Part 2
Espérant se concilier les communistes russes, ce ministre n’hésita pas à conseiller publiquement aux Polonais d’accepter les invraisemblables conditions de paix proposées par la Russie, notamment un désarmement dont la première conséquence eût été le pillage de la Pologne, d’effroyables massacres et l’invasion de l’Europe.
Pour bien montrer sa bonne volonté aux bolchevistes, le même Ministre interdisait, contre tout droit d’ailleurs, le passage par Dantzig des munitions destinées aux Polonais et il obtenait du gouvernement belge la même interdiction pour Anvers.
Le résultat de cette intervention fut d’abord de provoquer chez les neutres--sans parler de la France--une indignation très vive. Voici comment s’exprimait à ce sujet _Le Journal de Genève_:
«Ces deux actes d’hostilité contre la Pologne ont causé aux admirateurs de l’Angleterre une stupéfaction extraordinaire et une douloureuse déception. Aujourd’hui, ces admirateurs disent ceci:
L’Angleterre, grâce au sang non seulement anglais, mais français, belge, italien, polonais, est, aujourd’hui, en sûreté dans son île. La France, la Belgique, la Pologne, restent aux avant-postes, exposées en première ligne.
L’Angleterre croit-elle qu’il soit conforme à ses traditions de loyauté, qu’il soit même conforme à son intérêt le plus évident, de laisser ses alliés s’épuiser dans la lutte pour arrêter le bolchevisme en marche vers l’Occident, sans user de toute son influence et de toutes ses forces pour leur venir en aide?»
Les intérêts commerciaux qui déterminèrent l’orientation politique de l’homme d’État anglais étaient faciles à voir. Ce qu’il n’a pas aperçu, ce sont les conséquences pouvant résulter de sa conduite à l’égard des Polonais.
Si la Pologne, cédant aux suggestions anglaises, avait renoncé à la lutte, le Bolchevisme, allié à l’Islamisme, si maladroitement traité en Turquie, fût devenu plus dangereux encore qu’il ne l’est aujourd’hui. La Pologne vaincue, l’alliance de la Russie bolcheviste avec l’Allemagne était certaine.
Fort heureusement pour nous,--et plus encore, peut-être, pour l’Angleterre,--notre gouvernement eut une vision autrement nette de la situation que l’Angleterre.
Bien que le cas des Polonais semblât désespéré, puisque l’armée rouge était aux portes de Varsovie, notre président du conseil n’hésita pas à les secourir non seulement par l’envoi de munitions, mais surtout en faisant diriger leurs armées par le chef d’état-major du maréchal Foch. Grâce à l’influence de ce général, les Polonais, qui reculaient toujours sans paraître se soucier de combattre, reprirent courage, et quelques manœuvres habiles transformèrent leurs persistantes défaites en une éclatante victoire.
Ses conséquences furent immédiates: la Pologne délivrée, les espérances de l’Allemagne déçues, le bolchevisme refoulé, l’Asie moins menacée.
Pour arriver à ces résultats, il avait suffi de voir juste et d’agir vite. On ne saurait trop louer nos gouvernants d’avoir fait preuve de qualités qui, depuis quelque temps, devenaient exceptionnelles chez eux.
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La politique européenne vit d’idées anciennes correspondant à des besoins disparus. La notion moderne d’interdépendance des peuples et la démonstration de l’inutilité des conquêtes n’ont aucune influence sur la conduite des diplomates. Ils restent persuadés qu’une nation peut s’enrichir en ruinant le commerce d’une autre et que l’idéal pour un pays est de s’agrandir par des conquêtes.
Ces conceptions usées semblent choquantes aux peuples que n’agitent pas nos préjugés et nos passions ataviques.
Un journal du Brésil en exprimait son étonnement dans les lignes suivantes qui traduisent bien les idées du nouveau monde:
«Tous les peuples du vieux continent, quels qu’ils soient, ont une conception antique du monde et de la vie. Que veulent-ils? Prendre. Que voient-ils dans la fin d’une guerre? L’occasion de recevoir le plus qu’ils peuvent. C’est la conception antique, c’est le passé de nombreux siècles se faisant toujours sentir chez les grands esprits, comme dans les masses, même dans les milieux socialistes et ouvriers, où les idées sont confuses et les appétits exaspérés simplement par égoïsme de classes.»
Les hommes d’État européens parlent bien quelquefois le langage du temps présent mais ils se conduisent avec les idées des temps passés. L’Angleterre proclame très haut le principe des nationalités, mais elle s’empare ou tente de s’emparer de l’Égypte, de la Perse, des colonies allemandes, de la Mésopotamie, etc... Les nouvelles petites républiques fondées avec les débris des anciens empires professent, elles aussi, de grands principes, mais tâchent également de s’agrandir aux dépens de leurs voisins.
La paix ne s’établira en Europe que quand l’anarchie créée par les erreurs de psychologie ne dominera plus les âmes. Il faut, parfois, bien des années pour montrer à un peuple les dangers de ses illusions.
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La guerre ayant bouleversé les doctrines guidant les chefs d’armée comme celles dont s’alimentait la pensée des hommes d’État, un empirisme incertain reste leur seul guide.
Cet état mental a été bien mis en évidence dans un discours prononcé par un président du Conseil devant le Parlement français.
«Nous avons fait, disait-il, la guerre dans l’empirisme et la paix aussi parce qu’il est impossible que ce soit autrement. De doctrines économiques, il n’en est chez personne ici.»
L’empirisme représente forcément la période de début de toutes les sciences, mais en progressant elles réussissent à tirer de l’expérience des lois générales permettant de prévoir la marche des phénomènes et de renoncer à l’empirisme.
Nul besoin d’empirisme par exemple, pour savoir que quand un corps tombe librement dans l’espace, sa vitesse à un moment donné est proportionnelle au temps de sa chute et l’espace parcouru au carré du même temps.
Les lois physiques sont tellement certaines, que lorsqu’elles semblent ne pas se vérifier on est sûr qu’intervient une cause perturbatrice, dont il est possible de déterminer la grandeur. Ainsi l’astronome Leverrier constatant qu’un certain astre ne paraissait plus obéir rigoureusement aux lois de l’attraction, en conclut que sa marche devait être troublée par l’influence d’une planète inconnue. De la perturbation observée, fut déduite la position de l’astre produisant cette perturbation et on le découvrit bientôt à la place indiquée.
La psychologie et l’économie politique sont soumises, comme d’ailleurs tous les phénomènes de la nature, à des lois immuables, mais ces lois, nous en connaissons très peu, et celles connues subissent tant d’influences perturbatrices qu’on arrive à douter des plus certaines, alors même qu’elles ont de nombreuses expériences pour soutien.
Il est visible que les gouvernants européens n’ont possédé, ni pendant la guerre, ni depuis la paix, aucune règle fixe de conduite. Leur oubli de certaines lois économiques et psychologiques n’empêche pas l’existence de ces lois. De leur méconnaissance ils furent souvent victimes.
CHAPITRE III
LA PAIX DES PROFESSEURS
Aux erreurs de psychologie précédemment énumérées il faut ajouter les illusions qui présidèrent à la rédaction du traité de paix. Leur importance va être montrée dans ce chapitre.
Peu d’hommes possédèrent au cours de l’Histoire un pouvoir égal à celui du président Wilson lorsque, débarqué en Europe, il dicta les conditions de la paix. Pendant la rayonnante période de sa puissance, le représentant du nouveau monde resta enveloppé d’un prestige que les Dieux et les Rois n’obtinrent pas toujours au même degré.
A entendre ses merveilleuses promesses, une nouvelle lumière allait éclairer l’univers. Aux peuples sortis d’un effroyable enfer et redoutant d’y être replongés apparaissait l’aurore d’une paix éternelle. Un âge de fraternité remplacerait l’ère des carnages et des dévastations.
Ces vastes espoirs ne durèrent pas longtemps. La réalité prouva bientôt que les traités si péniblement élaborés n’avaient eu d’autres résultats que de précipiter l’Europe dans l’anarchie et l’Orient dans une série d’inévitables guerres. La presque totalité des petits États créés en découpant d’antiques monarchies, envahirent bientôt leurs voisins et aucune intervention des grandes puissances ne réussit, pendant de longs mois, à calmer leurs fureurs.
Des diverses causes qui transformèrent en désillusions de grandes espérances, une des plus actives fut la méconnaissance de certaines lois psychologiques fondamentales qui, depuis l’origine des âges, dirigent la vie des nations.
Le président Wilson était le seul personnage assez puissant pour imposer, avec le morcellement de l’Europe, une série des conditions de paix dont on a pu dire qu’elles faisaient hurler le bon sens. Nous savons, aujourd’hui, qu’il ne fut pas leur unique auteur.
Les révélations de l’ambassadeur américain Elkus, que reproduisit _le Matin_, ont appris que les diverses clauses du traité avaient été rédigées par une petite phalange de professeurs.
«_Lorsque le président Wilson confia au colonel House la mission de choisir les futurs délégués, il stipula_:
«--_Je ne veux que des professeurs de l’Université._
«--_Vainement, le colonel tenta de rappeler que l’Amérique possédait de grands ambassadeurs, des industriels qui sont les premiers de la terre, des hommes d’État qui avaient une profonde expérience de l’Europe_:
«--_Je ne veux que des professeurs, répéta le président._»
Ce fut donc une cohorte de professeurs qui peuplèrent les commissions. «Penchés sur les textes, et non sur les âmes, ils interrogeaient les grands principes abstraits et fermaient les yeux devant les faits.» La paix devint ainsi ce que l’ambassadeur Elkus appelle «une paix de professeurs». Elle montra, une fois de plus, à quel point des théoriciens pleins de science, mais étrangers aux réalités du monde, peuvent être dépourvus de bon sens, et, par conséquent, dangereux.
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Le traité de paix comprenait, en réalité, deux parties distinctes:
1º Création d’États nouveaux, aux dépens surtout de l’Autriche et de la Turquie;
2º Constitution d’une Société des Nations, destinée à maintenir une paix perpétuelle.
En ce qui concerne la création d’États nouveaux aux dépens de l’Autriche et de la Turquie, l’expérience montra vite, comme je l’ai déjà indiqué plus haut, ce que valait une telle conception. Ses premiers résultats furent d’installer pour longtemps dans ces pays la ruine, l’anarchie et la guerre. On vit alors combien fut chimérique la prétention de refaire à coups de décrets des siècles d’Histoire. C’était une bien folle entreprise de découper de vieux empires en provinces séparées, sans tenir compte de leurs possibilités d’existence. Tous ces pays nouveaux, divisés par des divergences d’intérêts et des haines de races, ne possédant aucune stabilité économique, devaient forcément entrer en conflit.
La minuscule Autriche actuelle est un produit des formidables illusions politiques qui conduisirent le maître du Congrès à désagréger une des plus vieilles monarchies du monde.
Que pourront les Alliés quand l’Autriche, réduite à la dernière misère, reconnaîtra qu’elle ne saurait vivre qu’en s’unissant à l’Allemagne? C’est alors seulement que les auteurs du Traité de paix constateront l’erreur commise en détruisant le bloc aussi utile que peu dangereux constitué par l’ancienne Autriche.
Prétendre refaire avec une feuille de papier l’édifice européen lentement édifié par mille ans d’histoire, quelle vanité!
M. Morgenthau, ambassadeur d’Amérique, a fait récemment des petits États fabriqués par les décisions du Congrès la description suivante:
«Quel tableau que celui de l’Europe centrale aujourd’hui! Ici, une poussière de petites républiques sans force physique réelle, sans industrie, sans armée, ayant tout à créer, cherchant surtout à s’étendre territorialement sans savoir si elles auront la force de tout administrer, de tout vérifier. Et là, un État compact de 70 millions d’hommes qui savent la valeur de la discipline, qui savent qu’il s’en est fallu de quelques pouces qu’ils asseyent leur domination sur le monde entier, qui n’ont rien oublié de leurs espoirs, et qui n’oublieront rien de leurs rancunes.»
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L’Angleterre respecta les utopies du président Wilson, de solides réalités lui étant accordées en échange de cette tolérance. Gagnant d’immenses territoires, qui en firent la véritable bénéficiaire de la guerre, elle n’avait aucun intérêt à s’opposer aux parties du traité ne la concernant pas.
Restée seule, la France dut subir toutes les exigences de l’idéologie wilsonienne, exigences d’autant plus intransigeantes qu’elles prétendaient dériver de la pure raison.
La manifeste erreur du président Wilson et de son équipe d’universitaires fut justement de croire à cette puissance souveraine de la raison sur la destinée des peuples. L’Histoire tout entière aurait dû leur enseigner, pourtant, que les sentiments et les passions sont les vrais guides des collectivités humaines et que les influences rationnelles ont, sur elles, une bien minime action.
La politique, c’est-à-dire l’art de conduire les hommes, demande des méthodes fort différentes de celles qu’utilisent les professeurs. Elles doivent toujours avoir pour base cette notion fondamentale que les sentiments s’influencent, je le répète encore, avec des sentiments et non avec des arguments rationnels.
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La constitution de la Société des Nations, bien que distincte du traité de paix, lui reste intimement liée. Son but était, en effet, de maintenir cette paix.
Elle débuta par un éclatant échec: refus du Sénat américain de s’associer à la création du président Wilson.
Idéalistes, parfois les dirigeants de l’Amérique conservent cependant une claire vision des réalités, et les discours des professeurs ne les influencent guère. Le successeur de M. Wilson a résumé les motifs de leur refus dans les termes suivants:
«Le seul covenant que nous acceptons est le covenant de notre conscience. Il est préférable au contrat écrit qui fait litière de notre liberté d’action et aliène nos droits entre les mains d’une alliance étrangère. Aucune assemblée mondiale, aucune alliance militaire ne forcera jamais les fils de cette République à partir en guerre. Le suprême sacrifice de leur vie ne pourra jamais leur être demandé que pour l’Amérique et pour la défense de son honneur. Il y a là une sainteté de droit que nous ne déléguerons jamais à personne.»
Nous aurons à parler plus loin de la Société des Nations. Construite sur des données contraires à tous les principes de la psychologie elle n’a fait que justifier les opinions de l’Amérique en montrant son inutilité et son impuissance. Il fallait en vérité une dose prodigieuse d’illusions pour s’imaginer qu’un grand pays comme les États-Unis consentirait à se soumettre aux ordres d’une petite collectivité étrangère sans prestige et sans force. C’eût été admettre l’existence en Europe d’une sorte de super-gouvernement dont les décisions eussent régi le monde.
CHAPITRE IV
LE RÉVEIL DE L’ISLAM
La série des erreurs de psychologie auxquelles nous venons de consacrer plusieurs chapitres n’est pas close. Nous allons en examiner d’autres encore.
Depuis plusieurs siècles, la politique britannique eut pour but constant l’agrandissement de la domination anglaise aux dépens de divers rivaux: l’Espagne d’abord, la France plus tard, qui prétendaient s’opposer à son extension. Elle a successivement conquis sur eux l’Inde, le Canada, l’Égypte, etc. La dernière de ses grandes rivales, l’Allemagne, s’étant effondrée, elle put s’emparer de toutes ses colonies.
Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les qualités de caractère et les principes qui ont déterminé d’aussi persistants succès. On remarquera seulement que, confinés dans la préoccupation exclusive de buts utilitaires, les hommes d’État anglais professent un absolu dédain pour toutes les idéologies et tâchent toujours d’adapter leur conduite aux nécessités du moment. Ils se trompent quelquefois, mais n’hésitent pas à réparer les erreurs commises en modifiant leur ligne de conduite, sans se soucier des blessures d’amour-propre et des critiques pouvant résulter de telles oscillations.
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Un exemple récent et d’une prépondérante importance, puisque l’avenir de l’Orient en dépend, montre quels profonds et rapides revirements peut subir la politique anglaise.
Après avoir soutenu en Mésopotamie de durs combats et constaté qu’une armée de soixante-dix mille hommes n’avait pu triompher de la résistance indigène, l’Angleterre renonça brusquement à une expédition aussi coûteuse et improductive que la nôtre en Syrie. Retirant ses troupes, elle les remplaça par un souverain indigène, l’émir Fayçal, que nous avions dû chasser de Damas en raison de sa persistante hostilité.
Le but apparent de cette solution fut indiqué dans un discours prononcé à la Chambre des Communes:
«Établir, avec l’ancienne Bagdad pour capitale, un État musulman qui puisse faire revivre l’ancienne gloire du peuple arabe.»
L’installation d’un ennemi déclaré au voisinage de nos frontières de Syrie ne constituait pas, évidemment, une manœuvre amicale envers la France; mais, dans la politique anglaise, l’utilité étant toujours mise très au-dessus de l’amitié, aucun compte ne fut tenu des observations du gouvernement français.
Le nouveau souverain fut installé en grande pompe à Bagdad et, par privilège exceptionnel, le roi d’Angleterre lui envoya une lettre de chaleureuses félicitations.
Cette annexion, sous une forme à peine déguisée, d’une des contrées les plus riches en pétrole de l’univers, figurait parmi les gains nombreux dont la diplomatie britannique a, depuis la fin de la guerre, doté l’Angleterre.
Les soldats anglais étaient remplacés par des ingénieurs exploitant le pays au profit de la Grande-Bretagne.
Le nouveau roi de Mésopotamie régnera non seulement sur Bagdad, mais aussi sur l’ancien emplacement de Ninive et Babylone, c’est-à-dire sur un territoire aussi grand que l’Angleterre et jadis célèbre par sa fertilité.
Cette brillante opération aurait eu, si le protectorat anglais avait réussi à s’imposer dans tout l’Orient, des résultats plus importants encore que de simples bénéfices commerciaux. Le plus manifeste eût été d’assurer à l’Angleterre une route terrestre la reliant à la Perse et à l’Inde. Si elle était parvenue ensuite à conquérir Constantinople, soit directement, soit par l’intermédiaire des Grecs, la domination britannique sur l’Orient fût devenue complète et son hégémonie, à laquelle nos pâles diplomates résistèrent si peu, eût pesé de plus en plus lourdement sur le monde.
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L’Angleterre avait donc réparé très habilement quelques-unes des fautes commises en Orient, mais des erreurs psychologiques aujourd’hui irréparables sont venues ruiner pour longtemps sa puissance en Orient.
Soutenir les aspirations contradictoires des musulmans en Mésopotamie, des Juifs en Palestine, des Grecs en Turquie constituait une politique d’aspect machiavélique mais que, cependant, Machiavel eût sûrement désavouée. L’illustre Florentin savait bien, en effet, qu’il est toujours imprudent de s’attaquer aux dieux ou à leurs représentants.
Les Anglais oublièrent complètement ce principe, quand ils prétendirent démembrer la Turquie et détruire à Constantinople le pouvoir du sultan considéré par tous les musulmans comme le «Commandeur des Croyants», représentant de Dieu ici-bas.
Les conséquences de cette conception furent immédiates. Du Bosphore au Gange en passant par l’Égypte, le monde musulman se souleva.
Les politiciens anglais n’ayant évidemment pas compris la grande puissance de l’Islam sur les âmes, il ne sera pas inutile d’en rappeler sommairement les origines et le développement.
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Les dieux nouveaux ne furent pas rares dans l’Histoire. Leur destinée habituelle fut de périr avec la puissance politique des peuples qui les avaient vus naître.
Par une rare fortune, le sort de l’Islamisme a été tout autre. Non seulement il survécut à la chute de l’immense empire créé par ses fondateurs, mais le nombre de ses adeptes n’a cessé de s’accroître. Du Maroc au fond de la Chine, deux cent cinquante millions d’hommes obéissent à ses lois. On compte, aujourd’hui, soixante-dix millions de musulmans dans l’Inde, trente millions en Chine, vingt millions en Turquie, dix millions en Égypte, etc.
La création de l’Empire arabe, que les Anglais prétendaient faire revivre à leur profit en imposant à Bagdad un calife choisi par eux, est une des plus merveilleuses aventures de l’Histoire. Si merveilleuse, même, que de grands écrivains comme Renan ne réussirent pas à la comprendre et contestèrent toujours l’originalité de la civilisation que cette religion fit surgir.
Cette fondation de l’Empire arabe, que je vais rappeler en quelques lignes, restera toujours intelligible d’ailleurs aux esprits convaincus que la logique rationnelle gouvernant l’Histoire, ne tient pas compte de l’immense pouvoir des forces mystiques dont tant de grands événements dérivent.
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Aux débuts du VIIe siècle de notre ère, vivait à La Mecque un obscur chamelier du nom de Mahomet. Vers l’âge de quarante ans, il eut des visions dans lesquelles l’ange Gabriel lui dicta les principes de la religion qui devait bouleverser le monde.
On comprend que les compatriotes du nouveau prophète, qui professaient alors sans convictions profondes un polythéisme un peu vague, aient adopté facilement une religion nouvelle, d’ailleurs très simple, puisqu’elle se bornait à proclamer qu’il n’y a qu’un dieu dont Mahomet est le prophète.
On s’explique moins aisément la foudroyante rapidité avec laquelle cette foi se répandit dans tout le monde alors connu et comment ses adeptes trouvèrent en elle la force nécessaire pour fonder un empire plus grand que celui d’Alexandre.
Chassés de la Syrie dont ils se croyaient les maîtres éternels, les Romains virent avec stupeur des tribus nomades électrisées par la foi ardente qui unifiait leurs âmes conquérir, en quelques années, la Perse, l’Égypte, le nord de l’Afrique et une partie de l’Inde.
Le vaste empire ainsi formé se maintint pendant plusieurs siècles. Il ne constituait pas une création éphémère analogue à celles de divers conquérants asiatiques tels qu’Attila puisqu’il fut l’origine d’une civilisation entièrement nouvelle brillant d’un vif éclat, alors que toute l’Europe occidentale était plongée dans la barbarie.
En fort peu de temps, les Arabes réussirent à créer des monuments tellement originaux que l’œil le moins exercé les reconnaît à première vue.
L’empire des Arabes était trop vaste pour ne pas se désagréger. Il se divisa donc en petits royaumes qui s’affaiblirent et furent conquis par divers peuples, Mogols, Turcs, etc.
Mais la religion et la civilisation musulmanes étaient si fortes que tous les conquérants des anciens royaumes arabes adoptèrent la religion, les arts et, souvent aussi, la langue des vaincus. C’est ainsi, par exemple, que l’Inde, soumise aux Mogols, continua à se couvrir de monuments musulmans.
Et non seulement la religion des Arabes survécut à la disparition de leur puissance politique, mais loin de s’affaiblir, elle continue à s’étendre. La foi de ses adeptes reste si intense que chacun d’eux est un apôtre et agit en apôtre pour propager sa croyance.
La grande force politique de l’Islamisme fut de donner à des races diverses cette communauté de pensée qui constitua toujours un des plus énergiques moyens de solidariser des hommes de races différentes.
Les événements actuels ont montré la puissance d’un tel lien. Nous avons vu qu’il réussit à faire reculer en Orient la formidable Angleterre.