Part 23
Il en est à n'avoir plus besoin de connaître le moins du monde ce dont il parle, et à ne plus lire du tout les livres qu'il a la prétention de juger dans ses harangues. Deux ou trois bas-bleus sacristains, voués à son tabernacle, lisent à sa place, et leurs suggestives notules suffisent à cet intuitif. Alors, quelle joie de déshonorer une belle œuvre, quand il s'en trouve, de la vautrer dans la boue de son analyse, de la descendre au niveau du groin de son auditoire!
Et le journaliste est à l'image du conférencier. Il apparaît, ici aussi bien que là, comme le châtiment, la flétrissure infinie, la tare vivante d'une société assez avachie pour ne plus avoir conscience des attitudes qu'on la force à prendre et des vomissures qu'on lui fait manger. Ce Beauclerc n'a-t-il pas eu l'impudence de se vanter, dans le plus incroyable des feuilletons, d'être le Minotaure de la critique de théâtre et de percevoir d'exacts octrois de fornication sur les débutantes, forcées de lui passer par les mains sous peine d'insuccès fatal?... Il semble qu'une telle déclaration aurait dû attirer à son auteur, en n'importe quel lieu du globe, une tempête de huées, une clameur de réprobation à décrocher tous les luminaires du firmament. On l'a généralement applaudi, au contraire, et secrètement envié. Ce faquin nage avec sérénité dans l'ordure liquide, en laquelle il a le pouvoir de transmuer tout ce qui l'approche. C'est le Midas de la fange.
Son hideux mufle, qu'on pourrait croire façonné pour inspirer le dégoût, ajoute probablement au vertige de sa fascinante crapule. On l'a souvent comparé à un sanglier, par un impardonnable oubli de la grandeur sculpturale de ce sauvage pourchassé des Dieux. C'est une charcuterie et non pas une venaison. La bucolique dénomination de goret est déjà presque honorable pour ce locataire de l'Ignominie. Mais les bourgeois se complaisent en cette figure symbolique de toutes les bestialités dont leur âme est pleine, et qu'ils présument assez épiscopale d'illustration, pour les absoudre valablement de leur trichinose.
Évidemment, le dîner de Beauvivier eût été raté sans ce dernier convive, que Wolff seul eût pu remplacer. Toutes les catégories d'influences par la plume étaient maintenant représentées à l'auge du nouveau satrape, depuis les mastodontes jusqu'aux acarus. Il ne restait plus qu'à se mettre à table.
LXI
La victuaille fut copieuse et d'une culinarité sublime. Pendant quelque temps, on n'entendit que le bruit des mandibules et de la vaisselle, accompagné, en dessous, du gargouillement hoqueté de la commençante déglutition des vieux. Une parlote susurrée ondulait vaguement autour de la table immense, préliminaire d'une conversation générale qui cherchait à se préciser. Des interjections brèves, des exclamations suspendues, de timides interrogats, de préhistoriques facéties et des calembours tertiaires, faufilaient peu à peu la rumeur joyeuse, en attendant qu'elle éclatât comme une fanfare, sous l'excitation des puissants vins.
Beauvivier, flanqué à sa droite de Marchenoir et tamponné à sa gauche de Chaudesaigues, s'efforçait, assez vainement, d'établir, à travers sa propre personne, un courant d'électricité cordiale entre ses deux voisins immédiats. Marchenoir, impraticable autant qu'un créneau couvert de givre, répondait, en mangeant, avec une concision boréale qui faisait tousser Chaudesaigues.
Néanmoins, Properce, aussi sagace que patient, calculait que l'anachorète finirait par s'allumer, comme un pyrophore, à l'oxygène ambiant de la sottise générale et qu'alors, il éructerait un de ces _paradoxes_ véhéments dont on le savait coutumier, et dont la promesse, glissée sournoisement à quelques oreilles, faisait partie du menu de cet étonnant festin. Il avait même donné de machiavéliques instructions pour qu'on fût très attentif à ne pas le laisser expirer de soif ...
Après pas mal de bourdonnement et d'incohérence de propos, la conversation finit par se fixer, à l'autre bout de la table, sur l'événement de la veille dont tous les journaux avaient retenti. Il s'agissait du duel, aussi malheureux que ridicule, d'un confrère catholique assez indépendant, par miracle, et assez courageux pour avoir écrit un livre contre la société juive, mais assez inconséquent pour avoir accepté de _croiser le fer_ avec l'un des plus décriés représentants de cette vermine. Or, ce duel avait été des plus funestes. Le juif avait simplement assassiné le chrétien, aux applaudissements unanimes de la fripouille sémitique et la justice criminelle, pénétrée de respect pour cette potentate, n'avait pas informé contre l'assassin.
Il va sans dire que nul, parmi les convives, ne gémissait amèrement sur la victime. La plupart, subventionnés par la Synagogue ou valets de cœur de la haute société juive, auraient estimé de fort mauvais goût de s'attendrir sur le juste châtiment d'un énergumène qui avait poussé l'insolence jusqu'à compisser le Veau d'or. On ne pouvait pas exiger, par exemple, que des romanciers aussi domestiqués que Vaudoré ou Dulaurier, s'indignassent de ce qui faisait la joie de leurs maîtres.
On discutait donc uniquement l'_incorrection_ de cette rencontre au point de vue du sport, sans qu'une pensée ou un sentiment quelconques eussent la moindre occasion de se donner carrière dans le bavardage. Beauvivier espéra prématurément que son sauvage allait s'allumer.
--Que pensez-vous de cette affaire? lui demanda-t-il.
La question, venant de ce juif, parut singulière à Marchenoir qui comprit qu'on voulait le faire _poser_, et qui décida, sur-le-champ, de déconcerter de son calme le plus inquiétant le scepticisme malicieux de son questionneur.
--Je pense, dit-il, que c'est une sotte affaire. Que voulez-vous que je dise d'un malheureux homme qui démontre jusqu'à l'évidence, en plusieurs centaines de pages, que les juifs sont des voleurs, des traîtres et des assassins, une race de pourceaux illégitimes engendrés par des chiens bâtards, et qui se hâte, aussitôt après, d'accepter un duel avec le plus vil d'entre eux. Car ce pauvre diable a choisi,--tout le monde en conviendra,--l'adversaire le plus capable de l'égorger de ridicule, en supposant que l'autre manière n'eût pas réussi. Le courage de cette absurde victime est, d'ailleurs, incontestable. Son livre, quoique mal bâti et plus faiblement écrit, lui faisait assez d'honneur. Il a été mal payé d'en désirer davantage. Quant aux circonstances mêmes du duel, elles me sont indifférentes. Le caractère connu du meurtrier autorise le moins informé des Parisiens à préjuger hardiment l'assassinat. Seulement, il est heureux pour lui que je ne sois pas le frère du défunt...
Cela fut débité d'un ton exquis dont Marchenoir s'étonna lui-même.--Ils veulent me faire beugler, pensait-il, je vais leur dire tout ce qu'ils voudront, du même air que je commanderais une portion de tripes dans un restaurant.
--Que feriez-vous donc? interrogea, à son tour, Denizot, qui passe généralement pour un oracle en matière de point d'honneur.
--Je l'assommerais sans phrases et sans colère ... rien qu'avec un bâton, répondit suavement Marchenoir, en regardant son assiette, pour ne pas voir le monocle du plus spirituel de nos chroniqueurs.
L'attention devint générale. Le réfractaire excitait visiblement la curiosité. Il se souvint, par bonheur, du «complet triomphe» dont Beauvivier l'avait assuré, la veille, en le congédiant, et ce fut avec une vigueur extraordinaire qu'il serra ses freins.
--Si je vous entends bien, dit alors le vicomte de Tinville, non sans quelque hauteur, vous rejetez absolument la coutume du duel?
--Absolument. Voudriez-vous m'apprendre, monsieur, comment je pourrais ne pas la rejeter? Sans parler d'une certaine consigne religieuse qui serait peu comprise, et que je n'aurais probablement pas le courage de vous expliquer, il y a ceci qu'on oublie trop: Le duel est une prouesse de gentilshommes et nous sommes des _goujats_. Des goujats sublimes, peut-être, mais enfin, d'irrémédiables goujats. À l'exception de quelques rares personnages, semblables à vous,--dont les ancêtres escaladèrent autrefois les murs de Jérusalem ou d'Antioche,--on ne voit pas que nous différions sensiblement de ces croquants, à qui l'on donnait deux triques énormes et le champ clos d'un large fossé, pour vider leurs querelles. Je vous avoue que le ridicule d'une épée dans la main de gens de notre sorte a toujours été terrassant pour moi. Il serait donc parfaitement inutile de me proposer un duel. Si c'est là votre pensée, elle est admirablement judicieuse et fait le plus grand honneur à votre pénétration. Je veux même vous déclarer qu'à mes yeux, le véritable outrage commencerait précisément à cet instant-là. J'estimerais qu'on me regarde comme un farceur de catholique ou comme un imbécile, et mon courroux éclaterait, à la minute, d'une manière tout à fait surprenante.
--Mais, cependant, monsieur le réactionnaire, brailla aussitôt Rieupeyroux, dans une hilarante tonique de pur gascon, qui faillit déchirer en deux le velarium de la gravité générale, vous êtes assez violent, il me semble, quand vous attaquez vos confrères, et il serait peut-être juste que vous ne leur refusassiez pas les réparations qu'ils sont en droit de vous réclamer, quand vous les traînez dans la boue. C'est trop commode, vraiment, de se retrancher derrière le catholicisme pour échapper à toutes les conséquences de ses actes et de ses paroles!
Marchenoir qui sirotait, en souriant, un verre du plus délicieux de tous les Châteaux et que la claironnante cocasserie de ce marquis des marches de la Pouille intéressait, lui répondit en douceur parfaite:
--Si j'étais réactionnaire, comme vous dites inexactement, mon très doux maître, vous me verriez aussi ardent que vous-même à toutes les passes d'armes et à tous les genres de tournois. C'est, au contraire, parce que je suis le plus dépassant des progressistes, le pionnier de l'extrême avenir, que je contemne ces pratiques surannées. Vous affirmez que je suis violent. Dieu sait pourtant si je me refrène, car je pourrais l'être bien davantage ...
Quant aux belles âmes que mes écritures affligent, qui les empêche de m'affliger, à leur tour, de la même sorte? Je serais le plus inique des éreinteurs si je me fâchais d'une riposte, même imbécile. Je taille mes projectiles avec le plus d'art que je puis et je me ruine à choisir, pour cet usage, les plus dispendieuses matières. L'un de mes rêves est d'être un joaillier de malédictions. Mais je n'exige pas que mes plastrons soient eux-mêmes des lapidaires et qu'ils se mettent en boutique. On fait ce qu'on peut et j'aurais mauvaise grâce à contester le choix d'une arme défensive à n'importe quel chenapan dont je serais l'agresseur. Si je poursuis un putois l'épée à la main et qu'il me combatte avec le jus de son derrière, c'est absolument son droit, et je n'ai rien à dire. Il est loisible à chacun de publier que je suis un bandit, un faussaire, un va-nu-pieds, un proxénète, et même un idiot. J'accueille ces vocables avec une indifférence dont vous ne sauriez avoir une juste idée. Par exemple, il ne faut pas m'en demander davantage, car j'oppose aux voies de fait la plus insolite humeur ...
Je mourrai certainement sans avoir compris ce que signifie le mot de _réparation_, au sens où les duellistes veulent qu'on l'entende. Je ne défends pas, d'ailleurs, aux mécontents de m'apporter leurs museaux, s'il leur paraît expédient d'opérer ce transit. Mon domicile est connu de tout le monde et nullement pourvu de _retranchements_ catholiques ou autres. Ma porte s'ouvre facilement, aussi bien que ma fenêtre, mais je ne conseille à aucun brave de choisir ses plus chers amis pour me les expédier comme témoins. Je leur accorderais environ trois minutes de courtoisie, à l'expiration desquelles, il se pourrait que je les renvoyasse assez détériorés pour les guérir, quelque temps, du besoin d'embêter les solitaires dans leurs ermitages.
Léonidas, anciennement maltraité par le pamphlétaire, et que plusieurs mots de ce persiflage sérieux avaient clairement cinglé, ouvrait la bouche pour parler encore, quand Beauvivier l'arrêta d'un geste.
--Pardon, mon cher Rieupeyroux, le débat est clos. Vous avez forcé M. Marchenoir à renouveler des déclarations déjà anciennes et que nous avons tous entendues depuis longtemps. Vous n'espérez pas, sans doute, l'amener, pour vous complaire, à modifier ses vues ou ses sentiments. Notre convive est un homme exotique et d'un autre siècle. Il a d'autres idées que nous sur l'honneur, mais cette divergence est saris portée, puisque son intrépidité personnelle est hors de cause.
À ce dernier point de vue, même, je crois que ses chroniques seront d'un utile scandale en tête du _Basile_. Si personne n'y voit d'inconvénient, et que l'auteur veuille bien y consentir, ajouta-t-il, en se tournant vers son voisin, je serais d'avis qu'il nous lût, tout à l'heure, l'article de début que je fais paraître après-demain, et dont les épreuves sont justement sur mon bureau. Je crois, Messieurs, que votre surprise ne sera pas médiocre. Avez-vous quelque répugnance à nous donner ce plaisir intellectuel, monsieur Marchenoir?
Celui-ci hésita une minute, puis se décida. Il sentait vaguement que, déjà, Beauvivier cherchait une occasion de le compromettre et de lui casser les reins, en le rendant impossible, puisqu'il le poussait à lire cette philippique, où les deux tiers des convives étaient sabordés. Mais la seule pensée d'un tel risque le détermina,--étant de ces fiers chevaux, qui s'éventrent sur les baïonnettes, en hennissant de la volupté de souffrir!
LXII
Marchenoir avait la réprobation scatologique. Le bégueulisme cafard des contemporains d'Ernest Renan l'avait rigoureusement blâmé pour l'énergie stercorale de ses anathèmes. Mais, avec lui, c'était une chose dont il fallait qu'on prît son parti. Il voyait le monde moderne, avec toutes ses institutions et toutes ses idées, dans un océan de boue. C'était, à ses yeux, une Atlantide submergée dans un dépotoir. Impossible d'arriver à une autre conception. D'un autre côté, sa poétique d'écrivain exigeait que l'expression d'une réalité quelconque fût toujours adéquate à la vision de l'esprit. En conséquence, il se trouvait, habituellement, dans la nécessité la plus inévitable de se détourner de la vie contemporaine, ou de l'exprimer en de répulsives images, que l'incandescence du sentiment pouvait, seule, faire applaudir. L'article qu'il avait donné à Beauvivier sur le scandale de la publicité pornographique, était, en ce genre, un tour de force inouï. C'était un Vésuve d'immondices embrasés.
Lorsqu'il fut mis en demeure d'exécuter le saut périlleux de sa lecture, le malheureux homme, un peu surchauffé par la chère exorbitante qu'on lui avait imposée, commençait à perdre cette cautèle d'occasion qui l'avait préservé, jusqu'alors, de la salissante familiarité du troupeau dont il subissait l'entourage. Il constatait, avec une joie pleine d'épouvante, que son armure de glace fondait sensiblement sous la température anormale de cette ribote. Ce qui arriverait ensuite, il le savait trop. Le fauve sortirait de lui sans qu'il pût l'en empêcher, et l'exhibition qu'il avait à faire,--de quelque manière qu'il s'y prît,--apparaîtrait d'autant plus comme un défi, qu'il s'échaufferait encore en mettant sa voix et son geste au diapason de ses agressives périodes. Il avait, malgré tout, fini par la désirer, cette lecture, comme un exutoire. L'énormité des sottises ou des infamies qu'il entendait, depuis une heure, appelait une éruption.
Il se leva donc, aussitôt que Beauvivier lui eût donné le paquet d'épreuves, et il se fit un profond silence, la curiosité malveillante des auditeurs étant à son comble.
--_La Sédition de l'Excrément_, articula lentement le lanceur de foudre.
À cet énoncé, le pion Mérovée, en train de tamponner, avec son mouchoir, l'impure viscosité de ses yeux malades, fit un haut-le-corps.
--Le titre promet, fit-il. M. Marchenoir n'a pas changé. Il tient toujours pour l'éloquence fécale.
--Messieurs, je vous en prie, intervint aussitôt Beauvivier, pas de commentaires.
Marchenoir, nullement déconcerté, lut alors, sans interruption, les trois cents lignes de son article. Il avait une espèce de voix de buccin, assez semblable à son style montueusement oratoire et calculé, semblait-il, pour la vocifération. Il lisait _mal_, comme il convient à tout prophète. Houleux et tumultuaire, ce vaticinateur déchaîné était plein de sanglots, de catafalques et de huées. Il faisait rouler sur les têtes, des quadriges de Mardi-Gras et des tombereaux de tonnerres. Il avait l'attendrissement sarcastique et l'engueulement solennel. Le mot abject, dont l'usage lui fut reproché si souvent, il avait une manière de le clamer, comme s'il eût été, à lui seul, une multitude, et ce mot devenait sublime, autant que l'imprécation désespérée de tout un peuple.
Il arriva ce que Marchenoir avait vu d'autres fois déjà. L'immobilité silencieuse de ceux qui l'écoutaient devint une stupeur. Aucune plainte ne s'éleva de ce tas d'hommes bafoués, houspillés, piétinés, rossés avec une férocité inouïe et une autorité tortionnaire de vendeurs d'esclaves. À la réserve de deux ou trois, qui l'avaient entendu déjà, les assistants ne s'étaient jamais avisés de soupçonner une chose semblable et ne pensèrent pas à s'en indigner. Beauvivier, lui-même, qui avait pourtant lu l'article, mais qui ne le reconnaissait plus, débité de cette façon, eut quelque peine à revenir de son ahurissement.
--Ma foi, Messieurs, dit-il, parfaitement sincère, avouez que ce que nous venons d'entendre est confondant. Nous nous devons à nous-mêmes de faire tout crouler ici, et il battit des mains. Les autres, décollés de leur étonnement et entraînés par l'exemple du patron, applaudirent à provoquer une émeute.
--Mais, ... monsieur Marchenoir, continua le colonel du _Basile_,--s'adressant à son invité qui venait de se rasseoir après une inclination de tête imperceptible,--je ne vous connaissais pas cette force tragique, qui m'étonne encore plus, je vous assure, que votre talent d'écrivain, dont je fais, cependant, vous ne l'ignorez pas, la plus haute estime. C'est à se demander pourquoi vous n'êtes pas au théâtre. Vous en deviendriez le maître et le Dieu ... N'est-ce pas votre avis, Beauclerc?
Le grand Sentencier n'eut pas le temps de rédiger son dispositif. Ces dernières paroles venaient de procurer à Marchenoir la sensation d'un formidable soufflet. La bonne foi évidente, en ce moment, de Beauvivier, faisait enfin ce que son insidieuse malice n'avait pu faire. Le lycanthrope était vraiment en fureur. Il devint pâle et ses yeux noircirent.
--Pardon, dit-il, en étendant la main, comme pour imposer silence au tas de viande poilue qu'on venait de consulter et qui se préparait à répondre, l'avis de M. Beauclerc est sans intérêt pour moi. Je tiens même à l'ignorer absolument, et je m'étonne, monsieur Beauvivier, que vous ayez eu l'idée de me faire asseoir à votre table pour mettre la dignité de ma personne en expertise. J'étais loin de supposer que la lecture que vous venez d'applaudir et que je n'ai faite que pour vous complaire, dût être, sitôt, l'occasion du mortifiant éloge dont vous m'accablez, et de l'arbitrage plus outrageant qu'il vous plaît d'invoquer.
Beauvivier, surpris, se récria:
--Comment est-il possible, cher monsieur, que vous dénaturiez à ce point mes paroles et mes intentions? En vérité, je ne devine pas en quoi j'ai pu vous offenser ...
Plusieurs parlèrent à la fois.--Il est bien mal élevé, ce catholique! disait Beauclerc.--Il a été mordu par Veuillot, ajoutait Tinville. D'autres exclamations du même genre couraient d'un bout de la table à l'autre. Le chenil, un instant maté, retrouvait sa gueule.
--Si vous avez besoin que je vous explique en quoi vos paroles m'ont révolté, reprit Marchenoir, il est douteux que mes explications vous éclairent et vous satisfassent. Néanmoins, les voici, en aussi peu de mots que possible. Je regarde l'état de comédien comme la honte des hontes. J'ai là-dessus les idées les plus centenaires et les plus absolues. La vocation du théâtre est, à mes yeux, la plus basse des misères de ce monde abject et la sodomie passive est, je crois, un peu moins infâme. Le bardache, même vénal, est, du moins, forcé de restreindre, chaque fois, son stupre, à la cohabitation d'un seul et peut garder encore,--au fond de son ignominie effroyable,--la liberté d'un certain choix. Le comédien s'abandonne, sans choix, à la multitude, et son industrie n'est pas moins ignoble, puisque c'est son _corps_ qui est l'instrument du plaisir donné par son art. L'opprobre de la scène est, pour la femme, infiniment moindre, puisqu'il est, pour elle, en harmonie avec le mystère de la Prostitution, qui ne courbe la misérable que dans le sens de sa nature et l'avilit sans pouvoir la défigurer.
Il a fallu le dénûment métaphysique particulier au XIXe siècle et l'énergie surprenante de sa déraison, pour réhabiliter cet art que dix-sept cents ans de raison chrétienne avaient condamné. Il paraît tout simple, aujourd'hui, de recevoir avec honneur et de pavoiser de décorations d'abominables cabots, que les bonnes gens d'autrefois auraient refusé de faire coucher à l'écurie, par crainte qu'ils ne communiquassent aux chevaux la morve de leur profession. Mais vous l'avez dit tout à l'heure, je ne suis pas de ce siècle, j'ai d'autres idées que les siennes, et parmi les choses répugnantes qu'il idolâtre, le prostibule de la rampe est surtout blasphémé par moi ... Il vous était facile de conclure, ainsi que tant d'autres l'ont déjà fait, de l'intensité de mon coup de boutoir à une vocation d'assassin, par exemple,--ce qui n'aurait nullement altéré mon humeur. Vous pouviez inférer de ma prose et de ma diction, la folie furieuse ou, tout au moins, quelques scrofules honteuses, quelque bas ulcère dont la purulence cachée me sortirait jusque par les yeux ... Sans hésiter, vous expliquez tout de moi par des facultés de saltimbanque et vous m'offrez un avenir de bouffon de la canaille. Voilà, je vous l'avoue, ce qui dépasse complètement mes capacités de résignation.
Pendant que parlait l'étrange rebelle, un murmure plus qu'hostile s'élevait autour de lui et montait jusqu'au grondement. Aussitôt qu'il eût fini, les aboiements éclatèrent. Il fallait qu'on en eût gros sur le cœur, et depuis longtemps. Un inconnu, proférant les mêmes impiétés, n'aurait obtenu que des interjections de rappel à l'ordre ou de silencieux et compatissants sourires,--car le monde de la plume est, en général, fort attentif aux pratiques extérieures de la plus urbaine indulgence, surtout en la présence des bêtes féroces.
Mais, ici, on avait affaire à l'ennemi commun, à celui dont personne ne pouvait être l'ami et qui ne pouvait être l'ami de personne. Marchenoir était un hérétique négateur du Saint Sacrement de la crapule, au milieu d'un ripaillant concile de théologiens et de hauts prélats du maquerellage. Le vomissement sur les comédiens éclaboussait à peu près tous ces courtiers de luxure ou de vanité, qui prospéraient en exploitant les plus viles passions de leur temps. Puis, il fallait bien qu'on se vengeât de la surprise qu'on venait d'avoir et des applaudissements qu'on avait donnés par l'effet d'un ascendant inexplicable.