Part 13
Lui-même, hélas! aurait eu fièrement besoin qu'on le détendît et qu'on l'apaisât. Il lui fallut quelques minutes pour se remettre complètement de l'agitation de son cauchemar. Par bonheur, l'aube naissait et il était sûr d'arriver avant une heure. Vainement, il se proposa d'être tout fort, de pratiquer l'héroïsme le plus sublime, quelque mal qui pût arriver. Rien ne pouvait contre les pressentiments affreux qui le torturaient. Il se dit qu'il aurait peut-être mieux fait de voyager en seconde classe. Il aurait eu moins froid, et le froid lui châtrait le cœur, il l'avait souvent éprouvé ... Enfin, il avait fait ce qu'il avait pu, Dieu ferait le reste ... Il n'avait pas averti ses deux fidèles de l'heure de son arrivée. Il était trop sûr qu'ils auraient passé la nuit pour venir l'attendre à la gare. Il sentit un soulagement à la pensée qu'il allait avoir Paris à traverser avant de les revoir, et que ce délai, cette prise d'un air nouveau, dissiperait, sans doute, son irraisonnée inquiétude. C'était sa lettre à Véronique qui le poignardait. Il se jugeait atroce et insensé pour l'avoir écrite. Et, cependant, qu'aurait-il pu faire ou ne pas faire, sans être, à ses propres yeux, un pire insensé ou un véritable traître?
--Je suis un sot, tout ce qui arrive est pour le mieux, finit par conclure cet étonnant optimiste; Dieu permet de sa main gauche ou il ordonne de sa main droite et tout s'accomplit dans l'ellipse à deux foyers de sa Providence!
XL
Marchenoir sortit de la gare de Paris, au point du jour, son léger bagage à la main. Il avait besoin de marcher, de se piétiner lui-même sur les pavés et le bitume de cette ville de damnation, où chaque rue lui rappelait une escale du pèlerinage aux enfers qui avait été sa vie.
Il sentit, avec toute la vigueur renouvelée de ses facultés impressionnelles, le despotisme de cette _patrie_. Il faut avoir vécu par l'âme et par l'esprit dans, cet ombilic de l'intellectualité humaine, y avoir écorché vives ses illusions et ses espérances, et ensuite, avoir trouvé le moyen de garder un tronçon de cœur, pour comprendre la volupté d'inhalation de cette atmosphère empoisonnée par deux millions de poitrines, après une absence un peu prolongée. L'homme, naturellement esclave, se rebaigne, alors, avec délices, dans le cloaque cent fois maudit et relèche, avec un attendrissement canin, les semelles cloutées qui se posèrent si souvent sur sa figure ...
Marchenoir méprisait, haïssait Paris, et cependant, il ne concevait habitable aucune autre ville terrestre. C'est que l'indifférence de la multitude est un désert plus sûr que le désert même, pour ces cœurs altiers qu'offense la salissante sympathie des médiocres. Puis, sa double vie affective et intellectuelle avait réellement débuté dans ces amas d'épluchures, où des chiens,--probablement crevés, aujourd'hui,--s'étaient étonnés, naguères, de le voir picorer sa subsistance. Sa genèse morale avait commencé au milieu de ces balayeurs matutinaux et de ces voitures maraîchères qui descendent en furie vers les Halles, pour arriver à l'ouverture de la grande Gueule. Autrefois, quand s'achevait une de ces transperçantes nuits qui paraissaient avoir trois cent soixante heures, au vagabond sans linge et sans asile; il se souvenait, maintenant, d'avoir espéré, quand même, et d'avoir dilaté son rêve imprécis dans le frisson de semblables aurores.
Ici, sur ce banc du boulevard Saint-Germain, devant Cluny, il s'était assis, une fois, au petit jour, il y avait bien vingt ans! Il n'avait plus la force de marcher et, d'ailleurs, il était _arrivé_, n'allant nulle part. Il assignait le soleil à comparaître, ne fût-ce que par pitié, et faisait semblant de ne pas dormir, pour échapper à la sollicitude des argousins, lorsqu'un être plus triste encore était venu s'asseoir à côté de lui. C'était une fille errante, épuisée d'une recherche vaine et sur le point de rentrer. La physionomie du noctambule avait remué, par quelque endroit, le déplorable cœur sans tige de cette flétrie, qui voulut savoir ce qu'il était et ce qu'il faisait là.
--Pauvre monsieur, lui dit-elle, venez chez moi, je ne suis qu'une malheureuse, mais je peux bien vous donner mon lit pour quelques heures, je couche avec tout le monde pour de l'argent, c'est vrai, mais je ne suis pas une dégoûtante et je ne veux pas vous laisser sur ce banc.
Ces amours de fange et de misère avaient duré une demi-journée et il n'avait jamais pu revoir sa samaritaine. C'était un des souvenirs qui attendrissaient le plus Marchenoir.
De Cluny à l'Observatoire, en remontant le boulevard Saint-Michel, il retrouvait ainsi, à chaque pas, d'indélébiles impressions, car c'était ce quartier qu'il avait le plus souvent parcouru dans les sinistres croisières nocturnes de son adolescence. Quand il fut arrivé au carrefour et presqu'à l'entrée de la rue Denfert-Rochereau, où demeurait Leverdier, qu'il avait, non sans combat, résolu de voir tout d'abord, avant de rentrer chez lui,--une palpitation le secoua en apercevant le restaurant banal, théâtre de sa première rencontre avec la _Ventouse_, devenue, par lui, cette sublime Véronique essuyant la Face du Sauveur. Il fut, à l'instant, ressaisi de tout son trouble et d'une crainte plus grande de l'inconnu. Son ami lui parut un homme infiniment redoutable qui allait prononcer de définitives choses et il monta son escalier avec tremblement.
Après les premiers cris et la première étreinte, ces deux êtres si singuliers, chacun en son genre, s'assirent l'un en face de l'autre, les mains dans les mains, haletants, pantelants, larmoyants, bégayants:--Mon cher ami!--Mon bon Georges!--tous deux, déjà! sentant monter, du fond même de leur joie, l'impossibilité de l'exprimer,--comme si les bourgeois avaient raison et qu'il existât une jalouse prohibition de l'Infini contre tous les sentiments absolus!
--Mais j'y pense, cria Leverdier, en se levant avec précipitation, tu dois avoir besoin de prendre quelque chose, Je viens justement de faire du café et je possède d'excellent genièvre. Tu vas être servi à l'instant.
Marchenoir, silencieux, frémissant, n'osant interroger, remarquait que le nom de Véronique n'avait pas encore été prononcé. Il observait aussi, que l'empressement de son ami était quelque peu fébrile et tumultueux et, qu'en somme, il aurait fallu dix fois moins de temps pour servir la plus grande tasse du meilleur café de la terre.
Tout à coup, il alla vers lui et lui posant ses deux mains sur les épaules:--Georges, dit-il, il y a quelque chose, je veux le savoir.
Leverdier avait à peu près son âge. C'était un de ces nègres blonds, lavés au safran des étoiles et frottés d'un pastel de sang, qui plaisent aux femmes beaucoup plus qu'aux hommes, ordinairement mieux armés contre les surprises de la face humaine. Le trait dominant de sa vibratile physionomie était les yeux, comme chez Marchenoir. Mais, au contraire de ces clairs miroirs d'extase, allumables seulement au foyer de quelque émotion profonde, les siens étaient perpétuellement dardants et perscrutateurs, comme ceux d'une pygargue en chasse ou d'un loup-cervier. Nul éclair de férocité, pourtant. De toute cette figure transsudait, au contraire, une bonté joyeuse et active, dont l'expression valait un miracle, et l'intensité même de son regard était un simple effet de la merveilleuse attention de son cœur. A peine une vague ironie relevait-elle, parfois, la commissure et remontait plisser le coin de l'œil droit. Visiblement, la palette de cette âme était au grand complet, à l'exception d'une seule couleur, le _noir_, dont un déluge de ténèbres n'aurait pu réparer l'absence. Cet homme avait évidemment reçu pour vocation d'être le grand public consolateur, à lui tout seul, et pour l'unique virtuose qui pût se passer d'applaudissements vulgaires.
Le contraste était saisissant quand on les voyait ensemble, chacun d'eux paraissant avoir précisément tout ce qui manquait à l'autre. De taille moyenne tous deux, Marchenoir offrait l'aspect d'un molosse dont l'approche était à faire trembler, mais que le premier élan de sa colère pouvait porter dans un gouffre, s'il manquait sa proie. Leverdier, au contraire, frêle d'apparence, mais légèrement félin sous le cimier de ses cheveux crépus, et trempé, depuis son enfance, dans toutes les pratiques de sport, avait des ressources d'art qui en eussent fait un voltigeur auxiliaire des plus à craindre pour l'ennemi commun, si on se fût avisé de les attaquer. Et on devinait qu'il devait en être ainsi de leur coalition morale.
Le pauvre lynx, se voyant happé, essaya d'abord de baisser les yeux, mais, aussitôt, sa loyale et vaillante âme les lui fit ouvrir et les deux intimes plongèrent ainsi, l'un dans l'autre, quelques secondes.
--Eh bien, oui! répondit-il, nerveusement, il y a une chose ... sans nom. Tu as écrit une lettre insensée à Véronique et la pauvre fille s'est _défigurée_ pour te dégoûter d'elle.
À cet énoncé inouï, Marchenoir tourna sur lui-même et s'éloignant obliquement, à la façon d'un aliéné, les deux bras croisés sur sa tête, se mit à exhaler des rauquements horribles qui n'étaient ni des sanglots ni des cris. Il sortit de lui des ondes de douleur, qui s'épandirent par la chambre et vinrent peser comme une montagne sur le tremblant Leverdier. Transpercé de compassion, mais impuissant, cet ami véritable se courba, et s'appuya le visage sur le marbre de la cheminée pour cacher ses pleurs.
Cette scène dura près d'un quart d'heure. Alors, les gémissements énormes s'arrêtèrent. Marchenoir s'approcha de la table et, prenant la bouteille de gin, remplit la moitié d'un verre qu'il vida d'un trait.
--Georges, dit-il ensuite, d'une voix extraordinairement douce, essuie tes yeux et donne-moi du café ... Très bien ... Assieds-toi ici, maintenant, et raconte par le menu. Désormais, je peux tout entendre.
XLI
Leverdier chérissait Véronique à sa manière et le plus fraternellement du monde, parce qu'il voyait en elle une chose à Marchenoir. Cet être, si singulièrement organisé pour l'exclusive passion de l'amitié, n'avait jamais eu besoin de combattre pour écarter de lui d'autres sentiments. Celui-là comblait largement sa vie, ayant assez d'ampleur pour s'étendre à des multitudes, si son grand artiste avait pu devenir populaire. Il avait voué une sorte de reconnaissance, exaltée jusqu'au culte, à la simple créature en qui Marchenoir avait trouvé consolation et réconfort. Médiocrement ouvert à cette Mystique sacrée, dont Marie-Joseph avait fait son étude et que Véronique assumait en sa personne, il lui suffisait que ses amis y rencontrassent leur joie ou leur aliment. Il n'en demandait pas davantage, se réjouissant ou s'affligeant sympathiquement, sans toujours comprendre, mais confessant avec candeur l'inaptitude de son esprit.
Depuis deux ans que durait le séraphique concubinage, il s'était fait une compénétration très intime de ces trois âmes, vivant entre elles et séparées du reste du monde. Quoique Leverdier n'habitât pas la rue des Fourneaux, on l'y voyait presque tous les jours. Il avait même résolu de s'y fixer au plus prochain terme. Dans les six dernières semaines, il avait été régulièrement prendre des nouvelles de Véronique, lire avec elle les lettres de l'absent, et il pouvait témoigner de l'uniformité parfaite de sa vie,--jusqu'au jour où cette fille de prière et d'holocauste spontané, ayant reçu le message de la Grande Chartreuse, avait accompli, sans l'avertir, l'acte inouï qu'il lui fallait maintenant raconter à ce malheureux homme, pour lequel il aurait volontiers souffert et qui lui commandait de l'égorger.
Il raconta donc ce qu'il savait, ce qu'il avait vu ou compris. Son émotion était si grande, qu'il balbutiait et sanglotait presque, ce dialecticien rapide et précis. Il pâtissait en trois personnes, comme Dieu voudrait pâtir, s'affolant et s'évanouissant de douleur sous la blessure ouverte de ces deux âmes, qui ne pouvaient saigner que sur la sienne!
Quant à Marchenoir, il avait assez à faire de ne pas expirer sous la barre qui le rompait, comme un vulgaire assassin qu'il s'accusait d'être. À chaque détail, il poussait un han! caverneux, en crispant ses poings, et grinçait des dents comme un tétanique. Seulement, il voyait plus loin que Leverdier et connaissait mieux sa Véronique. Il discernait, à travers la buée de son supplice, à lui, une immense beauté de martyre, que cet homme de _petite foi_ ne pouvait apercevoir dans son plan surnaturel, et il rencontrait ainsi un principe de consolation future dans le paroxysme même de son désespoir.
Or, voici ce qui s'était passé. Véronique avait reçu la lettre, il y avait environ huit jours. Leverdier étant venu la voir presque aussitôt après, l'avait trouvée, suivant son expression, noire et agitée, ayant sur son beau visage en «ciel d'automne,» les stigmates d'un récent déluge. Il n'en avait conçu aucun soupçon ni aucune alarme, ayant l'habitude prise de tout rapporter d'elle aux exigences d'une hyperesthésie mystique, et sachant avec quel luxe on pleurait dans cette maison. Véronique, d'ailleurs, ne lui avait pas parlé de la lettre. On s'était, comme toujours, entretenu de Marchenoir, en exprimant pour lui l'ordinaire vœu d'un prochain retour et d'une accalmie dans sa destinée...
Demeurée seule, la sainte se mit en prière. Ce fut une de ces implorations sans fin ni mesure, dont la durée et la ferveur étonnaient jusqu'à Marchenoir,--l'assomption d'une flamme rigide, blanche, affilée comme un glaive, sans vacillation, sans vibration extérieure, dans ce silence aimanté de la contemplation, qui ramasse autour de lui tous les murmures et tous les frissons pour se les assimiler. Prière non formulée et intransposable sur le clavier de n'importe quel langage, dont le désir sensuel est, peut-être, un distant symbole, dégradé, mais intelligible.
La nuit tomba lentement autour de ce pilastre d'extase. Quand Véronique ne distingua plus la face pendante de son crucifix, elle raviva une petite lampe d'oraison, toujours allumée dans une coupe de cristal rose, et s'agenouilla de nouveau. L'objurgation amoureuse recommença, plus enflammée, plus véhémente, plus extorsive ... C'eût été un spectacle d'effroi et de pitié déchirante, de voir cette suppliante à genoux par terre, les bras en croix, deux ruisseaux de larmes coulant de ses yeux jusque sur le plancher, absolument immobile, à l'exception de sa gorge superbe, soulevée et palpitante par l'élan de son prodigieux espoir!
Des heures s'écoulèrent ainsi, leur sonnerie lointaine venant expirer en vain dans cette chambre immergée de dilection, où les atomes avaient l'air de se recueillir pour ne pas troubler le grand'œuvre de la charité.
Vers le matin, elle se releva enfin, brisée, frissonnante, baisa longuement les pieds de plâtre de l'image, s'enroula dans une couverture de laine, s'étendit sur son lit sans l'ouvrir, suivant son habitude, et s'endormit aussitôt en murmurant:--Doux Sauveur, ayez pitié de mon pauvre Joseph, comme il a eu pitié de moi!...
Lorsqu'un pâle rayon de soleil vint réveiller la pénitente, son premier regard fut, comme toujours, pour son crucifix et sa première pensée se traduisit par un éclat de joie.
--Ah! monsieur Marchenoir, s'écria-t-elle, en sautant à bas de son lit, vous vous permettez d'être amoureux de Madeleine. Attendez un peu. Je vais me faire belle pour vous recevoir. Vous ne savez pas encore ce qu'une jolie femme peut inventer pour plaire à celui qu'elle aime. Vous allez l'apprendre tout de suite.
Alors, dénouant d'un geste sa magnifique chevelure, couleur de couchant, qui lui descendait jusqu'aux genoux, et dans laquelle quarante amants s'étaient baignés, comme dans un fleuve de flammes où renaissaient leurs désirs, elle la ramassa à poignée sur sa tête, d'une seule main et, de l'autre, fit le geste de s'emparer d'une paire de ciseaux. Puis, tout à coup, se ravisant:
--Non, dit-elle, je les couperais mal, le marchand n'en voudrait pas et j'ai besoin d'argent pour _l'autre chose_.
Elle s'habilla rapidement, fit sa prière du matin et sortit.
Quand elle rentra, elle était tondue comme une brebis d'or, et rapportait soixante francs. L'infâme perruquier, qui l'avait volée, d'ailleurs, avait rétabli, tant bien que mal, avec des bandeaux et des étoupes, l'harmonie de sa tête, mais le massacre était évident et horrible. Elle avait pu échapper, sous son épaisse fanchon, à l'examen des gens de la maison, mais si Leverdier allait venir!... Il avait de très bons yeux et il serait impossible de se cacher de lui. Il s'opposerait sûrement à ce qu'elle voulait faire encore. Cette crainte la mit en fuite.--Mieux vaut en finir tout de suite, pensait-elle, en redescendant comme une voleuse.
XLII
Elle se souvenait d'avoir autrefois connu, rue de l'Arbalète, un petit juif besogneux qui vivait de vingt métiers plus ou moins suspects. Le vieux drôle faisait ostensiblement l'immonde commerce des reconnaissances du mont-de-piété et elle s'était laissée rançonner par lui un assez bon nombre de fois. C'était bien l'homme qu'il lui fallait, celui-là! Il n'était, certes pas, encombré de scrupules! Pour deux francs, on lui aurait fait nettoyer une dalle de la Morgue, avec sa langue! D'ailleurs, il la connaissait et savait qu'elle ne le dénoncerait jamais à personne.
--Monsieur Nathan, dit-elle, en arrivant chez le personnage, avez-vous besoin d'argent?
Ce monsieur Nathan était une petite putridité judaïque, comme on en verra, paraît-il, jusqu'à l'abrogation de notre planète. Le Moyen Âge, au moins, avait le bon sens de les cantonner dans des chenils réservés et de leur imposer une défroque spéciale qui permît à chacun de les éviter. Quand on avait absolument affaire à ces puants, on s'en cachait, comme d'une infamie, et on se purifiait ensuite comme on pouvait. La honte et le péril de leur contact était l'antidote chrétien de leur pestilence, puisque Dieu tenait à la perpétuité d'une telle vermine.
Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le talon de ses propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs enragés de la tradition apostolique sont les premiers à s'en étonner. On prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des punaises. Telle est l'idiotie caractéristique des temps modernes.
Monsieur Nathan avait eu des fortunes diverses. Il avait raté des millions et, quoiqu'il fût très malin, on le considérait, parmi ses frères, comme un peu jobard. Son vrai nom était Judas Nathan, mais il avait voulu qu'on l'appelât Arthur, et tel était son principe de mort. Ce juif était rongé du vice chrétien de vanité. Successivement tailleur, dentiste, marchand de tableaux, vendeur de femmes et capitaliste marron, mais toujours travaillé de _dandysme_, il avait tout sacrifié, tout galvaudé pour cette ambition. Une heure glorieuse avait pourtant sonné dans sa vie. Il s'était vu directeur d'un journal légitimiste, vers les dernières années du second empire. Mais, précisément, cette élévation l'avait perdu. La grâce d'Israël s'était retirée de lui et il avait fait de sottes affaires. Sa déconfiture, quoique retentissante, avait été trop ridicule pour qu'il s'en relevât jamais. Maintenant, Dieu seul pouvait savoir ses industries!
Mais, en vieillissant, ce petit bellâtre, qu'on rencontrait partout où tintait la ruine, était devenu positivement sinistre. Au milieu d'indicibles tripotages, ce grotesque filou n'abdiquait aucune de ses anciennes prétentions, et on retrouvait toujours en lui le désopilant roublard qui fit offrir, un jour, au comte de Chambord, de _se convertir_ publiquement au catholicisme, si on le faisait marquis. Il avait toujours la même politesse de garçon de bain ou d'huissier de tripot, et le même geste fameux, de tapoter les deux choux-fleurs latéraux qui faisaient encorbellement à son crâne chauve. Il avait surtout le même empressement auprès des femmes, qu'il enrichissait gracieusement de ses conseils ou de ses prophéties, en les dépouillant de leurs bijoux et de leur argent. Car il était fort considéré parmi les filles de la rive gauche, où il était venu s'établir, étant, à la fois, leur banquier, leur courtier, leur marchande à la toilette, leur consolateur et leur oracle,--parfois, aussi, leur _médecin_, disait-on. Mais cette dernière chose flottait dans un salubre mystère ...
--Eh! comment, c'est vous, chère enfant! Bon Dieu! qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vue! On vous croyait perdue à jamais. Votre disparition nous avait tous désespérés, et, pour mon propre compte, je vous donne ma parole d'honneur que j'étais inconsolable ... Mais vous avez eu pitié de vos victimes et vous nous revenez, sans doute. Pauvre agneau, il t'a lâchée, je l'espère, ce sauvage avec qui tu vivais?
Ces paroles équivalentes à rien et proférées d'une voix lointaine, _défunte_, paraissant sortir d'un phonographe vert-de-grisé, où elles auraient été inscrites depuis soixante ans, voulaient surtout cacher l'étonnement du vieux malandrin.
Quinze ou dix-huit mois auparavant, il avait eu l'audace de se présenter chez Marchenoir, dont il avait découvert l'adresse, sous prétexte d'offrir une occasion de dentelles, en réalité pour négocier un stupre fastueux, dont les conditions inouïes, chuchotées à l'oreille de son ancienne cliente, lui paraissaient devoir tout emporter. Mais, dès le premier mot, Véronique avait été chercher son ami qui travaillait dans la chambre voisine, et celui-ci avait simplement ouvert la fenêtre, en sourcillant d'une façon si claire, que l'ambassadeur, abandonnant, pour quelques instants, sa dignité, avait cru devoir disparaître aussitôt par l'escalier.
--Monsieur Nathan, répondit la visiteuse avec fermeté, mais sans colère, je ne suis pas venue pour vous faire des confidences et je vous prie de me parler convenablement, sans me tutoyer, si c'est possible. Il s'agit d'une affaire des plus simples. Vous savez arracher les dents, n'est-ce pas? Combien me prendrez-vous pour m'arracher _toutes_ les dents?
Pour le coup, Nathan n'essaya plus de dissimuler sa stupéfaction. Machinalement, il vérifia d'un geste les deux touffes peintes en blond de diarrhée, qui lui garnissaient les tempes, resserra, autour de son torse de coléoptère, le cordon à sonnette d'une robe de chambre, couleur firmament pisseux, et revenant à marche forcée du fond de la pièce, où l'avait lancé la première commotion:
--Vous arracher les dents! s'écria-t-il,--subitement animé, jaillissant, presque humain,--tou-tes-les-dents! Ah! çà, mademoiselle, ai-je mal entendu, ou suis-je assez comblé de disgrâce pour que vous ayez le dessein de vous moquer de moi?
Véronique se découvrit la tête:
--Et cela, monsieur, qu'en pensez-vous? Est-ce une plaisanterie? Je le répète, je veux me débarrasser de mes dents comme je me suis débarrassée, ce matin, de mes cheveux. Cela est absolument nécessaire, pour des raisons que je n'ai pas à vous dire. Je me suis adressée à vous, parce que je craignais qu'un dentiste ordinaire ne voulût pas. Vous devez me connaître, je suppose. Personne ne saura jamais que je suis venue ici. J'ai trois louis à vous offrir pour une opération qui ne prendra pas deux heures, et je vous ferai cadeau de mes dents par-dessus le marché. Il me semble que vous n'aurez pas fait une trop mauvaise journée. Si cela ne vous va pas, bonsoir, je vais ailleurs. Est-ce oui ou non?
La dispute fut longue, cependant. Jamais ce misérable Nathan n'avait été secoué d'une si rude sorte. Il voyait bien que Véronique n'était pas folle, mais il ne pouvait concevoir qu'une jolie fille voulût se faire laide. Cela renversait toutes ses idées. Puis, il y avait, dans cette pourriture d'homme, un coin phosphoré qui n'était peut-être pas absolument exécrable. Il reculait à la pensée de détruire ce beau visage, de même qu'il aurait hésité, au moins une minute, fût-ce pour un million, à brûler une toile de Léonard ou de Gustave Moreau. L'anéantissement pur et simple d'une richesse de ce genre le confondait.