Part 2
Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la faute qui lui était signalée, que ce n'était pas peu de chose alors que d'encourir la haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient d'un bout à l'autre du royaume. Cazotte, accusé d'avoir révélé aux profanes les mystères de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait subi l'abbé de Villars, qui, dans le _Comte de Gabalis_, s'était permis de livrer à la curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la doctrine des _rose-croix_ sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique fut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l'on ne put accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte opposa d'ailleurs d'autant moins de résistance aux conseils de l'initié qu'il était naturellement très-porté à ces sortes d'idées. Le vague que des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète. Celle des martinistes, au nombre desquels il se fit recevoir, avait été introduite en France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement l'institution des rites cabalistiques du onzième siècle, dernier écho de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juive se mêle aux théories obscures des philosophes alexandrins.
L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait, d'après Martinez, que l'intelligence et la volonté sont les seules forces actives de la nature, d'où il suit que, pour en modifier les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir. Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et l'abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps, l'homme pouvait s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle et à cette domination des _esprits_ dont le secret était contenu dans la _Triple contrainte de l'enfer_, conjuration toute-puissante à l'usage des cabalistes du moyen âge.
Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon son rite, était allé mourir à Saint-Domingue; la doctrine ne put se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la peine à réunir dans le même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l'un des néophytes les plus ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes de ce dernier. A cette époque, l'école de Lyon s'était fondue déjà dans la Société des Philalèthes, où Saint-Martin refusa d'entrer, disant qu'ils s'occupaient plus de la science des _âmes_ d'après Swedenborg, que de celle des _esprits_ d'après Martinez.
Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés de Lyon, cet illustre théosophe disait: «Dans l'école où j'ai passé il y a vingt-cinq ans, les _communications_ de tout genre étaient fréquentes; j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations du signe du _Réparateur_ y étaient visibles: j'y avais été préparé par des initiations. Mais, ajoute-t-il, le danger de ces initiations est de livrer l'homme à des _esprits violents_; et je ne puis répondre que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes d'emprunt.»
Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie. Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu'il composa de nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à leur auteur toute la gloire qu'il en devait retirer.
Les principaux sont _la Dame inconnue_, _le Chevalier_, _l'Ingrat puni_, _le Pouvoir du Destin_, _Simoustapha_, _le Calife voleur_, qui a fourni le sujet du _Calife de Bagdad_, _l'Amant des étoiles_ et _le Magicien ou Maugraby_, ouvrage plein de charme descriptif et d'intérêt.
Ce qui domine dans ces compositions, c'est la grâce et l'esprit des détails; quant à la richesse de l'invention, elle ne le cède pas aux contes orientaux eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à l'auteur par un moine arabe nommé Dom Chavis.
La théorie des esprits élémentaires, si chère à toute imagination mystique, s'applique également, comme on sait, aux croyances de l'Orient, et les pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au prix de l'hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas des feux et des couleurs d'une atmosphère splendide et d'une nature enchantée. Dans son conte du _Chevalier_, qui est un véritable poëme, Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque et d'une distinction des bons et des mauvais esprits, savamment renouvelée des cabalistes de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon, livrent force combats à ceux de la suite d'_Éblis_; les talismans, les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout cet enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y noue et s'y dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l'Initié égyptien du roman de _Séthos_, qui alors obtenait un succès prodigieux. Le passage où il traverse, à travers mille dangers, la montagne de Caf, palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique des épreuves d'Isis; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît encore sous les formes les plus diverses.
Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages de Cazotte n'appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation comme fabuliste, et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d'un de ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux progrès de la poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son poëme intitulé _la Guerre de Genève_, Cazotte eut l'idée plaisante d'ajouter aux premiers chants du poëme inachevé un septième chant écrit dans le même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même.
Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent l'empreinte d'un esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée: O mai, joli mois de mai:
Pour le premier jour de mai, Soyez bien réveillée! Je vous apporte un bouquet, Tout de giroflée. Un bouquet cueilli tout frais, Tout plein de rosée.
Tout continue sur ce ton. C'est une délicieuse peinture d'éventail, qui se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la fois du bon vieux temps.
Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante ronde «_Toujours vous aimer_;» et surtout la villanelle si gaie, dont voici quelques couplets:
Que de maux soufferts, Vivant dans vos fers, Thérèse! Que de maux soufferts, Vivant dans vos fers!
Si vers les genoux Mes bas ont des trous, Thérèse, A vos pieds je les fis tous, Ainsi qu'on se prenne à vous! Que de maux, etc.
Et mes cinq cents francs Que j'avais comptant, Thérèse? Il n'en reste pas six blancs; Et qui me rendra mon temps? Que de maux, etc.
Vous avez vingt ans, Et mille agréments, Thérèse; Mais aucun de vos amants Ne vous dira dans vingt ans: Que de maux, etc.
Nous avons dit que l'Opéra-Comique devait à Cazotte le sujet du _Calife de Bagdad_; son _Diable amoureux_ fut représenté aussi sous cette forme avec le titre de l'_Infante de Zamora_. Ce fut à ce sujet sans doute qu'un de ses beaux-frères, qui était venu passer quelques jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le théâtre, et lui vantait les opéras bouffons comme des ouvrages d'une grande difficulté: «Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et demain matin j'aurai fait une pièce de ce genre à laquelle il ne manquera rien. «Le beau-frère voit entrer un paysan avec des sabots: «Eh bien, _sabots!_ s'écria-t-il; faites une pièce sur ce mot-là. Cazotte demanda à rester seul; mais un personnage singulier, qui justement faisait partie ce soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à mesure que Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, le neveu du grand musicien, dont Diderot a raconté la vie fantasque dans ce dialogue qui est un chef-d'œuvre, et la seule satire moderne qu'on puisse opposer à celle de Pétrone.
L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à la Comédie italienne, après avoir été retouché par Marsollier et Duni, qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour droits d'auteur que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris, demeura obscur comme par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des idées étranges à ce bizarre compagnon.
Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la seconde _Raméide_, poëme héroï-comique composé en l'honneur de son ami, mérite d'être conservé, autant comme morceau de style que comme note utile à compléter la piquante analyse morale et littéraire de Diderot.
«C'est l'homme le plus plaisant, par nature, que j'aie connu; il s'appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon camarade au collége, et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est jamais démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, l'homme le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un talent naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur Sterne dans son _Voyage sentimental_. Les saillies de Rameau étaient des saillies d'instinct d'un genre si particulier, qu'il est nécessaire de les peindre pour essayer de les rendre. Ce n'étaient point des bons mots, c'étaient des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un piquant extraordinaire à ces saillies, d'autant moins attendues de sa part, que, d'habitude, il ne faisait que déraisonner. Ce personnage, né musicien, autant et plus peut-être que son oncle, ne put jamais s'enfoncer dans les profondeurs de l'art; mais il était né plein de chant et avait l'étrange facilité d'en trouver, impromptu, de l'agréable et de l'expressif, sur quelques paroles qu'on voulût lui donner; seulement il eût fallu qu'un véritable artiste eût arrangé et corrigé ses phrases, et composé ses partitions. Il était de figure aussi horriblement que plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce que son génie l'inspirait rarement; mais si sa verve le servait, il faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit. Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l'idée de réduire à la misère l'auteur de ses jours, qui s'était remarié et avait des enfants. Il a donné dans plusieurs autres occasions des preuves de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la gloire, qu'il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans une maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après quatre ans de retraite qu'il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux qui d'abord n'avaient été que ses geôliers.»
Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses à la lettre de J. J. Rousseau sur l'Opéra, se rapportent à cette légère incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits sont anonymes, et ont été recueillis depuis comme pièces diplomatiques de la guerre de l'Opéra. Quelques-unes sont certaines, d'autres douteuses. Nous serions bien étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières le «Petit prophète de Bœhmischbroda,» fantaisie d'un esprit tout particulier, qui compléterait au besoin l'analogie marquée de Cazotte et d'Hoffmann.
C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte; voici le portrait qu'a donné Charles Nodier de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa jeunesse:
«A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle et heureuse physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte joignait le précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires, tout à la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la plus commune par l'exactitude des circonstances et de la féerie par le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour voir les choses sous leur aspect fantastique, et l'on sait si j'étais organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion. Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux sur les dalles de l'autre chambre; quand sa porte s'ouvrait avec une lenteur méthodique, et laissait percer la lumière d'un fallot porté par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte appelait gaiement son _pays_; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très-avant sur le pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle joie, qui était encore augmentée par ses caresses.»
Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux qu'il se plaisait à faire dans le monde, et qu'on écoutait avidement. Il s'agit de la longévité de Marion Delorme, qu'il disait avoir vue quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un siècle et demi, ainsi que semblent le constater d'ailleurs son acte de baptême et son acte mortuaire conservés à Besançon. En admettant cette question fort controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l'avoir vue étant âgé de vingt et un ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle Marion Delorme avait pu assister.
Mais le monde était plein alors de ces causeurs amis du merveilleux; le comte de Saint-Germain et _Cagliostro_ tournaient toutes les cervelles, et Cazotte n'avait peut-être de plus que son génie littéraire et la réserve d'une honnête sincérité. Si pourtant nous devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapportée dans les Mémoires de La Harpe, il aurait joué seulement le rôle fatal de Cassandre, et n'aurait pas eu tort, comme on le lui reprochait, _d'être toujours sur le trépied_.
III
IL me semble, dit La Harpe, que c'était hier, et c'était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit; la compagnie était nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de cour, gens de lettres, académiciens, etc. On avait fait grande chère comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton: on en était venu alors dans le monde au point où tout est permis pour faire rire.
Champfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion: et d'applaudir. Un convive se lève, et tenant son verre plein: «Oui, messieurs, s'écrie-t-il, je suis aussi _sûr qu'il n'y a pas de Dieu_, que je suis sûr qu'Homère est un sot.» En effet, il était sûr de l'un comme de l'autre; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là des convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre.
La conversation devient plus sérieuse; on se répand en admiration sur la _révolution qu'avait faite Voltaire_, et l'on convient que c'est là le premier titre de sa gloire: «Il a donné le ton à son siècle, et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon.»
Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant: «_Voyez-vous, monsieur, quoique je ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre_.»
On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer; qu'il faut absolument que la _superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie_, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, et quels seront ceux de la société qui verront _le règne de la raison_. Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes se réjouissent d'en avoir une espérance très-vraisemblable; et l'on félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre, et d'avoir été le chef-lieu, le centre, le _mobile de la liberté de penser_.
Un seul des convives n'avait point pris de part à toute la joie de cette conversation, et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme: c'était _Cazotte_, homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des _illuminés_. Son héroïsme l'a depuis rendu à jamais illustre.
Il prend la parole, et du ton le plus sérieux: «Messieurs, dit-il, soyez satisfaits; vous verrez tous _cette grande et sublime révolution_ que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète, je vous répète, _vous la verrez_.»
On lui répond par le refrain connu: «_Faut pas être grand sorcier pour ça_.--Soit, mais peut-être faut-il l'être un peu plus pour ce qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette _révolution_, ce qui en arrivera pour tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l'effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue?
--Ah! voyons, dit Condorcet avec son air sournois et niais; un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète.
--_Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un cachot_, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau; du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous.»
Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et l'on rit de plus belle.
«Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n'est pas si plaisant que votre _Diable amoureux_; mais quel diable vous a mis dans la tête ce _cachot_, ce _poison_ et ces _bourreaux_? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec _la philosophie et le règne de la raison_?
--C'est précisément ce que je vous dis: c'est au nom de la philosophie, de l'humanité, de la liberté, c'est sous le règne de la raison qu'il vous arrivera de finir ainsi, et ce sera bien le règne de la raison, car alors _elle aura des temples_, et même il n'y aura plus dans toute la France, en ce temps-là, que des _temples de la Raison_.
--Par ma foi, dit Champfort avec le rire du sarcasme, vous ne serez pas un des prêtres de ces temples-là.
--Je l'espère; mais vous, _monsieur de Champfort_, qui en serez un, et très-digne de l'être, _vous vous couperez les veines_ de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après.»
On se regarde et on rit encore. «_Vous, monsieur Vicq-d'Azir_, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même; mais, après vous les avoir fait ouvrir six fois dans un jour, après un accès de goutte pour être plus sûr de votre fait, vous mourrez dans la nuit. _Vous, monsieur de Nicolaï_, vous mourrez sur l'échafaud; _vous, monsieur Bailly_, sur l'échafaud...
--Ah! Dieu soit béni! dit Roucher, il paraît que monsieur n'en veut qu'à l'Académie; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, grâce au ciel...
--Vous! vous mourrez aussi sur l'échafaud.
--Oh! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toute part, il a juré de tout exterminer.
--Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.
--Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? et encore!...
--Point du tout, je vous l'ai dit: vous serez alors gouvernés par la seule _philosophie_, par la seule _raison_. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des _philosophes_, auront à tout moment dans la bouche toutes les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les vers de Diderot et de la _Pucelle_...»
On se disait à l'oreille: «Vous voyez bien qu'_il est fou_ (car il gardait le plus grand sérieux). Est-ce que vous ne voyez pas qu'il plaisante? et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries.
--Oui, reprit Champfort; mais son merveilleux n'est pas gai; il est trop patibulaire. Et quand tout cela se passera-t-il?
--_Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli..._
--Voilà bien des miracles (et cette fois c'était moi-même qui parlais); et vous ne m'y mettez pour rien?
--Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire: vous serez alors chrétien.» Grandes exclamations. «Ah! reprit Champfort, je suis rassuré; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien, nous sommes immortels.
--Pour ça, dit alors madame la duchesse de Grammont, nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les _révolutions_. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu; mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous, et notre sexe...
--_Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas cette fois_; et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque.
--Mais qu'est-ce que vous nous dites donc là, monsieur Cazotte? C'est la fin du monde que vous nous prêchez.
--Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la duchesse, _vous serez conduite à l'échafaud_, vous et beaucoup d'autres dames avec vous, dans la charrette du bourreau, et les mains liées derrière le dos.
--Ah! j'espère que, dans ce cas-là, j'aurai du moins un carrosse drapé de noir.
--Non, madame, de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette, et les mains liées comme vous.
--De plus grandes dames! quoi! _les princesses du sang_?
--_De plus grandes dames encore..._» Ici un mouvement très-sensible dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit. On commençait à trouver que la plaisanterie était forte.
Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette dernière réponse, et se contenta de dire, du ton le plus léger: «_Vous verrez qu'il ne me laissera pas seulement un confesseur!_
--_Non, madame, vous n'en aurez pas, ni personne. Le dernier supplicié qui en aura un par grâce, sera..._»
Il s'arrêta un moment. «Eh bien, quel est donc l'heureux mortel qui aura cette prérogative?--C'est la seule qui lui restera: et ce sera _le Roi de France_.»
Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui. Il alla vers M. Cazotte, et lui dit avec un ton pénétré: «Mon cher monsieur Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre; vous la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes, et vous-même.» Cazotte ne répondit rien, et se disposait à se retirer, quand madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et ramener la gaieté, s'avança vers lui:
«Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous ne dites rien de la vôtre.»
Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés:
«Madame, avez-vous lu le siége de Jérusalem, dans Josèphe?
--Oh! sans doute; qu'est-ce qui n'a pas lu ça? Mais faites comme si je ne l'avais pas lu.
--Eh bien, madame, pendant ce siége, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant incessamment d'une voix sinistre et tonnante: _Malheur à Jérusalem! Malheur à moi-même!_ Et dans le moment une pierre énorme, lancée par les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces.»
Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit.