Part 11
Sur ce récit, les avis se partagèrent; les uns prétendirent qu'on devait conduire Alvare jusqu'à la chute inclusivement, et s'arrêter là; les autres, qu'on ne devait pas en retrancher les conséquences.
On a cherché à concilier les idées des critiques dans cette nouvelle édition. Alvare y est dupe jusqu'à un certain point, mais sans être victime; son adversaire, pour le tromper, est réduit à se montrer honnête et presque prude, ce qui détruit les effets de son propre système, et rend son succès incomplet. Enfin, il arrive à sa victime ce qui pourrait arriver à un galant homme séduit par les plus honnêtes apparences; il aurait sans doute fait de certaines pertes, mais il sauverait l'honneur, si les circonstances de son aventure étaient connues.
On pressentira aisément les raisons qui ont fait supprimer la deuxième partie de l'ouvrage: si elle était susceptible d'une certaine espèce de comique aisé, piquant quoique forcé, elle présentait des idées noires, et il n'en faut pas offrir de cette espèce à une nation de qui l'on peut dire que, si le rire est un caractère distinctif de l'homme comme animal, c'est chez elle qu'il est le plus agréablement marqué. Elle n'a pas moins de grâces dans l'attendrissement; mais soit qu'on l'amuse ou qu'on l'intéresse, il faut ménager son beau naturel, et lui épargner les convulsions.
Le petit ouvrage que l'on donne aujourd'hui réimprimé et augmenté, quoique peu important, a eu dans le principe des motifs raisonnables, et son origine est assez noble pour qu'on ne doive en parler ici qu'avec les plus grands ménagements. Il fut inspiré par la lecture du passage d'un auteur infiniment respectable, dans lequel il est parlé des ruses que peut employer le Démon quand il veut plaire et séduire. On les a rassemblées autant qu'on a pu le faire, dans une allégorie où les principes sont aux prises avec les passions: l'âme est le champ de bataille; la curiosité engage l'action, l'allégorie est double, et les lecteurs s'en apercevront aisément.
On ne poursuivra pas l'explication plus loin: on se souvient qu'à vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète des œuvres du Tasse, on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des allégories renfermées dans la _Jérusalem délivrée_. On se garda bien de l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de Clorinde; on perdait des chimères trop agréables si ces princesses étaient réduites à n'être que de simples emblèmes.
NOTES.
Nous donnons ici le premier dénoûment, que l'auteur a changé, selon le compte qu'il en rend dans l'épilogue qui est à la fin de la nouvelle.
Après ces mots: «d'un gentilhomme enfin», il y avait:
Elle voulut insister, j'étais devenu inflexible. M'imputant le malheur des miens, j'eusse exposé ma tête à tous les risques, et eussé-je pu redouter des châtiments, j'étais déterminé à les affronter, à les souffrir, plutôt que de demeurer en proie aux remords qui déchiraient mon cœur.
C'était dans cette disposition que je m'avançais vers les murs qui m'avaient vu naître, et que je devais trouver bientôt remplis du deuil que j'y avais causé. Les mulets, quoique forts, ne marchaient pas assez vite au gré de mon impatience: «Fouette donc, malheureux, fouette!» disais-je au muletier. Il fouette; et, en effet, les mulets hâtent le pas.
Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours du château; pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les aiguillonne avec la pointe de mon épée; ils ruent, ils prennent le mors aux dents. Bientôt on ne les voit plus courir, ils volent. Le postillon, démonté, est jeté dans une ornière; les rênes, retombées en avant, ne peuvent plus être saisies par moi; je crie, je m'emporte; on s'effraye, on s'écarte, on fuit sur mon passage; enfin, je traverse comme un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six lieues au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois, si la rapidité du mouvement m'en eût laissé les moyens.
Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rassois. Je regarde Biondetta. Elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire: «_Les événements m'instruisent_, m'écriai-je, _je suis obsédé_.» Alors je la prends par un bouton de son habit de campagne: «_Esprit malin_, prononçai-je avec force, _si tu n'es ici que pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner dans le précipice d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour toujours_.» A peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut; et les mulets qui m'avaient emporté étant de même nature qu'elle, l'avaient suivie.
La calèche fait un mouvement extraordinaire; il m'enlève du siége, et je me vois au point d'en sortir. Je lève les yeux au ciel; un nuage noir s'élevait en l'air, le sommet représentait une énorme tête de chameau. Le vent, qui emportait cette vision avec la violence d'un ouragan, l'eut bientôt dissipée. En portant mes regards autour de moi, je vis que les mulets étaient évanouis, et que ma calèche, penchée vers la terre, portait sur ses brancards.
Je me trouvai seul dans une petite plaine aride écartée des chemins ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre grâces de ma délivrance.
J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire conduire où je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans me faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma douleur, et accablé de remords qui ne s'étaient jamais fait sentir aussi vivement.
J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux, ni les arrêter sur aucun objet. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue, et reconnais ma mère... _Au milieu de ces réflexions_, etc.
* * * * *
Nous avons rapporté dans la Notice les paroles attribuées à Cazotte comme ayant été prononcées à l'occasion de son jugement, d'après le compte rendu rédigé par M. Bastien, l'éditeur de ses œuvres. Les termes de la phrase semblent impliquer qu'il reconnaissait la justesse de sa condamnation, soit en général, soit au point de vue de l'état de choses révolutionnaire. M. Scévole Cazotte, fils de l'illustre victime, nous a écrit pour protester contre cette rédaction, ainsi qu'il l'a fait à l'époque de la publication de M. Bastien. Les paroles de Cazotte furent au contraire empreintes du sentiment de son innocence et de l'horreur que lui inspirait le tribunal qui s'était attribué le droit de le juger. Nous croyons devoir citer un passage de la lettre de M. Scévole Cazotte qui fait honneur à la fermeté de ses convictions:
«Et moi aussi, je fus alors condamné, mais non saisi et exécuté, et M. de Nerval ne peut me refuser la conscience des sentiments qui, du cœur de mon père, avaient pénétré dans le mien. Eh bien, je lui rappellerai les paroles de l'Écossais Monrose (Mountross) à ses juges, lorsqu'on lui prononça la sentence qui le condamnait à la mort et à ce que son corps fût divisé en quatre quartiers, pour être exposé dans les quatre principales villes de l'Écosse:
Je regrette, répondit-il, qu'il ne puisse pas fournir assez de matière pour l'exposition dans toutes les grandes villes du monde, comme monument de ma fidélité à mon roi et aux lois séculaires de mon pays!
Et j'affirme à M. de Nerval que les sentiments de mon père et les miens étaient beaucoup plus près de ces paroles que de celles qui ont été citées par M. Bastien...
Ce 25 juillet 1845.
J. SCÉVOLE CAZOTTE.»
Corrections.
La première ligne indique l'original, la seconde la correction:
p. 79:
ils selèvent à mon approche ils se lèvent à mon approche
p. 214:
uu déshabillé d'amazone: un déshabillé d'amazone:
p. 218:
Je m'arracbe d'auprès de vous Je m'arrache d'auprès de vous