Le Désespéré

Part 14

Chapter 143,703 wordsPublic domain

Ce scrupule, d'ailleurs, se compliquait de plusieurs craintes. Il avait reçu bien des volées dans sa vie, mais la main de Marchenoir, non encore éprouvée, lui semblait plus redoutable que celle du Seigneur,--sans compter le grappin de la justice humaine qui pouvait intervenir aussi et se fourrer curieusement dans ses petites affaires.

Véronique, discernant à merveille ce qui se passait dans cette âme vaseuse, se décida, malgré sa répugnance, à en finir par l'intimidation.--Vous n'avez pas tant balancé, lui dit-elle, quand il s'est agi de la petite Sarah. Je sais par cœur toute cette histoire, et même plusieurs autres. Faites-y bien attention. Allons, soyez raisonnable et ne me laissez pas languir plus longtemps. Encore une fois, il ne vous arrivera rien de fâcheux à cause de moi, je m'y engage, et trois louis sont toujours bons à gagner.

Elle faisait allusion à une abominable affaire d'avortement, où la mère avait failli périr, et qui avait donné beaucoup d'inquiétudes au bel Arthur. Il se décida sur-le-champ, alla chercher l'outil de torture, disposa toutes choses avec de petits mouvements nerveux et, finalement, installa Véronique dans un profond fauteuil de cuir, en pleine clarté.

Elle renversa la tête et montra une double rangée de dents lumineuses,--des dents à mordre les plus durs métaux humains. Le tortionnaire abject, par une dernière impulsion de vague pitié, lui déclara qu'elle allait atrocement souffrir.

--J'y suis préparée, répondit la sainte. J'espère avoir du courage. Je tâcherai de me souvenir que j'ai mérité des souffrances plus grandes encore.

Alors, s'accomplit cette horreur. À chaque dent qui s'en allait, la pauvre Véronique, en dépit de sa volonté, poussait un léger cri et ses yeux se remplissaient de larmes, pendant que des ruisseaux de sang écumeux coulaient sur l'épaisse toile du tablier de cuisine que Nathan lui avait ficelé autour du cou.

Quand la mâchoire supérieure fut complètement dégarnie, l'exécuteur dut s'arrêter. L'infortunée avait perdu connaissance et se tordait spasmodiquement. Il fallut la ranimer, étancher le sang qui partait à flots, arrêter l'hémorragie, calmer les nerfs, toutes besognes familières à cet omniscient des basses pratiques chirurgicales. Il exprima son avis de renvoyer à quelques jours la seconde partie de l'opération, dans le secret espoir de ne la voir jamais revenir et d'échapper ainsi à une corvée qui lui déplaisait, ayant, d'ailleurs, soigneusement empoché l'argent. Mais, au bout d'un quart d'heure, l'étonnante martyre lui signifia énergiquement, sans parler, qu'elle voulait que cela continuât.

Rien ne fut plus horrible. L'opérateur gagna son salaire. Les anesthésiques ordinaires étaient sans effet sur ce paquet de nerfs en déroute, effroyablement ébranlés déjà, malgré l'héroïsme de la patiente. La syncope se renouvela cinq à six fois, de plus en plus inquiétante. Une minute, Nathan, terrifié, crut au tétanos.

Enfin, le supplice s'acheva, et, peu à peu, reparut l'équilibre. Véronique but un cordial préparé d'avance et souffrant encore d'atroces douleurs, mais redevenue l'impératrice d'elle-même, elle regarda tristement, sur la table, le gisant trésor de l'écrin de sa bouche, vide à jamais, puis, s'approchant d'un miroir, elle poussa un cri, un seul cri funèbre, sur sa beauté dévastée, gémissement de la nature qu'elle ne put réprimer.

Le sordide Nathan, étonné de son propre trouble, balbutiait quelques phrases vaines, alléguant l'espèce de violence qu'il avait subie. C'est alors que la chrétienne, avec une noblesse d'humilité éternellement inintelligible pour les âmes viles, obéissant à cette furie d'abaissement qui est un des caractères de l'amour mystique, ramassa la main de l'immonde bandit, cette main cireuse, boudinée, dans laquelle avaient tenu toutes les crapules, et la baisa,--comme l'instrument de son martyre!--de ses lèvres sanglantes et déformées.

--Adieu, monsieur Nathan, dit-elle ensuite, d'une voix, qu'elle-même ne reconnut plus. Je vous remercie. N'ayez aucune inquiétude. Vous faites souvent de vilaines choses dans votre métier, mais je prierai mon Sauveur pour vous ...

XLIII

Leverdier n'avait guère à raconter à son ami que le bouleversant émoi qu'il avait éprouvé, le lendemain, en revoyant Véronique. Le pauvre garçon avait reçu un coup terrible dont il restait assommé. Cette figure charmante, qui avivait pour lui les grises couleurs de la vie et qui leur versait à tous deux l'espérance, elle n'existait plus. Elle était affreusement, irrémédiablement changée. Il n'y avait plus de beauté du tout. Telle fut, du moins, son impression. C'était vrai qu'il l'avait vue déformée par la fluxion, battue par la souffrance et que, maintenant, après une semaine, ces accidents avaient disparu. Mais cette bouche complètement édentée, il ne pouvait plus la reconnaître et le souvenir de ce qu'elle avait été, la lui faisait paraître épouvantable.

Le premier jour, il s'était trouvé sans parole, privé d'intelligence, asphyxié de douleur, à moitié fou. Il avait fallu que Véronique elle-même le ranimât, lui disant à peu près: C'est moi seule qui ai voulu cette chose. Avais-je un autre moyen d'obéir à la lettre que voici? Et elle lui avait donné la lettre de Marchenoir, qu'il n'avait pu lire en sa présence, mais qu'il avait emportée chez lui, en prenant la fuite, abruti par l'étonnement, ivre de chagrin et de remords. Car il s'accusait d'être un dépositaire sans vigilance, odieusement infidèle. Il aurait dû deviner, empêcher. Mais aussi, cette lettre était d'un aliéné. Comment Marchenoir, connaissant cette âme excessive, capable de toutes les résolutions, avait-il pu l'écrire?

Leverdier était en proie à un mélange de désespoir et de rage qui lui faisait, en parlant, sauter le cœur hors de la poitrine. Quelque expérience qu'il crût avoir de ses deux amis, il y avait, malgré tout, certaines choses qu'il ne pouvait pas arriver à comprendre. Si Marchenoir l'eût consulté, il lui eût certainement répondu par le conseil d'épouser, _quand même_, Véronique, et il eût, de toutes ses forces, travaillé à démontrer à Véronique l'absolue nécessité de devenir la femme de Marchenoir.

Point incroyant, mais boiteux de pratique et nullement organisé pour la vie contemplative, il avait été quelque temps sans croire à la pureté de leurs relations. Il avait fallu les affirmations réitérées de son ami, qu'il savait incapable d'hypocrisie, et l'irrécusable évidence de certains faits, pour le persuader. Dans les derniers mois, il avait bien remarqué l'enthousiasme de Marchenoir pour sa compagne, mais n'ayant pas le diagnostic psychologique du père Athanase, il n'avait pas conclu comme lui à la passion amoureuse, n'y voyant qu'une période nouvelle du commun transport religieux qu'il s'était interdit de juger. La lettre à Véronique avait été pour lui comme un flambeau sans réflecteur, dans un de ces souterrains où les ténèbres, accumulées et tassées depuis longtemps, ne font que reculer plus épaisses, à trois pas de l'insuffisante lumière qu'elles menacent d'étouffer.

Que signifiait, par exemple, cette jalousie rétrospective chez un homme que ses actes et ses paroles jetaient en dehors de toutes les voies communes, et que l'opinion du monde ne pouvait atteindre? L'acte charnel touchait-il donc à l'essence même de la femme, que la souillure en dût être ineffaçable à jamais? Sans doute, ce passé était un irréparable mal, mais puisqu'on était si terriblement mordu, fallait-il, après tout, sacrifier sa vie pour des fantômes, et se précipiter en enfer, pour échapper à un purgatoire qui eût été le paradis de beaucoup d'hommes moins malheureux?

Le repentir, la pénitence, la sainteté même, n'avaient-ils plus cette vertu tant célébrée de remettre à neuf les pécheurs? Qu'y avait-il de commun entre la Véronique d'aujourd'hui et la _Ventouse_ d'autrefois? Ah! il en avait connu des tas de vierges qui n'étaient pas dignes, certes, de lui décrotter sa chaussure! Et, en supposant qu'il restât quelque chose à souffrir, ce quelque chose pouvait-il entrer en balance avec les tourments inouïs d'une passion sans issue, qui mangerait la cervelle de ce grand artiste, après lui avoir dévoré le cœur? Enfin, il avait en amour des idées de sapeur-pompier, et pensait, en général, qu'il fallait éteindre les incendies, tout d'abord, à quelque prix que ce fût, et puisque le concubinage révoltait ces deux dévots, il concluait, sans hésiter, au sacrement de mariage.

Leverdier refoulait en lui ces pensées, désormais inutiles à exprimer, n'étant pas de ces amis dont la principale affaire consiste à triompher dans leur propre sagesse, en jetant sur les épaules déjà rompues des naufragés, le trésor de plomb de leurs onéreuses récriminations. D'ailleurs, il s'était dit, plusieurs jours de suite, que, sans doute, cette fois, ce serait bien fini, la rage d'amour! Marchenoir souffrirait, quelque temps, tout ce qu'on peut souffrir, puis cette passion s'éteindrait, faute d'aliment. Une mélancolie supportable s'installerait à sa place et l'esprit reprendrait son équilibre. Véronique, irréparablement enlaidie, deviendrait cette amie très douce, cette compagne bienfaisante des heures de lassitude intellectuelle et de tristesse, cette quasi sœur qu'on avait rêvée et que la jolie femme ne pouvait être.

Elle se trouverait ainsi avoir eu raison, au bout du compte, d'accomplir cette chose qui les faisait, à l'heure actuelle, si durement pâtir. Il ne resterait plus, à la fin, de toutes ces émotions déchirantes, qu'un souvenir d'héroïsme sur les ruines inoffensives de cette beauté, que le plus étonnant miracle de charité avait sacrifiée ...

Les deux amis étaient silencieux depuis quelques instants. Marchenoir se leva comme un centenaire, tremblant, pâle, chenu, harassé de vivre et, d'une voix suffoquée, déclara que c'était assez de discours, qu'il voyait distinctement tout ce qu'il y avait à voir: la cruauté de son imprudence et l'horrible fruit de remords qu'il en récoltait, mais qu'il était temps d'aller consoler la pauvre fille.

--Elle souffre pour moi, dit-il, et non pour elle. Sa personne, elle n'y tient guère, tu as dû le remarquer. Si la paix m'est rendue, elle jugera que tout est très bien et sa joie sera parfaite. Tu ne sais pas, Georges, la qualité du sublime de cette créature. Ce qu'elle vient de faire pour moi, elle l'aurait fait aussi bien pour toi, j'en suis persuadé, ou pour quelque autre, si elle l'avait cru nécessaire ... Mais, le remède sera-t-il efficace? Voilà la question, c'est ma vie qui en dépend et la réponse n'est pas certaine ...

Ils étaient dans la rue. Un fiacre les recueillit et ils descendirent ensemble, sans ajouter une parole, le boulevard Montparnasse. Arrivés à l'avenue du Maine et sur le point d'entrer dans la rue de Vaugirard, où s'embranche la rue des Fourneaux, Leverdier sentit que Marchenoir voulait être seul pour un premier tête-à-tête. Il le quitta donc et, planté sur le trottoir, regarda la voiture s'éloigner, jusqu'au moment où elle disparut. Alors, seulement, il s'en alla, comblé de tristesse, l'âme noyée de pressentiments affreux.

XLIV

Quand Marchenoir sortit de la voiture arrêtée devant sa maison, on aurait pu le prendre pour un de ces agonisants à échéance calculable, que vomissent les voitures numérotées, à l'heure des consultations, sur le seuil dantesque des hôpitaux. Il tremblait tellement en cherchant sa monnaie, que le cocher lui offrit de l'aider à monter chez lui. Cela le ranima. Il se hâta d'entrer, ne vit même pas la concierge, que son aspect semblait avoir déconcertée, et gravit l'escalier.

Devant sa porte, il s'étonna de son courage d'être venu jusque-là et s'aperçut, en même temps, qu'il n'en avait plus du tout, qu'il ne se déciderait jamais à entrer et qu'il n'avait plus qu'à s'asseoir sur une marche, en attendant la consommation des siècles. Il se mit à tourner à pas étouffés, comme un félin, sur l'étroit palier, absolument incapable de s'arrêter à une résolution quelconque, les doigts brûlés par la clef qu'il avait tirée de sa poche, dans la voiture, et qu'il tenait à la main depuis un quart d'heure, déplorant amèrement l'absence de Leverdier, qu'il se maudissait pour avoir laissé partir.

Tout à coup, il entendit monter au-dessous de lui et reconnut, avec certitude, le pas de Véronique. Épouvanté à l'idée d'un rapatriement sur cette voie publique, où vingt locataires inconnus pouvaient apparaître, il ouvrit brusquement la porte et se jeta dans l'appartement comme dans une citadelle. La jeune femme revenait, en effet, de la chapelle des Lazaristes de la rue de Sèvres, où elle allait, tous les matins, entendre la messe, à sept heures, quelque temps qu'il fît. Marchenoir, qui l'accompagnait pourtant, d'ordinaire, avait oublié cette circonstance.

Quand elle parut, cet homme si fort eut les jambes fauchées. Il s'abattit sur le carreau, et tendit vers elle ses deux mains, en remuant les lèvres, sans pouvoir articuler un mot. Véronique courut à lui, l'enveloppa de ses bras et, le relevant, le contraignit à s'asseoir. Elle même, s'agenouillant à ses pieds,--par une impulsion d'humilité et de tendresse qui rappelait leur première entrevue,--le regarda, accoudée sur lui.

--Chère victime, dit-il, avec la douceur d'une commisération infinie, qu'as-tu fait?

--Pardonne-moi, bien-aimé, répondit-elle, j'ai voulu t'obéir et te sauver. Ah! j'aurais souffert bien davantage, s'il l'avait fallu!... Pleure à ton aise, pauvre cœur, Dieu te consolera.

Alors, entendant cette voix changée par la torture, qui se faisait amoureuse par charité, il se détendit et se brisa. Il l'attira sur ses genoux et lui cachant le visage dans ses bras et sur sa poitrine, il sanglota éperdûment. Ce fut une de ces rafales de pleurs, comme il en avait eu si souvent, et qui, déjà, tant de fois, l'avaient délivré des suggestions du désespoir. Longtemps, ses larmes, grossies par tous les orages intérieurs qui avaient précédé cet instant, roulèrent en ruisseaux sur la tête mutilée de la martyre qui se fondait, elle-même, de compassion, blottie, comme une hirondelle, contre la paroi de ce sein mouvant.

À la fin, voyant que la crise s'affaiblissait et qu'un peu de calme allait revenir, elle se dégagea doucement, alla tremper son mouchoir dans l'eau fraîche et, avec des mouvements maternels, vint baigner et essuyer les yeux de son ami.

--Maintenant, cher malade, lui dit-elle, en le baisant au front, je vais vous conduire dans votre chambre. Vous vous étendrez sur votre lit et vous dormirez quelques heures. Vous devez en avoir besoin ... Ne me regardez pas de cet air navré. Vous vous ferez à ma nouvelle figure, et vous finirez par la trouver très convenable. Je vous assure que je me trouve aussi belle qu'avant. C'est une habitude à prendre. Allons, monsieur le saule pleureur, allongez les jambes, voici deux couvertures, un oreiller pour votre tête et je tire les rideaux. Quand vous vous réveillerez, votre servante vous aura fait un bon feu, un bon petit déjeuner et votre ange gardien aura chassé votre gros chagrin.

Marchenoir, complètement épuisé, s'était laissé faire comme un enfant et dormait déjà.

Véronique, retirée dans l'autre chambre, alla se prosterner devant l'immense crucifix qu'il lui avait acheté, sur sa demande, rue Saint-Sulpice, en un jour de richesse, procréation d'un art abject, que la piété de la thaumaturge transfigurait en chef-d'œuvre.

--Mon doux Sauveur, murmura-t-elle, ne vous fâchez pas contre moi. Vous voyez bien que j'ai fait ce que j'ai pu. Mon confesseur m'a blâmée très sévèrement de ce qu'il appelle un zèle téméraire et je dois croire que vous lui avez inspiré ce blâme. Il m'a dit que j'avais mal compris votre précepte d'arracher soi-même ses propres membres, quand ils deviennent une occasion de scandale, et cela se peut bien, puisque je suis une fille pleine d'ignorance. Mais, mon Jésus, si je me suis trompée, ne jugez que mon intention et prenez pitié de ce malheureux qui a exposé sa vie pour me donner à vous. Si je dois lui être un obstacle, détruisez-moi plutôt, faites-moi mourir, je vous en supplie par votre divine Agonie et les mérites de tous vos saints! Je n'ai que ma vie à vous offrir, vous le savez, puisque je n'ai pas d'innocence et que je suis la plus grande pauvresse du monde!...

XLV

C'était l'heure où la pire brute, assouvie de son repos, sort de ses antres et coule à pleines rues dans tout Paris. La besogneuse pécore aux millions de pieds, coureuse d'argent ou de luxure, mugissait aux alentours, dans cet excentrique quartier. Le prolétaire souverain, à la _gueule de bois_, s'élançait de son chenil vers d'hypothétiques ateliers; l'employé subalterne, moins auguste, mais de gréement plus correct, filait avec exactitude sur d'imbéciles administrations; les gens d'affaires, l'âme crottée de la veille et de l'avant-veille, couraient, sans ablutions, à de nouveaux tripotages; l'armée des petites ouvrières déambulait à la conquête du monde, la tête vide, le teint chimique, l'œil poché des douteuses nuits, brimbalant avec fierté de cet arrière-train autoclave, où s'accomplissent, comme dans leur vrai cerveau, les rudimentaires opérations de leur intellect. Toute la vermine parisienne grouillait en puant et déferlait, dans la clameur horrible des bas négoces du trottoir ou de la chaussée. Qui, donc, se fût avisé de soupçonner là, derrière une de ces murailles de rapport dont s'éloigne en gémissant l'ange à pans coupés de l'architecture, une mystique véritable, une Thaïs repentie, une furie de miséricorde et de prière, comme il ne s'en voit plus depuis des siècles? Et qui, donc, l'apprenant, n'aurait pas éclaté de ce rire de graisse qui déculotte les peuples sages, venus à point pour être fustigés?

L'action qu'elle venait d'accomplir, cette simple chrétienne, était aussi parfaitement inintelligible pour ses contemporains que pourrait l'être la Transfiguration du Seigneur aux yeux d'un hippopotame vaquant à son bourbier. Une si haute température d'enthousiasme répugne invinciblement à la fuyante queue de maquereau de cette fin de siècle. Jamais, sans doute, dans aucune société, l'héroïsme ne fut aussi généralement cocufié par la nature humaine, depuis six mille ans que ce rare pèlerin d'amour est forcé de concubiner avec elle.

Le christianisme, quand il en reste, n'est qu'une surenchère de bêtise ou de lâcheté. On ne vend même plus Jésus-Christ, on le _bazarde_, et les pleutres enfants de l'Église se tiennent humblement à la porte de la Synagogue, pour mendier un petit bout de la corde de Judas qu'on leur décerne, enfin, de guerre lasse, avec accompagnement d'un nombre infini de coups de souliers.

Si la pauvre fille avait dû être jugée, ce n'est, assurément, ni par les hérétiques ni par les athées qu'elle eût été le plus rigoureusement condamnée. Ceux-là se fussent contentés de la gratifier, en passant, de quelques pelletées d'ordures. Mais les catholiques l'eussent dépecée pour en engraisser leurs cochons,--aucune chose, à l'exception du génie, n'étant aussi férocement détestée que l'héroïsme, par les titulaires actuels de la plus héroïque des doctrines.

Ce qu'ils nomment _vie spirituelle_, par un étrange abus du dictionnaire, est un programme d'études fort compliqué et diligemment enchevêtré par de spéciaux marchands de soupe ascétique, en vue de concourir à l'abolition de la nature humaine. La devise culminante des maîtres et répétiteurs paraît être le mot _discrétion_, comme dans les agences matrimoniales. Toute action, toute pensée non prévue par le programme, c'est-à-dire toute impulsion naturelle et spontanée, quelque magnanime qu'elle soit, est regardée comme _indiscrète_ et pouvant entraîner une réprobatrice radiation.

Donner son porte-monnaie à un homme expirant d'inanition, par exemple, ou se jeter à l'eau pour sauver un pauvre diable, sans avoir auparavant consulté son directeur et fait, au moins, une retraite de neuf jours, telles sont les plus dangereuses indiscrétions que puisse inspirer l'orgueil. Le _scrupule_ dévot, à lui seul, exigerait une seconde Rédemption.

Les catholiques modernes, monstrueusement engendrés de Manrèze et de Port-Royal, sont devenus, en France, un groupe si fétide que, par comparaison, la mofette maçonnique ou anticléricale donne presque la sensation d'une paradisiaque buée de parfums, et Dieu sait pourtant, que, de ce côté-là, les intelligences et les cœurs n'ont plus grand chose à recevoir, maintenant, pour leur porcine réintégration, de l'animale Circé matérialiste!

Il est vrai qu'on n'a pas encore abattu toutes les croix, ni remplacé les cérémonies du culte par des spectacles antiques de prostitution. On n'a pas non plus tout à fait installé des latrines et des urinoirs publics dans les cathédrales transformées en tripots ou en salles de café-concert. Évidemment, on ne traîne pas assez de prêtres dans les ruisseaux, on ne confie pas assez de jeunes religieuses à la sollicitude maternelle des _patronnes_ de lupanars de barrière. On ne pourrit pas assez tôt l'enfance, on n'assomme pas un assez grand nombre de pauvres, on ne se sert pas encore assez du visage paternel comme d'un crachoir ou d'un décrottoir ... Sans doute. Mais toutes ces choses sont sur nous et peuvent déjà être considérées comme venues, puisqu'elles arrivent comme la marée et que rien n'est capable de les endiguer.

Le mal est plus universel et paraît plus grand, à cette heure, qu'il ne fut jamais, parce que, jamais encore, la civilisation n'avait pendu si près de terre, les âmes n'avaient été si avilies, ni le bras des maîtres si débile. Il va devenir plus grand encore. La République des Vaincus n'a pas mis bas toute sa ventrée de malédiction.

Nous descendons spiralement, depuis quinze années, dans un vortex d'infamie, et notre descente s'accélère jusqu'à en perdre la respiration. Nous allons maintenant, comme la tempête, sans aucune chance de retour, et chaque heure nous fait un peu plus bêtes, un peu plus lâches, un peu plus abominables devant le Seigneur Dieu, qui nous regarde des enfoncements du ciel!...

Joseph de Maistre disait, il y a près d'un siècle, que l'homme est trop méchant pour mériter d'être libre.

Ce Voyant était un contemporain de la Révolution dont il contemplait, en prophète, la grandiose horreur, et il lui parlait face à face.

Il mourut dans l'épouvante et le mépris de ce colloque, en prononçant l'oraison funèbre de l'Europe civilisée.

Il n'aurait donc rien de plus à dire aujourd'hui, et les finales porcheries de notre dernière enfance n'ajouteraient absolument rien à la terrifiante sécurité de son diagnostic.

Eh bien! quand toutes les menaces de la crapule antireligieuse auront enfin crevé sur nous, comme les nuées d'un sale déluge, quand la société soi-disant chrétienne, irréparablement désagrégée, s'en ira, comme une flotte d'épaves nidoreuses, sur le liquide phosphoré qui aura submergé la terre, que sera-ce auprès du monstre déjà formé, dont la raison s'épouvante, et qui règne en accroupi despote sur le stérile fumier de nos cœurs?

Il n'y a que deux sortes d'immondices: les immondices des bêtes et les immondices des esprits.

Or, c'est une puanteur bien subalterne que la boue révolutionnaire et anticléricale. Elle est fabuleusement surannée et plus vieille encore que le christianisme. Elle coule des parties basses de l'humanité depuis soixante siècles et a usé des pelles et des balais, à payer la rançon d'un roi de vidangeurs.

C'est un inconvénient de ce triste monde, une simple affaire de voirie et d'assainissement pour les diligentes autorités qui ont à cœur la santé publique. Il faut que la brute suive sa loi et le mal est à peu près nul aussi longtemps que ces autorités ne décampent pas. Et, même alors qu'elles ont décampé, le mal se coule en persécution pour se transformer en gloire.

Les injures bestiales, les goîtreux défis, les sacrilèges stupides, les idiotes atrocités de nègres échappés au bâton et tremblants d'y retourner, tout cela est peu de chose et ne contamine essentiellement ni la vérité ni la justice.