Chapter 7
Ceux-là sont plus forts que vous, Madame, non seulement parce qu'ils sont plus riches, mieux posés, plus nombreux, mais encore parce que leur mobile est plus désintéressé que le vôtre. Vous entraînez un malheureux vers le fossé où l'on se casse le cou, ils l'arrêtent et le défendent.
Le monde est avec eux contre vous.
En conséquence, vous allez avoir beaucoup d'ennuis, vous allez vous donner beaucoup de mal, et vous ne réussirez pas.
Un bon averti en vaut deux, dit le proverbe.
Madame, à votre place, moi, je lâcherais prise et j'irais marier ma fille ailleurs.
Pièce numéro 15 bis
(Anonyme, jointe à la précédente. Écriture rappelant celle du N°1.)
17 octobre 64 (sans lieu de départ ni timbre postal).
Madame,
Il y a deux sortes de lettres anonymes: celles qui sont lâches et celles qu'un motif généreux a dictées.
La présente appartient à la seconde catégorie, car elle vient d'une personne désintéressée. Elle ne vous dira point d'injures; elle vous donnera au contraire un bon conseil.
Vous êtes mal regardée dans le pays, vous y avez des dettes, la justice a dû déjà vous dire son mot à différentes reprises, et la mémoire de feu votre mari n'est pas de celles qui protègent une veuve.--au palais ni ailleurs.
Quel intérêt sérieux pouvez-vous avoir à rester chez nous dans une position si mauvaise?
On vous fait savoir, Madame, que si la salutaire pensée vous venait de quitter l'arrondissement d'Yvetot sans tambour ni trompette, toutes facilités vous seraient accordées pour cela.
Vos créanciers eux-mêmes n'y mettraient aucun obstacle.
Si, au contraire, Madame, il vous plaisait de rester où vous êtes, malgré le présent avertissement, la famille respectable que vous menacez dans ce qu'elle a de plus cher, se regarderait comme autorisée à prendre immédiatement toutes mesures pour vous empêcher de lui nuire.
Pièce numéro 16
(Note écrite et signée par Lucien Thibaut. Main tremblante, surtout au début.)
(Sans adresse ni date. Vraisemblablement du mois de novembre 1864.)
Jamais je n'avais rien ressenti qui pût me faire craindre une affection morbide du cerveau.
Je ne crois pas encore que je sois menacé de folie.
Il y a des accidents isolés que provoque, par exemple, une vive colère, ou qui viennent à la suite d'une émotion par trop douloureuse.
Il y a huit jours, un soir, chez moi, après avoir pris connaissance de deux lettres sans signatures, à moi remises par Mme veuve Péry, j'éprouvai des symptômes singuliers.
Un peu avant minuit, épuisé que j'étais par l'effort qui torturait ma pensée, car je mesurais, je comptais les obstacles entassés entre moi et le bonheur, j'éprouvai tout d'un coup une sensation de grand repos comme quelqu'un qu'on arracherait aux angoisses d'une lutte désespérée.
J'entends d'une lutte physique. La sensation avait lieu _dans le corps_. Elle était une détente des muscles et des nerfs.
Je ne dormais pas, j'en suis sûr, trop sûr, puisque semblable phénomène s'est reproduit à plusieurs reprises dans les huit jours qui viennent de s'écouler.
J'analyse ici mon état une fois pour toutes, désirant n'en plus parler jamais.
Je répète en outre à Geoffroy de Roeux, mon seul ami, entre les mains de qui cette déclaration ira tôt ou tard avec le reste des écrits dont l'ensemble formera mon histoire--ou mon testament,--je répète à Geoffroy que j'ai conscience absolue de n'être pas fou.
Le soir dont je parle, j'étais bien portant de corps.
Par comparaison avec la misérable fièvre qui m'avait tenu depuis que j'avais quitté Jeanne et sa mère, j'étais même très bien portant.
Mes idées étaient nettes, plus nettes assurément qu'à aucun autre instant de cette terrible soirée.
Seulement je ne souffrais plus. Je regardais sans colère _personnelle_ les deux lettres anonymes qui étaient là sur ma table, et la pensée de Jeanne elle-même ne m'affectait plus que d'une manière indirecte.
Il en était de même pour la pensée de moi.
Me fais-je bien comprendre? J'ai peur que non. J'y mets sans doute trop de ménagements par la frayeur que j'ai de passer pour un homme en état de démence.
Et n'est-ce pas déjà folie, Geoffroy, que de compter à ce point sur une amitié que vous ne m'avez jamais jurée?
Amitié si douteuse, mon Dieu! à mes propres yeux, que je n'ai pas encore osé vous envoyer mes confessions, écrites pour vous, pour vous seul!
Ô Geoffroy! mon frère! mon espoir unique! si tu me manquais, tout me manquerait!
Si tu ne m'aimes pas encore comme il faut qu'on m'aime, tâche de m'aimer. Je mérite d'être aimé autrement que les autres, puisque je souffre plus que les autres. Je me dis: Il m'aimera quand il aura lu. Je le crois, je le sais, j'en suis sûr. C'est ma foi et c'est mon salut. Si tu venais vers moi! si je me réchauffais, serré contre ta poitrine!... Pour toi, donc, je m'explique entièrement, pauvre créature qui a honte d'elle-même.
La pensée de Jeanne ne me blessait plus le coeur, parce que j'avais un autre coeur. Je n'étais plus moi. J'étais un autre. Est-ce clair, à la fin?
Ah! je ne sais. Je désespère d'exprimer cela par des mots. Essaye de comprendre, Geoffroy, je t'en prie, car c'est bien cela: j'étais un autre. Un autre qui? Un autre moi. Je me sentais ému froidement, comme si on m'eût raconté l'histoire d'autrui.
Écoute bien: j'arrive à peindre exactement mon état. Au lieu de souffrir au premier degré, je n'avais plus qu'un reflet de souffrance.
Ce reflet s'appelle la pitié. Eh bien, j'avais pitié, dans la mesure ordinaire des âmes compatissantes, de deux pauvres enfants écrasés par le malheur et qui s'aimaient saintement dans leur détresse. Le jeune homme s'appelait Lucien, la jeune fille Jeanne. J'aurais voulu de tout mon coeur les secourir.
Mais en voyant ce Lucien aux prises avec l'agonie d'amour, j'éprouvais--et c'est là le repos dont je te parlais tout à l'heure,--oui j'éprouvais quelque chose de ce sentiment inhumain avoué par Lucrèce, le poète des égoïsmes païens:
_Suave_, _mari magno, turbantibus oequora ventis._ _E terra magnum alterius spectare laborem._
Il est bon, il est doux, quand la tempête bouleverse la grande mer, de contempler, à l'abri, sur la grève, la grande détresse d'un _autre_...
L'autre, c'est le naufragé, luttant contre les flots.
Il n'y a pas au monde une pensée plus désespérément odieuse.
Mais elle est vraie, et nous le prouvons chaque jour, tous, tant que nous sommes, en courant à perte d'haleine, comme des chacals en chasse, après les émotions tragiques.
Oui, elle est vraie,--et je me complaisais dans le bien être de la vision qui me montrait mon propre supplice, supporté par _un autre_.
Tu verras plus tard, Geoffroy, où me conduisit l'étrange phénomène de dédoublement qui se produisit en moi pour la première fois, ce jour-là.
Aujourd'hui, j'ai tout dit. Je n'en puis plus. Il me semble que j'ai soulevé une montagne.
Pièce numéro 17
(Écriture de Lucien Thibaut.)
(Sans date, avec cette mention: _Pour Geoffroy_.)
Je l'ai vue pour la dernière fois. Elle est partie. Je suis seul.
Hier encore, je souffrais cruellement, c'est vrai, mais j'étais si heureux! Près d'elle, tout était oublié.
Je ne la verrai plus.
Te souviens-tu de notre haie où les chèvrefeuilles verdissaient déjà au-dessus des ronces quand je vis ma petite Jeanne pour la première fois?
La haie a fleuri, puis elle s'est dépouillée pour refleurir encore. C'était notre rendez-vous le plus cher. L'amour nous le consacrait, et le printemps et tout un essaim de jeunes souvenirs.
C'est là quelle m'avait dit: «Lucien», et que je lui avais répondu: «Jeanne».
Aucun autre aveu ne s'était échangé entre nous jamais, parce que nous aimions comme le coeur bat, tout naturellement. C'était notre existence. Nos âmes s'entendaient sans parler. Nous n'avions qu'une âme.
Ce matin, je me suis trouvé seul sous le grand châtaignier. Hier, elle m'avait dit: «On est bien qu'ici...»
J'ai attendu. Les branches parfumaient le vent, qui les balançait doucement. C'est bon d'attendre quand on sait que la bien aimée va venir.
Mais Jeanne ne venait pas et j'avais longtemps attendu. L'inquiétude m'a pris. Notre chère malade était si faible hier au soir!
J'ai franchi la haie.
De là on voit toute la route.
La route était déserte.
Oh! Jeanne! Jeanne! Mon anxiété, à peine née, allait déjà grandissant. Je me suis dirigé vers la petite maison. Les volets étaient fermés, la porte aussi. Que voulait dire cela?
Le souffle a manqué à ma poitrine.
J'ai frappé, pas de réponse.
Un paysan était à vanner du froment à cinquante pas de là, devant la porte de la métairie. Comme j'allais frapper encore, il m'a crié:
--Ce n'est pas la peine de cogner, il n'y a plus personne.
Je restai là tout étourdi.
C'était comme si j'eusse reçu un grand coup au-dedans de la poitrine.
La métayère, cependant, était sortie sur le pas de sa porte à la voix du vanneur. Elle m'appela, disant:
--La pauvre dame a laissé quelque chose pour vous en partant.
--Elles sont donc parties! m'écriai-je.
--Oui, comme ça, de grand matin, dans une carriole.
Et la dame était fièrement pâle.
--Parties pour quel endroit?
--Je ne sais pas. Voilà le paquet. Vous donnerez bien quelque chose pour la peine.
Je m'éloignai avant de rompre l'enveloppe. Je n'osais pas. J'attendis plusieurs minutes. Le hasard avait dirigé mes pas vers notre haie, dont le soleil chauffait maintenant les feuilles odorantes. Je m'assis ou plutôt je tombai en gémissant à la place même où j'avais vu ma petite Jeanne cueillir des primevères par ce beau soir de printemps....
Pièce numéro 18
(Lettre de M. Ferrand, président du tribunal de première instance d'Yvetot, écrite par un secrétaire, mais signée.)
Yvetot. 6 mai 1865.
_À Mme Veuve Péry de Marannes._
Madame.
Je vous aurais évité un dérangement sans la multiplicité de mes occupations. Vous voudrez donc bien m'excuser si, dans l'impossibilité où je suis de vous rendre visite, je vous prie de passer à mon cabinet pour recevoir de moi une communication importante.
Cette communication aura un caractère tout officieux. Elle n'entraînera pour vous aucun désagrément. Il est, en effet, à espérer que vous céderez à des conseils que mon âge et l'intérêt que je porte à mon jeune collègue L. Thibaut m'autorisent à vous offrir.
Veuillez agréer, Madame, mes hommages empressés.
Pièce numéro 18 bis
(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)
Dieppe, 5 mai 1865 (par la poste).
_À Mme veuve Péry de Marannes._
Madame.
Quoique n'ayant en aucune façon l'honneur de vous connaître personnellement, je prends la liberté de m'adresser à vous pour vous prier de mettre fin à une situation très pénible, et qui menace de devenir dangereuse.
Mon fils, M. L. Thibaut, juge au tribunal de première instance, n'a pas de fortune patrimoniale, mais sa position lui permet de viser à un mariage avantageux.
J'ajoute que, jusqu'à présent, sa conduite exemplaire doublait les chances qu'il peut avoir de s'établir honorablement.
Il m'est revenu que des relations se sont nouées, depuis assez longtemps déjà, entre mon fils et Mademoiselle votre fille, dont je ne veux dire ici aucun mal, mais que je ne consentirai jamais, je vous le déclare formellement, à accepter pour ma bru.
Veuillez bien croire, Madame, que je n'ai pas la plus légère intention de vous blesser; c'est pourquoi je me prive de toute espèce d'explication.
Notre respectable ami, M. le président Ferrand, dans un esprit de dévouement pour nous et de conciliation à votre égard, se charge d'éclaircir près de vous les points qui pourraient vous faire hésiter à suivre la ligne de conduite que vous devez adopter désormais vis-à-vis de mon fils.
Je suis mère, Madame, j'accomplis mon devoir de mère.
Indépendamment de ce fait, qu'une union entre deux jeunes gens également dépourvus d'aisance est une immoralité, je prétends choisir celle qui sera la soeur de mes filles.
À cet égard, mon parti est irrévocablement pris. Je ne reculerai devant rien pour sauvegarder l'avenir de mon fils, et s'il n'y avait pas d'autre moyen, tenez-vous certaine de ceci: c'est que je n'hésiterai pas à mettre ma malédiction entre lui et la folie qu'on le pousse à faire.
Veuillez agréer, Madame, mes salutations empressées.
Pièce numéro 19
(Écrite et signée par Mme veuve Péry. _Aux soins de la fermière du Bois-Biot, pour remettre à M. L. Thibaut._ Sans date. Ce devait être le 7 ou le 8 mai.)
Adieu, mon cher enfant, les deux lettres ci-jointes vous donneront les raisons de notre départ ou plutôt de notre fuite.
On aurait pu, je le crois, user de moyens moins cruels envers nous, mais n'oubliez pas ceci: la dureté apparente de Madame votre mère n'a d'autre origine que son affection pour vous. N'essayez pas de nous retrouver. Ce serait mal, et notre peine en serait aggravée. Entre vous et Jeanne ce n'était qu'une tendresse d'enfants. Vous oublierez. Adieu. Soyez bien heureux.
_Note de Geoffroy_.--Au-dessous de la signature qui suivait cette dernière ligne, il y avait encore une fois le mot: _Adieu._ Mais ce n'était pas la même écriture, et la pauvre petite main de Jeanne avait bien tremblé en le traçant.
Pièce numéro 20
(Écriture de Lucien Thibaut, très altéré, avec la mention: _Pour Geoffroy_. Sans date.)
Je viens d'être bien malade et pendant longtemps. Les médecins disent que c'est une fièvre nerveuse.
Cela fait souffrir beaucoup, mais les médecins se trompent. Ce ne sont pas les nerfs qui souffrent dans cette fièvre-là.
Jeanne! ma pauvre petite Jeanne! Voilà mon mal. Il est au coeur. Je souffre de ne plus la voir, de me sentir séparé d'elle à jamais.
Pas une lettre! pas un mot d'elle ni de sa mère! Je ne sais pas même où elles sont.
Sa mère disait: «Vous oublierez....» Si Jeanne allait m'oublier! Elle est si jeune! et il y en aura tant pour lui parler d'amour.
C'est pour le coup que je....
_Note de Geoffroy_.--Il y avait ici plusieurs lignes effacées, après lesquelles le même numéro continuait:
Se peut-il que ce bas monde contienne un homme si heureux que toi, Geoffroy? me voilà tout ragaillardi. Je viens de recevoir une lettre de toi. C'est de l'essence de gaieté. J'essaierai de la respirer quand je serai trop triste.
Autour de toi ce ne sont que sourires, joyeuses audaces, aimables aventures. Du haut de tes succès il faut vraiment que tu aies de l'affection pour moi puisque tu continues à m'écrire, à moi, obscur robin que tu dois croire engourdi dans l'assouplissement provincial.
Car tu ne sais même pas que je me sauve de l'engourdissement par le martyre.
Comme tu ris bien! de bon coeur et de tout!
Moi, je ne ris plus jamais, Geoffroy, et pourtant, dans ta lettre, il y a une chose qui m'a fait sourire, c'est le paragraphe où tu me reproches mon silence.
Mon silence! Je ne t'écris jamais, dis-tu? Malheureux! si tu recevais tout d'un coup toutes les mains de papier que j'ai barbouillées à ton intention! ce serait à submerger ta gaieté sous mes ennuis!
Te souviens-tu? j'étais fort pour _tirer au mur à_ notre salle d'armes du collège. Je me confesse au mur en me confessant à toi, qui ne m'entends pas. Cela t'évite un chagrin, et pour moi, c'est peut-être plus commode....
Je suis chez ma mère à la campagne, sur la route d'Yvetot à Lillebonne. Mes deux soeurs se relaient auprès de mon chevet.
Tout le monde ici est très bon pour moi, mais le genre de bonté qu'on me témoigne implique un sentiment de protection. Dans ma famille, chacun me protège, mes soeurs aussi bien que ma mère, et les domestiques s'en mêlent à l'unanimité.
Notre vieille cuisinière met du sucre dans mes plats comme si j'étais un petit enfant.
J'ai dû très certainement, à la suite du coup de massue qui me terrassa à la ferme du Bois-Biot, donner quelques signes du mal mental auquel il a été fait allusion. Pendant plusieurs jours, je suis resté sans connaissance.
On me cache ces défaillances de mon cerveau, on me dit que j'ai eu le délire, mais j'ai conscience de m'être assis plusieurs fois moi-même à mon propre chevet, analysant avec une curiosité froide les symptômes de mon mal moral, me consolant, m'arraisonnant et me grondant.... Quittons ce sujet qui me donne le vertige.
On ne me cache pas tout, cependant. Ainsi, on me dit qu'en rentrant chez moi, après cette journée qui me broya le coeur, je trouvai ma mère qui m'attendait, et que je la maltraitai. Je n'en ai aucun souvenir, mais je m'en repens sur parole. On m'a pardonné.
On me dit aussi que j'envoyai des injures, avec un cartel en règle, à ce bon M. Ferrand, le président du tribunal, qui me l'a pardonné également.
Je lui sais gré de sa miséricorde, mais je ne me souviens ni du cartel ni des injures.
On me dit enfin que vers ce même temps, Olympe quitta Dieppe et le cercle brillant dont elle est la lumière pour me servir de garde-malade.
Le fait est que j'ai vaguement mémoire de l'avoir vue, plus belle que jamais, assise au pied de mon lit.
Il parait qu'elle a été bonne, empressée, ravissante de zèle charitable, et même....
Je peux bien être franc, puisque ma lettre ira où les autres sont allées: _au mur_.
Il parait même qu'Olympe a été mieux encore que cela.
Ma mère m'a avoué en grandissime confidence que Mme la marquise daignait se souvenir de nos enfantines amours.
Vois-tu cela?
De leur côté, mes soeurs échangent des regards attendris quand on parle d'Olympe. Célestine fait des allusions à la voiture de Mme la marquise qui est un huit-ressorts, s'il vous plaît. Julie lève les yeux au ciel et murmure des machines sentimentales. On ne me souffle plus jamais mot ni de la longue Sidonie, ni de Maria plus rose que les roses, ni d'Agathe, un peu déjetée, mais héritière. Si j'étais fat, je croirais qu'il dépend de moi, dès à présent, de remplacer M. le marquis de Chambray.
Jeanne, ma jolie petite Jeanne! mon coeur chéri! Olympe est bien belle et j'ai vu le temps où je ne plaçais rien au-dessus de la noblesse de son âme. Mais maintenant, je t'aime, Jeanne, et je n'aimerai jamais que toi!
Pièce numéro 21
(Note écrite au crayon par Lucien. Sans date.)
Olympe est revenue à Yvetot. Je ne pense pas qu'il y ait ici-bas une femme plus délicieusement belle.
Beauté de marquise ou plutôt beauté de reine. Mes soeurs ont l'air d'être ses sujettes.
Serait-il vrai qu'elle pût m'aimer? Que m'importe?
Maman me l'a dit positivement ce matin. Je n'y crois pas. Qu'y a-t-il de commun entre ce rayon et mon ombre?
Elle me parle peu. Je la trouve pâlie.
Mme Péry est sa parente. Si elle pouvait me procurer des nouvelles de Jeanne.
Je l'interrogerai le plus adroitement que je pourrai....
Pièce numéro 22
(Billet écrit et signé par M. le Dr Schontz. Tête de lettre imprimée portant le nom du docteur et cette mention: _Spécialité pour les affections pulmonaires.)_
Paris, le 24 juin 1865.
_À M. L. Thibaut, juge, etc._
Monsieur,
J'ai confessé une pauvre mourante qui va laisser après elle sur la terre un ange abandonné. Je vous ai rencontré une fois à Paris, au temps où vous et moi nous étions des étudiants, chez M. le baron de Marannes. Il s'agit de sa veuve et de sa fille. On ne vous reproche rien, mais on souffre et on se meurt. Votre présence ne sauverait pas la malade, Monsieur, ma conscience, me force à l'avouer, mais la dernière heure serait adoucie. Faites selon les conseils de votre honneur et de votre coeur.
Pièce numéro 23
(Écriture de Mme la marquise de Chambray, hâtive et troublée, sans date ni signature.)
_À M. Louaisot de Méricourt, agent d'affaires, rue Vivienne, à Paris._
Répondez courrier pour courrier.
Je suis dans la banlieue d'Yvetot, chez Mme veuve Thibaut, dont le fils très malade et _peut-être fou_, vient de s'enfuir.
Il doit être à Paris.
Je jurerais qu'il est à Paris.
Trouvez-le sur-le-champ.
Je dis: Coûte que coûte; trouvez-le, je le veux.
Pièce numéro 24
(Sans signature, mais écrit sur lettre à tête imprimée, ainsi conçue: Cabinet de M. Louaisot de Méricourt, consultations, démarches, renseignements, rue Vivienne, près du passage Colbert, Paris.)
Cinq heures moins le quart (pas d'autre date).
_À Mme la marquise de Chambray,_ etc.
M. L. Thibaut, arrivé ce matin à Paris par train de onze heures.
Descendu chez Mme veuve Péry (baronne de Marannes), rue de Verneuil, 31, à midi moins dix.
Baronne décédée à quatre heures, soir.
Pièce numéro 25
(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)
Yvetot, 28 juin 1865.
_À Mme la supérieure des dames de la Sainte-Espérance, à Paris._
Madame et chère mère,
Vous qui savez consoler tous les deuils, voici une bonne oeuvre à accomplir.
Mlle Jeanne Péry de Marannes reste absolument seule après la mort de sa mère à qui j'ai pu faire quelque bien en son vivant. Elle n'a plus que moi de parente, et encore sommes-nous cousines si éloignées qu'il ne faut point chercher là l'origine de l'intérêt que je lui porte.
Vous m'avez appris, vénérable et chère mère, à secourir, autant qu'on le peut, tous ceux qui souffrent, indistinctement. Je voudrais que Mlle Péry pût trouver un asile et des consolations dans votre sainte maison, au moins pendant les premiers instants de sa douleur, et je vous prie d'être assez bonne pour envoyer une de vos respectables compagnes, rue de Verneuil. 31, au domicile de feu Mme Péry.
Vous donnerez à Mlle Jeanne une chambre convenable et la pension de 2e classe.
Il est bien entendu qu'elle ne devra recevoir aucune visite, sinon des personnes de notre sexe. Et encore, je m'en fie à votre discernement pour choisir les visiteuses.
Elle a le malheur d'être belle, et sa mère n'était pas une femme prudente.
Je m'engage à solder tous frais de quelque nature qu'ils soient, ayant trait à la mission que je vous donne, sur simple note remise par vous, et je vous prie bien d'agréer, Madame et chère mère, l'hommage de ma respectueuse affection.
Pièce numéro 26
(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut)
_À M. Lucien Thibaut, etc., à Paris_ Yvetot,
3 juillet 65.
Que fais-tu donc là-bas, à Paris, mon pauvre garçon? As-tu envie de me faire mourir de chagrin! Ah! tu m'en as fait, tu m'en as fait depuis la mort de ton père qui ne s'en privait pas non plus! j'entends de me faire du chagrin.
Voyons, te crois-tu un collégien en vacances? à ton âge! Qu'est-ce que c'est que ces polissonneries-là? Tu vas perdre ta place, tout uniment, et par conséquent, ta carrière. Veux-tu me faire mourir de chagrin? Je l'ai déjà dit une fois. Tu me fais battre la breloque.
M. le président Ferrand est venu voir si tu étais de retour. Voilà ses propres paroles: «Si c'est comme ça que votre fils nous récompense de son avancement sur place! Nous avons remué ciel et terre pour qu'il monte juge, et il se comporte comme un paltoquet!»
Que veux-tu que je lui réponde, à cet homme-là? Il est bon comme le bon pain, mais on se lasse, à la fin des fins. Est-ce que je peux lui dire dans le tuyau de l'oreille: «Mon garçon a un coup de marteau?»....
Vois-tu, c'est tout bonnement terrible. Les mères sont trop malheureuses. Quand tu auras été mis à pied, de quoi vivras-tu? Je vendrai bien ma chemise pour toi, c'est sûr, mais on ne va pas loin avec ça.
Et M. Ferrand me le disait encore hier: «Qu'il ne se fie pas à l'inamovibilité. Ça peut craquer.» Tu es bien coupable!
Tes soeurs sont furieuses. Si tu n'avais pas notre Olympe pour te défendre envers et contre tous, même contre moi, ces demoiselles t'écriraient des lettres qui t'arracheraient les yeux de la tête.
Quel ange que cette femme-là! J'entends notre Olympe, car Célestine et Julie ne sont pas tout à fait des anges.
Écoute donc! Les partis ne se présentent pas pour elles aussi nombreux que les marguerites dans les prés. Et c'est toi qui en es la cause.
Si tu t'étais marié avantageusement comme on t'en a donné les moyens, leurs relations auraient doublé du coup, et leurs chances de se placer aussi. Dame! elles comptaient là-dessus, les pauvres biches. Sais-tu que Célestine va sur ses vingt-sept ans? ça commence à n'être plus si tendre que du poulet. Le matin, quand elle n'est pas encore pomponnée, on ne peut pas, avec la meilleure volonté du monde, la prendre pour un enfant.