Part 22
Par malheur, il se doute un peu de son néant et cela l'enrage contre l'univers. Personne n'est absous de son impuissance. S'il avait un sou de talent au service de sa désespérée fureur de raté, nul n'échapperait au venin de ses abominables crocs,--à l'exception, peut-être, de quelques turfistes à poigne, accoutumés à rosser des bêtes plus nobles, mais fort capables, après le Champagne, de déroger jusqu'à son calottable visage.
Probablement fatigué de se porter lui-même, il s'appuyait sur son digne confrère, Adolphe Busard, connu dans tous les théâtres sous le sobriquet significatif de _Mimi-Vieux-Chien_. Ce vieux chien a les allures et la physionomie d'un officier de cavalerie, supérieur en grade à Denizot, mais d'une arme plus lourde.
C'est un bonapartiste obséquieux et rêche, plagiaire plein d'impudence, très puissant au _Basile_ et maître chanteur. Une vieille _pratique_, s'il en fût, et du meilleur temps! On assure que Napoléon III a payé plusieurs fois ses dettes. Hélas! le pauvre sire aurait mieux fait de venir en aide à quelques nobles artistes dédaignés, qui l'eussent efficacement protégé de leur encre ou de leur sang, contre la hideuse vermine qui le dévora.
Le sang de Busard, si cette matière coulante existe en lui, est un trésor dont il paraît singulièrement avare. Quant à son encre, il l'utilise exclusivement, à faire, en littérature, des travaux d'expéditionnaire. Son zèle de copiste est infatigable. Une de ses prétentions les plus chères est de passer pour un historien littéraire, pour un bibliophile savant et documenté. Naturellement, il est _molièriste_, comme il convient à tout esprit bas. Jules Vallès est probablement le seul gredin qui ait méprisé Molière. Il est vrai que Vallès était un gredin de talent.
Busard se contente de démarquer le talent des autres ou, plus simplement, de les dépouiller en bloc, sans discernement et sans choix, car il est incapable même d'apercevoir le talent. On se rappelle cet important, ce définitif travail, tant annoncé, sur Villon, sur sa vie et son temps, renforcé de pièces inédites et de toutes les herbes de la Saint-Jean de l'érudition. À l'examen, il se trouva que la chose avait été copiée, intégralement, dans le _Journal des Chartes_. Le véritable auteur détroussé, qui avait encore sa montre, par grand bonheur, jugea enfin que l'heure était venue de se montrer et de protester. Il fit donc paraître ses notes et Busard, démoli, s'immergea dans un silence malheureusement bien court.
Ce qui le tire de pair, absolument, c'est le chantage. Les statistiques les plus exactes ont établi l'énorme supériorité numérique de sa clientèle d'écorchés. Wolff excepté, aucun journaliste ne peut se flatter d'une aussi grande puissance d'attraction sur les écus. Ces deux aruspices distribuent la justice, comme Danaé décernait l'amour. Ils sont virginaux et incorruptibles, juste aussi longtemps que cette éventrée de Jupiter. Il est vrai qu'Albert Wolff rançonne la terre et que Busard, moins équipé, opère surtout au théâtre, où il impose jusqu'à ses maîtresses. Mais sur ce marché, il est sans égal.
Et Dieu sait, pourtant, si Germain Gâteau, l'ancêtre du groupe Denizot, est un novice en cet art fructueux de s'engraisser du labeur d'autrui! Ce Géronte visqueux et blanchâtre, au teint de mastic couperosé, est un sous-Wolff et s'en félicite. Hebdomadairement, il foire au _Basile_ le tapioca d'une bibliographie gélatineuse et moléculaire, dont se pourlèche l'abonné sérieux. C'est lui qui est chargé d'informer deux cent mille lecteurs du mouvement intellectuel de la France contemporaine.
À ce titre, il est une des grosses influences du Paris actuel, et d'interminables théories de débutants implorateurs viennent déposer à ses pieds les fruits imprimés de leurs veilles. Mais une longue pratique du négoce a blindé son cœur contre les sollicitations éplorées des Malfilâtres, et les larmes d'argent sont seules admises à rouler sur le drap funèbre de son impartialité. Ce thaumaturge a découvert des filons d'or dans les poches percées de la littérature. Il est le Péruvien du compte-rendu sympathique et le carrier philosophal des transmutations de la Réclame.
Marchenoir, voué, par nature, à l'observation des hideurs sociales, n'avait jamais pu se remettre de l'ahurissement que lui avait causé le premier aspect de cet individu, qu'il avait pu rêver dégoûtant, mais non pas de ce genre ni de ce degré de dégoûtation. Il avait beau se pincer, se crier à ses propres oreilles, se traiter de triple niais, il n'en revenait pas qu'un intendant de la renommée, un être qui tient sous clef, pour le distribuer comme bon lui semble, le pain des artistes dont il serait indigne de décrotter la chaussure,--en lui supposant même la beauté d'un Dieu,--eût précisément l'ignoble physionomie de Germain Gâteau!
C'est la forme sensible que prendrait nécessairement la Vulgarité, si elle venait à s'incarner pour la rédemption des captifs de la Poésie, c'est une Méduse de vulgarité! Il y a du notaire de campagne usurier et du vieux garçon de tripot, du marchand de soupe de vingtième ordre et du concierge de la place Pigalle, qui a vendu sa fille au capitaine retraité de l'entresol. Il y a, surtout, du laquais insolent et voleur, toléré par des maîtres à peine moins vils, dont il aurait surpris les secrets fangeux. La savate,--déjà levée,--retombe aussitôt devant cette face décourageante où l'abjection sans mesure s'amalgame visiblement à une imbécillité, qu'on est forcé de conjecturer insondable.
À droite et à gauche de ces chefs, Marchenoir apercevait quelques jeunes thuriféraires en travail d'extase: Hilaire Dupoignet, Jules Dutrou, Chlodomir Desneux, Félix Champignolle et Hippolyte Maubec,--têtards de journalistes-pirates et de romanciers sans génie, fleurs écloses du crottin des vieux, dans les balayures saliveuses du boulevard, et qu'il faut craindre de grandir, en se donnant la peine de les mépriser.
Hilaire Dupoignet est un héros flûtencul de la guerre du Tonkin, où il se signala comme infirmier. Les troupiers l'avaient surnommé _Cinq contre un_, à cause d'une habitude honteuse qu'il se hâta de révéler à ses contemporains dans un roman autobiographique d'une invraisemblable fétidité. Il l'écrivit à son retour, de cette même main qui avait rendu de si grands services et se couvrit ainsi d'une gloire nouvelle, que les qualités de son esprit n'avaient pas promises, mais que la vilenie de son âme lui fit obtenir d'emblée.
Ce masturbateur a pour spécialité d'attaquer les gens qui ne peuvent pas se défendre. Il fit cette prouesse d'envoyer au frère Philippe le premier exemplaire de son punais roman, où le public est informé que les frères de la Doctrine chrétienne furent institués à l'unique fin de pourrir l'enfance.
Lâche évident, chourineur probable, empoisonneur par principes, mais incendiaire frigide, il offre à l'observateur la lividité sébacée d'un homme sur le visage duquel on aurait pris l'habitude de pisser ...
Jules Dutrou, le moins jeune de ces têtards, donne l'idée d'une vipère qui serait devenue renard, tout exprès pour succomber aux atteintes d'une inexorable alopécie. Ce croûte-levé s'est fait journaliste pour avoir des femmes, malgré sa pelade et sa calvitie. Il chroniquaille dans une feuille de boulevard renommée pour le néant exceptionnel de ses virtuoses, et distribue sur l'asphalte des sourires à ressort et de dangereuses pressions de sa main suspecte.
Sa voix est celle d'un châtré de naissance, qui n'a jamais eu besoin d'aucune chirurgie pour devenir chanteur et qui porte ses cisailles dans son cerveau.
Dutrou se juge écrivain et parle quelquefois avec un équitable mépris des «voyous de lettres.»
Un jour, quelqu'un nomma Chlodomir Desneux à un romancier célèbre. Il s'agissait d'obtenir de ce chef d'école, tout puissant alors au _Voltaire_, qu'il y poussât le débutant rongé de misère, disait-on, et intéressant à tous les points de vue.
Le maître se laissa toucher et parvint à imposer au directeur du _Voltaire_ un roman de Chlodomir. Celui-ci soutire aussitôt une somme, décampe avec son manuscrit, le publie ailleurs, devient l'ami d'Arthur Meyer qui lui confie une magistrature, et, à la première occasion, il traîne son protecteur dans les ruisseaux.
Ce Mérovingien est une créature de Dulaurier, qui ne parla jamais de lui donner d'argent, mais qui le pilota de son expérience, et l'instruisit à devenir le semblant de quelque chose.
La force de Chlodomir Desneux est, peut-être, dans son sourire. Un sourire affreux qui lui déchausse les gencives et fait apparaître les dents d'un loup. Mais c'est un brave loup très éduqué qui rentre ses crocs, au surgissement le plus lointain d'une trique possible.
Il est aisément reconnaissable à ses redingotes de clergyman, boutonnées de pastilles de réglisse, et à ses faux gilets lacés dans le dos, en velours olive de vieux fauteuil,--ces derniers servilement copiés de Lécuyer, dont le dandysme de haut souteneur l'a fortement imprégné.
Il a ceci de commun avec Denizot, qu'il ferait, en temps de terreur, un délicieux proconsul de la guillotine. Tant qu'ils pourraient, l'un et l'autre de ces deux envieux couperaient des têtes pour se venger d'avoir été d'heureux impuissants.
Marchenoir n'avait pas à craindre que Félix Champignolle s'approchât de lui. Ce jeune bandit, à figure d'équivoque larbin, était trop prudent pour se mettre à portée d'une main dont il savait la vigueur. Il n'ignorait pas que Marchenoir avait été l'ami d'un pauvre diable d'homme de lettres dont lui, Champignolle, avait procuré la mort tragique, en le faisant tomber dans le guet-apens d'un duel, et, même, il avait été sur le point de prendre congé, sous un prétexte quelconque, en voyant entrer le désespéré. Mais on eût trop compris le vrai motif de cette départie, et la politique le contraignit à rester. Quant à Marchenoir, il n'eut pas trop de toute son énergie pour se tenir tranquille, en attendant une occasion meilleure. Quelle danse, alors!
Champignolle est un personnage des plus remarquables, en ce sens qu'il a l'air d'un parfait scélérat, au milieu d'une bande de coupe-jarrets que sa présence fait ressembler à d'inoffensifs bourgeois. À l'exception d'un acte courageux ou spirituel, on peut dire qu'il est absolument capable de tout. Son effronterie est sans exemple et sans précédent. Il est le seul homme de lettres ayant osé publier un livre plagié de tout le monde, à peu près sans exception, et fabriqué de coupures dérobées aux livres les plus connus, sans autre changement que l'indispensable soudure d'adaptation à son sujet. On s'étonne même que cette audace ait eu des bornes et qu'il n'ait pas donné, comme de lui, le _Lac_ de Lamartine ou l'une des _Diaboliques_ de Barbey d'Aurevilly. Mais il est facile de concevoir les résultats esthétiques d'une telle méthode.
La personne d'un chenapan de cet acabit ne serait pas tolérée, un quart de minute, dans une société de voleurs de grand chemin, où subsisterait quelque regain de virile solidarité. La société des lettres l'accepte, néanmoins, avec honneur et se serre, volontiers, pour le mettre à l'aise. Il est offert en exemple à l'émulation des _jeunes_, qui convoitent sa dextérité et naviguent en cohue dans son sillage.
Sa force est, d'ailleurs, attestée par les précautions qu'on est obligé de prendre pour le recevoir. Non seulement, il est conseillé de cacher soigneusement tous les papiers de quelque importance, mais il faut encore surveiller les mains agiles du visiteur, aussi longtemps qu'il stationne dans un endroit où quelque chose est à prendre.
Champfort recommandait aux ambitieux d'avaler un crapaud tous les matins, avant de sortir, pour se faire la bouche. Champignolle a trouvé mieux. Il a passé le matin de sa vie à solliciter les coups de pieds au derrière de tous les passants, dont la botte pouvait utilement retentir, et quand il ne les obtenait pas, il inventait le moyen de les carotter.
On peut donc tout prédire à un aventurier d'un tel caractère. Les journaux ont raconté la touchante cérémonie de son mariage avec une jeune amie de _Madame_ Valtesse ... Où n'ira-t-il pas, désormais, ce jeune vainqueur, qui commençait hier, à peine, en se glissant, comme une punaise, par les fentes des parquets et pour qui, bientôt, aucun portail, aucun arc de triomphe ne s'élèvera suffisamment au-dessus du sol?
Enfin, Hippolyte Maubec, _premier reporter_ de Paris, ainsi qu'il se qualifie lui-même. Il passe, du moins, pour l'un des meilleurs flairs et des plus tenaces à la piste, parmi tous ces chiens du journalisme dont l'héroïque emploi consiste à réaliser, dans la vie privée des contemporains illustres, les manœuvres décriées que la loi martiale rétribue d'une demi-douzaine de balles aux alentours présumés du cœur. Ce métier demande, avant tout, du front et de l'estomac. Quant à l'esprit, il en faut tout juste assez pour voir, à temps, monter la moutarde dans le nez d'autrui, ou pour accueillir les coups de bottes des exaspérés, avec le sourire d'un gladiateur de l'information.
Cependant, cette place enviée n'arrivant pas à combler ses vœux, Hippolyte Maubec s'improvisa moraliste consultant au journal fameux dont s'imprègnent les républicains _honnêtes_, où il s'arrange,--malgré le voisinage de Sarcey,--pour être la plus laide chenille de cette feuille de mauvais figuier qui rend un peu plus visibles les parties honteuses de notre histoire contemporaine.
Il est doué d'une espèce de figure syphilitique et foraminée, aux glandes cutanées perpétuellement juteuses. C'est précisément le contraire de son croûteux et feuilleté confrère, Jules Dutrou, dont la lèpre est sèche. Quand l'humeur liquide menace de s'indurer, il presse délicatement les pustules réfractaires au suintement et fait jaillir son ordure. Malheur à qui se trouve, alors, devant son abominable gueule!
N'importe. Les boutiquiers et les commis-voyageurs, qui lisent assidûment son journal, lui adressent force épîtres anxieuses, auxquelles il répond, publiquement, avec un zèle patriotique à peine surpassé par le ridicule inouï de son ton d'augure, car ce vénéneux est pour la vertu et ce hanteur de tripots pour la probité.
Redouté comme une mouche de pestilence et rempli de _charbonneuses_ notions sur la conjecturale moralité des uns et des autres, on lui abandonne sans discussion toute l'autorité qu'il veut prendre, et le drôle immonde en profite pour organiser, à son usage, une sorte de royauté de l'espionnage et de l'intimidation. Il donne ainsi des mots d'ordre à la presse entière, organise le scandale, décrète le bruit, promulgue le silence et, aussi savant délateur que redouté complice, fait tout trembler de son omnipotente ignobilité.
Et c'est une juste royauté, une trois fois légitime primatie, nul,--pas même Albert Wolff et Valérien Denizot!--n'étant plus bas, plus fangeusement coté, plus dénué de talent, plus invulnérable à un sentiment d'ordre élevé, plus impossible à calomnier!
LX
--Est-ce bien tout? se dit Marchenoir, en achevant ce dénombrement. Les quelques comparses que j'entrevois encore, ne me paraissent pas être du bâtiment. Ils ne sont là que pour faire nombre et pour l'exultation de la vanité parvenue de Beauvivier. Quand je pense que voilà pourtant les nourriciers de l'intelligence! Ils sont presque tous décorés. Dieu me soit en aide! Nous allons avoir la Table ronde! Que vais-je devenir au milieu de ces chevaliers?
Sur cette réflexion, une tristesse immense lui vint et un découragement sans bornes. Il éprouva, plus atrocement que jamais, son impuissance. Privé du ressort de la richesse, amoureux de toutes les grandeurs conspuées, et seul contre tous! Quel destin!
Ah! s'il se fût agi simplement d'un combat physique, en pleine caverne, il se sentait une vaillance à les défier et à les massacrer tous. Au moins, il aurait la consolation de leur faire acheter sa peau terriblement cher! Cette idée vaine le transportait. Il se fût présenté en chevalier errant, sans bannière et sans écu, devant ces hauts barons patentés de la ripaille et du brigandage. Il les eût affrontés au nom de la Vierge et des saints Anges, pour l'honneur de la Beauté qu'ils ont reniée et pour la vengeance du faible dont ils sont les massacreurs. Expirer sous la multitude des canailles, il le faudrait bien, mais il expirerait dans la pourpre d'un tapis de sang!
Au lieu de cette mort superbe, il fallait compter sur l'ignoble et interminable agonie moderne de l'artiste pauvre qui ne veut pas se déshonorer. La Misère, l'Aristocratie de l'esprit et l'Indépendance du cœur,--ces trois fées épouvantables qui l'avaient baisé dans son berceau,--avaient marqué, pour lui, la prédilection de leurs entrailles de bronze, par un luxe peu ordinaire de tous les dons de naissance qu'elles prodiguent à leurs favoris. Le pauvre Marchenoir était de ces hommes dont toute la politique est d'offrir leur vie, et que leur fringale d'absolu, dans une société sans héroïsme, condamne, d'avance, à être perpétuellement vaincus. Le courage le plus divin n'y peut rien faire. Le sublime Gauthier _Sans-Avoir_ serait aujourd'hui prestement coffré, et c'était déjà fièrement beau que l'inséductible pamphlétaire n'eût pas été, jusqu'alors, incarcéré dans un cabanon!
Il vit, dans une clarté désolante, l'insuffisance inouïe de son effort, et la terrifiante inutilité de sa parole dans un monde si réfractaire à toute vérité. Il lui sembla qu'il était sur une planète défunte et sans atmosphère, semblable à la silencieuse lune, où les plus tonitruantes clameurs ne feraient pas le bruit d'un atome et ne pourraient être devinées que par l'inaudible remuement des lèvres ...
Sa collaboration au _Basile_ était décidément une chimère, un rêve insensé, qui ne tiendrait pas trois jours devant le préjugé commercial de ne rien changer à l'ordinaire des gargotes intellectuelles où le public moderne est accoutumé à s'empiffrer. D'ailleurs, sa solitude introublée au fond du salon, où tout le monde l'avait laissé fort tranquille, immédiatement après l'effusion postiche du premier instant, lui montrait assez les abîmes séparateurs qu'aucune considération n'aurait pu le déterminer à franchir, pour descendre confraternellement jusqu'à ces asticots de l'intelligence.
Il remarquait, depuis un instant, l'impatience hautement exprimée de quelques-uns et l'inquiétude manifeste de tous. On attendait un dernier convive pour se mettre à table et il fallait que celui-là fût considérable, à en juger par l'anxieuse perplexité de l'amphitryon.
La porte s'ouvrit enfin et Marchenoir vit apparaître celui devant qui tout journaliste s'efface, le folliculaire infini, le très haut Minos de l'enfer des lettres, le sultan sublime de la critique théâtrale, l'indéfectible Manitou du Sens commun, Mérovée Beauclerc!
--Rien ne me sera donc épargné! gémit en lui-même le solitaire accablé. Je l'avais oublié, celui-là. Si j'avais pu prévoir sa venue, Beauvivier ne m'aurait pas facilement embauché pour sa gamelle. Maintenant, me voilà pris au traquenard de cet infernal dîner et je suis bien forcé de prendre patience. Mais, tonnerre de Dieu, qu'on ne m'embête pas!
Mérovée Beauclerc est un normalien comme Tinville, comme Prévost-Paradol, comme Taine, comme About, dont il fut l'intime. Il appartient à l'illustre fournée de ces pédants universitaires à qui la France est redevable de la seule turpitude que les doctrinaires et les républicains lui eussent laissé à désirer: l'optimisme suprême du pion de fortune. Seulement, Mérovée Beauclerc les surpasse tous. Il est le pion sérénissime, inaltérable, absolu.
On ne voit à lui comparer qu'Ernest Renan. C'est l'unique parangon que le destin lui ait suscité. L'auteur de la _Vie de Jésus_ est, en effet, une outre de félicité parfaite. Gonflé des dons de la fortune qui ne s'interrompit jamais de le remplir, il offre à l'observation le cas exceptionnel d'une hydropisie de bonheur. Réputé grand écrivain sans avoir jamais écrit autrement que le premier cuistre venu, renommé philosophe pour avoir ressassé de centenaires dubitations et critique vanté dans tous les conciles du mensonge,--on l'adore dans les salons et on le sert à genoux dans les antichambres. Il est le Dieu des esprits lâches, le souverain Seigneur des âmes naturellement esclaves, et le psychologue Dulaurier se liquéfie devant ce soleil du _dilettantisme_, dont il raconte la «sensibilité.» Si l'histoire du XIXe siècle est jamais écrite, ce mot inouï sera recueilli comme une gemme documentaire d'un inestimable prix. On s'en contentera pour nous juger tous, hélas! Mais, qu'importe cet avenir à l'heureux Bouddha du Collège de France dont le ventre plein de délices est caressé par de tels Éliacins?
Mérovée Beauclerc est à peine un peu moins léché que cette idole. Immédiatement au-dessous d'elle, il est le plus démesuré parmi nos pontifes. Ce serait le méconnaître, néanmoins, de s'informer d'une œuvre quelconque sortie de lui. Beauclerc n'est ni poète, ni romancier, ni même critique. Il n'est pas davantage historien ou philosophe, et n'a jamais fait un livre ou quoi que ce fût qui y ressemblât. Il est le Pion, sans épithète, le Pion du siècle, le moniteur et le répétiteur de la conquérante médiocrité.
Quelques-uns l'ont inexactement dénommé, «le Bon Sens fait homme,» ce qui impliquerait une altitude de raison, outrageante pour ses contemporains et démentie par l'universelle popularité dont il pâture, depuis vingt ans, le trèfle magique, aux plus bas endroits de toutes les plaines. C'est le _Sens commun_ qu'il faut dire, si l'on tient à supposer une incarnation.
À la réserve d'Albert Wolff,--qui manquait inexplicablement à ce patibulaire congrès,--il est le seul exemple d'un homme ayant réussi à confisquer une influence à peu près illimitée, sans avoir jamais _rien_ fait qui pût servir de prétexte à l'usurpation de son trépied. Les oracles subalternes, mentionnés plus haut, sont beaucoup moins étonnants. D'abord, leur crédit est moindre et presque nul, en comparaison du sien. Puis, ils ont l'air d'avoir tiré quelque chose de leurs intestins. Les Dulaurier, les Sylvain, les Chaudesaigues, les Vaudoré, les Tinville même, ont au moins la configuration extérieure de probables individus. Ils paraissent avoir écrit, et le public abruti, qui les adore, pourrait justifier la bave de son culte, en désignant les fantômes de livres signés de leurs noms.
Beauclerc ne possède absolument rien que le sens commun, où il passe pour n'avoir jamais eu d'égal, et il ne serait rien du tout, s'il n'était le premier des pions. Mais c'est assez, paraît-il, pour la dictature des intelligences. Nestor de Tinville, avec toute sa sagesse, en est écrasé. C'est que Mérovée n'a besoin d'aucune morgue, ni d'aucune solennité pour accréditer sa parole. Il est tellement _arrivé_, qu'il lui suffit de se montrer et d'ânonner n'importe quoi, pour que l'allégresse éclate.
Dans les conférences publiques, qui ont si démesurément agrandi sa gloire, c'est une espèce de prodige, non constaté jusqu'à lui, que le néant du rabâchage qu'on vient applaudir! Ce fait paradoxal et confondant pour des étrangers inavertis de notre effroyable dégradation, est tellement inouï qu'on ne peut le mentionner exactement sans avoir l'air d'un calomniateur. Le sens commun, dont la nature est d'étendre des tapis sous les pieds des foules, a ce privilège mythologique de devenir toujours plus fort en s'abaissant et de ramasser par terre ses victoires. Depuis qu'il existe, Beauclerc s'est rapetissé et abaissé, avec une constance de volonté qui eût suffi à un autre homme pour s'envoler par dessus les astres, et il est parvenu si _bas_, qu'il a l'air de s'y perdre comme au fond des cieux. Il plane à rebours, du rez-de-chaussée de l'abîme, et sa force attractive est identique à la loi de gravitation. C'est sa proie qui fond sur lui. Il n'a qu'à s'entr'ouvrir pour recevoir les matières pesantes et les déjections.