Chapter 8
Les mères sont bien malheureuses! Tant pis si je l'ai déjà dit.
Julie passera encore plus vite que sa soeur parce qu'elle a des idées romanesques. Ça ride, à la longue.
Voilà ou nous en sommes à cause de toi!
Mais il ne s'agit pas de nous, mon pauvre innocent, les femmes, c'est bon pour souffrir; il s'agit de toi, il ne s'agit que de toi. Quinze jours d'absence sans congé pour une petite savoyarde qui n'a pas même d'aisance!
Tu crois peut-être qu'on ne sait pas ton histoire? Raye ça de tes papiers.
Là, tiens, ce n'est pas propre. Ah! mais non!
Toi qui avais tant de conduite autrefois! M. Ferrand me le disait encore avant-hier: «Pour avoir inventé la poudre, non! mais il ne faisait jamais de grosses bévues, et quant à la conduite, un coeur!»
Ah ça! nigaud, tu n'as donc pas un oeil de chaque côté de ton nez? Tu ne vois donc rien! Célestine et Julie s'en rongent le bout des doigts jusqu'au coude, et moi je dépéris, ma parole. Je sens que ça me conduit au tombeau.
Faudra-t-il qu'elle te fasse la cour? J'entends notre Olympe. Et chanter des sérénades sous ta croisée, avec accompagnement de guitare? Ou t'envoyer sa déclaration sur timbre par huissier?
Ah! godiche! godiche! un brin de sultane comme ça! je l'ai vue s'habiller l'autre soir, écoute... ma parole, tu me ferais dire des choses qui ne sont pas convenables!
Mais c'est aussi par trop fort de voir un grand benêt comme toi passer devant le bonheur, les yeux tout larges, et ne pas seulement se douter que la plus charmante femme du pays de Caux languit d'un penchant qu'elle a pour lui!
Je ne suis pas notaire, pas vrai, mais on peut évaluer, ça divertit toujours. À combien la comptes-tu? Soixante mille? Et le pouce! Je vas t'établir ça.
Elle a tout le bien du marquis, tout, tout, tout! à la barbe des collatéraux! Et je ne parle pas des millions du fournisseur dont on cause par-dessus les moulins. C'est du roman, ça, le solide me suffit.
Écris en haut cinquante mille. Et la plus-value des terres, encore: tu peux bien mettre cinquante-cinq.
Écris au-dessous dix mille pour ses biens à elle: ça fait déjà soixante-cinq.
Attends! la vieille cousine Bezuchon aurait bien pu se souvenir de moi, c'est sûr, eh bien! non. L'eau va toujours à la rivière. C'est Olympe qui a eu les oeillets salants de la cousine au Croisie: douze mille à poser.
En plus, l'oncle de ton ami Albert, le vieux Rochecotte du Havre avait un faible pour Olympe--comme tout le monde parbleu! excepté toi--et il lui a laissé un tout petit cadeau de 50 actions de la Banque de France.
À 3.700 francs l'action, ça nous donne un capital de cent quatre-vingt mille.
Et les économies qu'elle doit faire tout en vivant comme une reine?
As-tu su qu'elle a refusé Albert de Rochecotte? Et pourquoi? Albert est un garçon de trente à quarante mille depuis la mort de son oncle. Julie le trouve joliment bien.
Imbécile! Voilà le mot lâché. Elle passe cent mille, j'en mettrais ma main au feu! Et toi, tu n'as que ta toque. Si j'étais homme, je te battrais comme plâtre. Tes soeurs, elles, n'y vont pas quatre chemins, elles veulent te flanquer sur la gazette, aux annonces, comme un chien perdu et te faire ramener par les gendarmes.
Voyons, sois gentil, mon petit, ton paquet n'est pas long à faire, reviens, je t'en prie. Ta créature ne peut pas être de moitié si jolie que notre séraphin d'Olympe.
Olympe! avec sa fortune! le ciel ouvert! et monsieur fait des façons!
Si je l'ai dit, c'est bon, je le radote: les mères sont bien malheureuses!
Pièce numéro 26 bis
(Écrite et signée par la supérieure des Dames de la Sainte-Espérance.)
Paris, ce 4 juillet 1865.
_À Mme la marquise de Chambray, en son château, près et par Dieppe._
Ma chère fille,
J'ai le regret de vous apprendre que votre charitable intention au sujet de la demoiselle Jeanne Péry n'a pas eu le résultat qu'elle méritait et que vous désiriez.
Le nécessaire fut fait en temps pour prendre, rue de Verneuil, 31, et amener dans notre maison cette jeune personne à laquelle vous aviez la bonté de vous intéresser.
On lui donna une chambre commode et bien aérée, avec vue sur les arbres de l'enclos: elle eut la pension de deuxième classe à laquelle on ajouta quelques douceurs et toutes les consolations imaginables.
Je l'invitai même une fois, à cause de vous, chère fille, à ma modeste table privée, avec les grandes pensionnaires du premier degré.
Rien n'y a fait. Elle s'est tenue à l'écart pendant tout le temps de son séjour, rebutant nos mères par son silence boudeur qui ressemblait peu, en vérité, à la résignation chrétienne.
Puis, le matin du septième jour, elle a pris la clé des champs.
Elle était libre d'aller et de venir. Nous n'avions pas le droit de fermer sur elle la grille du cloître.
Je vous dirai, chère fille, qu'elle avait des lettres dans son tiroir. Nous avons cru devoir en parcourir une ou deux. Elles étaient signées de deux initiales L. T. et toutes remplies _d'amour pur, de jeunes rêves, d'élans de l'âme_ et autres balivernes ridicules.
Sa fuite ne nous a donc causé aucune surprise.
Je vous rappelle les conditions de notre établissement: le mois commencé est dû en entier, plus le service et quelques suppléments tels que ports de lettres, visites de médecin, articles de pharmacie, bains, etc.
Notre mère-économe a pris la liberté de tirer sur vous et la présente vaut avis.
Je suis, en J. C, ma chère fille, etc.
_P. S._--Nous sommes toujours en pourparlers avec le vieux millionnaire de la rue du Rocher, pour le terrain où doit être bâtie notre nouvelle maison. Il possède des hectares dans Paris! Et au prix où il veut vendre, nul ne saurait évaluer l'immensité de cette fortune.
On dit que vous êtes sa parente; ma chère fille, ne pourriez-vous lui écrire en notre faveur, faisant valoir avec votre tact précieux et votre brillante intelligence, que nous sommes un établissement de bienfaisance et que nos ressources sont bien bornées?
Je ne sais ce qu'il faut croire sur l'origine peu honorable des grands biens de ce vieillard, qui vit en dehors de l'Église, quoique séparé du monde.
Son nom est peu connu dans nos quartiers, bien qu'il y possède d'énormes immeubles, mais son sobriquet, «le Fournisseur», est populaire par l'envie et la haine qu'il inspire.
Avec un pied dans la tombe, qu'a-t-il besoin d'augmenter encore ses richesses? Parlez-lui pour nous. Ce qu'il lui faudrait ce sont des prières.
Vous, chère fille, vous sauriez sanctifier cette fortune si, comme on le dit encore, elle vous venait en tout ou en partie par voie d'héritage.
Pièce numéro 27
(Anonyme. Écriture inconnue. Main de copiste. Sans date ni lieu de départ.)
_À M. L. Thibaut, juge au tribunal civil d'Yvetot, Paris._
Ainsi finit l'histoire! La minette a sauté par la fenêtre de son couvent et rôtit le balai quelque part dans le pays latin ou ailleurs.
Naturellement, on vous accuse de l'avoir enlevée.
C'est bien fait. Tout n'est pas bénéfice dans le métier d'amoureux, vous verrez çà.
Est-ce que vous n'êtes pas l'ami du nouvel héritier, Albert de Rochecotte? Avertissez-le de faire attention aux petites pattes de sa Dulcinée.
Ces Fanchonnettes ont des griffes quelquefois.
Pièce numéro 28
(Écrite et signée par M. Louaisot de Méricourt, agent d'affaires.) Ce mercredi (sans autre date).
_À M. Lucien Thibaut, juge, etc._
Monsieur et cher compatriote,
Je suis, comme vous, de cet excellent pays de Caux, qui peut passer pour le jardin de la Normandie.
Sans avoir l'honneur d'être personnellement connu de vous, j'ai nourri des relations que j'oserais dire assez intimes avec plusieurs membres de votre respectable famille.
À ces titres, j'ose vous prier de m'accorder un rendez-vous _d'affaires_, soit chez vous, soit à mon cabinet qui n'est pas sans jouir d'une certaine notoriété dans la capitale (rue Vivienne, près du passage Colbert, non loin du Palais-Royal).
J'aurais à vous communiquer de vive voix des particularités concernant deux personnes _dont l'une s'intéresse à vous et dont l'autre vous intéresse._
Tout retard pourrait être fâcheux.
Pièce numéro 29
(Écriture de Lucien. Non signée et non datée.)
Je ne sais pas si je suis éveillé. Je crois plutôt que je rêve. Ce qui m'arrive est tellement étrange que je doute, même après avoir entendu et vu.
Geoffroy! Je suis bien sûr que tu te serais rendu, comme je l'ai fait, à l'appel de ce M. Louaisot de Méricourt. Son nom ne m'était pas inconnu. Il appartenait à une famille de notaires, établi à Méricourt, arrondissement de Dieppe. On a beau se raisonner, ces rendez-vous mystérieux, donnés par les gens d'affaires, ont quelque chose d'irrésistible.
Surtout quand le mystère est déjà entré dans notre vie par quelque porte que ce soit.
Or, le mystère m'enveloppe et déborde tout autour de moi.
On y va toujours à ces rendez-vous qui sont des promesses ou des menaces: J'y suis allé.
C'est au cinquième étage d'une grande maison de la rue Vivienne, dont les fenêtres, ouvertes sur le derrière, dominent le vitrage du passage Colbert.
J'ai été reçu par une grosse joufflue de servante, portant le costume de chez nous, un peu amendé à la parisienne. Elle m'a toisé d'un regard joyeusement effronté et m'a dit en balançant ses boucles d'oreilles d'or en girandoles:
--Comment vous va? C'est vous qu'êtes le gentil garçon de juge? Je vous reconnais bien comme ça du premier coup, quoique je ne vous aie encore jamais vu. Je n'aime pas beaucoup les juges, mais je raffole des amoureux. Censé, le patron est à déjeuner chez Véfour; mais entrez tout de même, vous l'attendrez dans sa chapelle.
En parlant ainsi avec le pur accent d'Yvetot, elle m'avait pris par le bras, sans façon, et me poussait à travers un salon, riche en poussière, dont les meubles étaient dérangés à la diable.
--C'est moi qui fais le ménage, reprit-elle avec son rire retentissant, ça se voit, pas vrai? Farceur!
Elle ouvrit une porte et m'en fit passer le seuil.
--Voilà, continua-t-elle, c'est l'atelier, la fabrique et la renommée. Voulez-vous un coup de sec? ou demi-sec? Vous aimez peut-être mieux le tout doux? Il y a toujours de quoi dans l'armoire, au goût des messieurs et des dames.
Cette coquine, un peu trop mûre pourtant, était brutalement jolie avec sa coiffe normande, surchargée de dentelles, et son jupon court. Elle tourna la clé d'un placard pour y prendre sans doute du sec ou du demi-sec, mais mon geste l'arrêta.
--Bah! s'écria-t-elle en riant plus fort, pas même ce qui plaît aux demoiselles? On nous avait bien dit que vous étiez un agneau. Alors asseyez-vous et gobez le marmot en pensant à votre bergère. À vous revoir.
Elle sortit, claquant la porte à tour de bras.
J'étais seul dans le cabinet de M. Louaisot de Méricourt; une grande pièce basse d'étage, avec châssis régnants, chargés de casiers. Des deux côtés de la cheminée qui supportait une vilaine pendule, il y avait deux magnifiques consoles, genre Boule, avec bouquets de fleurs et de fruits en pierres précieuses.
Mais je ne remarquai point cela dans le premier moment parce que mon attention fut tout de suite attirée vers un assez vaste bureau flanqué d'un fauteuil de cuir, forme grenouille, sur lequel un véritable fouillis de pièces de procédure et de dossiers s'éparpillait.
Un mouvement venait de se produire sur ce bureau. Le vent de la porte brusquement poussée par la Normande, avait soulevé une feuille de papier blanc posée sur le devant de la tablette.
Et la feuille, en s'envolant, avait découvert un agenda d'où sortait, en manière de signet, un portrait-carte photographié.
De la cheminée, près de laquelle j'étais, c'est à peine si on pouvait distinguer la nature de ce dernier objet; encore bien moins était-il possible de reconnaître la personne représentée.
Je déclare même que je n'aurais pas su dire, en m'appuyant sur le seul témoignage de mes yeux, si le portrait représentait un homme ou une femme.
Et cependant je m'élançai en avant avec un battement de coeur qui faillit me jeter foudroyé sur le plancher. Je saisis l'agenda, j'en arrachai la carte, et je reconnus, au travers d'un éblouissement, le sourire bien aimé de ma petite Jeanne.
Oui, de Jeanne que j'avais tourmentée tant de fois pour avoir son portrait, et qui jamais ne me l'avait donné!
L'instant d'auparavant j'aurais cru pouvoir affirmer que Jeanne n'avait jamais posé devant un photographe.
Mais c'était bien elle, vivante, on peut le dire, et parlante.
Au dos de la carte où le nom du photographe avait été effacé par un grattage, il y avait quelque chose d'écrit au crayon.
Textuellement ceci: _En campagne, tout de suite! 3.000. C'est convenu._
Au moment où je déchiffrais ces mots bizarres il me semblait que l'écriture ne m'en était pas inconnue, et qu'un nom allait me monter aux lèvres.
Mais le nom ne vint pas et le souvenir qui voulait naître s'évanouit, chassé par le flot de pensées qui envahit tumultueusement mon cerveau.
Le portrait de ma Jeanne chez cet homme! Comment? Pourquoi?
Un signalement écrit peut s'obtenir sans le concours du modèle, mais un portrait photographié--debout--éveillé, souriant!
Je crus entendre un bruit de pas lointain encore, et je rouvris l'agenda pour y replacer la carte.
Involontairement, mes yeux tombèrent sur la dernière page à demi-remplie hier et attendant les notes d'aujourd'hui.
Mon nom écrit en toutes lettres arrêta mon regard.
Le fait en lui-même ne pouvait m'étonner que médiocrement puisque j'étais ici sur l'invitation du maître de l'agenda, mais mon nom était accolé à un substantif qui me parut inexplicable.
Il y avait, c'était la dernière ligne écrite: _Lucien Thibaut.--Succession._
Et rien avant, rien après pour servir de clef à ce singulier rébus.
Certes, ma succession ne devait pas être opulente, je vivais surtout des émoluments de ma charge.
Mais telle qu'elle était, ma succession, je ne la voyais pas encore ouverte, et il pouvait m'étonner qu'on eût ainsi à s'en occuper chez les gens d'affaires.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette surprise était bien loin de m'impressionner comme la découverte du portrait qui me laissait sous le coup d'un grand trouble.
Seulement, cette surprise m'avait empêché de reposer l'agenda à la place même où je l'avais pris et j'étais encore penché au-dessus du bureau lorsqu'un bruit de porte qu'on ouvrait me redressa en sursaut.
J'attendais ce bruit puisque je savais qu'on approchait, mais je l'attendais derrière moi et du côté par où j'étais entré moi-même.
Au contraire, il se produisait en face de moi, dans une lacune ménagée sous le dernier étage des casiers, et que je n'avais point remarquée.
Cette lacune servait au jeu d'une porte dérobée qui venait de rouler sur ses gonds.
En même temps, une voix de basse-taille fredonna sur un mode sentimental:
_Ah! vous dirai-je, maman_ _Ce qui cause mon tourment...._
La chanson s'arrêta à ce deuxième vers, parce que le chanteur, dépassant la baie de la petite porte, venait de m'apercevoir en flagrant délit d'indiscrétion.
Ma main tenait encore l'agenda accusateur.
--Ah! ah! fit le nouvel arrivant, qui resta debout dans l'embrasure de la porte. Tiens, tiens! Allons! exact au rendez-vous, mon cher compatriote... car je suppose bien que vous êtes notre bon petit juge?
Je ne me souviens pas d'avoir été jamais plus désagréablement attaqué.
La voix de cet homme, qui était ronde pourtant et possédait un certain caractère de bonhomie, ou plutôt de vulgaire franchise, me frappa, me blessa comme un son connu et détesté.
Ma mémoire, rapidement interrogée, m'affirma que nous nous rencontrions pour la première fois. Je ne pouvais connaître ni sa voix, ni lui. Cette assurance cependant ne diminua en rien mon irritation, et je fis un pas en avant, la tête haute, pour demander avec sévérité:
--S'il vous plaît, d'où vous vient ce portrait?
Je pense que mon accent devait être plus que sévère, car le nouveau venu recula.
Mais ce fut l'affaire d'une seconde. L'instant d'après, il entra tout à fait et repoussa très délibérément la porte derrière lui.
--Allons, allons, me dit-il, en assurant d'un coup de doigt les lunettes d'or, qu'il avait sur le nez, je ne déteste pas les questions. Nous allons causer nous deux, mon prince, je vous ai fait venir pour cela; causer de tout un peu, et causer encore d'autres choses. Mon temps vaut cher, c'est vrai, mais vous le payerez son prix.... Dites donc, vous permettez qu'on se mette à l'aise chez vous?
Il appuya sur ce dernier mot avec une intention comique, mais sans méchanceté.
Moi, désormais, je gardais le silence, regrettant déjà mon apostrophe imprudente qui allait mettre obstacle peut-être à l'explication ardemment souhaitée.
M. Louaisot de Méricourt, sans attendre ma réponse, dépouilla le paletot noisette qu'il portait en surtout, malgré la chaleur, et m'apparut, vêtu d'un gilet à manches, en tartan marron, d'une cravate blanche mal nouée et d'un pantalon noir qui gardait de nombreuses traces de boue, en dépit du beau fixe.
Il avait sous ce pantalon de vastes bottes difformes, chaussant bien à l'aise les pieds qu'on rêve au Juif-Errant, devenu facteur de la poste: pieds montagneux, aux orteils pourvus de robustes oignons, les vrais pieds du fantassin éternel! Il remarqua sans doute l'attention que j'accordais à sa base, car il me dit en décrochant dans un coin une robe de chambre à ramages. Patience et longueur de temps! j'éclabousserai les autres, à mon tour. Je n'aime pas les brosses. Mon pantalon ne sera propre que quand il roulera cabriolet. Il endossa sa robe de chambre et revint vers moi en ajoutant:
--Saperlotte! pas si agneau! Vous savez, Monsieur et cher compatriote, je vous demandais tout à l'heure s'il était permis de se mettre à l'aise _chez vous_, parce que je vous surprenais travaillant comme chez vous, la main et le nez dans mes bibelots. Ce n'est pas un reproche. Je suis le meilleur enfant de la Terre. Mais au lieu d'être un peu déconcerté et de me dire avec politesse: «Pardonnez-moi, mon cher M. Louaisot de Méricourt, si je touche à vos chiffons, c'est le hasard ou la Providence, ou ci, ou ça», enfin un mot d'excuse, ah bien! ouiche! vous haussez votre tête à cinquante centimètres au-dessus de vos épaules, et vous me demandez malhonnêtement où j'ai volé ce qui est bien à moi.... Pas si agneau qu'on me l'avait annoncé, Mylord! Saperlotte, pas si agneau!
Je balbutiai je ne sais quoi. Il se plongea dans son fauteuil de cuir, et reprit bonnement:
--Mettons ça dans le coin, contre la muraille et n'en parlons plus. Moi, je n'ai rien à cacher. Je vous aurais montré de moi-même le petit portrait, avec tout plein de plaisir. Pauvre chatte! un joli brin! J'ai connu son papa. Quelle canaille! Ça vous rembrunit, mon juge? Dans le coin! Je n'ai qu'une envie, c'est de vous plaire.
Depuis qu'il était assis, je trouvais M. Louaisot de Méricourt tout exigu. C'était, en vérité, un drôle de bonhomme, tout en jambes, avec un buste court et replet, une tête qui hésitait entre l'épicier et le pitre.--mais des yeux d'aigle!
Ces yeux-là arrêtaient le rire que toute la personne de M. Louaisot provoquait au premier aspect. Ils regardaient d'autorité, et parfois, sous le verre de ses lunettes, on voyait fulgurer de véritables éclairs.
--Monsieur, lui dis-je, désirant éviter tout cas de guerre, c'est bien, en effet le hasard....
Il m'interrompit d'un coup sec de son couteau à papier dont il frappa ma manche.
Asseyez-vous, M. Thibaut, fit-il en changeant de ton, je vous tiens pour incapable d'espionner les gens qui vous ouvrent leur cabinet. Nous sommes destinés à nous entendre, c'est certain et nécessaire. Ce qui mène tout chez moi, je suis bien aise de vous le dire, c'est la conscience, jointe à la minutie dans la délicatesse. Je ne m'en vante pas: la profession l'exige. Faites-moi l'honneur de vous asseoir.
Je m'assis, il reprit:
--Vous grillez pour l'histoire du petit portrait? Je conçois ça. La jeunesse! J'en ai éprouvé, à l'âge voulu, les rêves et les douceurs. Mais ça n'empêche pas la conscience. Sans elle, dans notre état, on n'aurait pas de l'eau à boire. Authenticité des renseignements, minutie des informations, délicatesse des rapports. Je ne parle pas même de la discrétion: c'est l'air qu'on respire en ces lieux. Moi, j'appelle ça travailler en artiste.
Les avocats, mon cher Monsieur, les avoués, les notaires, c'est le vieux monde. Il en faut pour donner des positions à un tas de fainéants. D'ailleurs, en Angleterre, on a essayé de détruire les crapauds et il a fallu en faire revenir de pleines cargaisons du continent. Historique.
Ne détruisez rien de ce que la nature a créé: même les officiers ministériels, voilà le fond de ma religion.
Mais il ne faut pas non plus mettre les crapauds dans des cages, comme des jolis oiseaux. Ils ne sont pas institués pour ça. Si vous soumettez aux gens qui ont des diplômes, ou qui achètent leurs charges au marché une difficulté,--une vraie difficulté comme celle qui menace de vous étrangler, mon juge.--eh bien! autant vaudrait vous nouer un pavé à la cravate pour piquer une tête du haut du parapet du Pont-Neuf!
Ça nous ramène à nos moutons, j'ai le portrait de la belle enfant, là, sur ma table, au milieu d'une multitude d'autres objets, parce qu'il y a une personne, homme, femme, ou militaire, qui désire avoir son adresse, soit à Paris, soit à la campagne....
--Et qui vous offre 3.000 francs pour cela! m'écriai-je avec toute mon indignation revenue.
--Juste! 3.000 francs comptant, de la main à la main.
--Et vous l'avez cette adresse?
M. Louaisot de Méricourt m'envoya un signe de tête plein de bienveillance.
--Jeunesse! fit-il d'un air attendri, je t'ai connue à l'époque! Mon cabriolet, auquel il était fait allusion tout à l'heure, ne me rendra pas, quand je l'aurai, tes agréables enivrements!
Causons raison, voulez-vous? et ne lorgnez plus le portrait de la minette, ou bien je causerais tout seul.
Mon cher Monsieur, vous êtes, sans vous en douter, un de mes meilleurs clients, et je tiens à vous montrer le bonhomme--moi s'entend--sous ses aspects les plus flatteurs.
Fin de l'escarmouche préliminaire: j'entre dans le vif. Attention!
Prime, d'abord, M. Thibaut, je vous connais comme ma propre poche. C'est un point à considérer puisque ça va vous éviter une confession toujours pas mal ridicule.
Je vous savais par coeur dès le temps du baron de Marannes avec qui il m'est arrivé de faire, de ci, de là, quelque petite bricole d'affaire. Bon diable. Pas de tenue. Il a fini comme ça se devait: ni mieux, ni plus mal. Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu des nouvelles de notre ami Rochecotte?...
Je répondis négativement.
--Je pense à lui, reprit M. Louaisot, parce qu'il était de la bande du baron, et aussi pour autre chose. Le voilà riche, ce bon grand Albert! Plus riche qu'il ne croit. Avez-vous su qu'il avait des vues sur Mme la marquise de Chambray? Oui? Et ça ne vous fait rien quand on chasse sur vos terres?... Bien, bien! ne nous fâchons jamais. C'est vous qui lui avez écrit une cocasse de lettre, l'année dernière, à ce bon Albert!
L'étonnement me fit sauter sur mon siège.
--La conscience, dit M. Louaisot, évidemment content de l'effet produit. Faites-moi penser à vous reparler de ce pauvre Rochecotte, avant la fin de notre conférence. Il lui est arrivé quelque chose.
Quant à votre lettre, j'en ai fait mention pour que vous pussiez voir à quel point je suis renseigné. Ah! Mylord, vous étiez déjà un jeune magistrat bien embarrassé! Et j'aurais pu, dès lors, vous offrir tout un bouquet d'informations. Mais regardez-moi. Est-ce que j'ai l'air de celui qui court après les pratiques?
Il se frotta les mains en clignant de l'oeil à mon adresse. Je gardai le silence.
--Vous me direz, reprit-il: «Si vous ne courez pas après la pratique, mon cher M. Louaisot, pourquoi m'avez-vous écrit?» Ah! voilà! Ça fait partie d'une règle de conduite: je cueille les poires de mon jardin quand elles sont mûres.
Il se mit à rire. Le rire éclairait ses traits vulgaires d'une lueur qu'on pourrait qualifier d'ignoble.