Le dessous

Part 6

Chapter 63,612 wordsPublic domain

D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait désiré devenir bergère. Être, avant tout, autre chose et cesser de canaliser sous les fleurs de son apparente banalité les pires égouts de son cerveau.

Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement prête. Sa beauté s’en exaspérait. Un matin pareil, elle fuirait, elle se sauverait emportant ses bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher son nom et travailler à n’importe quoi chez n’importe qui. Elle enviait souvent sa propre femme de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont les hommes avaient librement tâté, prétendait-on. Qui pourrait librement tâter d’une fille comme il faut? Épouser un bourgeois de son rang... l’ingénieur, par exemple, qui était venu visiter les tuyaux _des dessous?_ Non! Cela, jamais! Mieux valait fuir ou sécher sur pied! Princesse... ou rien.

Elle donna les clés de la lingerie et déroula de ses mains expertes le service damassé: les églantines, toujours employé pour la circonstance.

Un peu avant midi, le Decauville amena, au son de la fanfare de Flachère, une vingtaine de messieurs en habits noirs sous de légers pardessus d’été, des cache-poussière clairs de coupe anglaise. Le ministre était en chapeau de paille (innovation charmante). M. Davenel, en chapeau haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre. Le père de Marguerite ayant la croix et l’oreille du gouvernement marchait allègrement comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il ne se tourmentait point du futur mariage de sa fille et n’aurait certes pas osé rêver un prétendu en la personnalité encombrante du gros Garaud. Sa fille ne voulait pas se marier, heureusement, car il fallait une maîtresse de maison très avisée lors de pareilles réceptions. De temps en temps, il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à traîner le char de l’État, mais il flairait, de près, son atmosphère dont la qualité balsamique ne lui semblait pas assez balsamique. Il faisait terriblement chaud. Par instant, une étrange exhalaison venait avec les bouffées du parfum des roses, comme un relent d’eaux ménagères, une senteur de décomposition masquée par les produits chimiques. Rien n’arrivait à dissimuler complètement les fameux dessous des épandages, et malgré l’habitude, leur directeur savait d’une façon péremptoire d’où venait le vent selon son genre de parfum. Garaud s’épongeait le front, tourmenté d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi à la qualité de l’atmosphère, mais quelle corvée sociale n’a pas son petit moment pénible? A la première entrevue publique les deux anciens intimes ne se tutoyèrent pas, pour ne point gâter l’effet du discours. Il fut question de l’éternelle prospérité de la ferme-école et d’une récente loi sur les sucres. On présenta un vieux serviteur, M. Jacqueloir, qui demandait le bureau de tabac de Sarblay, le village voisin; M. Gaufroi, comptable, qui rimait à ses heures des compliments; puis on se mit à table pendant que la fanfare répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui ne rafraîchissaient guère le temps.

Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle, avait eu une dernière imagination. Arrachant le tablier de sa femme de chambre, elle en avait ceint ses hanches, et une main dans une pochette, l’autre offrant le bouquet virginal, elle avait murmuré:

--Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante.

Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste à l’unisson d’une réception rurale. Le Ministre, rendu à la jovialité de la campagne, embrassa paternellement la jeune sournoise en disant:

--Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à elle seule que les belles fleurs ne peuvent acquérir plus d’éclat et de parfum qu’ici.

Cette phrase maladroite bouleversa tous les projets de Marguerite. C’était pénétrer dans leur intimité par la mauvaise porte, la trappe trop fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations de sa vie de fille chaste.

--Les marguerites ne sentent rien, monsieur le Ministre, déclara-t-elle un peu railleuse.

Très embarrassé de son bouquet, Garaud le posa dans son assiette.

--Mais si, mais si, fit-il, bonhomme! Un peu la fourmi quand on s’en approche de trop près. Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou mauvaise, et les Chinois prétendent que l’_assa fetida_ exhale une senteur des plus suaves.

Ignorant le nom de la fille de son meilleur ami, le pauvre médecin agriculteur pataugeait ingénument. On lui présenta des enfants qui dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu s’unissait au titre de père de l’agriculture. Alors Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la jeune fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de soulagement.

--Je vous offre vous-même à vous-même, ma charmante voisine.

Marguerite, désenchantée, devait manger, elle n’avait pas faim, et se montrer aimable sans aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour la succession harmonieuse des plats, lui lançait des regards terrifiés. Manquerait-on de glace? Les vins étaient-ils convenables? (Tous les crus prenaient comme un goût au fond des caves à cause des infiltrations.) Par bonheur, la conversation se généralisa. L’instituteur racontait les exploits de la municipalité contre un grand seigneur du pays, qui avait résolûment fermé les grilles de son verger devant l’invasion des engrais artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient sur la grosseur des légumes vraiment stupéfiante; un petit blond, très pommadé, expliquait la clôture prochaine du grand collecteur d’Asnières, la victoire de l’assainissement sur l’empoisonnement.

--Merveilleuse cuisine, mon cher! déclara le ministre, se penchant à l’oreille de Davenel après le turbot sauce câpres.

--Oh! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur gâte tout. Nous aurions voulu te faire goûter _nos régents_ cueillis du matin, à midi on ne peut pas les cuire sans les abîmer.

Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres du plant sud, sorte de boule de rampe géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric blanc presque invisible tellement il collait à la substance du chou et qui se développait dès que le légume se trouvait hors du champ, séparé de sa tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses de Flachère poussaient des cris.

--Vous devez avoir de curieuses collections d’insectes, dit le ministre avec la satisfaction de quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.

On établit le relevé nominatif des ennemis des plantes. Les anciens n’étaient rien en comparaison des nouveaux, qui semblaient grossir et se métamorphoser selon les différentes monstruosités des légumes améliorés. Un puceron des rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure exagérée des roses. Le ver fouisseur des navets, celui qui trace des galeries et s’en va en refermant son trou comme complice du vendeur des halles, s’allongeait, rose et pansu, pour pomper le sucre des betteraves. De l’avis des chefs d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie la terre doit améliorer nécessairement la race ténébreuse des vers qui l’habitent. L’engrais humain, qu’on appelait, par décence: la dernière méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les salades... A ce moment du déjeuner, il y eut une discussion âpre entre les jardiniers en chef et la presse agricole, qui avait entrepris une campagne ridicule contre les salades nouvelles manières. Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser les salades? Les ennemis n’étaient pas immortels et on pouvait, en dosant habilement les matières chimiques, tuer dans l’œuf tous les parasites redoutables. Il fallait savoir doser.

--La dose! Tout est là! s’écria le ministre, retrouvant sa voix de tribune avec ses vieilles études du quartier Latin.

Mélangeant agréablement d’anciennes histoires de clinique et des applications de chimie moderne, il fit le procès des infiniment petits, des microbes. Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il se leva, tendit son verre qu’on venait de lui remplir d’eau limpide:

--Dans cette eau, si scrupuleusement pure, la loupe nous révèle...

Les paysans, les ouvriers, les narines palpitantes, écoutaient au bas bout de la table. Il ne fallait donc plus ni manger ni boire? L’eau pure qu’on promenait au-dessus de leur tête comme un diamant inaccessible leur lançait le défi de son ironique limpidité.

--Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau pure ne peut pas être pure et cependant celle-ci est encore la plus inoffensive. Vous savez tous d’où elle vient...

En effet, elle sortait de là... filtrée par les terrains des épandages!

M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de son prédécesseur, le même geste que l’année d’avant, et qui fut trouvé encore plus spirituellement spontané. Il but ce verre d’eau, relativement pure, en l’honneur de la prospérité des épandages, du gouvernement si tutélaire, à la glorification du directeur.

--... A toi, mon vieil ami qui diriges d’une main ferme et vaillante les modestes travailleurs en ce jour de fête réunis autour de nous.

L’effet attendu! Il but aux jeunes filles, aux fleurs, aux légumes, il aurait bu même aux parasites nouveaux s’il y avait pensé, mais il oublia, fort à propos, le lombric blanc du chou.

Il y eut une salve d’applaudissements. La fanfare joua.

Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’efforçait d’écouter et elle crut saisir un bruit singulier d’assiette se brisant, des éclats de porcelaine ou des éclats de rire... Cela venait de là-bas, de l’entrée de la cour. C’était quelqu’un qui riait dans la foule moins attentive massée près des réfectoires. Une table de cinquante couverts réunissait les pauvres de la commune et d’ailleurs. Il y avait là des misères décentes et des chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait dû s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de l’eau en face d’une belle bouteille de champagne casquée d’or.

Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anarchiste? Ce ne pouvait être que lui. Délivrée du souci de tenir tête au docteur Garaud parti bras dessus bras dessous avec son meilleur ami pour des constatations agricoles, elle se dirigea vers les réfectoires. Là on mangeait encore et on buvait du vin pur, profitant de ce discours instructif pour négliger l’addition d’un microbe quelconque au piccolo de la fête. Marguerite reçut, parmi ces gens simples, des compliments un peu brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un petit voyou porteur d’un bouquet de liserons qui lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier de soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le Ministre, séduisit ces pauvres à mines canailles venus d’on ne savait où, pas tous de la commune certainement. Elle alla de table en table, prise d’un tendre intérêt, s’informant du nombre des plats, de la grosseur des portions, faisant ajouter des gâteaux dans les corbeilles de fruits dévastées. Elle trinqua, sourit, se laissa effleurer les mains, les hanches, par une bande qu’elle aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au coin d’un bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle aperçut l’homme noir et le flamboiement de ses yeux de phosphore devant la petite barrière des cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne.

--Monsieur Fulbert, dit-elle résolûment, pourquoi n’êtes-vous pas entré? C’est le jour de ma fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé?

Les deux pouces dans ses pochettes, elle avait l’aspect d’une jolie cabaretière d’opéra-comique. Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, en voyant porter le singulier toast, maintenant il redevenait sombre. Les pauvres s’écartèrent de lui en un dédain marqué. D’où leur tombait celui-là qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et pourquoi la patronne l’invitait-elle cérémonieusement par son nom alors qu’il avait l’air de se ficher d’elle?

Toute frémissante de l’orgueil d’être trouvée jolie et peut-être aussi du contact brutal de ces hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert jusqu’à la table d’honneur. Les invités notables se répandaient dans les jardins ou s’en allaient fumer à la nouvelle conférence faite par le ministre devant une pépinière.

--Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite, et je vais vous servir.

Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les poings crispés.

--Avaler de cette eau en votre honneur? Ça, jamais... Comme dirait Monsieur votre père: je ne mange pas de ce pain-là.

Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie de vin.

--Non, je voudrais vous faire porter autre chose qu’une santé... peut-être une nouvelle bombe. Comprenez-vous? Ce serait drôle, ici, en pleine fête, au milieu de ces gens graves et bêtes, une bombe sérieuse qui pulvériserait tout, le ministre, les ingénieurs, les journalistes, les équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses dépendances, un feu d’artifice énorme, le vrai bouquet final. Ça m’amuserait... j’irais dans ma chambre et je compterais jusqu’à cent...

L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe damassée, fleurie de roses blanches, où le jus des fraises et du bourgogne avait semé quelque rubis.

--Comme vous me dites cela, mademoiselle Davenel? Vous avez en ce moment la mine d’une névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable de vous souhaiter votre fête avec n’importe quel bouquet, mais je suis venu ici pour manger à ma faim, une fois encore... pas pour autre chose, ma petite bourgeoise.

Cette injure fut proférée très doucement.

Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe de Mlle Davenel des plats qu’on avait déjà offerts au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme de chambre, dit d’un accent dédaigneux:

--Faut-il redemander de la glace? Monsieur le directeur nous a bien recommandé de la ménager.

Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont les vêtements pendaient en loques, dont les doigts étaient noirs, dont les cheveux se souillaient de la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on ne voudrait pas perdre une goutte de fraîcheur. A quoi bon rafraîchir cet enfer?

--Pas de glace, Pauline, mais allez prendre aux caves une bouteille de champagne sec, car celle-ci est entamée. Vous oubliez que Monsieur ne boit jamais d’eau!

L’anarchiste ferma un instant les yeux.

--Je devrais me sauver... c’est l’heure fatale... songea-t-il.

Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe oublié depuis longtemps furent les plus forts. Il resta.

--Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je tiens à payer mon écot. Qui diable voulez-vous me faire tuer?

Et il riait de son rire effrayant en bruit de crécelle.

--Personne, murmura-t-elle avec un joli sourire mondain. Tâchez de mieux vivre, voilà tout. Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur Fulbert.

--C’est déjà fini, nous deux? pensa-t-il tout haut. Ça n’a pas duré... mais vous aviez du sang au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait plaisir. Vous haïssiez quelqu’un... peut-être tout le monde, quand vous avez dit: ce serait drôle, en pleine fête. A propos: est-ce que je pourrais à mon tour vous demander quelque chose, du fil et une aiguille, hein... c’est modeste.

Elle répondit:

--Je vous enverrai cela demain par ma femme de chambre.

Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules.

--Mes vêtements sont dans un tel état... Puisque je fabrique des bombes, je saurai coudre. Qui peut plus peut moins. Le ministre est bien ridicule, vous ne trouvez pas?

--Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en conviens, et le pire... c’est qu’on me l’accorde comme fiancé dans la foule.

--Allons donc! Mais il est obèse. Vous épouseriez ce poussah, vous?

--Oh! ce sont des racontars, rien de sérieux...

Et elle eut le même sourire mondain.

Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge? Pourquoi l’avait-elle servi sous la tente officielle comme le roi de cette fête ayant brusquement détrôné l’autre? Pourquoi, l’ayant entendu rire, avait-elle tout à coup senti que tout se brisait autour d’elle? Elle était ainsi fantasque et impénétrable. Des bouffées de sang lui montaient au cerveau lorsqu’elle disait des choses banales ou simplement gracieuses, et elle aurait vu mourir son père, qu’elle affectait de vénérer fort, sans avoir une larme à ces moments de lueurs rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage d’en inspirer, et pour que l’effroyable lie de son tempérament pût remonter à la surface de son teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance de cette rencontre avec un criminel.

On est toujours tenté de jeter quelque chose dans un précipice.

--Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mademoiselle Davenel? murmura Fulbert les lèvres serrées. Épousez ce ministre. Ne refusez pas cette occasion de devenir une... vraie bourgeoise. Vous êtes à deux doigts de faire des sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures... qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous rêvez mieux que le possible et vous vous perdrez à vouloir blanchir vos dessous.

Il se leva.

--Je puis me retirer... sans bombe? ajouta-t-il ironiquement.

Elle lui jeta une marguerite sur la nappe.

--Mais pas sans bouquet, Monsieur.

D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme d’un coup de bec un oiseau méchant tuerait un insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans la foule de pauvres qui envahissait la tente pour prendre sa part de luxe officiel.

Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait jeté quelque chose d’elle-même au précipice. Un vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas ce ministre obèse et elle ne resterait pas davantage la bourgeoise qu’elle était, non.

Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément.

Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie. Le ministre fut obligé de rentrer par le Decauville avant le feu d’artifice. Le père Garaud s’en allait content. Il avait vu des légumes, des plants de betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait pas de ses anciens comices agricoles. La petite Davenel était gentille avec son tablier d’opérette et le papa bien collant avec ses explications sur la récente maladie du chou-fleur... Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en oubliant la prospérité des épandages.

--C’est égal! songeait le brave homme un peu rabelaisien à l’heure du cigare, _c’en est_... ils ont beau dire... _c’en est_ même beaucoup trop!

Philosophiquement, il voyait défiler, à la flamme verte des éclairs, de grands champs de boue caramélisés sous les averses; les immenses mares fétides s’étendaient au loin, s’étalaient comme des taches d’huile noire au milieu du cirque des collines, ombrées encore par la réprobation menaçante de la forêt demeurée vierge. Et il ne s’imaginait guère, le bon docteur Garaud, qu’il avait _failli_ épouser la petite Davenel, cette jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en serait jamais douté, lui, le si tranquille célibataire!

Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes hachées par la pluie s’effeuillaient lamentablement. Tout ce blanc pur retournait aux ténèbres et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se recroquevillait comme une araignée, une araignée blanche à force d’être malade.

VI

FAUST ET MARGUERITE

Le père de Marguerite était un homme raisonnable qui aimait à faire des phrases. Il existe toujours chez les honnêtes gens un besoin d’arrondir les angles du hasard par des mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces honnêtes gens et d’arriver, de ridicules en ridicules, à prouver qu’ils sont plus dangereux que les bandits, mais de démontrer qu’un brave homme en parlant pour le plaisir de parler et de prévoir les angles du hasard déchaîne souvent les mauvais instincts assoupis au fond de leurs niches. Les instincts sont des chiens de garde. Ils sont fidèles et féroces, aboient la nuit à l’ivrogne qui chante et se laissent empoisonner par le vrai malfaiteur... ce ne sont que des bêtes très utiles ou nuisibles selon que l’on compte ou ne compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais les réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre par des actes, fussent-ils excellents, et il estimait les mots, en prononçant de très sonores avec un ton de bonhomie joviale quand il éprouvait le besoin de garer sa responsabilité. Il se résumait, s’expliquait, définissait, détaillait ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner pour toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience toujours nettes, car il savait définir les situations les plus périlleuses, sinon les éviter. Il aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne la connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui aurait fallu la suivre, l’étudier, la regarder souvent sans lui parler. Il y a des phrases qui sont des barrières infranchissables. Une fois posées entre un homme et une femme, on peut être sûr que ces deux êtres ne pourront jamais se joindre. Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas douter, que sa fille désirait d’autant plus vivement se marier qu’elle affectait un grand dédain des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner au célibat, mais il se réjouissait, lui, veuf, de prolonger une innocence féminine qui adoucirait les mœurs de sa maison, maintenant chez lui un bon renom d’ordre, de propreté, d’élégance. Marguerite était le défi rayonnant jeté aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle représentait la clarté facile et pure d’une lueur électrique dans un brumeux caveau, jadis voûte d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol de marchand de denrées administrativement comestibles. Elle était sa fleur de boutonnière, une blanche légion d’honneur, et on ne dépose pas sans de grandes hésitations une décoration pareille sur la cheminée d’un gendre. M. Davenel, veuf depuis des années, s’offrait de temps en temps des maîtresses; il savait, par une triste expérience qui le vieillissait tous les ans vers l’époque des fermentations printanières, qu’une femme a besoin d’amour libre et fort, que n’importe quelle femme, pure ou impure, chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux actes sans trop de soucis des paroles, et que si les hommes rencontrent rarement des caresses désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier pour faire naître les plus violents désirs des situations les plus absurdes. La femme fabriquerait de l’amour avec de l’engrais chimique et ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires échalas!... Il s’était dit qu’un matin l’aurore de la passion se lèverait dans la chambre virginale. Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois des yeux si battus de fièvre dans les allées de leur jardin... que par ses tourments de veuf il jugeait à peu près de ses tourments de vierge. Tôt ou tard, on donne sa fille à n’importe qui. Tôt ou tard, on est trompé. Tôt ou tard, on trompe à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des romans nouveaux. Être trompé sans y croire. Ne trahir que si l’on y est forcé par les convenances. Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien, c’était l’intégrité même, la rigidité de la flèche du paratonnerre qui attire la foudre tout en préservant le foyer domestique.