Part 9
--Je te promets un compte-rendu soigné, dit Marcus, feignant de rire aussi, mais tu feras mieux de fuir ce pays, dont la terre, malgré sa qualité, ne peut pas te porter bonheur. Mlle Davenel est, je pense, une créature douée de raison. On n’épouse pas les fous de ton espèce. Assassin ou toqué d’absolu, tu es trop dangereux. Je te le répète: tu manques de vice. Le vice, à notre époque, c’est toute la philosophie. On n’est plus ni amoureux, ni joyeux, ni colère, on est vicieux, c’est-à-dire qu’on adapte son intelligence à toutes les situations au lieu de brusquer les dénouements. Je conçois le crime pratique: le cambrioleur surpris ou l’homme d’état perplexe, mais le crime passionnel, sans motif, le crime pour des histoires de conscience, ah! non, ce n’est utile qu’aux psychologues, et les psychologues, ça n’est plus la mode, mon vieux. Risquer la guillotine pour une obscure putain...
Fulbert serra les dents.
--Tais-toi! je te défends d’insulter cette femme.
--Hein! La bonne femme que tu as tuée? (Il jugea prudent d’éclater de rire.) Ça, c’est le comble! Il faut que je la respecte?... Décidément, tu es bien malade. Désolé de t’avoir offensé en la personne d’une ombre. Cependant, comme les devoirs de ma profession m’appellent ailleurs que chez les loups enragés, serviteur, je me retire! Une fois, deux fois, veux-tu un louis?
--Non, il serait faux.
--Trois fois.
Fulbert chancela, eut un éblouissement. Ce n’était pas tout à fait ce qu’il avait demandé; pourtant, il crevait de faim, et demain il lui faudrait peut-être accepter la proposition de Marguerite. Aller vivre chez elle, près d’elle, faire encore le mal en échange du bien, abdiquer aussi sa liberté, sa dignité de paria volontaire. Et puis, peut-être la descente normale de cette échelle du crime: enlever la fille, voler la caisse, devenir le dernier des bandits quand on se croit encore un honnête assassin.
--Oh! Flora! Flora! répéta-t-il les yeux fixés au sol, fasciné par le rayon blanc qui sortait d’un petit tas de boue.
Il se baissa, ramassa les débris du bracelet et les tendit à Marcus.
--Tiens, fit-il d’un ton rauque, je te le rends pour ton louis. A la liste de mes hontes, tu peux ajouter le chantage, je suis plus grand que nature, va, et tu t’en iras au moins d’ici sans remords.
Marcus vérifia, un à un, les fragments de métal, et les glissa dans la poche de son manteau qu’il boutonna soigneusement.
--Tu exagères toujours, mon pauvre Ful! Nous venons de rompre un cercle vicieux, voilà tout, et, puisque tu n’entends rien au vice... bonsoir!
Marcus sortit d’un pas vif, s’éloigna dans la neige qui tombait, molle et silencieuse, en houppe de cygne fardant toutes les hideurs de la terre.
--Flora! pleurait Fulbert, se mordant les poings.
La bête qui gémissait en lui ne pouvait plus appeler à son secours. Il s’était enfin jeté au fond d’un gouffre. Rien ne pouvait être plus sombre que sa nuit, sinon la cellule du condamné à mort.
Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma sa situation en un suprême haussement d’épaule:
--Le troisième dessous! fit-il.
VIII
JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS
Le printemps renaissait; avec lui l’inquiétude bizarre de Fulbert au sujet des _dessous_ de Flachère. Il flairait, humait la brise comme un chien sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne durerait pas, cette odeur entêtante des jacinthes et des roses. Viendrait un certain vent d’ouest qu’il avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest balayant les parfums naturels pour les rouler dans une pourriture chimique, une savante décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre ou la pharmacie. Le poison devait inévitablement sourdre de la plus merveilleuse fraîcheur des herbes nouvelles. Sa nouvelle situation aussi s’empoisonnait peu à peu d’un ferment de décomposition morale... et il se déclarait fatigué, le soir, par le papotage des deux comptables qui l’accompagnaient jusqu’à _son château_, munis d’une grosse lanterne pour éviter les flaques fétides. Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité du pavillon hollandais afin de conserver sa dernière liberté d’homme, celle de la nuit, mais il le regrettait maintenant parce que ces deux imbéciles ne le lâchaient plus le long de cette hygiénique promenade. L’un, M. Jacqueloir, était un vieux sous-officier qui parlait interminablement _des écoles de tir_ et que rendait absolument enragé le son de l’artillerie, tonnant tous les mercredis, là-bas, derrière la sombre barrière de la forêt. Il comptait les coups et les choux avec le même entrain féroce, alignant des chiffres, des petits dessins d’obus groupés autour de la colonne Vendôme, des fleurs de grenades inspirées d’anciennes broderies impériales, des pyramides de boulets qui se terminaient par l’aigrette de la tour Eiffel. Il se mouchait en regardant ensuite le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux accroche-cœur de cheveux jaunes sur ses oreilles, couvrait son crâne d’aigle pelé avec une calotte de concierge. Sa vie tenait toute entre la question des épandages, les rendements fabuleux de l’agriculture améliorée, la culture intensive, et le développement du tir des canons du modèle cinq. Sans famille et sans la moindre fortune, il s’échouait là, vieille bête heureuse d’une litière abondante, exhibant une médaille militaire comme un arbre une plaque de zinc sur une mutilation. Il aimait le café, en fabriquait toute la journée avec de la chicorée et s’amusait, le dimanche, à creuser des encriers dans des pommes de terre, prétendant que l’encre coulait mieux de la plume sur le papier par l’addition des sucs de ce tubercule.
L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce de jeune voyou décrassé, prétentieux, ancien garçon épicier qui avait, on ne savait comment, des lettres. Il rimait sur les marges de ses factures de rebut et expliquait à Fulbert que, s’il avait pu apprendre le latin, il aurait écrit l’histoire d’une pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon de son amant. Il possédait un nez en museau de poisson et une difficulté de la langue qui le faisait bégayer sur les mots de plus de deux syllabes. Il s’habillait solennellement le dimanche, mettait une cravate lie-de-vin, allait courir les petits bals de banlieue dont il rapportait souvent des maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques. Naïvement, il disait des femmes des choses effroyables.
Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte de cycliste (nécessaire dans ce pays pour enjamber les flaques), chaussé de souliers anglais, la barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié d’un prince qui gagne cinquante francs par mois, dirigeait ces deux fantoches sur le sentier de la vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus supporter leur contact. Il les avait d’abord éblouis en faisant à lui seul l’ouvrage de trois personnes, puis, devant leur mine de confusion, il s’était rangé, pensant bien qu’il s’attirerait de sournois désagréments s’il persévérait dans ce système de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là pour s’amuser à travailler comme un honnête homme! Parvenu à la médiocrité, ce luxe des indigents, il devrait cultiver son petit coin de fumier sous l’attention du jardinier en chef. M. Davenel aurait eu peur d’un comptable de génie et il ne fallait pas que le père eût peur de l’amoureux de la fille.
Amoureux? Fulbert était-il amoureux? Il n’en savait plus rien lui-même. Les _dessous_ de son amour l’inquiétaient comme le troublaient les _dessous_ de Flachère. Après le louis de Marcus, il mangeait un pain encore plus douteux, d’un goût si fade et si peu en rapport avec son palais de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux mains pour ne pas rendre son cœur. Une barre de deuil pesait sur la page de sa vie. Il traînait un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait une misère pire. Il avait dévoré de la vache enragée, voire du corbeau; à présent, il suçait des bonbons, et il avait faim de chair très rouge! On le leurrait avec des pastilles au miel qui détraquaient peu à peu son estomac. Au moins, jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre, assommé par l’horreur de ses remords ou de ses souvenirs, car il ne regrettait pas son crime, sa logique de fauve l’ayant admis fatalement. Mais, à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus n’était pas revenu, elle _revenait_. Le journaliste, bon prince, lui épargnait les gendarmes... Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un triomphe dont tout reporter doit la gloire à sa patrie? Et Fulbert songeait... se rongeait, la revoyait debout, le sein troué, les prunelles noyées d’eau, les yeux d’un vert printemps, le regardant, remplis d’un reproche très doux, d’un reproche de mère qui devine que son fils s’égare sur des routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée? Était-elle morte tout de suite ou avait-elle agonisé longtemps, cette créature bizarre, tendre et folle de son corps, qui avait bien représenté, pour ce garçon brûlé de toutes les précoces fièvres, la volupté, mère et consolatrice de tous les hommes! Ne pas savoir... ne plus oser demander des nouvelles de la morte!
Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui comptait le nombre des obus ayant plu sur Strasbourg la nuit du grand bombardement, ou durant qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée: _le Réveil de Marguerite_, il se mimait l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas en haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les seins en l’air, toujours presque nue. Lui se trouvait du côté de la table sous son bras arrondi, un moment la lame du couteau était venue, il ne savait plus comment, briller à son poing. Ce couteau, un grand manche noir uni, une lame traître qui le fascinait depuis des heures... coupait chez eux indifféremment des viandes ou du papier, c’était le couteau à tout faire. Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait séparé ses cheveux de sa pointe un peu émoussée... Et voilà, elle en était morte, la pauvre chère fille!
--Vous disiez donc, mon cher monsieur Albain, qu’elle s’appelait Marguerite?
Ce nom le faisait remonter des dessous de son ancienne existence aux dessous de la vie monotone de Flachère. Pourquoi diable ce garçon épicier mêlait-il le nom de _la patronne_ à ses inepties? Cela le tirait une minute de ses cauchemars. Le garçon épicier souriait d’une façon louche. Des rimes blondes alternaient avec des rimes de vermeil.
--Est-ce que vous avez jamais bu dans du vermeil, mon ami? questionnait Fulbert, agacé.
--Non, pour sûr, mais c’est certainement blond.
--C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le vermeil ne se porte plus. Dorer l’argent était un sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde, on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horrible couleur de bitume et de soufre... l’argent c’est un métal maudit.
--Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent que tout arrive. Cependant celui qui _s’appuiera_ la patronne aura le sac.
Ful éclatait de son rire de crécelle.
--Vous n’en n’êtes pas à espérer cette aubaine, mon vieil Albain?
--Je ne me permettrai jamais de pareilles plaisanteries. La patronne, c’est du nanan qui n’est pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu de la trouver jolie...
--Allons donc! jolie! Elle se serre trop, elle rougit à propos de botte... moi, elle m’exaspère avec son air de petite oie rose qui couve des œufs de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les matins, ça irait mieux et lui ferait enfin tourner son lait d’iris à cette sacré bon dieu de petite nounou pour vampire.
Albain se tordait.
--Ah! la sacré bon dieu de nounou pour vampire!... la petite oie rose!... non! n’y a que vous pour trousser le compliment! On dirait toujours que vous venez d’avaler du vinaigre!... Monsieur Fulbert... je ne connaissais pas les anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons zigs. Si vous n’aimez pas les bourgeois, vous avez des manières de leur envoyer ça qui sont rudement rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas pour la poésie...
Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa Jacqueloir levait sa calotte, soupirait:
--Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va pleuvoir demain. On entendra très bien le canon! Ça pète rudement davantage quand il fait humide. Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rapport au grain. Ah! ce qu’ils vont en perdre de la poudre... nos nouveaux artilleurs!...
Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre chimères de son rêve, Fulbert se jetait sur son lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie. Dormir! Dormir! Avant tout!
Sa besogne du matin expédiée en trois heures, quand il en fallait six aux deux comptables pour la classer et la recopier, Fulbert grimpait à pas de loup des sous-sols chez la _patronne_. A ce moment-là le père de Marguerite faisait sa ronde quotidienne dans les granges et les réfectoires. (M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître est un frein nécessaire aux relâchements de l’ouvrier.) Les fenêtres de la jeune fille donnaient l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne fortune, car elle la transformait en observatoire, ne se gênant pas pour lever les rideaux et lui souffler:
--Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous en avons encore pour une demi-heure.
Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge, absolument vierge, et qui défendait rigoureusement ce qu’elle appelait les _sales caresses_: s’embrasser sur la bouche, ou passer la main plus bas que la gorge, il fondait peu à peu comme un morceau de métal sous un acide, se rouillait sans parvenir à prendre feu pour de bon. Il était très fort et très froid, par politesse d’abord, ensuite par une sorte de rancune contre la femelle vertueusement bourgeoise qu’elle lui représentait, mais elle était encore plus forte et plus froide que sa cervelle de jeune blasé. L’aimait-elle sincèrement, cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui l’étude, _la lecture_ de l’homme? Il commençait à ne plus comprendre. Elle jouait le seul jeu possible pour une partenaire désintéressée de son gain. «Oui, je vous aime, seulement je ne peux pas vous épouser. _Je ne vous connais pas, moi!_» Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous de gamine, en plein jour, sous le toit des parents, à la merci de tous les domestiques, de tous les employés entrant et sortant, qu’il fallait prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant chaste trop étourdie pour savoir se protéger elle-même ou sauvegarder sa réputation, et il s’apercevait qu’elle avait déjà tout prévu. Elle avait fait renvoyer Pauline, la femme de chambre rapporteuse, et elle ne l’avait pas remplacée, se coiffant, s’habillant sans autre secours que ses petites mains de princesse. Elle savait bien que son père n’entrait jamais chez elle, et, de plus, son cabinet de toilette communiquait avec un escalier intérieur donnant accès dans la bibliothèque.
--Enfin, si on nous surprend un jour, que direz-vous, cher ange?
--Nous ne faisons pas de mal, je dirai que vous êtes venu me demander la clé des archives de la ferme-école.
--Pourquoi pas celle du champ de tir de Salons-Laffitte, ma jolie? objectait brutalement Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour.
--Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expliquer n’importe quoi, il vous croira. Il a confiance en nous!
--C’est révoltant, ma chère petite, les hommes ne sont pas aussi bêtes que vous semblez le penser.
--Oh! ils le sont bien davantage! répliquait tranquillement l’ange, la jolie et la petite.
C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète délicat aurait pu la créer, c’était surtout une spéciale griserie des sens aboutissant au plus absurde platonisme.
Fulbert se considérait comme mort à l’amour et mettait son dernier honneur d’homme à ne pas voler un trésor dont il ne se sentait pas digne... surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnellement. Et Marguerite, mélange de ruse et de sentimentalité, ne voulait pas lui donner ce qu’elle désirait garder pour un mari. La vérité, planant bien au-dessus d’eux, était que, nés de souches différentes, ces deux rejetons des civilisations modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage, d’une de ces catastrophes qui changent les destinées en faisant couler de la sève, des larmes ou du sang.
Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert en était malade... et il flairait le vent qui secouait autour d’eux les clochettes pures du jasmin d’Espagne; il se disait qu’un matin, dans cette chambre blanche, à l’abri de ces voiles au crochet semblables à des araignées filant de la dentelle, une infernale boue ferait irruption. Les dessous de Flachère, fermentant de colère à voir leur plus merveilleux produit dédaigné ou dédaigneux, monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient leur paradis virginal en une monstrueuse vague noire, submergeant toute pudeur.
Chaque fois qu’il essayait de parler sérieusement, elle lui échappait comme un jeune chat qui court après une mouche. Il ne voulait tout de même pas violer une jeune fille destinée, selon lui, à le demander en mariage, tous rôles renversés. Il savait au juste qu’il pouvait faire sa fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant un coup d’épaule dans quelques barrières. Les ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais l’épouserait-il avant qu’elle fût sa maîtresse ou après? Serait-il aimé pour lui ou pour sa sombre couronne de prince de l’aventure? N’ayant jamais connu de vierge, il s’arrêtait au bord de ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et il y a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en ces sortes d’affaires!
Oui, elle était scrupuleusement honnête, et cependant quelle singulière vertu, à la fois plus mystérieuse que celle des trop fameuses demi-vierges (autre produit des civilisations modernes!) et plus solide que celle des jeunes filles banales. Elle calculait comme le comptable Jacqueloir. «Tant d’obus et tant de kilogrammes de poudre perdus!» «Tant de baisers sur les cheveux, tant de plaisir gaspillé... car on ne s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se confier des secrets, triturer l’ordure de l’amour des autres!»
--Vous me prenez pour le Bottin de la galanterie! s’écriait-il quelquefois, scandalisé par ses questions extraordinaires. Pourtant, il l’initiait volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il sèmerait, et il avait des remords, se sauvait quand le père, absolument aveugle, l’invitait à fumer, selon son expression favorite, le cigare _du bourgeois_. Elle risquait des théories charmantes qui le désarmaient, vernissaient d’attendrissement son regard trouble errant sur elle.
«Quand je vous embrasse, je suis votre femme, quand vous m’embrassez vous êtes mon mari, et quand nous nous embrassons nous ne sommes plus que deux enfants, deux petits amis de collège!» Cela lui donnait des sensations étranges, car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait furtivement sur l’oreille, et quand ils se pressaient l’un contre l’autre, les mains aux épaules et les yeux dans les yeux, ils restaient immobiles, sans souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige inexplicable qui les menait à l’extase.
--Penses-tu à moi la nuit? demandait Fulbert, la tutoyant de loin en loin, brutalement, comme un qui cravache une bête fourbe.
--Je pense à vous quand je dors!
--Bien bizarre! Et pourrait-on savoir la nuance de vos rêves, ma douce enfant?
--J’ai toujours tout oublié quand je me réveille.
--Par discrétion, hein? Tu es la servante qui feint d’ignorer ce que l’on jette pour elle dans la tirelire du comptoir... C’est prodigieux! A la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais une, je propose qu’on m’exhibe avec cette mention: «Isolateur pour femme-torpille.» Enfin, tu m’aimes?
--Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de vous faire tuer!
--Excellent ceci... la haine est le début de toute passion...
--Oh! non, pas pour de la haine, je pleurerais beaucoup de vous voir mort, mais si vous ne m’obéissiez pas en tout, je sonnerais, j’appellerais mon père et je lui dirais: «Cassez-lui la tête, je ne veux pas qu’il sorte vivant d’ici...» Ça n’empêche pas que j’en éprouverais du chagrin, allez.
--Et moi donc!
Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la vierge et demie!
Un vice, par exemple, un petit vice très singulier, qui consistait dans l’intense plaisir qu’elle éprouvait à lui faire _épouser ses mains_.
--Épousez-moi les mains! répétait-elle d’un ton de petite fille qui veut manger du charbon ou de la farine.
C’était peut-être la revanche d’une mauvaise plaisanterie qu’il lui avait glissée un soir en lui disant que l’idée ne lui viendrait pas de demander _une main_.
Et alors, docilement quoique à regret, il prenait ses mains, les unissait aux siennes par les paumes, enlaçait un à un ses doigts blancs qu’il faisait craquer et la forçait à plier un peu sur les jarrets, comme on tient en respect une jument récalcitrante rien qu’en lui saisissant les naseaux entre le pouce et l’index.
--Ça t’amuse?
--J’adore ça... il me semble que je vais mourir ou devenir folle!
--Aucun danger! Tu vas entendre ton père siffler dans la cour, tu bondiras vers ton miroir et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux!
C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coiffure, poudrait légèrement la rougeur de ses joues et frappait sur un timbre pour appeler la cuisinière. Lui disparaissait une seconde derrière la portière du cabinet de toilette.
--Élisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner?
--Des œufs à la crème et du jambon. Mademoiselle désire-t-elle que j’ajoute du poulet froid mayonnaise?
--Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il doit en rester d’hier soir.
Et la cuisinière partie, il réapparaissait.
--Ça creuse, les jeux de mains? gouaillait-il, un peu vexé de cette aisance de vieille reine glacée chez une jeune fille ignorante, mais bien portante.
--Moi, depuis que je ne m’ennuie plus, j’ai toujours faim... Je mangerais de la viande crue si le médecin me l’ordonnait, comme il y a trois ans.
--Fichtre!... casser la tête aux gens... manger de la viande crue... où allons-nous! J’ai bien envie de ne plus jouer à la main chaude, moi!
Elle le regardait, narquoise...
--Vous jouerez encore... jeux de mains... jeux de vilains!...
Un jour, ils eurent des discussions plus graves. Ils étaient sortis chacun de leur côté, se donnant rendez-vous sous les arbres du bord de l’eau, en face du village de la Brette. Il y avait là un canapé de mousse qui aurait tenté la plus farouche réserve. Assis l’un près de l’autre, ils se taisaient devant l’eau noire, coulant unie et huileuse comme un fleuve de bitume. Leur salon de verdure n’avait d’issue que sur les champs de Flachère en pleine floraison et que les ouvriers de l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette époque d’illusions poétiques.
Une armée de marguerites veillait autour de leur grande sœur, les saules et le tremble jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle semblait plus pâle, plus songeuse que de coutume.
En face, les maisons du village rangées en rang de dominos montraient les fenêtres closes, mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur propre putréfaction.
--Il n’y a donc pas d’habitants dans ce village? murmura Fulbert, énervé par le silence et la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de malédiction.
--Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées au vent des épandages...
--Ah! ah! le fameux vent d’ouest!
--Oui bien! Ce sont des entêtés. Est-ce que nous sentons quelque chose, nous?
--Je crois que nous commençons à nous habituer... nous faisons partie de cette chose peu à peu...
--Fulbert?
Elle tourmentait le manche de son ombrelle, la lèvre nerveuse, les sourcils froncés.
--Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cependant ce n’est pas possible de venir ici pour la première fois sans être suffoqué, ma chère.
--Taisez-vous donc... il ne faut jamais me tutoyer dehors!