Le déséquilibre du monde

Part 5

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Il n’y a pas longtemps que cet âge héroïque est clos; mais il l’est pour toujours. Les peuples pourront lutter encore, soit pour conquérir l’hégémonie comme l’Allemagne, soit pour conserver leurs foyers comme les Turcs, mais ils ne sauraient plus désormais s’enrichir aux dépens du vaincu.

Si la Société des Nations cherchait une inscription pour orner le fronton de son palais, je lui recommanderais volontiers celle-ci: «Toutes les guerres modernes sont aussi ruineuses pour le vainqueur que pour le vaincu.» Si l’inscription semblait trop courte, on la complèterait en ajoutant: «C’est sur tous les peuples que retomberont, désormais, les frais d’une guerre entreprise par l’un d’eux. Ils ont donc intérêt direct à s’associer pour empêcher de nouveaux conflits.»

Répéter aux hommes de s’aimer les uns les autres est un conseil que les peuples ne pratiquèrent jamais. «Aidez-vous les uns les autres dans votre propre intérêt» est une maxime qui pourrait transformer le monde si elle descendait dans les cœurs après avoir converti les esprits.

LIVRE II

LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL

CHAPITRE PREMIER

LA DISCIPLINE SOCIALE ET L’ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE

Des âges lointains de la pierre taillée, où l’humanité vivait en tribus errantes, jusqu’aux grandes civilisations modernes, la discipline, c’est-à-dire l’obéissance à certaines règles, a toujours constitué un fondement indispensable de l’existence des sociétés. Plus la civilisation s’élève, plus ces règles se compliquent et plus leur observation devient nécessaire.

Trop protégé par les lois pour en saisir les bienfaits, l’homme moderne n’en perçoit souvent que les gênes. Dans son bel ouvrage: _Les Constantes du Droit_, où il prouve que la contrainte est la base fondamentale de toute vie sociale, le grand jurisconsulte belge, Edmond Picard, rappelle le passage suivant de Schopenhauer, montrant ce que serait une société humaine sans le respect obligatoire des lois:

«_L’État a remis les droits de chacun aux mains d’un pouvoir infiniment supérieur au pouvoir de l’individu, et qui le force à respecter le droit des autres. C’est ainsi que sont rejetés dans l’ombre l’égoïsme démesuré de presque tous, la méchanceté de beaucoup, la férocité de quelques-uns. La contrainte les tient enchaînés. Il en résulte une apparence trompeuse. Mais que le pouvoir protecteur de l’État se trouve, comme il arrive parfois, éludé ou paralysé, on voit éclater au grand jour les appétits insatiables, la fausseté, la méchanceté, la perfidie des hommes._»

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La discipline crée une sorte d’équilibre entre les impulsions instinctives de la nature humaine et les nécessités sociales. Pour l’établir, de rigoureuses sanctions sont d’abord nécessaires. Mais la loi inscrite dans les Codes n’acquiert sa force réelle qu’après s’être incrustée dans les âmes.

La discipline externe imposée par la contrainte se trouve ainsi transformée en une discipline inconsciente, dont l’hérédité fait une habitude. Alors, et seulement alors, les sanctions deviennent inutiles. L’âme est stabilisée. Elle ne l’est pas encore chez tous les peuples.

Très lente à se former et parfois un peu incertaine, la discipline sociale se trouve facilement ébranlée par les grandes catastrophes. Les nations échappées alors aux contraintes des lois n’ont plus pour guides que leurs seules impulsions et ressemblent au navire sans gouvernail ballotté par les flots.

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La fondamentale importance de la discipline apparaît quand on constate que les peuples n’arrivent à la civilisation qu’après l’avoir acquise et retournent à la barbarie dès qu’ils l’ont perdue.

Ce fut l’indiscipline des citoyens d’Athènes qui, dans l’antiquité, les conduisit à la servitude, et Rome vit sonner l’heure de la décadence lorsque, tout respect de la discipline étant détruit, il n’exista plus d’autres lois que la volonté d’empereurs éphémères élus et renversés par les soldats. C’est alors que les invasions barbares purent triompher.

Dans un travail ayant pour titre: _Comment meurent les Patries_, M. Camille Jullian montre que la Gaule indépendante périt de la même façon. «Personne n’obéissait plus aux lois. Justice, finances, tout ce qui fait la règle sociale était à chaque instant brisé.» C’est pourquoi César réalisa si facilement sa conquête.

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L’Europe entière traverse actuellement une phase critique d’indiscipline qui ne saurait se prolonger sans créer l’anarchie et la décadence. Les anciens principes jadis fidèlement observés ont perdu leur force, et ceux qui pourraient les remplacer ne sont pas formés.

Si le nombre des révoltés n’est pas encore très grand, celui des indisciplinés devient immense. Dans la famille aussi bien qu’à l’école, à l’atelier et à l’usine, l’autorité du père, du maître et du patron s’affaisse chaque jour davantage. L’insoumission grandit. Partout se constate l’impuissance des chefs à se faire obéir.

L’indiscipline s’accompagne, aujourd’hui, de certains symptômes de désagrégation morale dont voici les principaux: antipathie pour toute espèce de contrainte; décroissance continue du prestige des lois et de celui des gouvernements; haine générale des supériorités, aussi bien celles de la fortune que celles de l’intelligence; absence de solidarité entre les diverses couches sociales et lutte des classes; dédain profond des anciens idéals de liberté et de fraternité; progrès des doctrines extrémistes prêchant la destruction de l’ordre social établi, quel que soit, d’ailleurs, cet ordre; substitution de pouvoirs collectifs autocratiques à toutes les anciennes formes de gouvernement.

De tels symptômes, notamment, l’horreur des contraintes et l’indiscipline résultant du mépris des lois, ont pour conséquence fatale le développement de l’esprit révolutionnaire avec ses inséparables compagnons: la violence et la haine.

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Il est visible, d’après ce qui précède, que l’esprit révolutionnaire représente un état mental beaucoup plus qu’une doctrine.

Une des caractéristiques du révolté est son impuissance d’adaptation à l’ordre de choses établi. Son besoin de renverser résulte, en grande partie, de cette incapacité.

Hostile à toute organisation, il s’insurge même contre les membres dirigeants de son parti dès que ce parti triomphe. Semblable phénomène s’est manifesté dans chacune des révolutions de l’Histoire. Les Montagnards y combattirent toujours les Girondins.

La mentalité révolutionnaire semble impliquer une grande indépendance d’esprit. Il en est tout autrement en réalité. La véritable indépendance d’esprit exige un développement de l’intelligence et du jugement que les révolutionnaires ne possèdent guère. Réfractaires en apparence à l’obéissance, ils éprouvent un tel besoin d’être dirigés qu’ils se soumettent facilement aux volontés de leurs meneurs. C’est ainsi que les plus avancés de nos extrémistes acceptaient avec une respectueuse docilité les ordres impératifs émanés du grand pontife bolcheviste régnant à Moscou.

En fait, la majorité des esprits aspire beaucoup plus à l’obéissance qu’à l’indépendance. L’esprit révolutionnaire ne supprime nullement ce besoin. Le révolté est un homme qui obéit facilement mais demande à changer souvent de maître.

Quand un pays se trouve en pleine période d’équilibre, la discipline générale empêche l’esprit révolutionnaire des inadaptés de se propager par contagion mentale. Ce n’est qu’aux époques troublées, où la résistance morale s’affaiblit, que le microbe révolutionnaire exerce ses ravages.

Toutes les considérations sur les dangers et l’inutilité des révolutions sont d’ailleurs inutiles, parce que, je le répète, l’esprit révolutionnaire constitue un état mental et non une doctrine. La doctrine n’est qu’un prétexte servant d’appui à l’état mental. Ce dernier subsiste, par conséquent, même quand la doctrine a triomphé.

En même temps que se propage chez beaucoup de peuples l’esprit de révolte, l’autorité faiblit. Cherchant à suivre et à contenter une opinion incertaine les gouvernants, de moins en moins écoutés, cèdent de plus en plus.

Les chefs des partis révolutionnaires, syndicalistes et socialistes unifiés par exemple, ne sont pas mieux obéis. Nous avons vu que les grèves sont souvent, comme celle des cheminots, déclenchées en dehors de la volonté des dirigeants. Ne pouvant conduire le mouvement ils le suivent, pour ne pas paraître abandonnés de leurs troupes.

* * * * *

Si la propagande révolutionnaire recrute aujourd’hui tant d’adeptes dans divers pays, ce n’est pas à cause des théories qu’elle propose, mais en raison de l’indiscipline générale des esprits.

Seules, les élites pourront réussir à combattre ce vent d’indiscipline qui menace de renverser les civilisations. Elles n’y parviendront que si leur caractère s’élève au niveau de leur intelligence.

Comme notre Université l’oublie toujours, et comme les Universités anglo-saxonnes ne l’oublient jamais, la discipline et les qualités qui font triompher l’homme dans la vie ne se fondent pas sur l’intelligence, mais seulement sur le caractère.

CHAPITRE II

LES ÉLÉMENTS MYSTIQUES DES ASPIRATIONS RÉVOLUTIONNAIRES

Quand on recherche les sources des théories révolutionnaires qui agitent le monde, on constate que, derrière leurs formes diverses: communisme, socialisme, syndicalisme, dictature du prolétariat, etc., se trouvent une illusion mystique commune et des sentiments identiques.

L’illusion mystique, dont nous étudierons bientôt la genèse, a pour conséquence cette conviction que l’ouvrier, étant plus capable que le bourgeois de diriger l’État et les entreprises industrielles, doit, comme en Russie, prendre sa place.

Les sentiments servant de soutiens aux nouvelles doctrines sont, chez les chefs, l’ardente ambition de s’emparer d’un fructueux pouvoir, chez les simples fidèles la haine jalouse de toutes les supériorités.

Cette haine des supériorités fut très typique en Russie et se manifesta nettement dès les débuts de sa révolution. Les intellectuels, dont la disparition révèle aujourd’hui l’importance sociale, furent aussi persécutés et massacrés que les capitalistes. Innombrables sont les faits analogues à celui observé après la prise de Bakou, lorsque les bolchevistes mirent à la tête de l’Université un ancien portier assisté de garçons de salle illettrés et de manœuvres.

D’une façon générale, on peut dire que toutes les aspirations populaires qui se manifestent en Europe représentent surtout une lutte contre les inégalités de l’intelligence et de la fortune que la nature s’obstine à créer.

Les idées condensées dans la formule: dictature du prolétariat, sont devenues l’évangile de masses ouvrières dont ce titre flatte la vanité. Le pouvoir qu’elles ont acquis, grâce aux syndicats et aux grèves, leur semble un pouvoir souverain devant lequel tous les autres doivent plier. Dans la société future, le manœuvre seul serait roi.

* * * * *

L’insuccès des expériences des dictatures populaires et notamment du communisme dans divers pays n’a pas du tout converti les adeptes de ces doctrines.

L’étonnement causé par cette constatation prouve que le mécanisme de la crédulité populaire est encore assez méconnu. Il ne sera donc pas inutile d’en rappeler brièvement la genèse.

Au premier abord, les nouvelles doctrines paraissent avoir pour uniques soutiens des appétits très matériels, puisqu’il ne s’agit, en apparence, que de dépouiller une classe au profit d’une autre.

Ces dogmes et l’évangile communiste qui leur sert de code s’appuient bien en effet sur des intérêts matériels, mais ils doivent leur force principale à des éléments mystiques, identiques à ceux qui, depuis les origines de l’Histoire, ont dominé la mentalité des peuples.

Malgré tous les progrès de la philosophie, l’indépendance de la pensée reste une illusoire fiction. L’homme n’est pas conduit seulement par des besoins, des sentiments et des passions. Une croyance est nécessaire pour orienter ses espérances et ses rêves. Jamais il ne s’en est passé.

L’antique mysticisme a conservé, toute sa puissance. Ses manifestations n’ont fait que changer de forme. La foi socialiste tend à remplacer les illusions religieuses. Dérivée des mêmes sources psychologiques, elle se propage de la même façon.

J’ai déjà montré longuement, ailleurs, que le mysticisme, c’est-à-dire l’attribution de pouvoirs surnaturels à des forces supérieures: dieux, formules ou doctrines, constitue un des facteurs prédominants de l’Histoire.

Il serait inutile de revenir ici sur des démonstrations qui m’ont servi, jadis, à interpréter certains grands événements, tels que la Révolution française et les origines de la dernière guerre. Je me bornerai donc à rappeler que la domination de l’esprit par les forces mystiques peut seule expliquer la crédulité avec laquelle furent admises à tous les âges les plus chimériques croyances.

Elles sont acceptées en bloc sans discussion. Dans le cycle du mysticisme où s’élabore la foi, l’absurde n’existe pas.

Dès que, sous l’influence des éléments de persuasion que je résumerai plus loin, la foi dans une doctrine nouvelle envahit l’entendement, elle domine entièrement les pensées du convaincu et dirige sa conduite. Ses intérêts personnels s’évanouissent. Il est prêt à se sacrifier au triomphe de sa croyance.

Certain de posséder une vérité pure, le croyant éprouve le besoin de la propager, et ressent une haine intense à l’égard de ses détracteurs.

L’interprétation d’une croyance variant, naturellement, suivant la mentalité qui l’accepte, les schismes et les hérésies se multiplient bientôt, sans ébranler d’ailleurs les convictions du croyant. Ils ne sont pour lui qu’une preuve de la mauvaise foi des adversaires.

Les défenseurs de chaque secte nouvelle dérivée d’une croyance principale éprouvent bientôt les uns pour les autres une aversion aussi forte qu’envers les négateurs de leurs doctrines. Ces haines entre croyants sont d’une extrême violence et vont bientôt jusqu’au besoin de massacrer leurs adversaires.

On peut juger des sentiments que professent entre eux les défenseurs de doctrines à peu près identiques séparées seulement par quelques nuances, en lisant le compte rendu suivant de la séance d’ouverture d’un récent Congrès syndicaliste de Lille, rapporté par un rédacteur du _Matin_.

«_J’ai encore devant les yeux le spectacle indescriptible d’une salle en furie, semblable à une mer déchaînée qui emporte tout sur son passage. Je revois les faces exaspérées de colère, les bouches vomissant des injures, les matraques tournoyantes. J’ai l’oreille pleine des hurlements des combattants, des cris des blessés, des injures échangées et du bruit des revolvers. De ma vie je n’ai assisté à pareil débordement de haines._»

Ce ne sont guère, du reste, que les extrémistes de chaque doctrine qui arrivent à ces fureurs. Ils se recrutent parmi des dégénérés, des faibles d’esprit, des impulsifs. Leurs violences sont grandes, mais leur personnalité si vacillante qu’ils éprouvent un impérieux besoin d’être guidés par un maître.

Ces dégénérés représentent les plus dangereux des extrémistes. On a remarqué que, pendant la domination des communistes en Hongrie, les principaux agents du dictateur Bela Kuhn étaient recrutés parmi des juifs atteints de tares physiques répugnantes. La foi nouvelle, qui permettait de faire périr dans d’affreux supplices les plus éminents citoyens, leur fournissait un excellent prétexte pour se venger des humiliations auxquelles la dégénérescence condamne ses victimes.

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Dès qu’une croyance mystique, si absurde qu’on la suppose, est établie, elle attire bientôt une foule d’ambitieux avides et de demi-intellectuels sans emploi. Avec les doctrines les moins soutenables, ils édifient facilement des institutions sociales théoriquement parfaites.

A l’époque où la civilisation était peu compliquée, les illusions mystiques n’avaient pas de bien fâcheuses conséquences. Dans l’ancienne Égypte, les institutions dérivées de l’adoration du crocodile ou de divinités à tête de chien s’adaptaient facilement à une civilisation locale très simple, où les difficultés de la vie étaient minimes et les relations extérieures presque nulles.

Il en est tout autrement aujourd’hui. Avec les progrès de l’industrie et les relations entre peuples, la civilisation devient formidablement compliquée. Dans cet édifice, dont l’entretien exige des capacités techniques supérieures, les chimériques fantaisies des rêveurs ne peuvent engendrer que ruines et carnages.

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Le besoin d’une foi mystique est le terrain sur lequel germent les croyances. Mais comment s’établissent et se propagent ces croyances?

L’erreur, aussi bien, du reste, que la vérité, ne se fixent jamais dans l’âme populaire au moyen de démonstrations rationnelles. Elles sont acceptées en bloc sous forme d’assertions qui ne se discutent pas.

Ayant longuement insisté ailleurs sur le mécanisme de la formation des croyances, je me bornerai à rappeler qu’elles se forment sous l’influence de quatre éléments psychologiques fondamentaux: l’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion.

Dans cette énumération, la raison ne figure pas, à cause de sa faible influence, sur la genèse d’une croyance.

L’affirmation et la répétition sont les plus puissants facteurs de la persuasion. L’affirmation crée l’opinion, la répétition fixe cette opinion et en fait une croyance, c’est-à-dire une opinion assez stabilisée pour rester inébranlable.

Le pouvoir de la répétition sur les âmes simples--et souvent aussi sur celles qui ne sont pas simples--est merveilleux. Sous son influence, les erreurs les plus manifestes deviennent des vérités éclatantes.

Heureusement pour l’existence des sociétés, les moyens psychologiques capables de transformer l’erreur en croyance permettent aussi de faire accepter la vérité sous forme de croyance. Les défenseurs de la vieille armature sociale qui nous soutient encore l’oublient trop souvent.

Pour transformer en croyances--puisqu’elles ne peuvent s’imposer autrement--les vérités économiques et sociales sur lesquelles la vie des peuples repose, les apôtres de ces vérités doivent se résigner à l’adoption des seules méthodes de persuasion capables d’agir sur l’âme populaire. Aux affirmations violentes et répétées de l’erreur, ils doivent opposer des affirmations aussi violentes et aussi répétées de la vérité, opposer surtout des formules à des formules.

C’est avec des méthodes analogues que les fascistes italiens contribuèrent à endiguer le flot communiste qui menaçait de submerger la vie industrielle de leur pays, et contre lequel le gouvernement se reconnaissait impuissant.

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Plusieurs sociétés modernes font songer à cette époque de décadence où, reniant ses dieux et abandonnant les institutions qui avaient assuré sa grandeur, Rome laissa détruire sa civilisation par des barbares sans culture, n’ayant d’autre force que leur nombre et la violence de leurs appétits.

Les grandes civilisations périssent dès qu’elles ne se défendent plus. Celles, déjà nombreuses, qui ont disparu de la scène du monde furent surtout victimes de l’indifférence et de la faiblesse de leurs défenseurs. L’Histoire ne se répète pas toujours, mais les lois qui la régissent sont éternelles.

CHAPITRE III

LA SOCIALISATION DES RICHESSES

Parmi les erreurs d’ordre économique qui bouleversent actuellement le monde figurent les illusions socialistes. Présentées sous des formes diverses, toutes s’accordent, cependant, sur une même formule: socialisation des richesses.

Au cours de l’évolution du monde, le prestige des dieux a quelquefois pâli, mais les formules magiques n’ont jamais perdu leur empire. C’est avec elles que les hommes furent toujours conduits.

Religieuses, politiques ou sociales, elles agissent de la même façon et ont une commune genèse. Leur influence ne dépend pas des parcelles de vérité qu’elles contiennent, mais uniquement du pouvoir mystique que leur attribuent les foules.

Les Sociétés se trouvent, aujourd’hui, menacées de profonds bouleversements par cette nouvelle formule: _la socialisation des richesses_. Au dire de ses apôtres, elle doit créer l’égalité parfaite entre les hommes et une félicité universelle.

La magique promesse s’est rapidement répandue à travers les classes ouvrières de tous les pays. Après avoir ruiné la vie économique de la Russie, elle semble destinée à exercer ses ravages dans l’Europe entière. L’Amérique seule l’a repoussée avec énergie, pressentant son rôle funeste sur la prospérité des nations.

Ce fut uniquement pour obtenir la nationalisation rêvée que les cheminots Français réalisèrent, à l’occasion d’un 1er mai, une tentative de grève générale.

Cette grève, contrairement à toutes celles qui la précédèrent, n’avait nullement pour but d’accroître les salaires. La Confédération Générale du Travail le prouva en déclarant que l’objectif du mouvement n’était pas une augmentation de salaires, mais uniquement le désir d’imposer la nationalisation des chemins de fer.

Il n’existait pas, sans doute, plus d’un gréviste sur mille capable de dire en quoi consistait la nationalisation réclamée et d’expliquer son futur mécanisme. On peut même considérer comme probable que les rares grévistes susceptibles de comprendre quelque chose à ce qu’ils demandaient auraient donné chacun sur la nationalisation, des explications totalement différentes. Pour l’immense majorité la nationalisation signifiait simplement que les chemins de fer auraient été exploités à leur profit.

En fait, les grévistes suivirent leurs meneurs simplement parce qu’ils étaient des meneurs et sans chercher à s’expliquer le but des ordres reçus.

N’oublions pas, d’ailleurs, que les plus furieuses luttes religieuses de l’histoire furent engagées entre des hommes incapables de rien discerner dans les questions théologiques qui divisaient leurs chefs. Les lois de la psychologie des foules expliquent facilement ce phénomène.

Les vagues explications données par les défenseurs officiels de la nationalisation avaient pour seule base une série d’affirmations sans preuves. Leur meilleur défenseur les a résumées dans les lignes suivantes:

«Opposition du bénéfice capitaliste à l’intérêt collectif. Les diverses industries, celle des chemins de fer notamment, doivent devenir une propriété collective gérée pour le compte de la collectivité, non par l’État, mais par une organisation autonome dirigée par un conseil composé de représentants de la collectivité. Un conseil central réglerait les salaires, le choix et l’avancement du personnel.»

Il est visible que cette prétendue socialisation se ramènerait simplement à remplacer les Compagnies actuelles par d’autres Compagnies formées d’agents des chemins de fer.

Mais, pour que les employés puissent gagner quelque chose à cette substitution, il leur faudrait posséder des capacités supérieures à celles des ingénieurs et des spécialistes dirigeant actuellement le service singulièrement compliqué des chemins de fer.

Les administrateurs actuels, hommes fort compétents, travaillent non pour enrichir quelques capitalistes comme l’affirment les socialistes, mais pour rétribuer maigrement la poussière de petits actionnaires entre lesquels est divisée la possession des réseaux. Dépouiller totalement ces actionnaires par la socialisation des réseaux augmenterait de bien peu le salaire actuel des employés.

Au fond, les promoteurs de tels mouvements ne sauraient se faire illusion sur leurs résultats possibles. Ils espèrent simplement que la socialisation des Compagnies serait réalisée à leur profit. S’ils organisent de ruineuses grèves, c’est uniquement pour devenir maîtres à leur tour.

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