quelque chose d'affecté dans la prononciation.
Je voulus répondre:--Seigneur, j'ai un frère... Je n'eus pas le temps d'en dire davantage.--Ah! ciel! s'écria la tête femelle qui m'avait apostrophé la première, voici encore une conteuse et une histoire; nous n'avons pas été assez assommés de récits. Bâillez, madame, et laissez là votre frère. Qui est-ce qui n'a pas de frères? Sans ceux que j'ai, je régnerais paisiblement et ne serais pas où je me trouve.
--Seigneur, dit la grosse tête apostrophée, vous vous faites connaître bien tôt pour ce que vous êtes, pour la plus mauvaise tête...
--Ah! interrompit l'autre, si j'avais seulement mes membres...
--Et moi, dit l'adversaire, si j'avais seulement mes mains... Et d'ailleurs, me disait-il, vous pouvez vous apercevoir que ce qu'il dit ne saurait passer le nœud de la gorge.
--Mais, disais-je, ces disputes-ci vont trop loin...
--Eh! non, laissez-nous faire; ne vaut-il pas mieux se quereller que de bâiller? A quoi peuvent s'occuper des gens qui n'ont que des oreilles et des yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un siècle, qui n'ont nulle relation ni n'en peuvent former d'agréables, à qui la médisance même est interdite, faute de savoir de qui parler pour se faire entendre, qui...
Il en eût dit davantage; mais voilà que tout à coup il nous prend une violente envie d'éternuer tous ensemble; un instant après, une voix rauque, partant on ne sait d'où, nous ordonne de chercher nos membres épars; en même temps nos têtes roulent vers l'endroit où ils étaient entassés.»
N'est-il pas singulier de rencontrer dans un poëme héroï-comique de la jeunesse de l'auteur, cette sanglante rêverie de têtes coupées, de membres séparés du corps, étrange association d'idées qui réunit des courtisans, des guerriers, des femmes, des petits-maîtres, dissertant et plaisantant sur des détails de supplice, comme le feront plus tard à la Conciergerie ces seigneurs, ces femmes, ces poëtes, contemporains de Cazotte, dans le cercle desquels il viendra à son tour apporter sa tête, en tâchant de sourire et de plaisanter comme les autres des fantaisies de cette fée sanglante, qu'il n'avait pas prévu devoir s'appeler un jour la Révolution!
IV
NOUS venons d'anticiper sur les événements: parvenu aux deux tiers à peine de la vie de notre écrivain, nous avons laissé entrevoir une scène de ses derniers jours; à l'exemple de l'illuminé lui-même, nous avons uni d'un trait l'avenir et le passé.
Il entrait dans notre plan, du reste, d'apprécier tour à tour Cazotte comme littérateur et comme philosophe mystique; mais si la plupart de ses livres portent l'empreinte de ses préoccupations relatives à la science des cabalistes, il faut dire que l'intention dogmatique y manque généralement; Cazotte ne paraît pas avoir pris part aux travaux collectifs des illuminés martinistes, mais s'être fait seulement d'après leurs idées une règle de conduite particulière et personnelle. On aurait tort d'ailleurs de confondre cette secte avec les institutions maçonniques de l'époque, bien qu'il y eût entre elles certains rapports de forme extérieure; les Martinistes admettaient la chute des anges, le péché originel, le Verbe réparateur, et ne s'éloignaient sur aucun point essentiel des dogmes de l'Église.
Saint-Martin, le plus illustre d'entre eux, est un spiritualiste chrétien à la manière de Malebranche. Nous avons dit plus haut qu'il avait déploré l'intervention d'_esprits violents_ dans le sein de la secte lyonnaise. De quelque manière qu'il faille entendre cette expression, il est évident que la société prit dès lors une tendance politique qui éloigna d'elle plusieurs de ses membres. Peut-être a-t-on exagéré l'influence des illuminés tant en Allemagne qu'en France, mais on ne peut nier qu'ils n'aient eu une grande action sur la révolution française et dans le sens de son mouvement. Les sympathies monarchiques de Cazotte l'écartèrent de cette direction et l'empêchèrent de soutenir de son talent une doctrine qui tournait autrement qu'il n'avait pensé.
Il est triste de voir cet homme, si bien doué comme écrivain et comme philosophe, passer les dernières années de sa vie dans le dégoût de la vie littéraire et dans le pressentiment d'orages politiques qu'il se sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de son imagination se sont flétries; cet esprit d'un tour si clair et si français, qui donnait une forme heureuse à ses inventions les plus singulières, n'apparaît que rarement dans la correspondance politique qui fut la cause de son procès et de sa mort. S'il est vrai qu'il ait été donné à quelques âmes de prévoir les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt une faculté malheureuse qu'un don céleste, puisque, pareilles à la Cassandre antique, elles ne peuvent ni persuader les autres ni se préserver elles-mêmes.
Les dernières années de Cazotte dans sa terre de Pierry en Champagne présentent cependant encore quelques tableaux de bonheur et de tranquillité dans la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu'il ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à Paris, échappé au tourbillon plus animé que jamais des sectes philosophiques et mystiques de toutes sortes, père d'une fille charmante et de deux fils pleins d'enthousiasme et de cœur comme lui, le bon Cazotte semblait avoir réuni autour de lui toutes les conditions d'un avenir tranquille; mais les récits des personnes qui l'ont connu à cette époque le montrent toujours assombri des nuages qu'il pressent au delà d'un horizon tranquille.
Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé la main de sa fille Élisabeth; ces deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, mais Cazotte retardait sa réponse définitive et leur permettait seulement d'espérer. Un auteur gracieux et plein de charme, Anna-Marie, a raconté quelques détails d'une visite faite à Pierry par madame d'Argèle, amie de cette famille. Elle peint l'élégant salon au rez-de-chaussée, embaumé des parfums d'une plante des colonies rapportée par madame Cazotte, et qui recevait du séjour de cette excellente personne un caractère particulier d'élégance et d'étrangeté. Une femme de couleur travaillant près d'elle, des oiseaux d'Amérique, des curiosités rangées sur les meubles, témoignaient, ainsi que sa mise et sa coiffure, d'un tendre souvenir pour sa première patrie. «Elle avait été parfaitement jolie et l'était encore, quoiqu'elle eût alors de grands enfants. Il y avait en elle cette grâce négligée et un peu nonchalante des créoles, avec un léger accent donnant à son langage un ton tout à la fois d'enfance et de caresse qui la rendait très-attrayante. Un petit chien bichon était couché sur un carreau près d'elle; on l'appelait _Biondetta_, comme la petite épagneule du Diable amoureux.»
Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise de la Croix, veuve d'un grand seigneur espagnol, faisait partie de la famille et y exerçait une influence due au rapport de ses idées et de ses convictions avec celles de Cazotte. C'était depuis longues années l'une des adeptes de Saint-Martin, et l'illuminisme l'unissait aussi à Cazotte de ces liens tout intellectuels que la doctrine regardait comme une sorte d'anticipation de la vie future. Ce second mariage mystique, dont l'âge de ces deux personnes écartait toute idée d'inconvenance, était moins pour madame Cazotte un sujet de chagrin que d'inquiétude conçue au point de vue d'une raison tout humaine touchant l'agitation de ces nobles esprits. Les trois enfants, au contraire, partageaient sincèrement les idées de leur père et de sa vieille amie.
Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question; mais, pourtant, faudrait-il accepter toujours les leçons de ce bon sens vulgaire qui marche dans la vie sans s'inquiéter des sombres mystères de l'avenir et de la mort? La destinée la plus heureuse tient-elle à cette imprévoyance qui reste surprise et désarmée devant l'événement funeste, et qui n'a plus que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs du malheur? Madame Cazotte est de toutes ces personnes celle qui devait le plus souffrir; pour les autres, la vie ne pouvait plus être qu'un combat, dont les chances étaient douteuses, mais la récompense assurée.
Il n'est pas inutile, pour compléter l'analyse des théories que l'on retrouvera plus loin dans quelques fragments de la correspondance qui fut le sujet du procès de Cazotte, d'emprunter encore quelques opinions de ce dernier au récit d'Anna-Marie:
«Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de nos pères; le monde invisible nous presse de tous côtés... il y a là sans cesse des amis de notre pensée qui s'approchent familièrement de nous. Ma fille a ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune de nos idées, bonnes ou mauvaises, met en mouvement quelque esprit qui leur correspond, comme chacun des mouvements de notre corps ébranle la colonne d'air que nous supportons. Tout est plein, tout est vivant dans ce monde, où, depuis le péché, des voiles obscurcissent la matière... Et moi, par une initiation que je n'ai point cherchée et que souvent je déplore, je les ai soulevés comme le vent soulève d'épais brouillards. Je vois le bien, le mal, les bons et les mauvais; quelquefois la confusion des êtres est telle à mes regards, que je ne sais pas toujours distinguer au premier moment ceux qui vivent dans leur chair de ceux qui en ont dépouillé les apparences grossières...
Oui, ajoutait-il, il y a des âmes qui sont restées si matérielles, leur forme leur a été si chère, si adhérente, qu'elles ont emporté dans l'autre monde une sorte d'opacité. Celles-là ressemblent longtemps à des vivants.
Enfin, que vous dirai-je? soit infirmité de mes yeux, ou similitude réelle, il y a des moments où je m'y trompe tout à fait. Ce matin, pendant la prière où nous étions réunis tous ensemble sous les regards du Tout-Puissant, la chambre était si pleine de vivants et de morts de tous les temps et de tous les pays, que je ne pouvais plus distinguer entre la vie et la mort; c'était une étrange confusion, et pourtant un magnifique spectacle!»
Madame d'Argèle fut témoin du départ du jeune Scévole Cazotte qui allait prendre du service dans les gardes du roi; les temps difficiles approchaient, et son père n'ignorait pas qu'il le dévouait à un danger.
La marquise de la Croix se joignit à Cazotte pour lui donner ce qu'ils appelaient _leurs pouvoirs mystiques_, et l'on verra plus tard comment il leur rendit compte de cette mission. Cette femme enthousiaste fit sur le front du jeune homme, sur ses lèvres et sur son cœur, trois signes mystérieux accompagnés d'une invocation secrète, et consacra ainsi l'avenir de celui qu'elle appelait _le fils de son intelligence_.
Scévole Cazotte, non moins exalté dans ses convictions monarchiques que dans son mysticisme, fut du nombre de ceux qui, au retour de Varennes, réussirent à protéger du moins la vie de la famille royale contre la fureur des républicains. Un instant même, au milieu de la foule, le Dauphin fut enlevé à ses parents, et Scévole Cazotte parvint à le reprendre et le rapporta à la Reine, qui le remercia en pleurant. La lettre suivante, qu'il écrivit à son père, est postérieure à cet événement:
«Mon cher papa, le 14 juillet est passé, le Roi est rentré chez lui sain et sauf. Je me suis acquitté de mon mieux de la mission dont vous m'aviez chargé. Vous saurez peut-être si elle a eu tout l'effet que vous en attendiez. Vendredi, je me suis approché de la sainte table; et, en sortant de l'église, je me suis rendu à l'autel de la patrie, où j'ai fait, vers les quatre côtés, les commandements nécessaires pour mettre le Champ de Mars entier sous la protection des anges du Seigneur.
J'ai gagné la voiture, contre laquelle j'étais appuyé quand le Roi est remonté; Madame Élisabeth m'a même alors jeté un coup d'œil qui a reporté toutes mes pensées vers le ciel; sous la protection d'un de mes camarades, j'ai accompagné la voiture en dedans de la ligne; et le roi m'a appelé et m'a dit: Cazotte, c'est vous que j'ai trouvé à Épernay, et à qui j'ai parlé? Et je lui ai répondu: Oui, Sire; à la descente de la voiture j'y étais... Et je me suis retiré quand je les ai vus dans leurs appartements.
Le Champ de Mars était couvert d'hommes. Si j'étais digne que mes commandements et mes prières fussent exécutés, il y aurait furieusement de pervers de liés. Au retour, tous criaient Vive le Roi! sur le passage. Les gardes nationaux s'en donnaient de tout leur cœur, et la marche était un triomphe. Le jour a été beau, et le commandeur a dit que, pour le dernier jour que Dieu laissait au diable, il le lui avait laissé couleur de rose. Adieu, joignez vos prières pour donner de l'efficacité aux miennes. Ne lâchons pas prise. J'embrasse maman Zabeth (Élisabeth). Mon respect à madame la marquise (la marquise de la Croix).»
A quelque opinion qu'on appartienne, on doit être touché du dévouement de cette famille, dût-on sourire des faibles moyens sur lesquels se reposaient des convictions si ardentes. Les illusions des belles âmes sont respectables, sous quelque forme qu'elles se présentent; mais qui oserait déclarer qu'il y ait pure illusion dans cette pensée que le monde serait gouverné par des influences supérieures et mystérieuses sur lesquelles la foi de l'homme peut agir? La philosophie a le droit de dédaigner cette hypothèse; mais toute religion est forcée à l'admettre, et les sectes politiques en ont fait une arme de tous les partis. Ceci explique l'isolement de Cazotte de ses anciens frères les illuminés. On sait combien l'esprit républicain avait usé du mysticisme dans la révolution d'Angleterre; la tendance des Martinistes était pareille; mais, entraînés dans le mouvement opéré par les philosophes, ils dissimulèrent avec soin le côté religieux de leur doctrine, qui, à cette époque, n'avait aucune chance de popularité.
Personne n'ignore l'importance que prirent les illuminés dans les mouvements révolutionnaires. Leurs sectes, organisées sous la loi du secret et se correspondant en France, en Allemagne et en Italie, influaient particulièrement sur de grands personnages plus ou moins instruits de leur but réel. Joseph II et Frédéric-Guillaume agirent maintes fois sous leur inspiration. On sait que ce dernier, s'étant mis à la tête de la coalition des souverains, avait pénétré en France et n'était plus qu'à trente lieues de Paris, lorsque les illuminés, dans une de leurs séances secrètes, évoquèrent l'esprit du grand Frédéric son oncle, qui lui défendit d'aller plus loin. C'est, dit-on, par suite de cette apparition (qui fut expliquée depuis de diverses manières) que ce monarque se retira subitement du territoire français, et conclut plus tard un traité de paix avec la République, qui, dans tous les cas, a pu devoir son salut à l'accord des illuminés français et allemands.
V
LA correspondance de Cazotte nous montre tour à tour ses regrets de la marche qu'avaient suivie ses anciens frères, et le tableau de ses tentatives isolées contre une ère politique dans laquelle il croyait voir le règne fatal de l'_Antechrist_, tandis que les illuminés saluaient l'arrivée du _Réparateur_ invisible. Les démons de l'un étaient pour les autres des esprits divins et vengeurs. En se rendant compte de cette situation, on comprendra mieux certains passages des lettres de Cazotte, et la singulière circonstance qui fit prononcer plus tard sa sentence par la bouche même d'un illuminé martiniste.
La correspondance dont nous allons citer de courts fragments était adressée, en 1791, à son ami Ponteau, secrétaire de la liste civile:
«Si Dieu ne suscite pas un homme qui fasse finir tout cela merveilleusement, nous sommes exposés aux plus grands malheurs. Vous connaissez mon système: «_Le bien et le mal sur la terre ont toujours été l'ouvrage des hommes, à qui ce globe a été abandonné par les lois éternelles_.» Ainsi nous n'aurons jamais à nous prendre qu'à nous-mêmes de tout le mal qui aura été fait. Le soleil darde continuellement ses rayons plus ou moins obliques sur la terre, voilà l'image de la Providence à notre égard; de temps en temps, nous accusons cet astre de manquer de chaleur, quand notre position, les amas de vapeur ou l'effet des vents nous mettent dans le cas de ne pas éprouver la continuelle influence de ses rayons. Or donc, si quelque thaumaturge ne vient à notre secours, voici tout ce qu'il nous est permis d'espérer.
Je souhaite que vous puissiez entendre mon commentaire sur le grimoire de Cagliostro. Vous pouvez, du reste, me demander des éclaircissements; je les enverrai les moins obscurs qu'il me sera possible.»
La doctrine des théosophes apparaît dans le passage souligné; en voici un autre qui se rapporte à ses anciennes relations avec les illuminés.
«Je reçois deux lettres de connaissances intimes que j'avais parmi mes confrères les Martinistes; ils sont démagogues comme Bret; gens de nom, braves gens jusqu'ici; le démon est maître d'eux. A l'égard de Bret en son acharnement au magnétisme, je lui ai attiré la maladie; les Jansénistes affiliés aux convulsionnaires par état sont dans le même cas; c'est bien celui de leur appliquer à tous la phrase: Hors de l'Église point de _salut_, pas même de sens commun.
Je vous ai prévenu que nous étions huit en tout dans la France, absolument inconnus les uns des autres, qui élevions, mais sans cesse, comme Moïse, les yeux, la voix, les bras vers le ciel, pour la décision d'un combat dans lequel les éléments eux-mêmes sont mis en jeu. Nous croyons voir arriver un événement figuré dans l'Apocalypse et faisant une grande époque. Tranquillisez-vous, ce n'est pas la fin du monde: cela la rejette à mille ans par delà. Il n'est pas encore temps de dire aux montagnes: _Tombez sur nous!_ mais, en attendant le mieux possible, ce va être le cri des Jacobins; car il y a des coupables de plus d'une robe.»
Son système sur la nécessité de l'action humaine pour établir la communication entre le ciel et la terre est clairement énoncé ici. Aussi en appelle-t-il souvent, dans sa correspondance, au courage du Roi Louis XVI, qui lui paraît toujours se reposer trop sur la Providence. Ses recommandations à ce sujet ont souvent quelque chose du sectaire protestant plutôt que du catholique pur:
«Il faut que le Roi vienne au secours de la garde nationale, qu'il se montre, qu'il dise: Je veux, j'ordonne, et d'un ton ferme. Il est assuré d'être obéi, et de n'être pas pris pour la poule mouillée que les démocrates dépeignent à me faire souffrir dans toutes les parties de mon corps.
Qu'il se porte rapidement avec vingt-cinq gardes, à cheval comme lui, au lieu de la fermentation: tout sera forcé de plier et de se prosterner devant lui. Le plus fort du travail est fait, mon ami; le roi s'est résigné et mis entre les mains de son Créateur; jugez à quel degré de puissance cela le porte, puisque Achab, pourri de vices, pour s'être humilié devant Dieu par un seul acte d'un moment, obtint la victoire sur ses ennemis. Achab avait le cœur faux, l'âme dépravée; et mon Roi a l'âme la plus franche qui soit sortie des mains de Dieu; et l'auguste, la céleste Élisabeth a sur le front l'égide qui pend au bras de la véritable sagesse... Ne craignez rien de Lafayette: il est lié comme ses complices. Il est, comme sa cabale, livré aux esprits de terreur et de confusion; il ne saurait prendre un parti qui lui réussisse, _et le mieux pour lui est d'être mis aux mains de ses ennemis par ceux en qui il croit pouvoir placer sa confiance_. Ne discontinuons pas cependant d'élever les bras vers le ciel; songeons à l'attitude du prophète tandis qu'Israël combattait.
Il faut que l'homme agisse ici, puisque c'est le lieu de son action; le bien et le mal ne peuvent y être faits que par lui. Puisque presque toutes les églises sont fermées, ou par l'interdiction ou par la profanation, que toutes nos maisons deviennent des oratoires. Le moment est bien décisif pour nous: ou Satan continuera de régner sur la terre comme il fait, jusqu'à ce qu'il se présente des hommes pour lui faire tête comme David à Goliath; ou le règne de Jésus-Christ, si avantageux pour nous, et tant prédit par les prophètes, s'y établira. Voilà la crise dans laquelle nous sommes, mon ami, et dont je dois vous avoir parlé confusément. Nous pouvons, faute de foi, d'amour et de zèle, laisser échapper l'occasion, mais nous la tenons. Au reste, Dieu ne fait rien sans nous, qui sommes les rois de la terre; c'est à nous à amener le moment prescrit par ses décrets. Ne souffrons pas que notre ennemi, qui, sans nous, ne peut rien, continue de tout faire, et par nous.»
En général, il se fait peu d'illusions sur le triomphe de sa cause; ses lettres sont remplies de conseils qu'il eût peut-être été bon de suivre, mais le découragement finit par le gagner en présence de tant de faiblesse, et il en arrive à douter de lui-même et de sa science: