Part 11
--Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont déclaré que j’avais saigné tout ce qu’il fallait de sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre et j’ai battu la campagne. Dans ma poitrine une espèce de bête me mordait d’abord très fort, puis plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu, ça ne me faisait pas plus mal qu’un petit chat! Et encore un peu, pourtant, quand on appuie sur la plaie. Dès que j’ai su que tu... te portais bien, que tu étais... sauvé, ça m’a remise complètement sur mes deux pieds et je suis partie aussi, sans me retourner. Je n’avais plus personne à embrasser chez moi, tiens!
--Tu ne t’es arrêtée... nulle part?
Elle plissa la bouche.
--Si, avoua-t-elle bien bas, pour... manger.
Il se mit à rire sourdement.
--Elle s’est arrêtée en route. Parbleu! Pour manger... ou coucher, plutôt! Allons! Combien de fois... as-tu mangé? La délicieuse phrase! D’ailleurs je m’en doutais. C’est naturel! Voyons! Chez mon ami, Mr Marcus. Non! je ne le croirai pas. Il n’aime pas les femmes qui ont faim, lui! Chez qui? Mais parle donc, misérable fille que tu es?
Flora était presque suspendue par la tête aux mains de Fulbert. La coupe déborda. Des larmes chaudes inondèrent son visage velouté de fard. Elle parut toute rose, sous la poudre, et plus jeune. Tout son être tordu, à poignées, comme ses cheveux, se raidissait en une muette supplication d’amour. Pourquoi lui gâtait-il cette heure de joie miraculeuse. Ah! il serait donc encore jaloux... et de quoi, mon Dieu! Pour si peu de chose.
--Veux-tu répondre?
--Mais tu vas m’étouffer, Fulbert! Je n’ai que le souffle. Si je te mens, tu sauras quand même. Et si je ne te mens pas...
--Je croirai que tu mens, selon ton habitude. Il vaut mieux parler.
--J’ai suivi... Oh! Fulbert, j’étais trop heureuse de te revoir... ça ne pouvait pas durer... entre nous.
--Dépêche-toi. J’attends.
Elle essuya ses larmes d’un geste résigné, courba le front sous les yeux de phosphore qui la fascinaient, et murmura d’un accent monotone, petite fille récitant la leçon éternelle:
--J’ai suivi... un soldat. Je n’avais pas de robe, et on avait tout vendu chez moi pour mes frais d’hôpital. C’est un officier d’artillerie. Il est en garnison tout près de la propriété de Flachère. Je l’ai choisi à cause de ça, tu comprends. Mr Marcus m’avait bien expliqué où tu demeurais, mais je n’osais pas t’écrire et j’avais surtout peur de leur enquête malgré mon histoire du couteau. Ton ami me disait que tu voulais épouser une demoiselle très riche et qu’il fallait t’empêcher de commettre ce crime. Quel crime? Je ne sais pas, mais cette idée de mariage-là me faisait mourir deux fois. Je suis venue dans sa garnison, lui promettant tout et le reste, et je me suis échappée dès que j’ai eu ma robe. Elle n’est pas neuve. Elle aurait coûté plus cher, il y a trois ans, je t’assure. Enfin, comment voulais-tu que...
--Tu as très bien agi. Marcus ne sait pas ce qu’il raconte. C’est un imbécile. Il s’amuse en journaliste. Toi tu t’es amusée en... fille. L’essentiel est que vous ne vous soyez pas amusés l’un avec l’autre, car cela me cuirait davantage. Vraiment parlons de ta robe. Elle est affreuse. (Il suffoquait.) Ce soldat... cet officier d’artillerie demeure... loin?
--Je t’en prie, Fulbert, ne me tourmente pas. Il demeure... à son régiment, à Salons-Laffitte, là, derrière la forêt. Mais je ne le verrai plus.
--Ah! Et il est bel homme, très vigoureux, sentant le chien mouillé, comme tous les soldats. N’est-ce pas toi qui m’as dit que tous les militaires sentent le chien mouillé?
Il éclata de rire et se releva violemment, laissant tomber Flora de toute sa hauteur.
Celle-ci se coucha par terre, entourant ses genoux de ses deux bras.
--Fulbert! oh! mon Ful! j’ai tant souffert! S’il me fallait encore m’en aller ce soir, je n’aurais plus la force. Garde-moi au moins cette nuit.
--Le beau palais de prostituée que ma maison! Pauvre Flora! Regarde un peu où tu es! Le vent passe au travers des murailles et la terre humide sert de tapis. Tu te roules dans la boue avec ta belle robe. Jolie robe! Très jolie robe! d’un goût exquis... elle est d’un rose spécial... Attends-donc... _rose-porc_! Couleur délicate, fonçant un peu aux coutures, c’est-à-dire devant et derrière. Y a-t-il même des coutures? C’est fendu, simplement. Une robe pour officier, les plis servent de galons. Allons, te relèveras-tu?
Flora ôtait silencieusement les agrafes de son corsage. Elle apparaissait nue, en dessous, sans corset, sans chemise et sans jupe. Cette robe lui collait au corps comme une seconde peau. Sa gorge, striée de petites marques ressemblant à des raies d’ongles, était encore ferme et gracieuse. Le sein gauche exhibait une entaille rouge, deux lèvres à peine fermées, une autre bouche qui disait plus haut que n’importe quelle parole: voici la plaie d’amour où tu es entré jusqu’à la garde de ton couteau, cruel!
Fulbert fut aveuglé comme par un jet de sang. Il essaya de tourner la tête. Flora se mit à genoux, ses bras blancs, de nouveau, s’enroulèrent à lui.
--Ful! je sais que tu ne m’aimes pas, que tu ne m’aimeras jamais peut-être, mais, quand... _j’étais morte_, pensais-tu à moi?
--Oui, j’y pensais, avoua Fulbert, tremblant de tous ses membres.
--Tu l’as dit à ton ami Marcus et il me l’a répété, voilà pourquoi j’ai osé revenir.
--Mon ami Marcus est un vil entremetteur, un traître...
--Fulbert! Écoute-moi bien. Je ne mens plus. Si je venais mourir chez toi... si les médecins m’avaient dit que, malgré mon air de guérison, je devais mourir tout de même bientôt? Voudrais-tu encore me renvoyer?
Fulbert poussa un cri terrible et la dressa tout debout contre lui.
--Qu’est-ce que c’est... répète un peu... mourir? Tu es à moi et je te le défends. Flora, je veux savoir la vérité...
Elle lui mit la main sur la bouche.
--Chut! murmura-t-elle. Je mens toujours, c’est convenu! Toi, n’avoue pas, je te veux libre, sans cela nous serions trop malheureux! Quelque chose nous sépare et il faut que cela soit ainsi pour que tu demeures mon maître, le seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te ferait trop de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le secret de l’amour, tu peux le garder pour une autre... Tu veux donc te marier?
Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras, lui montrant, de tout près, ses dents qui brillaient d’un sourire singulier, moitié caresse, moitié morsure.
--Me marier? Une invention de Marcus! Et puis, j’ignore cet art-là, se fiancer, promettre la fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux des hommes qui passent, de tous les hommes, simples officiers ou puissants civils. Non, vraiment, je n’ai guère envie de me marier... aujourd’hui.
--Alors, répondit Flora dans un long soupir, c’est ici la maison de la joie. On ne va pas, bien sûr, se ravager la figure à pleurer... parce qu’on a tué ou qu’on est mort! Quand nous nous disputerions éternellement, cela n’y changerait rien! On s’est rencontré trop tard, mais on mettra les morceaux doubles... et rien n’effacera mieux la cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te connaître. Qui donc aurait osé me tuer par jalousie? Prends garde aux vierges, Fulbert! A celle que tu dois aimer après moi! Les vierges vont en paradis, mais elles ne le donnent pas. Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux, mon Ful! Et ce sera là mon unique reproche...
Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de sangle, si étroit et si dur. Ils y tombèrent enlacés.
--Chère Flora menteuse, pourtant si vraie, qui vit... tellement elle en meurt, ma Flora unique, celle à tout le monde! Ah! oui, je l’attendais sans le croire possible, ce retour de joie... J’ai tant rêvé de ton sang qui coulait sur mes mains, lentement, lentement, comme une eau tiède ou la langue lécheuse d’un chien soumis. Le mariage? Où avais-je la tête? Moi, ton amant... Mais, j’y songe! As-tu faim? As-tu soif?
Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer douloureusement à son tour.
--C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu inquiet. Ni pain frais, ni vin fin. Ah! l’horreur de mon existence, ma pauvre Flora! Dans quelle fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si veloutée par les baisers qui savent payer en douceurs. Je n’ai rien, rien à t’offrir, ce soir, ma fille.
--Ne te tourmente pas, Ful, moi j’ai de l’argent tout au fond de la poche de ma vilaine robe rose. Nous partagerons comme jadis, les jours de dèche. Nous boirons de mon sang tous les deux... tu communieras de ma chair et tu me pardonneras de ne pas pouvoir te donner davantage. Je suis venue aussi pour te sauver de la faim de l’estomac... c’est celle qui fait le plus de mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura plus chaud près du mien. Mon petit grand Ful! Comme tu es maigre! Je compte les os de tes mains dans mes doigts.
--Toi, tu ne songerais pas à épouser mes mains dans cet état, petite Flora, l’anti-bourgeoise?
--Épouser tes mains! Tu as toujours de si drôles de paroles. Ah! tu n’as guère changé d’esprit, mon Ful!
--On épouse les mains puisqu’on les demande en mariage!
--Tu as raison, mais si on n’épousait que ça...
Il eut un rire franc.
--Ça pourrait valoir mieux, certainement, sous le rapport de la correction.
Flora regarda autour de l’unique chambre de leur maison de joie. C’était sombre. Dans un coin, la lanterne qu’on lui avait prêtée, un soir, pour s’éclairer jusqu’à _son château_, scintillait vaguement, d’un fer blanc plus propre que le reste de son ménage. La fille se dressa, résolue, noua ses cheveux et boutonna son col, chercha son manteau.
--Je vais aller au plus près, je trouverai bien du pain et des légumes, une côtelette pour toi. Demain on arrangera des menus plus soignés. Dans ce sale pays, on doit tout de même vendre des choses ordinaires. Comment t’y prends-tu, d’habitude?
--Je vais quelquefois dîner chez le directeur de Flachère.
--Ce M. Davenel qui a une fille? Un homme riche?
--Oui.
--Alors, tu n’es pas invité... ce soir?
--Non!
Il la contemplait, les yeux phosphorescents, ayant oublié et la faim et la soif. Il ajouta de son plus âpre accent de gouaille:
--Tu as de la servante dans la peau, Flora, il faut que tu t’occupes de la cuisine... maintenant.
Elle se baissa pour allumer la lanterne, ne découvrit pas les allumettes.
--Je m’occupe de toi, d’abord, car, moi, je n’ai plus d’appétit depuis longtemps. Tout ce que je mange a le goût de la terre.
--Ne te reste-t-il pas le goût de la volupté? Ou as-tu peur que je défaille dans tes bras?
Flora reposa la lanterne sur le sol.
--Comme ça, donc? Sans dîner... Ful?
--Le festin d’amour, oui, le seul où je puis m’enivrer pour oublier... ta mort et ma vie.
Ils retombèrent enlacés sur le petit lit de sangle, si dur!
* * * * *
Le lendemain, à l’aube, une aube douce et claire après une nuit très fermée, une nuit sans étoiles, Flora se releva sur un coude, le regarda dormir à ses côtés. Il dormait en petit enfant qui a retrouvé sa bonne mère, la Volupté, il dormait très pâle et très maigre, malgré un léger souffle qui gonflait sa poitrine d’un nouveau plaisir de vivre. La chambre était remplie de l’aurore qui entrait par tous les trous de la toiture. Toute la pauvreté de ce logis bizarre éclatait de couleurs naïves. On eût dit un ménage d’enfant. Des petits plats, une petite terrine, un verre, des petits brins de bois coupés menus pour la flambée dans un âtre de sauvage fabriqué maladroitement par un homme trop civilisé. Mais on voyait des fruits rangés sur une planche suspendue, hors des atteintes du rat voleur ou des pies qui se permettaient souvent une descente par le plafond. On devinait les soins méticuleux du solitaire pour garer les miettes de son repas de toute profanation. Il avait une serviette pendue devant le pain, comme le rideau d’un temple.
Flora souriait.
Sain et robuste, il dormait nu, n’ayant pas peur de s’enrhumer, sans draps, les pieds seulement couvert du tas de ses vêtements, histoire de les défendre, la nuit, contre toute intrusion malhonnête. Il semblait fait définitivement à sa vie de pénitent du désert... mais ce matin-là il ne se réveillait pas pour l’habituel chapelet de misère à se réciter à lui-même. Il ne pensait ni au feu, ni au pain, ni à la boisson, trop trouble, de son café mêlé de glands grillés, ni à l’heure de la chasse aux légumes perdus. Il dormait, tel un roi, sur son trésor enfin reconquis.
Flora eut un frisson. Sa chair était bleuie par endroit, elle sentait ses reins brisés, sa poitrine creuse. On lui avait vidé le sein de tout le sang de son cœur et la cicatrice, avivée sous le jour, se glissant jusqu’à elle comme la lame d’un couteau brillant, se faisait plus rouge, entr’ouvrait deux lèvres presque humides, une fente de bouche pourpre qui venait de vomir une âme dans la folie des étreintes.
Elle toussa nerveusement.
Il s’éveilla, se jeta sur elle, très vite remonté vers la joie de la voir nue et encore belle, ses cheveux tordus derrière eux avec un air de serpent qui les guetterait.
--Aime-moi! murmura-t-il, la saisissant à pleins bras. Dis-le-moi, prouve-le-moi toujours ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai peur! N’est-ce pas que le bonheur guérit?
Elle le repoussa, baissant les yeux.
--Non, je me sens mal. Regarde, on jurerait que ça saigne...
Elle désignait sa plaie que le soleil, à présent, faisait resplendir.
Il fronça les sourcils, serra les poings.
--Et puis, continua-t-elle doucement, il faut que je garde des forces pour aller aux provisions. Tu voudras déjeuner... tu n’as pas dîné hier.
--C’est juste! Va donc retrouver ton soldat, répondit-il tout grondant de rage. Tu ne seras jamais qu’une putain! (Se tournant du côté du mur il ajouta, la voix sombrée dans un sanglot:) La putain... c’est celle qui se refuse.
Elle eut un sourire triste, le sourire de son secret, car, maintenant, elle sentait bien que le médecin ne l’avait pas trompée; si elle reprenait sa vie de fille, elle en mourrait.
... Mais elle se donna, plus tendrement, les yeux fermés, répétant:
--Oui, tu as raison, le bonheur n’a jamais tué personne.
X
DANS LA FOSSE COMMUNE
Le haïssait-elle?
La haine? Il lui était bien difficile d’enchaîner de ce mot ses sentiments de bourgeoise offensée et ses intimités d’amoureuse égoïste. Elle se trouvait dans la période aiguë de son tourment, d’autant plus grand qu’elle ignorait sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois, son tourment de femme délaissée, dédaignée, n’ayant peut-être jamais eu de puissance réelle sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas! pas du bois dont on fabriquait les pantins! Il n’était pas sa chose, son objet de vitrine.
Le père affirmait qu’il habitait encore la cabane du bord de la forêt. Des ouvriers prétendaient qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte, du côté d’une maison louche où les artilleurs de la garnison allaient souper avec des filles, et les servantes s’écriaient, pudibondes:
--Voilà un oiseau de malheur parti! Bon voyage! Nous n’irons bien sûr pas fouiller son nid pour y trouver de la vermine.
Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se renfermaient en un prudent mutisme, tout en échangeant quelques signes d’intelligence. Du moment qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils pensaient qu’il valait mieux ne pas déranger l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles, ni eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre importance; un vagabond arrive, on lui fait l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que l’oubli.
L’oubli! Marguerite Davenel tournait lentement, colombe malade, autour de sa cage, de sa chambre virginale où tout était pur, les rideaux de mousseline, les tapis de toisons pascales, les petits ronds au crochet, toiles d’araignées blanches veuves de leur mouche. Que faire? Elle était prisonnière dans sa dignité de fille vertueuse. Une phrase, une démarche imprudentes, et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison avec un bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à renier publiquement ses aveux si la fantaisie lui en prenait. Écrire? Jamais! C’était probablement cela qu’il attendait, une preuve palpable pour commencer un savant chantage. En avouant tout à son père elle risquait une scène effrayante. Elle s’imaginait aisément la stupeur de ce grand capitaine de l’industrie (qui lui reconnaîtrait, un jour, cinq cent mille francs de dot), en apprenant que son unique enfant, créature absolument bien élevée, aimait un malfaiteur capable de lancer une bombe ou d’éventrer un coffre-fort, les soirs d’avril! Et par-dessus tous ces raisonnements, elle ignorait la valeur de sa passion personnelle mise en regard de la valeur sociale de cet individu. Il y a positivement des gens qui ne s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes femmes criait en elle contre le scandale d’une union aussi monstrueuse. Quand bien même son père serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anarchiste en rond-de-cuir, en aurait tiré un Jacqueloir de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle n’aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et c’était bien parce qu’elle ne connaissait pas au juste le motif de son tourment qu’elle souffrait! Elle finirait par le haïr sincèrement surtout parce qu’elle souffrait trop.
Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans songer à la gourmandise voluptueuse de ses lèvres. Elle ne lisait plus un mauvais livre sans entendre la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix âpre et rauque, laquelle s’adoucissait si singulièrement sur certains mots, se faisait câline comme une voix de ces petits de la crèche quand ils imploraient d’elle du sucre d’orge ou une tape sur la joue. Il ne lui avait pas semblé dangereux parce qu’elle le considérait non comme un homme, bon ou mauvais, mais comme un animal, un fauve aux pattes entravées exhibant encore les plaies de son corps mordu par tous les chiens. On ne reproche guère à un fauve de ne pas posséder un tempérament de bichon favori. Il n’avait pas de honte et il ne savait point l’élégance des orgueils hypocrites, des petites comédies de salon ou de chambre à coucher... mais...
... Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons d’amour _parlé_, l’homme qui aime une femme, puisqu’il était à la fois plus et moins qu’un homme ordinaire? Que pouvait-elle conclure en présence d’un abandon si complet, de ce brusque retour à la vie des bois d’un loup très peu apprivoisé, si peu qu’il préférait son ancienne misère au collier souple de son bras blanc? Le souvenir de ses dernières injures lui cuisait abominablement et elle ne se serait pas trop étonnée de voir sur ses chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans une fange pire que les dessous de Flachère. Il l’avait précipitée toute vive, toute vierge, dans la fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite sur les filles qui trafiquent de leur corps était naturellement celle de toute créature ayant reçu la certaine éducation que l’on admet dans la meilleure société moderne comme le brevet d’une certaine morale. On ne dissimule plus aux jeunes filles de vingt ans qu’il existe des femmes qui font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à la conservation des mœurs de jeunes gens à marier, se subdivise en plusieurs catégories dont le classement s’organise rien qu’en dépouillant le courrier du matin. Il y a la grande demi-mondaine qui touche aux arts (on sait par quoi!), dont les toilettes, les hôtels et surtout l’assassinat sont un premier-Paris acceptable (on ne passe pas les détails); puis il y a la fille-mère, personnage sympathiquement louche qui a perpétré le malheur éternel d’un brave homme en lui lançant du vitriol; puis enfin la fille tout court ou la pierreuse, en argot des boulevards, le rebut de l’humanité. Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le droit de l’appeler d’un nom plus populacier. Ce nom sonnait encore à ses oreilles de pucelle et elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une injure absurde, un cri de charretier sauvage, de soldat ivre, ça n’avait pour elle aucun sens et cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée. Elle entendait ce mot-là retentir dans le profond silence de ses nuits et elle l’entendrait jusqu’à sa mort. Elle avait bien pensé une seconde à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait seule, murée dans cet isolement où hurlait le mot, grinçant des dents de colère, claquant des dents de terreur. Un abîme s’était creusé entre elle et lui qu’il avait voulu creuser lui-même, généreusement, mais elle devinait bien que cet homme, dépourvu de sens moral, sinon de chevalerie, enragé de misère, capable de choses effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était donc pas un triomphe de se garder aux yeux d’un amoureux pauvre? Elle n’avait, en effet, jamais songé à faillir. Rien ne lui semblait plus sot, dans les livres, que la ligne de points... le moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit instant de folie qui gâtait tout le roman à ses yeux. D’ailleurs, donnant donnant, s’il existait le plaisir de prendre, il fallait au moins qu’il y eût le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût des choses sales... et elle redoutait les enfants, cette peste, la suite logique de tout mariage d’aventure. Quand elle se marierait sérieusement, elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans son ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se plaire. Une sorte de marivaudage gracieux, propre, n’allant pas jusqu’au jeu de main trop poussé. Elle aimait un homme pour avoir peur de lui, mais pas pour succomber, parce qu’alors le jeu n’en aurait jamais valu... l’incendie! Non, elle ne brûlait pas... et pourtant se sentait damnée, elle qui ne croyait que par politesse aux choses de l’au-delà. Il existait un enfer, un trou noir, une fosse commune où l’on roulait pêle-mêle les femmes de vilaines mœurs et les vierges qui avaient seulement tendu leurs mains aux mains des démons corrompus. Elle se voyait la compagne de ces malheureuses et elle hurlait comme elles en dedans, elle hurlait avec les loups qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois, elle qui ne pouvait ni se plaindre ni se sauver avec les loups!...
Son orgueil de vierge?
Une bonne plaisanterie! Que lui restait-il d’agréable maintenant qu’elle ne le reverrait plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non pas précisément entre elle et lui, mais entre son père et l’époux futur qu’il aurait pu devenir. Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole, et elle avait perdu un mari, l’unique mari qui l’aurait peut-être aimée pour elle-même, en dépit des dessous de Flachère et de sa fortune qui faisait reculer les prétendants soucieux d’étiquette. Elle n’avait jamais rêvé d’épouser qu’un roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre, celui de l’élégance ou de l’horreur... Mais elle ne voulait pas du monsieur banal qui la laisserait par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de sa fortune. Ah! fuir, se sauver, sa robe de vierge sur la tête, rejoindre les loups, serait-on poursuivi par tous les chiens de garde, rejoindre les loups, mordue, couverte de plaies, pour hurler enfin avec eux, les punir ou en être définitivement dévorée.
Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste de liberté, ne sortait même plus pour des promenades au jardin, ne posait aucune question, ne poussait aucun soupir, tournait lentement dans sa cage de colombe blessée à mort sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie.
L’amour, chez quelques espèces particulières de femmes, est si réellement une maladie qu’elles peuvent éprouver ses tortures ou sa joie sans être amoureuses. Mlle Davenel aimait Fulbert, ou le haïssait, à la façon dont on a un abcès. La fièvre qui minait ses sens la portait à coucher seule, et voilà tout.