Le Désespéré

Part 9

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«Je ne crois pas,--écrivait-il à Leverdier vers la fin de la première semaine,--que, parmi toutes nos abortives impressions d'art ou de littérature, on en puisse trouver d'aussi puissantes, à moitié, sur l'intime de l'âme. Visiter la Grande Chartreuse de fond en comble est une chose très simple, très capable assurément de meubler la mémoire de quelques souvenirs et, même, de fortifier le sens chrétien de quelques notions viriles sur la lettre et sur l'esprit évangéliques, mais on ne la connaît pas dans sa fleur de mystère quand on n'a pas vu l'office de nuit. Là, est le vrai parfum qui transfigure cette rigoureuse retraite, d'un si morne séjour pour les cabotins du sentiment religieux. Je ne crains pas d'abréger mon sommeil. Un tel spectacle est pour moi le plus rafraîchissant de tous les repos. Quand on a vu cela, on se dit qu'on ne savait rien de la vie monastique. On s'étonne même d'avoir si peu connu le christianisme, pour ne l'avoir aperçu, jusqu'à cette heure, qu'à travers les exfoliations littéraires de l'arbre de la science d'orgueil. Et le cœur est pris dans la main du Père céleste, comme un glaçon, dans le centre de la fournaise. Les dix-huit siècles de christianisme recommencent, tels qu'un poème inouï qu'on aurait ignoré. La Foi, l'Espérance et la Charité pleuvent ensemble comme les _trois rayons tordus_ de la foudre du vieux Pindare et, ne fût-ce qu'un instant, une seule minute dans la durée d'une vie répandue ainsi que le sang d'un écorché prodigue sur tous les chemins, c'est assez pour qu'on s'en souvienne et pour qu'on n'oublie plus jamais que, cette nuit-là, c'est Dieu lui-même qui a parlé!»

XXXI

Marchenoir, le moins curieux de tous les hommes, n'eut aucune hâte de visiter en détail la Grande Chartreuse. Il trouvait passablement ridicule et basse l'exhibition obligée d'un pareil tabernacle à des touristes imbéciles, dont c'est le programme de passer par là en venant d'ailleurs, pour aller en quelque autre lieu, où leur sottise ne se démentira pas, jusqu'au moment où ils se rassiéront, plus crétins que jamais, dans leurs bureaux ou dans leurs comptoirs. Il ne pouvait se faire à l'idée qu'un avoué de première instance, un fabricant de faux-cols, un bandagiste ou un ingénieur de l'État, eussent une opinion quelconque, même inexprimée, en promenant leur flatulence dans cet Éden.

Au dix-huitième siècle qui fut, sans comparaison, le plus sot des siècles, on s'était persuadé que tous les moines vivaient dans les délices, que l'hypocrite pénombre des cloîtres cachait de tortueuses conspirations contre le genre humain, et que les murailles épaisses des monastères étouffaient les gémissements des victimes sans nombre de l'arbitraire ecclésiastique.

Au dix-neuvième, la bêtise universelle ayant été canalisée d'une autre sorte, cette facétie lugubre devint insoutenable. L'horreur se changea en pitié et les criminels devinrent de touchants infortunés. C'est ce courant romantique qui dure encore. Rien de plus grotesque, et au fond, de plus lamentable, que les airs de miséricorde hautaine ou de compassion navrée des gavés du monde, pour ces pénitents qui les protègent du fond de leur solitude et sans l'intercession desquels, peut-être, ils n'auraient même pas la sécurité d'une digestion!

De tous les Ordres religieux qui ont été la parure de l'Église, lorsque cette reine abaissée n'était nullement une pauvresse, deux seulement, la Chartreuse et la Trappe, ont réussi à se faire pardonner de n'être pas des tripots ou des lupanars. Marchenoir connaissait déjà la Trappe. Maintenant que la Chartreuse, à son tour, n'avait plus de secrets pour lui, il rencontrait l'humiliation inouïe d'être forcé d'accorder à la canaille cette exception fourchue de deux seuls Ordres restés vraiment monastiques, et, quoique la vie cartusienne lui parût plus haute, il confessait l'impossibilité presque absolue de dénicher un véritable moine qui ne fût ni un trappiste ni un chartreux.

Il est vrai que, pour en juger, il avait un autre criterium que les malfaisants gobeurs du boniment anticlérical. Mais il voyait bien que, sur ce point, l'instinct obsidional de la haine avait été aussi discernant que la plus jalouse sollicitude. Il s'agit, en effet, pour les ennemis de la foi, de la bloquer aussi étroitement que possible, et, certes, le théologien le mieux armaturé et le plus savamment fourbi ne verrait pas mieux l'importance vitale pour le christianisme, de ces dernières citadelles de l'esprit évangélique.

L'armée de siège se recrute, d'ailleurs, de la cohue des catholiques modernes, lesquels en ont tout leur soûl, depuis longtemps, de cet esprit-là. Admirable et providentiel renfort! La sentimentalité religieuse accourant à la rescousse des modernes persécuteurs! La poésie, le roman, l'histoire, le théâtre même, les _bals de charité_ et les sociétés de bienfaisance, les souscriptions pour les inondés et les brûlés, l'immense remuement d'entrailles qui fait la gloire et la fortune des reporters de cour d'assises, enfin les attendrissements lyriques de la presse entière sur tous les genres de catastrophes, attestent suffisamment l'imprévu retour de jeunesse de la sensibilité chrétienne.

Ce prodige, plus facilement observable des hauteurs de la Grande Chartreuse, rappelait à Marchenoir un article célèbre qu'on avait pris pour une ironie et qu'il avait intitulé: _la Cour des Miracles des millionnaires_,--désignant ainsi l'intéressante multitude des heureux pleins de charité, dont l'indigent dévore la substance et boit la sueur. Il lui semblait, maintenant, n'en avoir pas assez dit et il regrettait amèrement de n'y pouvoir plus rien ajouter.

C'est qu'en effet, c'est un peuple, ce troupeau, c'est tout un état au sein de l'État. Jamais il ne s'était vu une telle affluence de pélicans méconnus, ni une persécution plus dioclétienne exercée sur de plus déchirés martyrs.

Le temps est trop précieux pour qu'on le perde à faire remarquer le merveilleux désintéressement, l'indicible générosité, l'étonnante fraîcheur d'âme des patriciens actuels de la richesse ou du pouvoir et, en général, de tout personnage influent, à n'importe quel titre, sur ce mauvais monde indigne de le posséder. Chacun sait que ces intendants de la joie publique s'épuisent à dilater le cœur du pauvre et s'exterminent à désœuvrer le malheur.

Une indiscutable prospérité universelle est leur œuvre, et l'exclusive ambition de la rendre parfaite est leur quotidien souci. Il est presque sans exemple, aujourd'hui, que l'indigence implorante soit inécoutée et que d'heureux individus le veuillent être solitairement. Il ne se voit pour ainsi dire pas que des industriels ou des politiques, diligemment parvenus, oublient de tendre une secourable dextre à l'homme de mérite enregistré au passif du sombre destin, ou qu'ils se refusent à l'arrosage opportun de la languissante vertu.

On ne sait à quelle bénigne ingérence sidérale il convient de rapporter cette inespérée disette d'égoïstes calculs humains, cette favorable aridité du vieux cactus de l'avarice, cette inéclosion surprenante de l'œuf crocodilesque des traditionnelles usures. Mais il est certain qu'une émulation inouïe, un vrai délire de charité est en train de ravager les riches,--les riches catholiques surtout,--que l'ingratitude des crevants de misère ose venimeusement qualifier de l'épithète d'horribles _mufles_.

Dans la pratique des choses religieuses, cette exquise sensibilité se manifeste avec les accompagnements variés de la plus suave précaution. On s'attendrit au pied des autels, on pleure de douces larmes sur de _chers défunts_ qu'on croit au ciel, ce qui dispense de la fatigue de prier pour eux à des messes qu'on aurait payées; on fait de toutes petites aumônes fraternelles, pour ne pas exposer le pauvre aux tentations de la débauche et pour ne pas contrister son âme par l'ostentation d'un faste excessif; on s'abstient amoureusement de parler de Dieu et de ses saints, par égard pour l'obstination des incrédules qui pourraient en être horripilés, et on parle encore bien moins de l'héroïsme de la pénitence à une foule de chrétiens tempérés qui répondraient, sans doute, que Dieu _n'en demande pas tant_. La question des pèlerinages lointains ou difficiles, tels que celui de Jérusalem, est délicatement écartée, par le même instinct de bienveillance qui voudrait épargner à ceux qui travaillent dans la piété, l'ombre d'un dérangement ou d'une incommodité. Enfin, le sentiment religieux réalise, aujourd'hui, l'idéal de ce grand penseur catholique, ennemi des exagérations, qu'on appelle Molière, qui voulait que la dévotion fût «humaine, traitable,» et qu'on n'assassinât personne avec un _fer sacré_.

Opportunément secourus par cette heureuse déliquescence du catholicisme, les puissants moralistes du libre examen et les coryphées littéraires du débraillement, tous les démantibulés corybantes de l'art moderne et tous les intègres épiciers d'un voltairianisme ennemi de l'art, ont, d'une commune voix, approuvé le cénobitisme des religieux de la Trappe et de la Chartreuse. Ces politiques étant fermement persuadés que le catholicisme doit, dans un temps prochain, être balayé de la civilisation comme une ordure, il leur semble convenable d'en user miséricordieusement avec lui et de ne pas désespérer les imbéciles qui y tiennent encore, en ne leur accordant absolument rien. On leur accorde donc ces deux Ordres. Un jeune porte-lyre de récente célébrité, Hamilcar Lécuyer, avait dit un jour à Marchenoir qu'il ne concevait pas qu'avec sa foi, il osât rester dans le monde, le menaçant d'en douter s'il ne courait à l'instant _s'ensevelir_ à la Trappe. L'hirsute lui répondit par le conseil d'éloigner de lui sa personne et de s'en aller à tous les diables.

L'existence de ces lieux de refuge est encore utile, pour d'autres raisons, à ces tacticiens du champ libre. Dans leur ignorance invincible de la profonde solidarité du christianisme, ils pensent qu'un genre de vie d'une austérité proverbiale est à opposer à d'autres Ordres moins rigoureux approuvés par l'Église et, par conséquent, à l'Église elle-même. Les pauvres gens qui ne savent rien du christianisme ni de son histoire, bâfrent goulûment cette bourde énorme.

Qu'on ne leur parle plus de ces cauteleux enfants de Loyola, ni de ces Dominicains sanguinaires qui voudraient rétablir l'Inquisition, ni de ces Capucins charnels qui s'amusent tant au fond de leurs capucinières! Comment leur vie pourrait-elle être comparée à celle de ces religieux admirables, quoique démodés, qui conservent seuls, aujourd'hui, dans son intégrité, l'antique tradition des premiers siècles de la foi? Et cette fastueuse Église romaine, avec toute sa pompe et ses incalculables richesses, et tous ces prélats si redoutables, et tous ces innombrables curés répandus dans les villes et dans les campagnes, si puissants, si respectés et si pervers!--qui oserait les comparer à ces honnêtes cénobites qui ne mangent rien, qui ne disent rien et qui gênent si peu l'essor de la civilisation républicaine?

Marchenoir voyait mieux qu'il ne l'avait jamais vu ce qu'il y a d'amèrement véritable dans ces bas sophismes de voyous dont il avait, depuis longtemps, renoncé à s'indigner. Il entendait, au loin, crouler l'Église, non pierre à pierre, mais par masses énormes de poussière, car il n'y avait même plus de pierres, et cette Chartreuse, elle aussi, ce dernier contrefort de la demeure du Christ, polluée par l'intrusion de la Curiosité, lui semblait vaciller sur la pointe de ses huit siècles.

Il fallut que le père Athanase, confident ému des vibrations de cette cymbale de douleur, l'entraînât, une après-midi, dans l'intérieur du monastère,--cet hôte extraordinaire ayant déclaré sa répugnance pour un pareil acte de tourisme.

--Soit! avait répondu le père, se prêtant au délire de son malade, nous marcherons en récitant les psaumes de la pénitence, si vous voulez, et je vous assure, mon cher ami, que cela vous distinguera beaucoup de tous nos touristes.

Malgré le tenaillement de ses pensées, Marchenoir ne put se défendre d'une commotion, en parcourant ce cloître immense, éclairé par cent treize fenêtres et mesurant 215 mètres de longueur, un peu plus que Saint-Pierre de Rome. Un tiers seulement, échappé à l'incendie de 1676, a conservé l'antique forme ogivale avec ces symboliques exfoliations de pierre, par lesquelles la piété du moyen âge voulut contraindre à l'action de grâces la matière brute et inanimée.

On visita successivement la salle du Chapitre; la chapelle des morts,--remarquable dès le seuil par un très beau buste de la mort drapée dans un suaire et, de sa main de squelette, faisant un geste de catin à ceux qui passent; le cimetière; la curieuse chapelle Saint-Louis; le réfectoire,--ce fameux réfectoire où les religieux se réunissent pour faire semblant de manger; enfin, la bibliothèque ruinée tant de fois et, par conséquent, fort dénuée de ces magnifiques vélins manuscrits qui étaient la gloire de tant de monastères avant la Révolution, mais riche, néanmoins, de plus de six mille volumes, anciens pour la plupart.

On sait, d'ailleurs, que les Chartreux ont été de rudes écrivains. Une bibliothèque exclusivement cartusienne donnerait une liste d'au moins _huit cents_ auteurs et cette liste resterait encore au-dessous de la vérité. «Il y a de nos Pères, disait avec candeur un ancien chartreux, qui font d'excellents escripts qui pourroyent beaucoup servir au public, et néantmoins, toute la production qu'ils leur procurent, c'est d'en allumer leur feu, quand il fait froid, après matines, eschauffant leurs corps de ce qui a embrasé leurs esprits.»

Ce qui toucha le plus Marchenoir, ce fut la vue d'une de ces nombreuses cellules, exactement identiques, où le chartreux, encore plus solitaire que cénobite, passe la plus grande partie de sa vie. Il se recueillit quelques instants comme il put, dans cette encoignure de paix, dans cette solitude au milieu de la solitude, et enjoignit, par un geste, à son conducteur, de s'abstenir de toute description,--considérant sans doute l'inanité parfaite de tout langage, en présence de ce dépouillement idéal et _intérieur_, qui ne peut être senti que dans le fond de l'âme, non d'un curieux ou d'un lettré, mais d'un chrétien sans détours que le Seigneur Jésus incline doucement à ses adorables pieds.

Pour les étalons errants d'une Fantaisie toujours attelée, cette uniformité est toute pleine d'ennui et doit paraître une platitude que, par condescendance, ils voudront bien appeler divine. Il n'y a pas lieu d'espérer qu'ils en puissent être autrement édifiés. Mais Marchenoir y découvrait, au contraire, une source clarifiée de poésie, infiniment supérieure à la noire incarnation de ses désespoirs. Par-dessous cette Règle si dure en apparence et si froide, par derrière cet _isolateur_ infranchissable, éclataient, pour lui, les magnificences de la vie cachée en Dieu. Vie perpétuellement transportée, d'une joie surabondante, d'une ivresse céleste, d'une paix inexprimable, d'une _variété_ infinie!

Ces affranchis reçoivent à plein cœur, dans le silence de toutes les affections terrestres, la plénitude de grâce correspondante à la plénitude de leur liberté. Le Père céleste leur rompt lui-même le pain quotidien de la félicité surnaturelle, dans l'exacte proportion de leur détachement de toutes les autres félicités, et c'est de bouche à oreille que l'Esprit leur communique les révélations du grand amour. La vie mystique est, ici, de plain-pied avec l'autre vie, et ces blanches âmes passent de l'une dans l'autre, tour à tour, comme de fidèles et diligentes ménagères dans les divers appartements d'un maître adoré.

L'esprit de la Chartreuse est contemporain des catacombes, et la Chartreuse est, elle-même, la grande catacombe moderne, plus enfouie et plus cachée que celles des martyrs. Mais c'est une catacombe dans les cieux!... Au loin, roulent les chars des triomphateurs du monde et le tumulte insensé des acclamations populaires; les nations affolées courent comme des fleuves, sous les arches colossales du pont aux ânes de la Désobéissance universelle, et tous ces bruits éclatants de la gloire humaine, toutes ces fanfares de la bagatelle victorieuse, s'évanouissant et s'abolissant à travers les épaisseurs de ce sol qui doit tout engloutir demain, arrivent aux oreilles de ces contemplateurs de la Vie, comme une imperceptible trépidation de la terre dans le silence de ses profondeurs.

--Voyez, disait le père à Marchenoir, en le reconduisant dans sa chambre, voyez ce que fait un marchand qui a des comptes à dresser, où il y va de tout son bien et de toute sa fortune. Il s'enferme dans son cabinet sans consentir à recevoir de visite de personne. Il dit qu'on lui rompt la tête si quelqu'un de sa famille approche pour lui parler de quelque autre affaire ... Nous sommes des marchands entre les mains de qui Dieu a mis ses biens pour en faire un bon négoce. Il nous en donne la qualité et l'office quand il dit dans l'Évangile: _Négociez en attendant que je sois de retour_. Et il nous marque, d'une façon terrible, dans la parabole des talents, le profit qu'il veut que nous en retirions, le compte que nous lui en devons rendre et la punition qui doit servir de châtiment au serviteur, s'il ne trouve pas ses comptes en bon état. Si donc, ce marchand, pour dresser un compte où il ne s'agit que d'un bien périssable, se rend volontiers solitaire et ne fait point état des conversations, combien devons-nous estimer la solitude qui nous est beaucoup plus nécessaire pour tenir toujours prêts ceux de notre âme où il s'agit de notre salut éternel?

Marchenoir, silencieux, écoutait cette paraphrase et s'imaginait entendre sous le tiers-point de ce vieux cloître, qui en aurait gardé l'écho, la voix centenaire, infiniment éloignée et presque éteinte d'un de ces humbles d'autrefois, couchés à deux pas de là, dans le cimetière!

XXXII

Précisément, le soir même, il fut averti que le lendemain, après la messe, on devait enterrer un frère mort de la veille, dont le panégyrique, imperceptiblement murmuré, avait glissé jusqu'à lui, comme un frisson, le long des murs de cette demeure imperturbable, où tout est silence, jusqu'à la joie de mourir. Nul spectacle ne pouvait attirer plus fort un personnage aussi fréquenté de visions funèbres,--sorte de carrefour humain, toujours ténébreux, où se faisaient des conciliabules de fantômes dans le perpétuel minuit tragique du souvenir.

Ce qui l'avait souvent exaspéré, cet acolyte passionné de tous les deuils, c'est l'absence, ordinairement absolue, de prières, sur les cercueils, dans les enterrements soi-disant religieux, les plus somptueusement exécutés. Les fleurs abondent et même les larmes, mais l'effrayant épisode surnaturel de la comparution devant le Juge et l'incertitude plus glaçante encore d'une Sentence inéluctable,--combien peu s'en souviennent ou sont capables d'y penser!

On se groupe avec des airs dolents, on s'informe exactement de l'âge du défunt et on s'assure, avec une bienveillance polie, qu'il laisse après lui, en même temps que le parfum de ses vertus, des consolations suffisantes à ceux qui «viennent d'avoir la douleur de le perdre.» Si cet émigrant vers le pourrissoir a tripotaillé avec succès, on voit s'empresser à travers la foule, comme des acarus dans une toison, quelques preneurs de notes envoyés par les grands journaux,--rapides chacals attirés par l'odeur de mort. Si la maladie a été longue et douloureuse, on se montre plus accommodant que la Sacrée Congrégation des Rites et on le _béatifie_ volontiers, en déclarant «qu'il est _bien heureux_, maintenant, et qu'il ne souffre plus.»

Pendant ce temps, la terrible Liturgie gronde et pleure sans écho. C'est son affaire de parler au Juge, cela rentre dans les frais qui grèvent, hélas! toute succession, et le banal convoi s'éloigne bientôt,--Dieu merci!--avec certitude, dans un brouillard d'immortels regrets.

À la Chartreuse, quelle différence! De quoi pourraient s'informer ces muets d'amour qui ne parlent que pour louer le Seigneur et qui n'ont jamais eu la pensée de juger leurs frères? Ils savent que le compagnon de leur solitude est maintenant une âme devant Dieu et ils savent aussi, mieux que personne, ce que c'est qu'une âme et ce que c'est que d'être devant Dieu!

Une simple croix de bois, sans aucune inscription, garde la tombe des chartreux. On donne, par exception, une croix de pierre aux Supérieurs Généraux. C'est une marque de respect usitée dès les premiers temps de l'Ordre. Marchenoir, ignorant encore la prodigieuse longévité des chartreux, s'étonna de voir leur cimetière occuper un espace si peu considérable. Il paraît que les victimes de la Ribote sont mille fois plus nombreuses que celles de la Pénitence, et qu'une Règle austère est la plus sûre des hygiènes. Il en eut la preuve en apprenant qu'un registre des décès de la Grande Chartreuse serait presque une liste de centenaires. On voit de ces interminables religieux qui ont plus de soixante et dix ans de profession et il n'est pas rare qu'un solitaire ne meure qu'après cinquante ans de chartreuse.

En ce moment, d'ailleurs, Marchenoir ne pensait guère à demander l'âge de celui qu'il vit mettre en terre, et personne, peut-être, n'eût été capable de le renseigner avec précision. Pour ces âmes penchées sur l'abîme, la vie représente un certain poids de mérite et voilà tout. Au point de vue absolu, «le Temps ne fait rien à l'affaire» de l'Éternité. L'essentiel, c'est d'être confirmé en grâce, au bout d'un siècle ou au bout d'un jour.

Mais on peut souhaiter de telles funérailles aux plus fiers ilotes de la passion ou de la gloire. Excepté le Pape, aucun chrétien n'a autant de prières à sa mort que le plus ignoré et le dernier des chartreux, et quelles prières! Marchenoir fut profondément saisi de ce simple fait assez peu connu, que le chartreux est enterré, comme sur un champ de bataille, sans bière ni linceul. Il est enseveli dans le pauvre habit blanc de son Ordre, dont la couleur correspond symboliquement à la Résurrection de Notre Seigneur, comme la couleur noire de l'Ordre bénédictin figure le saint mystère de sa Mort. Il est ainsi restitué à la poussière, pendant que ses frères assemblés pleurent et prient sur sa dépouille.

Une dizaine de mois auparavant, Marchenoir avait vu Paris enterrer un homme fameux qui avait déclaré la guerre à tous les religieux de la France et qui devait exterminer le christianisme en combat singulier. Ce personnage, parti de bas, n'avait presque pas eu besoin de s'élever pour que ses pieds de cyclope révolutionnaire fussent exactement au niveau de la plupart des têtes contemporaines.

Pendant plus de dix ans, Léon Gambetta, continuant les jeux de sa charmante enfance, put se maintenir à califourchon sur les épaules de la Fille aînée de l'Église, qui reçut ainsi le salaire de ses apostasies et qui but la honte des hontes,--en attendant la dernière ivresse, qui sera vraisemblablement «ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu et ce que le cœur de l'homme ne saurait comprendre,» en sens inverse de ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. C'est pourquoi Paris lui a fait les obsèques d'un roi. Jamais, peut-être, dans aucun pays d'Occident, un faste plus énorme n'avait été déployé sur les restes pitoyables d'aucun homme ...

Marchenoir se souvenait des trois cent mille têtes de bétail humain, accompagnant à sa demeure souterraine le Xerxès putrescent de la majorité, pendant que roulaient les chars de parade et les innombrables discours funèbres, et il compara ce mensonge d'enfouisseurs à l'enterrement véridique de ce chartreux inconnu, dans l'humble cimetière comblé de neige où cinquante frères en larmes demandaient à Dieu de le ressusciter pour la vie éternelle.