Chapter 9
Mais son bel oeil flamboyait héroïquement derrière ses lunettes.
--Après la conscience, reprit-il d'un ton de professeur, ce qu'il faut dans notre état, c'est la décence. Pélagie vous aura scandalisé.--Pélagie, c'est mon clerc, vous savez, la Cauchoise?--Elle a une dégaine un peu folâtre, et je connais les divers sous-officiers qu'elle fréquente pour le mauvais motif. Mais vous aurez beau regarder dans une longue-vue, Monsieur, vous ne verrez rien si la lorgnette n'est pas à votre point. Pélagie fait partie de la règle de conduite; elle a sa raison d'être.... Je suis bête, moi! Je n'ai qu'à mettre un papier dessus, parbleu!
Il s'agissait de la photographie que je dévorais toujours des yeux, à ce qu'il parait.
M. Louaisot cacha ma pauvre petite Jeanne à l'aide d'une signification sur timbre à laquelle était encore joint le protêt.
Mon oeil, arrêté dans cette direction, reconnut, ou crut reconnaître, au corps du billet, l'écriture de Mme Péry.
M. Louaisot de Méricourt cligna encore de l'oeil et dit d'un air aimable:
--Comme vous voyez! profits et pertes! Sans me targuer d'être supérieur à Saint Vincent de Paul, je n'ai jamais rien refusé à la veuve et à l'orphelin, quand l'affaire offre quelques garanties. J'avais confusément l'idée que vous feriez les fonds à l'échéance, mais Mme Péry refusa _mordicus_ de s'adresser à vous. C'était une nature insuffisante, sans aucune initiative.... Ne vous apitoyez pas sur mon sort. L'effet est de 500 francs, sur lesquels j'ai fourni 75 francs écus et 425 francs d'eau de Contrexeville en cruchons vernis. Je puis vous affirmer qu'il sera soldé un jour ou l'autre, capital, intérêts et frais, plus un pourboire.... Pélagie!
La grosse gouvernante parut presque aussitôt, le nez et la coiffe au vent.
--Apporte-moi une croûte, lui dit M. Louaisot, et quelque chose avec, M. le juge permet. Regarde bien M. le juge. Pélagie, il est de la maison. Jamais, au grand jamais, entends-tu, tu ne lui refuseras ma porte,--à moins que nous n'ayons mieux à faire.
Pélagie exhiba ses trente-deux dents en un gros rire jovial et sortit.
J'avais toujours les yeux fixés sur le pauvre billet de la morte. Je me disais qu'on l'avait protesté peut-être au chevet de son agonie. Et il recouvrait maintenant l'adoré sourire de ma Jeanne, perdue pour moi peut-être à jamais.
Pélagie apporta une assiette sur laquelle il y avait un bon morceau de pain avec une tranche de rôti froid.
--On n'a donc pas bien déjeuné, ce matin, chez Véfour? demanda-t-elle d'un air effrontément candide.
--Va voir de l'autre côté si j'y suis, toi! répondit M. Louaisot, la bouche déjà pleine. Murons la vie privée, si nous ne voulons pas être flanquée dehors, M. le juge est un jeune homme comme il faut, et tu lui ferais croire que tu n'as pas été élevée aux Oiseaux!
Pélagie montra pour la seconde fois ses dents d'une blancheur insolente, et fourra ses mains dodues dans les poches de son tablier de soie. Ce fut sa seule réponse, mais elle en valait bien une autre. M. Louaisot de Méricourt, reprit quand elle fut sortie:
--Excusez-la, M. Thibaut, elle sort de chez un conseiller d'État. Je vous devais cette explication loyale. Où en étions-nous? Je vous disais que vous étiez mon client sans vous en douter. Farceur! je crois au contraire que vous vous en doutez supérieurement. Vous ne dites rien, mais la langue vous démange de m'interroger, parce que vous savez de science certaine que je peux vous apprendre un tas de machines. C'est ici le magasin.
Il s'interrompit pour prononcer d'un ton railleur cette phrase que j'avais lu la veille dans une lettre anonyme.
--_Tout n'est pas rose dans le métier d'amoureux._
Cela me fit relever la tête. Il me regardait fixement. Le rayon aigu de sa prunelle m'entrait dans les yeux. Il reprit en baissant la voix:
--Avez-vous lu dans les journaux la mort de ce pauvre Albert de Rochecotte?
Je crus avoir mal entendu.
--Mort! Albert serait mort! m'écriai-je.
--Bien, bien. Ce triste événement m'a aussi donné un coup. Je vous avais dit que je vous reparlerais de lui avant de nous quitter, et peut-être que ce fait divers ne sera dans votre journal que demain. Voilà: il paraît que sa donzelle.... Comment l'appelez-vous?
Je me souvenais du nom de Fanchette qui revenait si souvent dans les lettres d'Albert.
Je le balbutiai. J'étais atterré.
M. Louaisot, tout en mangeant son rôti sous le pouce, tenait toujours fixé sur moi son regard tranchant qui me blessait et m'inquiétait.
Il me semblait deviner une menace dans ce regard.
--C'est ça! fit-il avec un singulier sourire, méchant et bonhomme à la fois, c'est parbleu bien ça! Fanchette!... Quoiqu'elle ait peut-être encore un autre nom. Il s'arrêta. Évidemment son regard me provoquait.
Je restai muet. J'étais frappé plus que je ne puis dire par l'annonce de cette mort prématurée, à laquelle ma raison refusait d'ajouter foi.
--Mais que nous importent les autres noms qu'elle peut avoir? poursuivit M. Louaisot sans perdre un coup de dents. Celui de Fanchette suffit amplement à caractériser la particulière. À bon entendeur, salut, M. Thibaut! Donc, Fanchette, puisque Fanchette il y a, se mêlait d'être jalouse. Ce n'est pas rare, et quand elles ne le sont pas elles font semblant, c'est leur état. Or, ce pauvre Rochecotte s'était mis en tête de faire une fin....
--On n'épouse pas Fanchette! murmurai-je involontairement, par souvenir de la dernière lettre du pauvre Rochecotte.
--Possible, me répondit M. Louaisot, mais alors Fanchette tue.
Ce mot me mit tout debout sur mes pieds. M. Louaisot, me voyant ainsi levé, me dit avec un geste courtois:
--Ne vous dérangez donc pas, cher Monsieur.
Mais je ne l'entendais pas. Je restais là tout étourdi.
Après toi, Geoffroy, Rochecotte était celui de vous tous que j'aimais le mieux.
M. Louaisot de Méricourt quitta son pain et son rôti pour prendre sur la table un paquet de lettres qu'il feuilleta avec son couteau à manger.
--Fanchette tue, répéta-t-il, tout comme la balle d'un fusil ou le boulet d'un canon. Il y a cent manières de tuer.... Est-ce que vous n'aviez pas cher M. Thibaut, quelque engagement de jeunesse avec Mme la marquise de Chambray?
Je dus me redresser très haut, car il enfila aussitôt toute une série de gestes qui valaient la plus éloquente apologie. Et cela ne l'empêcha pas d'ajouter:
--Vous comprenez bien qu'on me répond quand on veut. Je ne force personne. Règle de conduite: quand je me permets d'interroger, c'est toujours dans l'intérêt du client. Mettez, je vous prie, que je n'ai rien dit, mon cher M. Thibaut.... Voici le fait-Paris en question.
Il détacha une fiche de papier imprimé qu'on avait coupée dans un journal et collée, avec deux pains à cacheter, à l'intérieur d'une lettre. Il me la tendit au bout de son couteau.
Le journal disait:
Encore un assassinat! Hier soir, à dix heures, le pittoresque hameau du Point-du-Jour, si connu de tous les amateurs de plaisirs champêtres, a été effrayé par un tragique événement.
Dans un cabinet particulier du restaurant: _les Tilleuls_, où se réunissent d'ordinaire les joyeuses sociétés de promeneurs, un jeune homme et une jeune femme s'étaient fait servir à dîner.
Et tous deux, pendant le repas, au dire des garçons qui les ont servis, avaient fait preuve d'une gaieté folle.
Longtemps après qu'on leur eut monté le café, et quand le maître de l'établissement s'étonnait déjà de ne plus rien entendre dans leur cabinet, tout à l'heure si bruyant, une société qui occupait un salon voisin put saisir quelques sons plaintifs.
On essaya d'ouvrir la porte qui était fermée ou plutôt barricadée en dedans et force fut d'envoyer chercher un serrurier qui ouvrit enfin.
À l'intérieur, un spectacle horrible s'offrit aux yeux des assistants.
Le jeune homme--M. A. de R... reconnu par le maître de l'établissement pour un de ses clients habituels--était étendu sur le carreau et baigné dans son sang.
Il expira au bout de quelques secondes et ne put prononcer une seule parole de révélation ou d'accusation.
La jeune fille, elle, avait disparu; nul ne peut dire quand ni comment.
Le maître de l'établissement dont elle était également connue la désigne sous le nom de F....
On a trouvé parterre, auprès de la table--ceci n'est qu'un on-dit--un mouchoir souillé de sang, ayant appartenu à la fille F... et un petit étui ou paquet contenant une demi-douzaine de cartes photographiques qui seraient des portraits de la même fille F....
M. A. de R..., venait de faire un héritage. Il était sur le point de se marier. On attribue ce meurtre à la jalousie. La justice informe activement.»
C'était terriblement clair. J'allais pourtant exprimer un doute, fondé sur ce fait que le journal ne donnait que des initiales, lorsque M. Louaisot me tendit une seconde fiche plus étroite qu'il venait de découper délicatement avec des ciseaux dans le corps même de sa lettre.
Je lus ce qui suit:
...Vous avez déjà deviné: R. désigne Rochecotte et F. Fanchette. Je le sais d'une façon trop certaine.
Ce que le journal ne dit pas, c'est que cette malheureuse a été vue par un témoin sur le bord de la rivière, tout égarée et comme folle.
Elle tenait encore à la main une paire de ciseaux tout sanglants.--Ce serait avec des ciseaux que le meurtre aurait été commis!--Elle avait les mains souillées de taches rouges et des cheveux, arrachés dans la lutte, se collaient horriblement à ses doigts....
Les uns disent qu'elle s'est noyée entre le Point-du-Jour et le pont de Grenelle, les autres, qu'elle est parvenue à s'évader...»
Je restai muet de stupeur après cette lecture.
M. Louaisot ayant achevé de dépêcher sa prébende, quitta son fauteuil et alla ouvrir le placard contenant, au dire de Pélagie, ce qui plaît aux messieurs, aux dames et aux demoiselles. Il en retira une bouteille de vin entamée.
--Un petit coup pour vous remettre le coeur? demanda-t-il avec sa bonne humeur imperturbable. Sur mon geste de refus, il remplit un verre jusqu'au bord et le huma sans se presser.
Puis il vint se rasseoir vis-à-vis de moi et reprit en s'essuyant la bouche:
--Très malheureux, Monsieur et cher compatriote, je suis bien éloigné de dire le contraire. Un charmant garçon, riche dès aujourd'hui, et qui demain.... Mais bah! demain n'est à personne. Comprenez-vous maintenant la vérité de ce que je vous disais sur le métier d'amoureux?
Et se figure-t-on chose pareille? avec des ciseaux! Combien cette Fanchette a-t-elle dû frapper de coups? dix, vingt, trente?... Mais, après tout, des ciseaux, c'est une arme de pauvre fille. Les grandes dames tuent autrement. J'en ai connu qui se servaient d'une épingle et qui frappaient--plus de mille fois--droit au coeur!
La profession a ses chagrins, mais elle est curieuse pour un observateur.
Le truc, mon cher Monsieur, c'est de savoir tout utiliser. Et, tenez, ce vieux bébé de baron a tourné l'oeil en me devant 176 fr. 20 c.; c'est de l'argent. Mais je lui pardonne, parce que, un beau jour de sa vie, ou peut-être une belle nuit, il a fait une besogne qui me vaudra mon cabriolet, et mon hôtel aussi, et mon château, et encore, vous allez rire, ma place au palais Bourbon, car j'ai des idées de politique. Je m'exprime élégamment, j'aime à discourir, et ça me chatouillerait assez d'être appelé «l'honorable préopinant».
Il s'arrêta et mit le poing sur la hanche pour ajouter:
--Dites-donc, vous! aussi honorable que bien d'autres! La profession est délicate, c'est sûr, mais louche-t-elle plus que le commerce à faux poids et l'industrie frelatée, qui remplissent la chambre d'usuriers et de faiseurs, gonflés, les uns et les autres, comme des sangsues après leur dîner rouge?... Et on se relève, chez nous par la conscience!
M. Louaisot enfla ses joues et fourra son pouce dans l'entournure de son gilet, pour me regarder du haut de sa grandeur.
En somme, où tendait tout cela?
J'écoutais sans trop d'impatience ce débordement de paroles bavardes, parce que j'y cherchais un sens qui n'était pas celui des mots prononcés.
Mon instinct me disait que, sous ces verbiages, se dissimulait un but très habilement poursuivi.
Dans toute la vérité du terme, je me sentais enveloppé par une menace vague qui allait se resserrant sans cesse autour de moi.
Une fois ou deux, la pensée me vint que j'avais affaire à un maniaque, mais ce soupçon ne tint pas contre l'évidence qui naissait de mon émotion même.
Geoffroy, il faut me lire comme j'écoutais: entre les lignes et hors du texte. C'est sérieux. Je dirai plus: c'est peut-être mortel.
Il y a déjà du sang dans le passé, il y aura encore du sang dans l'avenir.
--Mon cher M. Thibaut, reprit Louaisot après un court silence, je vous étonnerais si je vous disais depuis combien de temps j'ai l'avantage de m'occuper de vous. M. Scribe a fait plus de cent comédies, c'était un homme de talent, moi aussi,--et je n'en ai fait, qu'une. Jugez si elle doit être bonne!
Quand j'étais tout petit, là-bas, au pays, j'entendis raconter une fois l'histoire d'un brave homme qui n'était pas cordonnier et qui vendit 300.000 paires de savates au gouvernement de l'empereur Napoléon 1er, roi d'Italie et protecteur de la Confédération germanique.
Napoléon n'est pas mon fétiche, à moi, j'aime mieux Franconi.
Devine devinaille! Savez-vous pourquoi les gouvernements qui ont besoin de chaussures frappent toujours à la porte des boutiques où il n'y a ni cuir ni ligneul? Et de même pour le reste, achetant leur pain au boucher, leur viande chez l'horloger et l'avoine de leurs chevaux aux fabricants de corsets mécaniques?
Dans l'histoire dont je vous parle, on voyait un bedeau de paroisse et un facteur rural, qui vendirent au grand Napoléon trente-six charretées de fusils.
Le brave homme aux 300.000 paires de souliers était un maquignon de Lillebonne qui avait un neveu, brosseur chez un capitaine, lequel capitaine faisait la cour à une demoiselle qui connaissait une dame dont la soeur avait une cousine. Comprenez-vous? La cousine était précisément la tante d'un beau gars qui valsait bien. Et la femme de M. le secrétaire général du ministère de la Guerre était folle de la valse.
J'ai gazé l'anecdote à cause de vos moeurs.
Voilà comment les choses se font: Mme la secrétaire générale donna la fourniture au beau gars, qui la vendit à sa tante, qui la passa à la cousine et ainsi de suite jusqu'à l'oncle du brosseur.
Tout le long du chemin, la fourniture avait sué des pièces de cent sous. Elle était maigre, maigre quand elle arriva au maquignon de Lillebonne. S'il avait eu la bête d'idée de livrer des vrais souliers au gouvernement, il aurait fondu son dernier sou.
Mais c'était un fin finaud de Cauchois. Il se dit: Qu'est-ce que ça fait? c'est pour des soldats!
Et il acheta un plein magasin d'almanachs qu'il fourra dans les semelles.
Qui fut bien chaussé? ce fut le fournisseur. Quant aux soldats, ils allèrent sur leurs plantes, dans la boue, jusqu'à Vienne ou jusqu'à Moscou, je ne sais pas au juste. Et tout le monde fut content.
Ça vous est égal, mon histoire? vous croyez ça? Peut-être que vous vous trompez. Moi elle me donna la première idée de ma comédie.
Et j'y pioche depuis le temps.
De rien on ne peut rien faire, ça parait certain, mais il est également positif qu'avec presque rien on peut faire beaucoup. Voyez les almanachs, qui deviennent des semelles, portant les conquérants de l'Europe!
C'est affaire de soins, de peines, et la manière de s'en servir.
Mon histoire, telle que je vous l'ai contée, a tué le pauvre jeune M. de Rochecotte, à plus de soixante ans de distance.
Et la petite photographie qui est là.... Mais n'embrouillons rien. C'était pour réveiller votre attention, Monsieur et cher compatriote. C'est fait.
Nous en étions à ce qu'on peut tirer de presque rien. Dame! consultez la nature. Le coq est dans l'oeuf, le chêne est dans le gland.
On couve l'oeuf, on arrose le gland; l'affaire sort, on la nourrit, on l'engraisse.
Mais comment engraisser une affaire? Avec du foin? Non, avec de l'esprit, de l'adresse--et de la conscience.
J'en ai plein mes poches et encore au grenier.
Aussi, mon affaire se porte comme le Pont-Neuf, M. Scribe en serait jaloux....
Il reprit haleine. Je passai mon mouchoir sur mon front qui était baigné de sueur.
Pour tout autre ces choses eussent bourdonné à l'oreille comme un vain son. Moi, j'en souffrais comme la souris que le chat pelote.
J'aurais payé pour que la griffe jaillît enfin hors de cette patte de velours.
--Patience! fit M. Louaisot, avec son détestable sourire. Je ne dis rien d'inutile, et nous en verrons le bout. L'origine de ma brillante éducation fut donc l'anecdote des souliers militaires, fabriqués avec des almanachs. Ils étaient, dans notre pays de Caux, cinq fournisseurs de la même farine.... Mais vous transpirez trop, Monsieur et cher compatriote. J'abrège. Arrivons au fait et parlons de vous.
--Oui, parlons de moi, répétai-je machinalement, je vous en prie!
C'était de ma part, un véritable cri de détresse. M. Louaisot me jeta un regard de travers.
--Ma parole, fit-il non sans dépit, je ne suis pourtant pas ici pour m'amuser. Aviez-vous peur de me voir démonter pour vous toute ma mécanique? Non pas, non pas, diable!
Il ajouta en tirant sa montre:
--J'ai d'autres clients que vous, mon cher Monsieur, entre autres la personne qui offre trois mille francs pour la photographie. Elle paye bien, et comptant. Je la sers pour son argent, ric à rac. Mais quant à gâter le métier, jamais! Ce n'est pas mon tempérament.
D'ailleurs, qui sait? Peut-être que j'ai une vieille dent de lait contre cette personne-là. Et peut-être qu'au contraire je vous porte un intérêt hors ligne. Pourquoi? parce que....
Voyons! si vous étiez l'affaire?
--L'affaire? répétai-je encore, cherchant à lire dans le rayon qui flambait dans ses yeux.
--Oui, l'affaire! si vous étiez l'affaire, la propre affaire que je nourris et que j'engraisse pour la vendre de mon mieux à la foire prochaine? On a vu des choses plus étonnantes, Mylord!
En foi de quoi, ne faites plus l'endormi, et ouvrez vos deux oreilles toutes grandes....
Il changea de ton et poursuivit avec une emphase soudaine:
--M. Thibaut, vous allez entrer, non, vous êtes entré déjà et jusqu'au menton encore, dans une charade de tous les diables dont vous chercherez le mot longtemps, longtemps.
Quand vous trouverez le mot, si jamais vous mettez la main dessus, il sera peut-être trop tard.
En attendant, vous aurez des hauts et des bas, M. Thibaut. Au moment où vous vous croirez mort, je vous enverrai du secours, par suite de l'affection que vous avez su m'inspirer dans cette courte entrevue, ou bien pour nourrir l'affaire, arrangez cela comme vous voudrez.
Mais aussi, quand vous ouvrirez le bec pour crier victoire, boum! un coup de canon! C'est moi qui tirerai sur vous à boulet rouge.
L'affaire! Votre victoire tuerait l'affaire tout aussi bien que votre mort.
Pour le moment, vous êtes à la côte comme disent les marins, aussi je vous tends la corde. Que souhaitez-vous, cher M. Thibaut? Je gage que c'est la photographie. En vérité, ça n'en vaudrait pas la peine. Je ferai mieux, je veux vous rendre l'original du portrait....
Je joignis les mains comme s'il m'eût ouvert le ciel.
--Attendez donc! ajouta-t-il. Et ça se mêle d'être le collègue de M. Ferrand! Voilà un compagnon dont la peau n'est pas transparente! L'avez-vous regardé dans l'oeil?... Attendez donc! Que feriez-vous du pauvre ange si les mêmes obstacles restaient dressés entre elle et vous? Je ne fais rien à demi. En vous rendant l'original en question, je prétends vous fournir les moyens de l'épouser bel et bien par-devant M. le curé et par-devant M. le maire.
Ma tête s'inclina sur ma poitrine. J'étais incapable de trouver une parole. Mais des paroles, il en avait pour deux.
--Vous croyez que je me moque de vous, jeunesse? reprit-il; vous avez tort. Je n'ai jamais le temps de me moquer. Je possède un moyen certain d'obtenir, par des voies de douceur, le consentement de cette farouche Mme Thibaut. Je suis prêt à mettre ce moyen à votre disposition, et ça ne vous coûtera que mille écus: juste le prix marqué par l'autre client sur la photographie.
--Je n'ai pas mille écus, murmurai-je.
--On vous fera crédit, mon prince, dit-il en souriant.
Puis il ajouta ces paroles étranges:
--Voyez-vous, il ne faut jurer de rien. Vous êtes peut-être un millionnaire, sans le savoir....
Pièce numéro 29 bis
(Écriture de Lucien. Suite du précédent.)
On est venu me demander pendant que j'écrivais. Il m'a été remis un pli jeté dans la boîte du concierge, et contenant une lettre ou plutôt un fragment de lettre qui ajoute un point d'interrogation à tant d'autres.
Tu le verras. Je continue tandis que j'ai la mémoire fraîche, désirant terminer aujourd'hui même le récit de mon entrevue avec M. Louaisot.
Cette phrase bizarre: _Vous êtes peut-être un millionnaire sans le savoir,_ glissa sur mon entendement au milieu du flux des paroles dont j'étais littéralement inondé. M. Louaisot poursuivit après une pause, destinée sans doute à souligner son allusion à mes prétendus millions:
--Vous n'avez pas, Monsieur et cher compatriote, à vous occuper des réalités ou des rêves sur lesquels je pique mon hypothèque. Ça me regarde exclusivement: Je suis majeur. Je prendrai votre promesse pour bonne, voilà le fait. Pas d'écrit, pas de billet! à la normande! Tapez-moi seulement dans le creux de la main.
Il avança la sienne. Je la touchai du bout de mes doigts.
Je n'espérais pas beaucoup sans doute du moyen mystérieux que M. Louaisot mettait à ma disposition comme s'il eût été une bonne fée, mais j'éprouvais une curiosité d'enfant.
Je voudrais en vain le cacher, j'étais sous le coup de ce trouble qui porte à admettre le merveilleux.
Dans une certaine mesure, M. Louaisot, touchant le but qu'il visait, avait réussi à me fasciner.
--Tope! fit-il, marché conclu. Trois et trois font six, lié! c'est six mille francs que je gratte, ce matin. Passons au moyen dont je vais opérer loyalement la livraison. Vous n'avez pas plus de ruse qu'il ne faut dans votre sac, mon cher Monsieur, mais vous êtes juge; après tout, ça forme un jeune homme.
Vous avez vu et entendu, sur le banc des accusés, des gaillards qui ont le fil, sans compter les avocats: vous savez à peu près ce que parler veut dire.
Bon! Votre maman, qui est une respectable femme, veut faire votre fortune par un mariage. Les mères ne sortent pas de là. Pour elles, c'est le grand chemin. Et ici, la bonne dame est tout spécialement servie par le hasard. Après avoir jeté ses plombs sur des goujons de médiocre grosseur, Mlle Sidonie, Mlle Agathe, Mlle Maria... vous voilà tout ébahi de me voir connaître ces noms-là. Mettez-vous donc une bonne fois dans la tête que notre métier vit de conscience.
Nos prospectus chantent: «Je sais tout, je sais tout, je sais tout!» Ce serait donc manquer de conscience si la maison ignorait la moindre des choses.
Je reprends: La maman Thibaut, en lorgnant ce fretin, a cru voir tout d'un coup qu'un bien autre poisson rôdait autour de sa nasse.
Un superbe saumon, celui-là! saperlotte! le plus beau poisson du pays à vingt lieues à la ronde! Mme la marquise de Chambray, la reine de la localité, l'étoile de l'arrondissement, l'astre du département, et avec ça le miroir de toutes les vertus, un phénix, quoi, une perle, un trésor... je ne ris pas, au moins: c'est ma cliente. Me suivez-vous bien, jeune homme?...
Je fis un geste affirmatif.
--Et vous ne vous offensez pas du ton léger que je prends, hein? On ne peut pas toujours rester raides comme des bâtons. J'ai un fonds de gaieté dans le caractère. «Voulez-vous bien me dire maintenant ce que pouvait peser votre autre petite vis-à-vis de l'incomparable marquise? Je parle de Jeanne Péry, la pauvre fillette. Vous savez mieux que personne d'où elle sort. Et pour racheter sa naissance, elle n'a que les dettes laissées par ses lamentables père et mère.
--Mme Péry, voulus-je dire, était une femme....