Part 1
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Marquage: _mots en italique_
LE DIABLE AMOUREUX
PARIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE 8.
LE
DIABLE AMOUREUX
ROMAN FANTASTIQUE
PAR J. CAZOTTE
PRÉCÉDÉ
DE SA VIE, DE SON PROCÈS, ET DE SES PROPHÉTIES ET RÉVÉLATIONS
PAR GÉRARD DE NERVAL
Illustré de 200 Dessins
PAR ÉDOUARD DE BEAUMONT
PARIS
HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE GARANCIÈRE, 10
1871
CAZOTTE
I
L'AUTEUR du _Diable amoureux_ appartient à cette classe d'écrivains qu'après l'Allemagne et l'Angleterre nous appelons humoristiques, et qui ne se sont guère produits dans notre littérature que sous un vernis d'imitation étrangère. L'esprit net et sensé du lecteur français se prête difficilement aux caprices d'une imagination rêveuse, à moins que cette dernière n'agisse dans les limites traditionnelles et convenues des contes de fées et des pantomimes d'opéras. L'allégorie nous plaît, la fable nous amuse; nos bibliothèques sont pleines de ces jeux d'esprit destinés d'abord aux enfants, puis aux femmes, et que les hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir. Ceux du dix-huitième siècle en avaient beaucoup, et jamais les fictions et les fables n'eurent plus de succès qu'alors. Les plus graves écrivains, Montesquieu, Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient par des contes charmants cette société que leurs principes allaient détruire de fond en comble. L'auteur de l'_Esprit des lois_ écrivait le _Temple de Gnide_; le fondateur de l'Encyclopédie charmait les ruelles avec l'_Oiseau blanc_ et les _Bijoux indiscrets_; l'auteur du _Dictionnaire philosophique_ brodait la _Princesse de Babylone_ et _Zadig_ des merveilleuses fantaisies de l'Orient. Tout cela, c'était de l'invention, c'était de l'esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et du plus charmant.
Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui croit à sa légende, l'inventeur qui prend au sérieux le rêve éclos de sa pensée, voilà ce qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en plein dix-huitième siècle, à cette époque où les abbés poëtes s'inspiraient de la mythologie, et où certains poëtes laïques faisaient de la fable avec les mystères chrétiens.
On eût bien étonné le public de ce temps-là en lui apprenant qu'il y avait en France un conteur spirituel et naïf à la fois qui continuait les _Mille et une Nuits_, cette grande œuvre non terminée que M. Galland s'était fatigué de traduire, et cela comme si les conteurs arabes eux-mêmes les lui avaient dictées; que ce n'était pas seulement un pastiche adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite par un homme tout pénétré lui-même de l'esprit et des croyances de l'Orient. La plupart de ces récits, il est vrai, Cazotte les avait rêvés au pied des palmiers, le long des grands mornes de Saint-Pierre; loin de l'Asie sans doute, mais sous son éclatant soleil. Ainsi le plus grand nombre des ouvrages de cet écrivain singulier a réussi sans profit pour sa gloire, et c'est au _Diable amoureux_ seul et à quelques poëmes et chansons qu'il a dû la renommée dont s'illustrèrent encore les malheurs de sa vieillesse. La fin de sa vie a donné surtout le secret des idées mystérieuses qui présidèrent à l'invention de presque tous ses ouvrages, et qui leur ajoutent une valeur singulière que nous essayerons d'apprécier.
Un certain vague règne sur les premières années de Jacques Cazotte. Né à Dijon en 1720, il avait fait ses études chez les Jésuites, comme la plupart des beaux esprits de ce temps-là. Un de ses frères, grand vicaire de M. de Choiseul, évêque de Châlons, le fit venir à Paris et le plaça dans l'administration de la marine, où il obtint vers 1747 le grade de commissaire. Dès cette époque, il s'occupait un peu de littérature, de poésie surtout. Le salon de Raucourt, son compatriote, réunissait des littérateurs et des artistes, et il s'en fit connaître en lisant quelques fables et quelques chansons, premières ébauches d'un talent qui devait dans la suite faire plus d'honneur à la prose qu'à la poésie.
De ce moment, une partie de sa vie dut se passer à la Martinique, où l'appelait un poste de contrôleur des Iles-sous-le-vent. Il y vécut plusieurs années obscur, mais considéré et aimé de tous, et épousa mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier juge de la Martinique. Un congé lui permit de revenir pour quelque temps à Paris, où il publia encore quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent bientôt célèbres, datent de cette époque, et paraissent résulter du goût qui s'était répandu de rajeunir l'ancienne romance ou ballade française, à l'imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des premiers essais de cette couleur romantique ou romanesque dont notre littérature devait user et abuser plus tard, et il est remarquable de voir s'y dessiner déjà, à travers mainte incorrection, le talent aventureux de Cazotte.
La première est intitulée la _Veillée de la bonne femme_, et commence ainsi:
Tout au beau milieu des Ardennes Est un château sur le haut d'un rocher Où fantômes sont par centaines. Les voyageurs n'osent en approcher: Dessus ses tours Sont nichés les vautours, Ces oiseaux de malheur. Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!
On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, telle que la conçoivent les poëtes du Nord, et l'on voit surtout que c'est là du fantastique sérieux; nous voici bien loin de la poésie musquée de Bernis et de Dorat. La simplicité du style n'exclut pas un certain ton de poésie ferme et colorée qui se montre dans quelques vers.
Tout à l'entour de ses murailles On croit ouïr les loups-garous hurler, On entend traîner des ferrailles, On voit des feux, on voit du sang couler, Tout à la fois, De très-sinistres voix Qui vous glacent le cœur. Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!
Sire Enguerrand, brave chevalier qui revient d'Espagne, veut loger en passant dans ce terrible château. On lui fait de grands récits des esprits qui l'habitent; mais il en rit, se fait débotter, servir à souper, et fait mettre des draps à un lit. A minuit commence le tapage annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris; en même temps, un grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrent _avec rumeur_.
Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de désespoir.
Sa bouche était tout écumeuse, Le plomb fondu lui découlait des yeux...
Une ombre tout échevelée Va lui plongeant un poignard dans le cœur; Avec une épaisse fumée Le sang en sort si noir qu'il fait horreur. Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur
Enguerrand demande à ces tristes personnages le motif de leurs tourments.
--Seigneur, répond la femme armée d'un poignard, je suis née dans ce château, j'étais la fille du comte Anselme. Ce monstre que vous voyez, et que le ciel m'oblige à torturer, était aumônier de mon père et s'éprit de moi pour mon malheur. Il oublia les devoirs de son état, et, ne pouvant me séduire, il invoqua le diable et se donna à lui pour en obtenir une faveur.
Tous les matins j'allais au bois prendre le frais et me baigner dans l'eau pure d'un ruisseau.
Là, tout auprès de la fontaine, Certaine rose aux yeux faisait plaisir; Fraîche, brillante, éclose à peine. Tout paraissait induire à la cueillir: Il vous semblait, Las! qu'elle répandait La plus aimable odeur. Hélas! etc.
J'en veux orner ma chevelure Pour ajouter plus d'éclat à mon teint; Je ne sais quoi contre nature Me repoussait quand j'y portais la main. Mon cœur battait Et en battant disait: Le diable est sous la fleur!... Hélas! etc.
Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle aux mauvais desseins de l'aumônier. Mais bientôt, reprenant ses sens, elle le menace de le dénoncer à son père, et le malheureux la fait taire d'un coup de poignard.
Cependant, on entend de loin la voix du comte qui cherche sa fille. Le diable alors s'approche du coupable sous la forme d'un bouc et lui dit: Monte, mon cher ami; ne crains rien, mon fidèle serviteur.
Il monte, et, sans qu'il s'en étonne, Il sent sous lui le diable détaler; Sur son chemin l'air s'empoisonne, Et le terrain sous lui semble brûler. En un instant Il le plonge vivant Au séjour de douleur! Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.
Le dénoùment de l'aventure est que sire Enguerrand, témoin de cette scène infernale, fait par hasard un signe de croix, ce qui dissipe l'apparition. Quant à la moralité, elle se borne à engager les femmes à se défier de leur vanité, et les hommes à se défier du diable.
Cette imitation des vieilles légendes catholiques, qui serait fort dédaignée aujourd'hui, était alors d'un effet assez neuf en littérature; nos écrivains avaient longtemps obéi à ce précepte de Boileau, qui dit que la foi des chrétiens ne doit pas emprunter d'ornements à la poésie; et, en effet, toute religion qui tombe dans le domaine des poëtes se dénature bientôt, et perd son pouvoir sur les âmes. Mais Cazotte, plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort peu d'orthodoxie. D'ailleurs, le petit poëme dont nous venons de parler n'avait nulle prétention, et ne peut nous servir qu'à signaler les premières tendances de l'auteur du _Diable amoureux_ vers une sorte de poésie fantastique, devenue vulgaire après lui.
On prétend que cette romance fut composée par Cazotte pour madame Poissonnier, son amie d'enfance, nourrice du duc de Bourgogne, et qui lui avait demandé des chansons qu'elle pût chanter pour endormir l'enfant royal. Sans doute il aurait pu choisir quelque sujet moins triste et moins chargé de visions mortuaires; mais on verra que cet écrivain avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs.
Une autre romance du même temps, intitulée «les Prouesses inimitables d'Ollivier, marquis d'Édesse», obtint aussi une grande vogue. C'est une imitation des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore dans le style populaire.
La fille du comte de Tours, Hélas! des maux d'enfant l'ont pris; Le comte, qui sait ses amours, Sa fureur ne peut retenir: Qu'on cherche mon page Ollivier, Qu'on le mette en quatre quartiers... --Commère, il faut chauffer le lit; N'entends-tu pas sonner minuit?
Plus de trente couplets sont consacrés ensuite aux exploits du page Ollivier, qui, poursuivi par le comte sur terre et sur mer, lui sauve la vie plusieurs fois, lui disant à chaque rencontre:
«C'est moi qui suis votre page! et maintenant me ferez-vous mettre en quartiers?
--Ote-toi de devant mes yeux!» lui répond toujours l'obstiné vieillard, que rien ne peut fléchir; et Ollivier se décide enfin à s'exiler de la France pour faire la guerre en Terre sainte.
Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre fin à ses peines; un ermite du Liban le recueille chez lui, le console, et lui fait voir dans un verre d'eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe dans le château de Tours; comment sa maîtresse languit dans un cachot, «parmi la fange et les crapauds»; comment son enfant a été perdu dans les bois, où il est allaité par une biche, et comment encore Richard, le duc des Bretons, a déclaré la guerre au comte de Tours et l'assiége dans son château. Ollivier repasse généreusement en Europe pour aller secourir le père de sa maîtresse, et arrive à l'instant où la place va capituler.
Voyez quels coups ils vont donnant, Par la fureur trop animés, Les assiégés aux assiégeants, Les assiégeants aux assiégés; Las! la famine est au château, Il le faudra rendre bientôt. --Commère, il faut chauffer le lit; N'entends-tu pas sonner minuit?
Tout à coup, comme un tourbillon, Voici venir mon Ollivier; De sa lance il fait deux tronçons Pour pouvoir à deux mains frapper. A ces coups-ci, mes chers Bretons, Vous faut marcher à reculons!... --Commère, il faut chauffer le lit; N'entends-tu pas sonner minuit?
On voit que cette poésie simple ne manque pas d'un certain éclat; mais ce qui frappa le plus alors les connaisseurs, ce fut le fond romanesque du sujet, où Moncrif, le célèbre historiographe des _Chats_, crut voir l'étoffe d'un poëme.
Cazotte n'était encore que l'auteur modeste de quelques fables et chansons; le suffrage de l'académicien Moncrif fit travailler son imagination, et, à son retour à la Martinique, il traita le sujet d'Ollivier sous la forme du poëme en prose, entremêlant ses récits chevaleresques de situations comiques et d'aventures de féerie à la manière des Italiens. Cet ouvrage n'a pas une grande valeur littéraire, mais la lecture en est amusante et le style fort soutenu.
On peut rapporter au même temps la composition du _Lord impromptu_, nouvelle anglaise écrite dans le genre intime, et qui présente des détails pleins d'intérêt.
Il ne faut pas croire, du reste, que l'auteur de ces fantaisies ne prit point au sérieux sa position administrative; nous avons sous les yeux un travail manuscrit qu'il adressa à M. de Choiseul pendant son ministère, et dans lequel il trace noblement les devoirs du commissaire de marine, et propose certaines améliorations dans le service avec une sollicitude qui fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu'à l'époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en 1749, Cazotte déploya une grande activité et même des connaissances stratégiques dans l'armement du fort Saint-Pierre. L'attaque fut repoussée, malgré la descente qu'opérèrent les Anglais.
Cependant la mort du frère de Cazotte le rappela une seconde fois en France comme héritier de tous ses biens, et il ne tarda pas à solliciter sa retraite: elle lui fut accordée dans les termes les plus honorables, et avec le titre de commissaire général de la marine.
II
IL ramenait en France sa femme Élisabeth, et commença par s'établir dans la maison de son frère à Pierry, près d'Épernay. Décidés à ne point retourner à la Martinique, Cazotte et sa femme avaient vendu tous leurs biens au P. Lavalette, supérieur de la maison des Jésuites, homme instruit avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour aux colonies, des relations agréables. Celui-ci s'était acquitté en lettres de change sur la Compagnie des Jésuites à Paris.
Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, la Compagnie les laisse protester. Les supérieurs prétendirent que le P. Lavalette s'était livré à des spéculations dangereuses et qu'ils ne pouvaient reconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus clair de son avoir, se vit réduit à plaider contre ses anciens professeurs, et ce procès, dont souffrit son cœur religieux et monarchique, fut l'origine de tous ceux qui fondirent ensuite sur la Société de Jésus et en amenèrent la ruine.
Ainsi commençaient les fatalités de cette existence singulière. Il n'est pas douteux que dès lors ses convictions religieuses plièrent de certains côtés. Le succès du poëme d'Ollivier l'encourageait à continuer d'écrire, il fit paraître le _Diable amoureux_.
Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille entre ceux de Cazotte par le charme et la perfection des détails; mais il les surpasse tous par l'originalité de la conception. En France, à l'étranger surtout, ce livre a fait école et a inspiré bien des productions analogues.
Le phénomène d'une telle œuvre littéraire n'est pas indépendant du milieu social où il se produit; l'_Ane d'or_ d'Apulée, livre également empreint de mysticisme et de poésie, nous donne dans l'antiquité le modèle de ces sortes de créations. Apulée, l'initié du culte d'Isis, l'illuminé païen, à moitié sceptique, à moitié crédule, cherchant sous les débris des mythologies qui s'écroulent les traces de superstitions antérieures ou persistantes, expliquant la fable par le symbole, et le prodige par une vague définition des forces occultes de la nature, puis, un instant après, se raillant lui-même de sa crédulité, ou jetant çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le prendre au sérieux, c'est bien le chef de cette famille d'écrivains qui parmi nous peut encore compter glorieusement l'auteur de _Smarra_, ce rêve de l'antiquité, cette poétique réalisation des phénomènes les plus frappants du cauchemar.
Beaucoup de personnes n'ont vu dans le _Diable amoureux_ qu'une sorte de conte bleu, pareil à beaucoup d'autres du même temps et digne de prendre place dans le _Cabinet des fées_. Tout au plus l'eussent-elles rangé dans la classe des contes allégoriques de Voltaire; c'est justement comme si l'on comparait l'œuvre mystique d'Apulée aux facéties mythologiques de Lucien. L'_Ane d'or_ servit longtemps de thème aux théories symboliques des philosophes alexandrins; les chrétiens eux-mêmes respectaient ce livre, et saint Augustin le cite avec déférence comme l'expression poétisée d'un symbole religieux; le _Diable amoureux_ aurait quelque droit aux mêmes éloges, et marque un progrès singulier dans le talent et la manière de l'auteur.
Ainsi cet homme, qui fut d'abord un poëte gracieux de l'école de Marot et de la Fontaine, puis un conteur naïf, épris tantôt de la couleur des vieux fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la fable orientale mise à la mode par le succès des Mille et une Nuits; suivant, après tout, les goûts de son siècle plus que sa propre fantaisie, le voilà qui s'est laissé aller au plus terrible danger de la vie littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. Ce fut, il est vrai, le malheur et la gloire des grands écrivains de cette époque; ils écrivaient avec leur sang, avec leurs larmes; ils trahissaient sans pitié, au profit d'un public vulgaire, les mystères de leur esprit et de leur cœur; ils jouaient leur rôle au sérieux, comme ces comédiens antiques qui tachaient la scène d'un sang véritable pour les plaisirs du peuple roi. Mais qui se serait attendu, dans ce siècle d'incrédulité où le clergé lui-même a si peu défendu ses croyances, à rencontrer un poëte que l'amour du merveilleux purement allégorique entraîne peu à peu au mysticisme le plus sincère et le plus ardent?
Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes inondaient alors les bibliothèques; les plus bizarres spéculations du moyen âge ressuscitaient sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier à ces idées rajeunies la faveur d'un public frivole, à demi impie, à demi crédule, comme celui des derniers âges de la Grèce et de Rome. L'abbé de Villars, Dom Pernetty, le marquis d'Argens, popularisaient les mystères de l'_Œdipus Ægyptiacus_ et les savantes rêveries des néoplatoniciens de Florence. Pic de la Mirandole et Marsile Ficin renaissaient tout empreints de l'esprit musqué du dix-huitième siècle, dans le _Comte de Gabalis_, les _Lettres cabalistiques_ et autres productions de philosophie transcendante à la portée des salons. Aussi ne parlait-on plus que d'esprits élémentaires, de sympathies occultes, de charmes, de possessions, de migration des âmes, d'alchimie et de magnétisme surtout. L'héroïne du _Diable amoureux_ n'est autre qu'un de ces lutins bizarres que l'on peut voir décrits à l'article _Incube_ ou _Succube_ dans le _Monde enchanté_ de Bekker.
Le rôle un peu noir que l'auteur fait jouer en définitive à la charmante Biondetta suffirait à indiquer qu'il n'était pas encore initié, à cette époque, aux mystères des cabalistes ou des illuminés, lesquels ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires, sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, des noirs suppôts de Belzébuth. Pourtant l'on raconte que peu de temps après la publication du _Diable amoureux_, Cazotte reçut la visite d'un mystérieux personnage au maintien grave, aux traits amaigris par l'étude, et dont un manteau brun drapait la stature imposante.
Il demanda à lui parler en particulier, et quand on les eut laissés seuls, l'étranger aborda Cazotte avec quelques signes bizarres, tels que les initiés en emploient pour se reconnaître entre eux.
Cazotte, étonné, lui demanda s'il était muet, et le pria d'expliquer mieux ce qu'il avait à dire. Mais l'autre changea seulement la direction de ses signes et se livra à des démonstrations plus énigmatiques encore.
Cazotte ne put cacher son impatience.--Pardon, monsieur, lui dit l'étranger, mais je vous croyais des nôtres et dans les plus hauts grades.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Cazotte.
--Et sans cela, où donc auriez-vous puisé les pensées qui dominent dans votre _Diable amoureux_?
--Dans mon esprit, s'il vous plaît.
--Quoi! ces évocations dans les ruines, ces mystères de la cabale, ce pouvoir occulte d'un homme sur les esprits de l'air, ces théories si frappantes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les fatalités de l'existence, vous auriez imaginé toutes ces choses?
--J'ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode particulière.
--Et vous n'êtes pas même franc-maçon?
--Pas même cela.
--Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par hasard, vous avez pénétré des secrets qui ne sont accessibles qu'aux initiés de premier ordre, et peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir de pareilles révélations.
--Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; moi qui ne songeais qu'à divertir le public et à prouver seulement qu'il fallait prendre garde au diable!
--Et qui vous dit que notre science ait quelque rapport avec cet esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui trahissait nos secrets par un motif que j'étais curieux de connaître... Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane ignorant de notre but sublime, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et qui par l'intuition seule s'est déjà révélé à vous.
Cette conversation se prolongea longtemps; les biographes varient sur les termes, mais tous s'accordent à signaler la subite révolution qui se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d'une doctrine dont il ignorait qu'il existât encore des représentants. Il avoua qu'il s'était montré sévère, dans son _Diable amoureux_, pour les cabalistes, dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que leurs pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables qu'il l'avait supposé. Il s'accusa même d'avoir un peu calomnié ces innocents esprits qui peuplent et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant la personnalité douteuse d'un lutin femelle qui répond au nom de Belzébuth.
--Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher, l'abbé de Villars et bien d'autres casuistes ont démontré depuis longtemps leur parfaite innocence au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en faisaient mention comme d'êtres appartenant à la hiérarchie céleste; Platon et Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à distinguer le pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l'abîme... Il n'en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra, devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses livres, mais à sa vie, et qui s'en montra convaincu jusqu'à ses derniers moments.